La Fin de Satan

Victor Hugo

1886

Fin de Satan (la)

 

FIN DE SATAN (la). Poème de Victor Hugo (1802-1885), publié à Paris chez Hetzel et Quantin en 1886.

Comme Lamartine (Jocelyn et la Chute d’un ange), Hugo voulut écrire une épopée de l’âme: édifice inachevé, et dont l’éditeur Hetzel déconseilla la publication. L’idée d’une fin de Satan est devenue au XIXe siècle un lieu commun qui inspire aussi bien Vigny (Éloa, 1824) que Soumet (la Divine Épopée, 1840), Esquiros comme George Sand. Commencée en 1854, l’œuvre est présentée dans la Préface de la Légende des siècles comme formant avec Dieu et ce recueil une trilogie «où se réverbère le problème unique, l’Être, sous sa triple face: l’Humanité, le Mal, l’Infini». Le poème aurait dû comporter un troisième livre — «la Prison» —, mettant en scène le réveil de quatre squelettes dans la Bastille, évoquant les figures de Camille et Lucile Desmoulins, décrivant enfin la prise de la Bastille: Hugo ne l’écrira jamais.

 

Synopsis

Les 5 500 vers se centrent autour des deux livres, «le Glaive» (818 vers en six «strophes») et «le Gibet» (2 642 vers en trois sections). Alternent avec ces deux grands ensembles, les trois parties de «Hors de la terre» (1 126 vers). Enfin “la Première Page” (256 vers) s’intercale entre “Hors de la terre”, I, et le livre premier; «l’ange Liberté» (676 vers) étant placé en conclusion. L’argument développe les épisodes de la vie de Satan après sa chute.
«Hors de la terre», I. Précipité, Satan tombe dans l’abîme. Autour de lui la nuit se fait, et l’archange banni s’abandonne au désespoir. Une plume de ses ailes est restée «au bord du gouffre» (“Et nox facta est”).

«La Première Page», I, “l’Entrée dans l’ombre”. Isis-Lilith favorise le mal, et Dieu déclenche le Déluge, pour consentir que le monde revive ensuite; II, “la Sortie de l’ombre”. Sur les lieux du Paris futur, Isis brandit les trois instruments du crime de Caïn, l’airain, qui sera glaive; le bois, qui sera gibet; la pierre, qui sera prison.
Livre premier. «Le Glaive». Nemrod, qui a conquis toute la terre, part à l’assaut du ciel dans une machine volante, en compagnie de l’eunuque Zaïm. Il retombe mort sur la terre. Une flèche qu’il avait lancée est tachée de sang: «Avait-il blessé Dieu?»

«Hors de la terre», II. La plume de Satan se métamorphose en un ange-femme, que Dieu nomme «Liberté».
Livre deuxième. «Le Gibet». Ce récit de la Crucifixion, où paraissent de nombreux personnages, se fait d’abord par Barabbas qui clame son horreur et son repentir, puis rétrospectivement par l’évocation collective du supplice de Jésus, et motive une méditation sur le mal et le sacrifice.
«Hors de la terre», III. Satan monologue, évoquant sa douleur et son désir impuissant de vengeance, dénonçant le châtiment éternel. Une “Chanson des oiseaux” interrompt ce discours, qui aurait dû l’être aussi par un “Chant des astres” et un “Hymne des anges”.

«L’Ange Liberté». Alors que Satan, désespéré, crie: «L’amour me hait», l’ange Liberté descend dans le gouffre et y affronte Isis-Lilith venue annoncer à Satan la construction de la Bastille, monument de l’oppression. L’ange vainqueur demande à Satan de le laisser remonter sur terre pour libérer les hommes. «Va», dit Satan.

Critique

Les alexandrins (à l’exception de la “Chanson des oiseaux” en vers impairs, 7 et 3) assurent une continuité narrative et dramatique comportant des plages de méditation. Les épisodes déclinent un univers poétique d’une foisonnante richesse, nourrie d’une prodigieuse érudition, où les antithèses se structurent en un vaste système d’échos et de symétries, comme l’ascension de Nemrod, équivalent humain de la chute de Satan, ou la descente de l’ange Liberté qui inverse cette même chute.

Poétisation d’un mythe de fondation, ébauche de prophétie, la Fin de Satan retourne la perspective maistrienne en identifiant christianisme et Révolution, et approfondit le paradoxe révolutionnaire: l’engendrement du bien par le mal. Construction mutilée en quête de sens, à l’image peut-être de l’œuvre entière de Hugo, le poème, rêverie épique, marqué par son atmosphère nocturne, est écrit dans une période où tout semble prouver le triomphe progressif des ténèbres. Utopie contre l’Histoire réelle, il projette hors de la terre le seul espoir qui reste au Poète de l’humanité. Faisant entendre le gémissement du genre humain, il se donne comme acte de foi.

 

G. GENGEMBRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994