Cent Mille Milliards de poèmes

Raymond Queneau

1961

Cent Mille Milliards de poèmes

 

CENT MILLE MILLIARDS DE POÈMES. Recueil poétique de Raymond Queneau (1903-1976), publié à Paris chez Gallimard en 1961.

Cent Mille Milliards de poèmes tient à la fois de la veine canularesque chère à l’auteur de Zazie dans le métro, du tour de force littéraire manifesté dans Exercices de style et du souci «arithmomaniaque» à l’œuvre dans la plupart de ses romans, mais qui, souvent caché dans ceux-ci, devient au contraire manifeste, pour ne pas dire ostentatoire. «Une imagination qui unit le délire du mathématicien à la raison du poète»: la formule par laquelle Queneau avait défini l’art de Raymond Roussel, figure anticipatrice de ses propres recherches dans le domaine de l’expérimentation littéraire, vaut comme principe créatif de cet ouvrage étonnant.

 

Synopsis

Précédé d’un «Mode d’emploi», suivi d’une postface «À propos de la littérature expérimentale» par François Le Lionnais, cofondateur avec Queneau de l’Oulipo [Ouvroir de littérature potentielle], il se présente en effet comme un livre-objet comprenant seulement dix sonnets, dont chacun des quatorze vers est interchangeable avec les neuf autres qui lui correspondent, grâce à un système d’onglets. Le lecteur peut ainsi composer 1014, soit cent mille milliards de poèmes (en fait si l’on veut respecter les règles classiques de composition des sonnets, la présence du même mot à la rime étant interdite, la répétition du mot «marchandise» au cinquième vers du dixième sonnet et au septième vers du troisième n’autorise la composition «que» de 99 ´ 1012 sonnets réguliers, mais bien de 1014 poèmes, comme le titre l’indique). Au total, de quoi lire, affirme Queneau, dans son «Mode d’emploi», «pour 190 258 751 années plus quelques plombes et broquilles (sans tenir compte des années bissextiles et autres détails)».

 

Critique

De toute évidence, c’est moins la qualité de chaque sonnet qui est ici en jeu que la formidable machine à fabriquer des poèmes que le recueil met en marche, défiant par le simple effet du système combinatoire l’imagination humaine, que viennent aussi confondre avec malice les extrapolations arithmétiques auxquelles se livre l’auteur dans son «Mode d’emploi». Toujours fasciné par les procédures mathématiques lorsqu’elles s’exercent sur la puissance du langage, jouant avec les vers en rêvant sur les nombres, Queneau va cependant plus loin que la simple provocation, la jonglerie lexicale ou l’«exercice de style», même si l’humour est également au cœur de ce work in progress. Il s’agit d’abord de créer une tension entre l’indéterminisme des lectures potentielles et le nombre restreint de vers-souches qui forme la base de l’ouvrage et en limite le hasard. Par là même, Queneau se démarque des procédés surréalistes, et particulièrement des «cadavres exquis», auxquels Cent Mille Milliards de poèmes pourrait d’abord faire penser. Or le cadavre exquis affirme le jaillissement supposé fécond d’une conscience prétendument pure; ce que dément toute la démarche de Queneau, profondément hostile au surréalisme, qui vise au contraire la rigueur, le travail conscient et méthodique. Parce qu’il n’est de littérature pour Queneau que volontaire, Cent Mille Milliards de poèmes entend ainsi démontrer, en prenant les axiomes surréalistes à leur propre piège, que par le maximum de préméditation on peut aboutir au maximum d’indétermination, sans pour autant assécher la source des lectures signifiantes.

Mais plus encore qu’une réfutation des pouvoirs de l’inconscient dans le domaine de l’écriture poétique, l’ouvrage appartient en propre à l’univers personnel de Queneau: par son humour, mécanicien certes, qui multiplie les combinaisons du langage, mais aussi par les thèmes constitutifs des sonnets qui laissent entrevoir un parcours autobiographique en réduction hanté par une obsession intime, celle du double ou de la dualité. Une autre lecture est encore envisageable: la fascination combinatoire pourrait bien apparaître ici comme une des réponses possibles à ce versant méconnu de la pensée de Queneau, son inquiétude spirituelle, telle qu’elle apparaît dans son Journal: «Je suis entré sur la voie spirituelle durant l’été 1935.» En s’exerçant à la manipulation de Cent Mille Milliards de poèmes, comment ne pas songer à certaines pratiques de la tradition juive lorsque, avec la temura, elle se propose, en opérant toutes les permutations des lettres de la Torah, d’accéder, par la science des combinaisons de lettres, à la science de la purification des cœurs. Comment ne pas songer non plus au Livre des mutations, le Yi-king chinois, découvert par Queneau dès 1924 et qui formera la matrice de sa dernière œuvre, Morale élémentaire (1975): à partir d’une série limitée d’hexagrammes, le Yi-king offre une infinie variété de lectures divinatoires possibles. Certes, Queneau le sage est bien trop lié à Raymond le facétieux pour prétendre à son tour offrir un livre divinatoire, mais du moins y montre-t-il qu’il partage avec la logique mystique cette certitude que la science des combinaisons est une musique de la pensée.

Quoiqu’il en soit des intentions spiritualistes implicites de l’auteur, ce qui est certain c’est que, machine à lire, et peut-être aussi «machine à écrire», Cent Mille Milliards de poèmes marque l’acte de naissance de l’Oulipo par l’une des réalisations les plus fécondes — et les plus fécondantes si l’on songe à la postérité de ce mouvement — de ses ambitions dans le domaine non seulement de l’expérimentation littéraire à partir de contraintes artificielles, mais aussi dans l’ordre d’une conception nouvelle des pratiques d’écriture et de lecture; puisque avec cette œuvre on passe manifestement, comme l’envisageaient les membres de l’Oulipo, du «temps des créations CRÉÉES […] à l’ère des CRÉATIONS CRÉANTES».

 

J.-M. RODRIGUES

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994