{"id":91,"date":"2026-07-21T15:49:04","date_gmt":"2026-07-21T13:49:04","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=91"},"modified":"2026-07-21T15:49:04","modified_gmt":"2026-07-21T13:49:04","slug":"les-chants-de-maldoror","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=les-chants-de-maldoror","title":{"rendered":"les Chants de Maldoror"},"content":{"rendered":"<p>Chants de Maldoror (les)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>CHANTS DE MALDOROR (les). Recueil de six chants en prose, du comte de Lautr\u00e9amont, pseudonyme d\u2019Isidore Ducasse (1846-1870). Le chant\u00a0I fut publi\u00e9 sans nom d\u2019auteur \u00e0 Paris chez Balitout, Questroy et Cie en ao\u00fbt 1868, et l\u2019ensemble \u00e0 Bruxelles chez Lacroix et Verboeckhoven et Cie en 1869. La mise en vente de cette \u00e9dition originale fut interdite en France.<\/p>\n<p>Ignor\u00e9 de son vivant, Lautr\u00e9amont est tout d\u2019abord d\u00e9couvert en\u00a01885 par la Jeune Belgique qui publie des extraits des Chants de Maldoror. L\u2019ouvrage est alors plus souvent jug\u00e9 comme une curiosit\u00e9 que profond\u00e9ment appr\u00e9ci\u00e9, et sa notori\u00e9t\u00e9 demeure tr\u00e8s limit\u00e9e. Ce sont les surr\u00e9alistes qui contribueront le plus efficacement \u00e0 faire sortir de l\u2019ombre l\u2019\u0153uvre de Lautr\u00e9amont. En\u00a01919, en effet, les Po\u00e9sies sont republi\u00e9es pour la premi\u00e8re fois par Andr\u00e9 Breton dans Litt\u00e9rature. L\u2019ann\u00e9e suivante, para\u00eet la premi\u00e8re grande \u00e9dition moderne des Chants de Maldoror (Paris, La Sir\u00e8ne) et Breton lui rend hommage dans un article de la Nouvelle Revue fran\u00e7aise. D\u00e8s lors, l\u2019ensemble du groupe surr\u00e9aliste s\u2019emploie avec succ\u00e8s \u00e0 la r\u00e9habilitation d\u2019Isidore Ducasse et de son \u0153uvre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage se compose de six chants divis\u00e9s en strophes. Po\u00e8me en prose? R\u00e9cit? Les Chants de Maldoror r\u00e9sistent \u00e0 toute tentative de classification g\u00e9n\u00e9rique. Dans le sixi\u00e8me chant, Lautr\u00e9amont parle, \u00e0 quelques lignes de distance, de sa \u00abpo\u00e9sie\u00bb et de ses \u00abr\u00e9cits\u00bb et il avait m\u00eame, un peu plus haut, employ\u00e9 le terme de \u00abroman\u00bb.<br \/>\nLe texte est certes fond\u00e9 sur une esth\u00e9tique de la rupture: chaque strophe peut \u00eatre lue comme un fragment po\u00e9tique autonome et aucun fil lin\u00e9aire, qu\u2019il soit narratif, descriptif ou discursif, n\u2019est suivi bien longtemps. Toutefois le personnage de Maldoror, moralement complexe, physiquement polymorphe\u00a0\u2014 il a le pouvoir de se m\u00e9tamorphoser\u00a0\u2014 et grammaticalement pr\u00e9sent sous les formes du \u00abje\u00bb et du \u00abil\u00bb\u00a0\u2014 avec de constants glissements de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre pronom\u00a0\u2014 conf\u00e8re \u00e0 l\u2019\u0153uvre une ind\u00e9niable continuit\u00e9.<\/p>\n<p>Une \u00e9volution se dessine dans la succession des chants: dans les quatri\u00e8me et cinqui\u00e8me, bien plus que dans les trois premiers, le lecteur est directement interpell\u00e9, l\u2019\u00e9criture se commente elle-m\u00eame et le langage fait l\u2019objet d\u2019un traitement de plus en plus vertigineux et provocant, \u00e0 grand renfort de phrases d\u2019une longueur et d\u2019une sinuosit\u00e9 acrobatiques, de comparaisons \u00e9tranges (les fameux \u00abBeau comme\u00a0[&#8230;]\u00bb apparaissent au chant\u00a0IV) et de d\u00e9veloppements d\u00e9routants (par exemple sur le rapport entre des piliers, des \u00e9pingles et des baobabs, chant\u00a0IV, strophe\u00a02). Le sixi\u00e8me chant se distingue explicitement des autres: \u00abLes cinq premiers r\u00e9cits\u00a0[&#8230;] \u00e9taient le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction, l\u2019explication pr\u00e9alable de ma po\u00e9tique future.\u00bb L\u2019auteur pr\u00e9cise plus loin: \u00abJe crois enfin avoir trouv\u00e9\u00a0[&#8230;] ma formule d\u00e9finitive. C\u2019est la meilleure: puisque c\u2019est le roman!\u00bb L\u2019utilisation constante et croissante de l\u2019ironie dans les Chants de Maldoror nous invite toutefois \u00e0 prendre avec pr\u00e9caution une telle affirmation. Il est vrai que, d\u2019une strophe \u00e0 l\u2019autre, le sixi\u00e8me chant dessine une continuit\u00e9 narrative beaucoup plus affirm\u00e9e que dans le reste de l\u2019ouvrage. Mais le m\u00e9lange de situations convenues et d\u2019une fantasmagorie d\u00e9brid\u00e9e, l\u2019utilisation explicite de \u00abtrucs \u00e0 effet\u00bb nous convient \u00e0 d\u00e9jouer l\u2019illusion romanesque.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>H\u00e9ros maudit, Maldoror porte sa vocation et son destin inscrits dans son nom dont le mal forme la premi\u00e8re syllabe; \u00e0 une consonne pr\u00e8s, on peut lire aussi dans ce nom la douleur (dolor \/ doror). H\u00e9ritier explicite du romantisme satanique\u00a0\u2014 \u00abJ\u2019ai chant\u00e9 le mal comme ont fait Mickiewicz, Byron, Milton, Southey, A. de Musset, Baudelaire, etc. Naturellement, j\u2019ai un peu exag\u00e9r\u00e9 le diapason pour faire du nouveau\u00a0[&#8230;]\u00bb (lettre \u00e0 l\u2019\u00e9diteur Verboeckhoven)\u00a0\u2014, Lautr\u00e9amont campe un personnage hyperboliquement mal\u00e9fique qui trouve dans la contemplation de la souffrance une supr\u00eame jouissance: \u00ab\u00d4 ciel! comment peut-on vivre, apr\u00e8s avoir \u00e9prouv\u00e9 tant de volupt\u00e9s! Il venait de m\u2019\u00eatre donn\u00e9 d\u2019\u00eatre t\u00e9moin des agonies de mort de plusieurs de mes semblables\u00bb (chant\u00a0II, strophe\u00a013). Maldoror ne se borne pas, loin de l\u00e0, \u00e0 assister passivement au spectacle de la douleur. Il se compla\u00eet \u00e0 faire souffrir les humains et trouve pour cela de multiples raffinements de cruaut\u00e9. Non content, par exemple, de contempler voluptueusement la vaine lutte des naufrag\u00e9s contre les flots d\u00e9cha\u00een\u00e9s, Maldoror, post\u00e9 sur le rivage, les ach\u00e8ve \u00e0 coups de fusil avant de faire l\u2019amour avec l\u2019\u00ab\u00e9norme femelle requin\u00bb venue les d\u00e9vorer (ibid.). Ailleurs, il viole une fillette, la fait ensuite violer et \u00e9gorger par son bouledogue puis, muni d\u2019un \u00abcanif am\u00e9ricain compos\u00e9 de dix \u00e0 douze lames\u00bb, il \u00abs\u2019appr\u00eate, sans p\u00e2lir, \u00e0 fouiller courageusement le vagin de la malheureuse enfant. De ce trou \u00e9largi, il retire successivement les organes int\u00e9rieurs\u00bb (III,\u00a03).<\/p>\n<p>Maldoror s\u2019est donc jet\u00e9 \u00abr\u00e9solument dans la carri\u00e8re du mal\u00bb (I,\u00a03), il a pris la \u00abr\u00e9solution\u00bb de suivre \u00abla route du mal\u00bb (II,\u00a011). Il a choisi de d\u00e9fier le Cr\u00e9ateur\u00a0\u2014 \u00abIl voudrait \u00e9galer Dieu\u00bb (I,\u00a011)\u00a0\u2014 et ne se fait pas faute de l\u2019invectiver avec violence. Une telle attitude proc\u00e8de d\u2019un puissant orgueil mais aussi d\u2019une immense souffrance. Maldoror refuse d\u2019accepter les limites humaines et sa soif d\u2019infini se mue en rage destructrice: \u00abEst-ce une m\u00eame chose par laquelle nous t\u00e9moignons avec rage notre impuissance, et la passion d\u2019atteindre \u00e0 l\u2019infini par les moyens m\u00eame les plus insens\u00e9s?\u00bb (I,\u00a06). En outre, il hait les hommes, et donc leur Cr\u00e9ateur, parce que ceux-ci sont fondamentalement mauvais, parce que, dans leur monde, le mal prolif\u00e8re. Une sc\u00e8ne montre, par exemple, les passagers d\u2019un omnibus insensibles aux supplications d\u2019un enfant malheureux et \u00e9puis\u00e9 qui court en vain derri\u00e8re la voiture pour tenter d\u2019y obtenir une place (II,\u00a04). Ailleurs, un homme est atrocement tortur\u00e9 par sa femme et sa m\u00e8re (IV,\u00a08). Dieu lui-m\u00eame n\u2019est pas \u00e9tranger aux d\u00e9lices de la f\u00e9rocit\u00e9. Anthropophage, il se d\u00e9lecte d\u2019un \u00abrepas cruel\u00bb et lance \u00e0 ses cr\u00e9atures: \u00abJe vous fais souffrir, et c\u2019est pour mon plaisir\u00bb (II,\u00a03). On le voit aussi torturer \u00e0 mort un adolescent apr\u00e8s avoir connu les plaisirs de la chair en compagnie d\u2019une prostitu\u00e9e (III,\u00a05).<\/p>\n<p>La violence de Maldoror est donc le fruit de la r\u00e9volte et du d\u00e9sespoir: \u00abJ\u2019ai re\u00e7u la vie comme une blessure, et j\u2019ai d\u00e9fendu au suicide de gu\u00e9rir la cicatrice\u00bb (III,\u00a01). Comme l\u2019\u00e9crit Blanchot, Maldoror \u00abest aussi bien celui qui est bless\u00e9 que celui qui blesse\u00bb (Lautr\u00e9amont et Sade). \u00catre souffrant, il attend la mort comme une d\u00e9livrance\u00a0\u2014 \u00abla mort, et il sera content\u00bb (V,\u00a07). Une monstrueuse description o\u00f9 Maldoror appara\u00eet paralys\u00e9, d\u00e9vor\u00e9 par la vermine et avec une \u00e9p\u00e9e fich\u00e9e dans le dos, offre l\u2019image extr\u00eame de cette souffrance (IV,\u00a05). C\u2019est ainsi que Maldoror, \u00abquoiqu\u2019il ait beaucoup v\u00e9cu, est le seul v\u00e9ritable mort\u00bb (V,\u00a06).<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture de Lautr\u00e9amont est donc une \u00e9criture de la cruaut\u00e9, \u00e9manant d\u2019un \u00e9crivain qui veut faire \u00abservir\u00a0[s]on g\u00e9nie \u00e0 peindre les d\u00e9lices de la cruaut\u00e9\u00bb (I,\u00a04) et g\u00e9n\u00e9ratrice de \u00abpages sombres et pleines de poison\u00bb (I,\u00a01). Riches en sc\u00e8nes barbares et peupl\u00e9s de monstres divers, les Chants de Maldoror usent fr\u00e9quemment des rouages du fantastique et de l\u2019horreur. Multiple et raffin\u00e9e, la cruaut\u00e9 c\u00f4toie la fanstasmagorie, la fantaisie, voire la parodie. L\u2019originalit\u00e9 et la force de l\u2019\u00e9criture de Lautr\u00e9amont r\u00e9sident en effet surtout dans une utilisation d\u00e9routante de l\u2019ironie. La d\u00e9rision hante le texte et retire \u00e0 la lecture le confort d\u2019une quelconque certitude \u00e0 l\u2019\u00e9gard du sens. Le lecteur est souvent interpell\u00e9 et explicitement raill\u00e9, jusqu\u2019au dernier chant o\u00f9 l\u2019ouvrage pr\u00e9cise en ces termes sa vis\u00e9e: \u00abJe veux au moins que le lecteur en deuil puisse se dire: \u201cIl faut lui rendre justice. Il m\u2019a beaucoup cr\u00e9tinis\u00e9\u00a0[&#8230;] c\u2019est le meilleur professeur d\u2019hypnotisme que je connaisse\u201d!\u00bb (VI,\u00a01). En somme, l\u2019envo\u00fbtement exerc\u00e9 par le texte n\u2019est qu\u2019un leurre, une gigantesque duperie. Dans un ultime d\u00e9fi destructeur, les Chants de Maldoror revendiquent le droit \u00e0 l\u2019insanit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce scepticisme et ce nihilisme vont de pair avec une fabuleuse aventure du langage. L\u2019\u00e9criture exprime parfois sa difficult\u00e9 d\u2019\u00eatre\u00a0\u2014 ainsi l\u2019imp\u00e9rieuse n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9crire et la douloureuse paralysie devant la page blanche sont-elles clairement explicit\u00e9es (II,\u00a02). Elle clame surtout son absolue libert\u00e9, celle par exemple de repr\u00e9senter l\u2019invraisemblable et l\u2019inou\u00ef: \u00abSi quelqu\u2019un voit un \u00e2ne manger une figue ou une figue manger un \u00e2ne (ces deux circonstances ne se pr\u00e9sentent pas souvent, \u00e0 moins que ce ne soit en po\u00e9sie)\u00a0[&#8230;]\u00bb (IV,\u00a02). Les fameuses comparaisons b\u00e2ties \u00e0 partir de la formule \u00abbeau comme\u00bb et si pris\u00e9es par les surr\u00e9alistes participent de la m\u00eame euphorie po\u00e9tique, de ce maniement du verbe \u00e0 la fois d\u00e9brid\u00e9 et provocant. L\u2019\u00e9criture de Lautr\u00e9amont est vertigineuse comme aucune autre. La polys\u00e9mie y cohabite avec l\u2019insanit\u00e9 et l\u2019absurde. Fascinants et corrosifs, les Chants de Maldoror sont bel et bien compos\u00e9s de \u00abpages incandescentes\u00bb (II,\u00a01).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A.\u00a0SCHWEIGER<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-91","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/91","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=91"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}