Idiot de la famille (l’)

Jean-Paul Sartre

1971

Idiot de la famille (l’)

 

IDIOT DE LA FAMILLE (l’): Gustave Flaubert de 1821 à 1857. Ouvrage critique de Jean-Paul Sartre (1905-1980), publié à Paris chez Gallimard en 1971 (tomes I et II) et 1972 (tome III). Des notes pour le tome IV ont été publiées par Michel Sicard dans le Magazine littéraire (n° 118, novembre 1976) et l’Arc (n° 79, 1980).

Œuvre inachevée, l’Idiot de la famille couronne l’entreprise critique de Sartre, telle qu’elle avait été mise en chantier à partir de Baudelaire (1946) et Qu’est-ce que la littérature? (1948), en passant notamment par les articles parus dans la série des Situations (1947-1972), le Saint Genet, comédien et martyr (1952) et les études sur Mallarmé (élaborées dès 1948, parues dans une version reconstituée en 1986). Dès 1943, Sartre avait projeté de faire la «psychanalyse existentielle» de Flaubert, avec qui il entretenait une relation complexe, tout à la fois faite d’hostilité et de projection narcissique. Cet ouvrage de 2 700 pages déploie la multiplicité des approches, des armes conceptuelles, des méthodes que Sartre utilise au service de son énorme tâche: comprendre comment Flaubert est devenu écrivain.

 

Synopsis

Dans une courte Préface, Sartre définit l’objet du livre: répondre à la question: «Que peut-on savoir d’un homme aujourd’hui?» L’homme se définit comme «universel singulier»: «Totalisé et, par là même, universalisé par son époque, il la retotalise en se reproduisant en elle comme singularité.» Sartre reprend les conclusions exposées dans «Questions de méthode» (les Temps modernes, 1957, repris dans Critique de la raison dialectique, 1960).
Les tomes I et II constituent une vaste fresque de la formation de Gustave Flaubert (1re partie, «la Constitution» en 7 chapitres; 2e partie, «la Personnalisation» en 3 livres et 7 chapitres; 3e partie, «Elbehnon ou la Dernière Spirale» en 2 livres et 5 chapitres). Suivant la chronologie, Sartre montre comment le vécu se structure selon une véritable stratégie conduisant de la petite enfance à la maladie nerveuse et à «l’engagement hystérique» dans l’écriture. Une mère indifférente, un père autoritaire, les difficultés de l’enfant avec les mots fondent la «névrose objective» de Flaubert. La personnalisation s’effectue par étapes — fuite dans l’imaginaire, conduite d’acteur… — jusqu’à la chute à Pont-Lévêque en 1844, meurtre symbolique du père et stratégie de «qui perd gagne». Une logique des comportements et des écrits se met ainsi en place.

Le tome III analyse la névrose subjective de Flaubert, née de sa situation personnelle, exprime la «névrose objective» des écrivains de son temps (livre I, 3 parties). Ayant perdu son public et le sujet de la littérature, cette génération formée par le romantisme valorise son échec même: c’est une écriture-névrose. Le livre II («Névrose et Programmation chez Flaubert: le second Empire») montre comment le romancier «sans se masquer les tares du second Empire, s’est identifié à cette société au point d’être pendant dix ans (1861-1870), aussi heureux qu’il pouvait l’être». Sa vie se présente comme un «raccourci diachronique de l’évolution générale de la société», Flaubert ayant rendez-vous avec son siècle à ses grandes dates — 1848, 1852, 1870 — qui marquent sa «mort sociale». Au total, ce tome III met en jeu un procès de signification générale du texte par rapport au social, de l’idéologie par rapport à la lutte des classes. C’est la partie la plus marxisante de l’ouvrage.

Le tome IV aurait dû, selon une lecture structurale, être une étude textuelle de Madame Bovary. Il se réduit deux 2 cahiers brochés. Sartre voulait y définit ce que Flaubert entendait par le style.
Demeuré à l’état de projet, un tome V devait réaliser la synthèse de l’ensemble, étudiant en détail l’itinéraire de Flaubert sous le second Empire.

Critique

«Je considère que la connaissance d’un homme aujourd’hui demande l’emploi de toutes les méthodes. Le vrai problème est de les situer les unes par rapport aux autres dans une réalité qui serait la totalité de Flaubert» (entretien avec M. Sicard, Magazine littéraire, n° 118): cette pluralité n’est pourtant pas éclectisme. Psychanalyse non freudienne, analyse marxisante, reconstitution hypothétique quand le document fait défaut, recours aux disciplines auxiliaires, ordre chronologique avec des «analyses régressives»: tout concourt à l’écriture d’un roman biographique. Déchiffrer par la compréhension, totaliser: ainsi se dégage la progressive émergence du sujet d’écriture, dans son rapport conflictuel aux mots, et dans son imprégnation des livres lus. Flaubert apparaît comme l’un des écrivains capitaux de la modernité, et un prisme privilégié pour l’étude de toute une culture. Une triple polarité se dispose donc dans l’Idiot de la famille: le Moi, l’Histoire et l’Écriture.

En dépit de son ampleur, cet ouvrage peut se lire autant pour aborder Flaubert que pour se plonger dans les subtilités de la critique sartrienne ou pour apprécier l’écriture même de son auteur. Parmi les caractéristiques les plus saillantes de son style, il faut souligner le rôle de l’ironie dans le texte de Sartre. Il s’en est d’ailleurs fort clairement expliqué: «Selon moi, l’ironie est un des éléments nécessaires d’une vérité complète. […] Flaubert n’est accessible qu’à une vérité ironique»: c’est qu’il est entaché «d’ironisable» (entretien avec M. Sicard, ibid.).

Avant de parvenir à cette magistrale synthèse, Sartre avait fait d’impressionnantes gammes. Selon Michel Leiris, le Baudelaire, d’abord publié comme introduction aux Écrits intimes du poète, entendait «déterminer quelle fut la vocation (destinée choisie, appelée, à tout le moins consentie — et non destin passivement subi) de Charles Baudelaire» (Préface à l’édition de 1963). Revivre par l’intérieur ce que fut l’expérience du poète impliquait de mettre à profit la notion de mauvaise foi et d’opposer l’existence à l’essence pour montrer comment Baudelaire avait opéré son choix originel: celui d’exister pour lui-même comme il était pour les autres. Écrivain de l’insatisfaction, il joue aussi «à qui perd gagne».

Saint Genet, comédien et martyr (allusion au Véritable saint Genest de Rotrou) entend expliquer comment Jean Genet (auquel le Baudelaire était dédié) reproduit sans cesse un événement originel. Enfant abandonné, recueilli par des paysans, Genet a été pris en flagrant délit de vol. Dès cet instant, il a choisi d’être appelé voleur. Ce sera la fondation du mythe ou de «l’Histoire sainte». S’enchaînent alors une perversion et une inversion éthique généralisées, véritable «conversion au Mal». Ne pouvant faire le Mal absolument, Genet se sort de cette aporie par l’imaginaire et la recherche esthétique de la beauté. De là la création littéraire, qui «résorbe l’univers dans le langage». Ce texte superbe, qui épouse les œuvres de Genet, réhabilite la figure de l’écrivain maudit, et se présente comme un modèle de mise en rapport de la biographie imaginaire et de l’écriture, du mode d’être existentiel et de la création.

Avec Mallarmé, la lucidité et sa face d’ombre (posth., 1986), où sont repris deux extraits précédemment publiés («Mallarmé», Situations IX, 1972; «l’Engagement de Mallarmé», Obliques nos 18-19, 1979), nous sommes en présence d’une étude élaborée sans les outils théoriques mis au point dans «Questions de méthode». Sartre y développe exemplairement l’idée que les poètes du XIXe siècle, alors même qu’ils croient écrire contre la bourgeoisie et ses valeurs, ne font que refléter sa représentation du monde. Pour sortir de cette illusion, Mallarmé choisit la «destruction critique de la poésie par elle-même». Ce «drame ontologique» du poète, avec lequel Sartre se sent en harmonie, est exposé dans un texte magnifique et lumineux. «L’holocauste des mots s’accompagnera de l’holocauste des choses». Ainsi la poésie mallarméenne se résout-elle en «disparition vibratoire», en «drame sacré de l’échec et de la mort».

À ces analyses s’ajoute le célèbre manifeste Qu’est-ce que la littérature? Œuvre de circonstance, qui fut longtemps la Bible des thuriféraires de l’engagement, ce texte, publié dans Situations II après parution dans les Temps modernes, définit d’abord l’écriture comme action par dévoilement («Qu’est-ce qu’écrire?»). On écrit pour faire appel à la liberté du lecteur et l’inciter à changer le monde qu’on lui a dévoilé («Pourquoi écrire?»). On ne peut donc écrire que pour ses contemporains, ceux de son milieu ou de sa classe. C’est la nature même du public qui détermine celle du texte. En attendant la société sans classes, la littérature moderne est déchirée entre public réel — bourgeois — et public virtuel — celui des travailleurs («Pour qui écrit-on?»). En 1947, l’écrivain français, bourgeois par définition, doit se métamorphoser, se détacher de la bourgeoisie et se faire le révélateur auprès de son public, d’un monde à transformer («Situation de l’écrivain en 1947»). Malgré ses qualités polémiques, la rigueur de sa dialectique et la force percutante de son propos, c’est probablement la partie la plus caduque aujourd’hui de l’analyse sartrienne du fait littéraire.

Même si les monographies, ces «romans vrais», participent en partie d’une conception identique, elles en dépassent largement les limites circonstancielles, conjoncturelles et politiques. À la fois essais, fictions, analyses critiques et historiques, elles offrent au moins un double intérêt. S’y donnent à lire à la fois des tentatives totalisantes et la mise en scène fantasmatique de Sartre lui-même, à qui le projet interprétatif offre un masque derrière lequel il joue à se dissimuler. S’y développe également la poétique selon Sartre. La littérature est un antimonde, un irréel compensatoire: «L’artiste perpétue la déréalisation» (l’Idiot […], II). De même, l’hostilité de Sartre au formalisme sémiotique, linguistique ou structuraliste apparaît clairement. Avec Henri Meschonnic, on pourrait résumer sa position critique en définissant l’écriture selon Sartre comme «l’historicité faite langage et sujet».

 

G. GENGEMBRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994