{"id":88,"date":"2026-07-21T15:36:24","date_gmt":"2026-07-21T13:36:24","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=88"},"modified":"2026-07-21T15:36:24","modified_gmt":"2026-07-21T13:36:24","slug":"le-bleu-du-ciel","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=le-bleu-du-ciel","title":{"rendered":"le Bleu du ciel"},"content":{"rendered":"<p>Bleu du ciel (le)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>BLEU DU CIEL (le). Roman de Georges Bataille (1897-1962), \u00e9crit en\u00a01935 et publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Jean-Jacques Pauvert en 1957.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es\u00a01930, Bataille adh\u00e8re au Cercle communiste d\u00e9mocratique (1931-1934) et forme avec Breton le groupe Contre-Attaque (1935-1936). Le Bleu du ciel m\u00eale faits publics et faits priv\u00e9s: aussi, sous les traits de Lazare, jeune militante communiste, a-t-on pu reconna\u00eetre Simone Weil, amie de Bataille au Cercle communiste d\u00e9mocratique. Outre ce portrait peu flatteur de la c\u00e9l\u00e8bre philosophe, une autre raison peut expliquer un tel retard dans la parution du roman: le refus de Bataille, alors militant antifasciste connu, de publier un livre sulfureux, et proclamant l\u2019indiff\u00e9rence \u00e0 la politique et \u00e0 l\u2019Histoire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Introduction. Bourgeois riche, blas\u00e9 et d\u00e9s\u0153uvr\u00e9, Troppmann prom\u00e8ne son mal de vivre dans toute l\u2019Europe. \u00c0 Londres, son amie Dirty raconte au liftier de l\u2019h\u00f4tel Savoy les frasques commises par sa m\u00e8re au m\u00eame endroit, dix ans plus t\u00f4t; aussi ivre que son amie, le narrateur-protagoniste s\u2019adonne avec elle \u00e0 des \u00aborgies r\u00e9pugnantes\u00bb.<br \/>\nPremi\u00e8re partie. Mais le narrateur est hant\u00e9 par des r\u00eaves de culpabilit\u00e9: n\u2019est-il pas aujourd\u2019hui un objet d\u2019horreur et de d\u00e9go\u00fbt pour le seul \u00eatre auquel il est li\u00e9, sa femme \u00c9dith?<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me partie. \u00abLe Mauvais Pr\u00e9sage\u00bb. \u00c0 Paris, il fait la rencontre de Lazare, jeune femme \u00e0 l\u2019aspect macabre qui d\u00e9fend les principes du communisme officiel de Moscou. Il avoue \u00e0 Lazare des tendances n\u00e9crophiles ressenties, pour la premi\u00e8re fois, face au cadavre de sa m\u00e8re. \u00abLes Pieds maternels\u00bb. Indiff\u00e9rent \u00e0 tout, il continue \u00e0 mener une existence dissolue avant de rencontrer X\u00e9nie, compagne provisoire. En proie \u00e0 de violents cauchemars, le narrateur garde le lit: X\u00e9nie pr\u00e9tend le soigner, mais il n\u2019\u00e9prouve que d\u00e9go\u00fbt pour ses talents d\u2019infirmi\u00e8re. Il l\u2019oblige \u00e0 chanter nue devant lui: \u00abCe sera comme si je crevais au bordel\u00bb, dit-il. \u00abHistoire d\u2019Antonio\u00bb. Convalescent, le narrateur quitte Paris pour Barcelone; \u00e0 la Criolla, cabaret de travestis, son ami Michel lui raconte comment Lazare \u00abenvo\u00fbte\u00bb ceux qu\u2019elle c\u00f4toie et comment, dans son attirance malsaine pour la mort, elle a oblig\u00e9 Antonio, un ami, \u00e0 mettre le canon de son revolver sur sa poitrine. \u00abLe Bleu du ciel\u00bb. Alors que l\u2019insurrection s\u00e9paratiste catalane d\u2019octobre\u00a01934 se pr\u00e9pare, Lazare se propose de s\u2019emparer d\u2019un d\u00e9p\u00f4t d\u2019armes. Dirty rejoint Troppmann; elle est malade, affaiblie. Ils s\u00e9journent ensemble hors de Barcelone, dans un petit village de p\u00eacheurs, loin des \u00e9meutes. \u00abLe Jour des morts\u00bb. Ils entreprennent un bref s\u00e9jour \u00e0 Tr\u00e8ves, Coblence et Francfort o\u00f9 ils se s\u00e9parent, non sans avoir fait l\u2019amour dans un champ surplombant un cimeti\u00e8re allemand illumin\u00e9 d\u2019une multitude de bougies plac\u00e9es sur chaque tombe comme autant d\u2019\u00e9toiles. Aux yeux de Troppmann, Dirty a enfin l\u2019apparence d\u2019un cadavre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Le drame de la d\u00e9mystification se joue dans un monde r\u00e9el, l\u2019Espagne et l\u2019Allemagne des ann\u00e9es trente. Les interdits transgress\u00e9s ne sont plus seulement sexuels, ils concernent aussi le rapport de l\u2019auteur avec le \u00abmonde\u00bb historique et politique.<br \/>\nMais se retrouvent les constantes des romans d\u2019amour de Bataille: une compagne de d\u00e9bauche, Dirty (\u00abPourtant, elle me donnait un sentiment de puret\u00e9\u00bb), des d\u00e9ambulations dans les bas-fonds, un \u00abd\u00e9cor de trag\u00e9die\u00bb, l\u2019association capitale entre cimeti\u00e8re et bordel, entre la mort et l\u2019amour. La n\u00e9crophilie constitue la tentation supr\u00eame et permanente du narrateur. Entre sa m\u00e8re dont le cadavre le fascine, son \u00e9pouse absente dont la r\u00e9signation l\u2019accable, Dirty qui le contraint \u00e0 l\u2019admiration, et X\u00e9nie trop compatissante, Troppmann ne parvient pas \u00e0 choisir. Seules les prostitu\u00e9es repr\u00e9sentent \u00e0 ses yeux l\u2019id\u00e9al de mort: \u00abJ\u2019ai compris qu\u2019elles avaient pour moi un attrait analogue \u00e0 celui des cadavres.\u00bb L\u2019\u00e9vocation de Dorothea (alias Dirty)\u00a0\u2014 \u00abSes seins, sortis de ses v\u00eatements, \u00e9taient d\u2019une blancheur lunaire\u00bb\u00a0\u2014 reprend, \u00e0 son tour, les \u00abseins p\u00e2les de prostitu\u00e9es\u00bb qu\u2019avait X\u00e9nie lorsqu\u2019elle simulait, pour le narrateur, \u00abl\u2019apparence d\u2019une morte\u00bb. Ce th\u00e8me du cadavre revient \u00e0 plusieurs reprises dans le texte. Lazare (double n\u00e9gatif de Dirty, elle est la \u00abvierge sale\u00bb, le \u00abrat immonde\u00bb) \u00e9voque, plus que la r\u00e9surrection, le long s\u00e9jour parmi les morts: Dirty, m\u00eame lorsqu\u2019elle est \u00ab\u00e9carlate et tordue sur sa chaise comme un porc sous un couteau\u00bb, reste trop pure et jamais assez proche de la mort.<\/p>\n<p>R\u00e9p\u00e9t\u00e9e, vari\u00e9e, la r\u00e9v\u00e9lation tr\u00e8s crue de l\u2019\u00e9pisode fondamental que le Bleu du ciel met en sc\u00e8ne est celle de la chambre mortuaire, r\u00e9v\u00e9lation qui d\u00e9fie la normalit\u00e9 du monde organis\u00e9: \u00abJ\u2019ai eu l\u2019id\u00e9e d\u2019aller dans la chambre o\u00f9 \u00e9tait le cadavre. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 terrifi\u00e9, mais j\u2019avais beau trembler, je restai devant ce cadavre. \u00c0 la fin, j\u2019ai enlev\u00e9 mon pyjama.\u00bb Mais, port\u00e9 par la \u00abmar\u00e9e montante du meurtre\u00bb, ce r\u00e9cit est ind\u00e9finiment diff\u00e9r\u00e9. Le narrateur entretient \u00e0 cet effet un certain brouillage temporel, m\u00e9lange le pr\u00e9sent et les retours en arri\u00e8re. La trame de l\u2019histoire, interrompue par le r\u00e9cit d\u2019\u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s, l\u2019est aussi par des \u00e9v\u00e9nements r\u00eav\u00e9s. Composite et m\u00e9lang\u00e9e, cette dramatisation de l\u2019angoisse de Troppmann met en sc\u00e8ne l\u2019effondrement d\u2019une parole qui ne peut plus pr\u00e9tendre \u00e0 la souverainet\u00e9. Le narrateur se tient ainsi \u00e0 \u00e9gale proximit\u00e9 du r\u00e9el et de l\u2019imaginaire, de la lucidit\u00e9 et de la folie: chaque comparaison est prise ironiquement pour vraie (\u00abJe me demandai un instant si elle n\u2019\u00e9tait pas l\u2019\u00eatre le plus humain que j\u2019eusse jamais vu: c\u2019\u00e9tait aussi un rat immonde qui m\u2019approchait\u00bb) et l\u2019\u00e9criture accumule les \u00e9nonc\u00e9s qui manifestent l\u2019irruption de l\u2019\u00e9tranget\u00e9: \u00abLes larmes tombaient dans mes l\u00e8vres&#8230; si malade que je suis, je souriais&#8230; j\u2019\u00e9tais mal impressionn\u00e9&#8230;\u00bb La seule pause dans le r\u00e9cit o\u00f9 s\u2019ins\u00e8rent les d\u00e9bats de la pol\u00e9mique avec Breton et les controverses li\u00e9es \u00e0 la publication de la Valeur d\u2019usage de D.A.F. de Sade, n\u2019invite-t-elle pas \u00e0 prendre Sade au pied de la lettre, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 effacer la s\u00e9paration entre fantasme et imaginaire, et \u00e0 d\u00e9river vers la folie? Ces r\u00e9cits qui pr\u00e9tendent \u00abr\u00e9v\u00e9ler la v\u00e9rit\u00e9 multiple de la vie\u00bb se mettent ainsi au diapason de la \u00abvie en morceaux\u00bb du narrateur qui se dit \u00e0 la fois victime et bourreau, enfant martyr et coupable (Troppmann trouve l\u2019origine de son nom chez un assassin c\u00e9l\u00e8bre: guillotin\u00e9 en\u00a01870, son homonyme avait massacr\u00e9 les huit membres de la famille Kinck).<\/p>\n<p>Cette exp\u00e9rience fulgurante est aussi un drame politique converti en trait\u00e9 de l\u2019indiff\u00e9rence. Dans \u00abl\u2019inextricable non-sens\u00bb o\u00f9 se d\u00e9battent Troppmann, Dirty, Lazare et X\u00e9nie, existences vers\u00e9es dans une hallucination maladive et impuissantes \u00e0 discerner le r\u00eave du r\u00e9el, la danse de mort se confond parodiquement avec la pr\u00e9monition des massacres \u00e0 venir. Troppmann semble \u00e9prouver physiquement ce lien \u00e0 l\u2019Histoire. \u00c9crit en\u00a01935 et publi\u00e9 douze ans apr\u00e8s la fin de la guerre qu\u2019il annonce, il se trouve, par ce d\u00e9lai, exactement dans la situation d\u2019autres livres o\u00f9 \u00abl\u2019auteur invente\u00bb: \u00abMais ces circonstances sont aujourd\u2019hui devenues si lointaines que mon r\u00e9cit, pour ainsi dire \u00e9crit dans le feu de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, se pr\u00e9sente dans les m\u00eames conditions que d\u2019autres, qu\u2019un choix volontaire de l\u2019auteur situe dans un pass\u00e9 insignifiant\u00bb, \u00e9crit Bataille dans sa Pr\u00e9face. Diff\u00e9rent d\u2019un r\u00e9cit historique, le Bleu du ciel est presque \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019Histoire, une \u0153uvre critique. Car il intervient au c\u0153ur d\u2019une \u0153uvre en pleine construction qui, contemporaine d\u2019un go\u00fbt d\u00e9clar\u00e9 par l\u2019action politique et l\u2019activit\u00e9 collective, quelques mois avant l\u2019engagement de Contre-Attaque, c\u00e9l\u00e8bre l\u2019envers de cet optimisme politique du Bataille des ann\u00e9es trente. La fiction devient l\u2019\u00e9preuve iconoclaste et d\u00e9senchant\u00e9e de l\u2019action politique qui court le risque de religiosit\u00e9. \u00c0 Barcelone, Troppmann n\u2019est pas l\u00e0 pour soutenir les insurg\u00e9s, il est venu en simple touriste (ce qui ne va pas sans quelque culpabilit\u00e9: \u00abDans un tel moment, je le voyais, ma vie n\u2019\u00e9tait pas justifiable\u00bb). S\u2019il finance \u00e0 fonds perdus la revue publi\u00e9e par Lazare, il nargue toujours le communisme de cette derni\u00e8re et lui voue une haine inexplicable qui menace de tourner \u00e0 la fascination: \u00abLe plus souvent, je pensais qu\u2019elle \u00e9tait positivement folle, que c\u2019\u00e9tait, de ma part, une plaisanterie malveillante de me pr\u00eater \u00e0 son jeu.\u00bb L\u2019attitude de Troppmann, toujours blasph\u00e9matoire \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019acte politique, ressemble aussi \u00e0 une \u00e9preuve de v\u00e9rit\u00e9. Et la provocation, l\u2019insulte et l\u2019outrance forcent le r\u00e9cit vers ses possibilit\u00e9s excessives, le jetant toujours, en dehors m\u00eame de ses sc\u00e8nes violentes, au-del\u00e0 du supportable.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>P.\u00a0GOURVENNEC<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-88","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/88","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=88"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}