Chouans (les)
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Chouans (les)
CHOUANS (les) ou la Bretagne en 1799. Roman d’Honoré de Balzac (1799-1850), publié sous le titre le Dernier Chouan ou la Bretagne en 1800 à Paris chez Urbain Canel en 1829, puis profondément remanié et sous son titre définitif chez Vimont en 1834, et enfin au tome XIII de la Comédie humaine (Furne, Dubochet et Hetzel, 1845).
Premier roman signé «Honoré Balzac», les Chouans, qui figureront dans la Comédie humaine comme seule «Scène de la vie militaire» avec Une passion dans le désert, valent d’abord comme roman historique à la manière de Walter Scott et de Fenimore Cooper. Ils mettent ainsi en scène une Bretagne misérable et violemment passionnée, ressuscitant «l’esprit d’une époque».
Synopsis
Les Chouans. En l’an VIII, les républicains commandés par le futur maréchal Hulot (voir la Cousine Bette), assisté du policier Corentin, probable fils naturel de Fouché, doivent capturer le marquis de Montauran, surnommé le Gars, chez des insurgés bretons. Après avoir été attaqué par les Chouans («l’Embuscade»), Hulot, dans un hôtel d’Alençon, se trouve assis à la même table que le Gars déguisé et la jeune Marie de Verneuil. Celle-ci, moyennant finances, a accepté de Corentin la mission de séduire le Gars pour l’attirer dans un piège. Mais elle en tombe amoureuse et le sauve de Hulot. Elle provoque la jalousie de la comtesse du Gua, organisatrice des embuscades, et qui, elle-même éprise du Gars, fait tomber Mlle de Verneuil dans un guet-apens puis essaie de la faire assassiner par le redoutable Marche-à-Terre. Le Gars chasse l’espionne, laquelle jure à Hulot de se venger («Une idée de Fouché»). Elle se réhabilite cependant auprès du Gars, l’engage à cesser le combat et doit l’épouser à Fougères. Corentin fabrique une fausse lettre où le Gars annonce à Mme du Gua qu’il reprendra les armes sitôt passée la nuit nuptiale avec Mlle de Verneuil. Celle-ci révèle alors l’heure du rendez-vous au policier, et, s’apercevant trop tard du piège, tombe avec le Gars sous les balles («Un jour sans lendemain»).
Critique
Deux chefs, le Gars et Hulot, deux causes, le mythe de la Révolution revivifié par Bonaparte, le Roi et la Foi, une guerre inexpiable d’où surgissent des figures terrifiantes comme Marche-à-Terre, sorte de génie de la Bretagne, un pays sauvage et fanatique: l’Histoire dévore ses protagonistes tout en accouchant de son sens.
Au roman historique se mêle le roman d’amour. La femme se révèle ici agent du destin. Une aventurière devenant amoureuse de l’homme qu’elle doit perdre, une noble déterminée: ces deux figures du courage impriment leur marque décisive à l’intrigue. Mais si l’amour donne au roman son rythme et sa dynamique, grâce notamment aux rencontres de Marie et de Montauran, il est pris dans le mouvement le plus profond de la fiction, celui qui lui confère son unité: celui de la trahison.
En effet, à l’exception de Hulot et de ses officiers, tous se dissimulent, se cachent, se masquent, et en premier lieu le couple Marie-Montauran. Marie trahit l’Histoire pour l’amour, puis l’amour pour son orgueil qu’elle doit venger. Elle ne peut trouver sa vérité, celle de la soumission à l’homme qu’elle aime, que dans la mort. Montauran, lui, évolue des préjugés à l’amour vrai en passant par le désir. Sa mort résout l’insoluble conflit entre son engagement politique et son amour, même si, dans la version de 1845, il se convertit in fine à la Nation. Quant à la comtesse du Gua, elle trahit l’idéal de Montauran en encourageant les pillages et s’appuie sur le cruel Marche-à-Terre.
Si Hulot détient la vérité dans le roman, il voit son idéal corrompu par les agissements du noir Corentin. Pourrissement qui redouble le tragique de l’Histoire mais la tire vers la modernité que la Comédie humaine prendra en charge. Ombre de Fouché, le tireur de ficelles, Corentin assure le passage de la grandeur épique au sombre univers romanesque du vaste cycle à venir. Déjà l’étude de la nature du pays breton, de son «incurie industrielle», privilégiait le présent postrévolutionnaire au détriment d’un passé aliénant. Malgré ses erreurs et ses exactions, la Révolution apporte la lumière et l’unification du pays. Dans cette fiction soumise aux déterminismes politiques et socioculturels, des types au sens lukacsien incarnent les aspects de l’Histoire: d’où la force des personnages et l’intérêt de leur disposition dynamique, même si les descriptions valent moins pour leur contenu symbolique que pour leur valeur concrète et pittoresque. Conformément au cahier des charges du roman historique en ces débuts du romantisme, le dialogue rapporté et la description prennent le pas sur la narration: d’où une constante dramatisation, qui tend à transformer le récit en une succession de scènes tragiques.
Présentation
Avant de figurer dans Splendeurs et Misères des courtisanes, Corentin occupera un rôle de premier plan dans Une ténébreuse affaire, publiée à Paris dans le Commerce de janvier à février 1841, et en volume chez Hippolyte Souverain en 1843, et dans les «Scènes de la vie politique», tome XII de la Comédie humaine (Furne, Dubochet et Hetzel, 1846).
Synopsis
Une ténébreuse affaire. En 1803, Corentin ne peut arrêter les Simeuse, jumeaux royalistes protégés par Mlle Laurence de Cinq-Cygne et prévenus par leur ancien intendant Michu («les Chagrins de la police»). Flanqué de son acolyte Peyrade, Corentin, pour se venger, fait accuser Michu et les Simeuse, ainsi que leurs cousins de Hauteserre, de la disparition de Malin de Gondreville, lequel a été en fait enlevé par la police de Fouché pour tenter de récupérer des papiers compromettants datant de l’époque où le ministre conspirait avec Malin contre Bonaparte («Revanche de Corentin»). Mlle de Cinq-Cygne avait accordé sa main à l’aîné des jumeaux. Elle va jusqu’à Iéna demander, à la veille de la bataille, la grâce des jeunes gens auprès de Napoléon (1806). L’Empereur l’accorde, et, après la mort glorieuse des jumeaux, Laurence épouse Adrien de Hauteserre, blessé à Dresde. Michu, lui, a été exécuté, et Louis XVIII gardera le silence sur cette ténébreuse affaire («Un procès sous l’Empire» et «Conclusion»).
Critique
D’une intelligence glacée, Corentin, policier-muscadin tirant sadiquement plaisir de sa vengeance, s’oppose à l’altière figure de Laurence, amazone royaliste dotée d’une énergie masculine digne des grandes héroïnes romantiques comme la Diana Vernon de Walter Scott (Rob Roy), la Lamiel de Stendhal ou la Colomba de Mérimée (voirLamiel et Colomba). Autre personnage inquiétant, Gondreville, compatriote de Danton, traverse tous les régimes en conservant sa puissance politique. Le drame écrase de toute sa force un homme du peuple, le fidèle Michu. L’épopée des Chouans aboutit au roman noir des manipulateurs.
Présentation
Les personnages de ce roman, les mêmes lieux et les mêmes rancunes se retrouvent dans une autre scène de la vie politique, l’inachevé Député d’Arcis. Seule la première partie, «l’Élection», parut dans l’Union monarchique, d’avril à mai 1847. Charles Rabou en terminera la rédaction à partir des notes de Balzac et lui donnera une suite, le Comte de Sallenauve et la Famille Beauvisage, 1855.
Synopsis
Le Député d’Arcis. Le viveur Maxime de Trailles (voir le Père Goriot) veut faire une fin. Rastignac, devenu ministre, le charge en 1839 d’une mission délicate à Arcis-sur-Aube: faire élire un candidat favorable au gouvernement contre celui de l’opposition, l’avocat Giguet. Maxime choisit un autre médiocre, le maire Beauvisage. Là s’arrête le texte écrit par Balzac.
Critique
Rouages de la politique, recomposition du champ idéologique avec l’alliance impensable trente ans auparavant entre les Gondreville et les Cinq-Cygne, coalition des notables déjà en place contre une bourgeoisie montante, analyse en profondeur de la vie provinciale, portrait d’un ambitieux sans scrupules et habile manœuvrier que l’on retrouvera député dans les Comédiens sans le savoir (1846): ce roman, qui aurait pu être le Lucien Leuwen balzacien, étude en cynisme et pragmatisme, témoigne d’une lucidité décapante.
Présentation
Si les Chouans et Une ténébreuse affaire se situent à l’extrême fin de la Révolution et sous l’Empire, les «Scènes de la vie politique» comportent un récit proprement révolutionnaire, Un épisode sous la Terreur, longtemps resté anonyme, paru au début de 1830 dans le Cabinet de lecture et comme introduction aux apocryphes Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française, signées du bourreau Sanson. Le nom de Balzac apparaît en 1842 pour son inclusion sous le titre Une messe en 1793 dans le recueil collectif le Royal-Keepsake et le titre actuel figure dans le tome XII de la Comédie humaine (Furne, Dubochet et Hetzell 1846).
Synopsis
Un épisode sous la Terreur. Chassées du couvent par la Révolution, sœur Agathe, née de Langeais, et sœur Marthe, née de Beauséant, sont réfugiées avec l’abbé de Marolles, prêtre rescapé des massacres de Septembre, chez un citoyen, jacobin militant sous le nom de Mucius Scaevola, mais secrètement partisan des Bourbons. Un inconnu demande au prêtre de célébrer une messe pour le repos de l’âme de Louis XVI. Après Thermidor, les reclus enfin libres reconnaissent en l’inconnu le bourreau Sanson.
Critique
Histoire de bourreau comme El Verdugo (voir Étude de femme), récit de terreur comme le Réquisitionnaire (voir le Colonel Chabert) ou l’Auberge rouge (voir le Père Goriot), cet Épisode recourt au mélodrame en ménageant le secret et suscite l’angoisse en suggérant l’atmosphère de la Terreur.
Le genre historique est également représenté dans la Comédie humaine par Sur Catherine de Médicis, publié en trois parties dans diverses revues en 1830, 1837 et 1841, et en volume dans les tomes XV et XVI de la Comédie humaine (Furne, Dubochet et Hetzel, 1846). Balzac y prend parti pour les catholiques, et réhabilite politiquement la figure de la régente, comme le préconise d’Arthez (voir Illusions perdues). Si des considérations métaphysiques justifient l’inclusion de cet ouvrage dans les Études philosophiques, notamment par le rôle qu’y jouent les frères Ruggieri, l’astrologue Cosme et l’alchimiste Laurent, Balzac prête à Catherine une pensée politique en accord avec ses propres conceptions: «Un seul Dieu, une seule foi, un seul maître.» Deux parties plus franchement historiques à la manière de Dumas («le Martyr calviniste» et «la Confidence des Ruggieri») contrastent avec la troisième, «les Deux Rêves», ceux de Robespierre et de Marat qui ont vu en songe, l’un Catherine de Médicis qui lui justifie sa politique, l’autre un malade symbolisant la France malheureuse.
G. GENGEMBRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994