{"id":79,"date":"2026-07-21T14:55:25","date_gmt":"2026-07-21T12:55:25","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=79"},"modified":"2026-08-07T16:39:03","modified_gmt":"2026-08-07T14:39:03","slug":"le-rivage-des-syrtes","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=le-rivage-des-syrtes","title":{"rendered":"le Rivage des Syrtes"},"content":{"rendered":"<p>Rivage des Syrtes (le)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>RIVAGE DES SYRTES (le). Roman de Julien Gracq, pseudonyme de Louis Poirier (n\u00e9 en 1910), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Jos\u00e9 Corti en 1951.<\/p>\n<p>\u00c0 ce livre fut d\u00e9cern\u00e9 le prix Goncourt, refus\u00e9 par un \u00e9crivain qui se montrait ainsi cons\u00e9quent avec lui-m\u00eame puisqu\u2019il avait fait para\u00eetre l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente un vigoureux pamphlet pour fustiger les m\u00e9faits des prix litt\u00e9raires et de la \u00abcritique officielle\u00bb: la Litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019estomac.<\/p>\n<p>Synopsis<br \/>\nAldo, jeune h\u00e9ritier d\u2019une noble famille de la vieille Seigneurie d\u2019Orsenna, s\u2019ennuie dans cette ville moribonde et obtient un poste d\u2019\u00abObservateur\u00bb dans la province \u00e9loign\u00e9e et c\u00f4ti\u00e8re des Syrtes. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la mer se trouve le Farghestan, ennemi h\u00e9r\u00e9ditaire contre lequel la guerre effective s\u2019est \u00e9teinte depuis trois si\u00e8cles. La garnison, r\u00e9duite, est command\u00e9e par le capitaine Marino. Celui-ci appara\u00eetra jusqu\u2019\u00e0 la fin des \u00e9v\u00e9nements comme une incarnation de la volont\u00e9 de maintenir l\u2019\u00e9tat de stagnation r\u00e9gnant dans le pays depuis tant d\u2019ann\u00e9es. Le jeune homme m\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00abAmiraut\u00e9\u00bb une vie retranch\u00e9e et go\u00fbte le charme de ce d\u00e9pouillement. Ses d\u00e9ambulations dans la forteresse le ram\u00e8nent souvent vers une salle (la \u00abchambre des cartes\u00bb) o\u00f9 la \u00abligne rouge\u00bb, pr\u00e9cis\u00e9ment trac\u00e9e sur le papier, des fronti\u00e8res maritimes du territoire, lui donne \u00e0 songer. La princesse Vanessa Aldobrandi, jeune femme qu\u2019il a rencontr\u00e9e auparavant \u00e0 Orsenna, l\u2019invite dans sa r\u00e9sidence de Maremma, ville \u00e0 demi-abandonn\u00e9e de la province (la \u00abVenise des Syrtes\u00bb) o\u00f9 peu \u00e0 peu se fait jour et circule une rumeur concernant une \u00e9ventuelle reprise des hostilit\u00e9s avec le Farghestan. \u00c0 cette fi\u00e8vre montante la belle Vanessa, belle \u00abde la beaut\u00e9 souveraine de la catastrophe\u00bb, semble prendre une part myst\u00e9rieuse. Comme si elle \u00e9tait charg\u00e9e, en le prenant au pi\u00e8ge du d\u00e9sir qu\u2019il \u00e9prouve pour elle, de mener Aldo \u00e0 jouer un r\u00f4le, d\u00e9termin\u00e9 par l\u2019invisible auteur de la trag\u00e9die qui se noue, dans ce besoin imp\u00e9rieux qui se r\u00e9pand dans tout Orsenna de sortir de l\u2019enlisement: \u00abLe d\u00e9sir que les jours de la fin se l\u00e8vent et que monte l\u2019heure du dernier combat douteux.\u00bb Aussi in\u00e9luctablement qu\u2019il a eu acc\u00e8s \u00e0 la chair somptueuse de la princesse, le jeune officier sera pouss\u00e9 \u00e0 franchir, lors d\u2019une patrouille en mer, la ligne fatidique qui va rouvrir les hostilit\u00e9s. Il est convaincu de r\u00e9pondre en cela, en s\u2019en faisant l\u2019instrument, \u00e0 un puissant souhait de r\u00e9veil qui parcourt le pays, m\u00eame si cette sortie de l\u2019anesth\u00e9sie doit le mener \u00e0 sa perte. D\u00e8s lors Aldo ne cessera de s\u2019interroger sur sa propre responsabilit\u00e9 dans un processus qui, au moment o\u00f9 il fait ce r\u00e9cit, a effectivement conduit Orsenna \u00e0 sa ruine. Ayant mesur\u00e9 la gravit\u00e9 de son acte, il n\u2019en comprendra le caract\u00e8re in\u00e9vitable qu\u2019au moment o\u00f9 le v\u00e9ritable instigateur du m\u00e9canisme fatal, le vieux Danielo, maintenant ma\u00eetre de la Seigneurie, lui r\u00e9v\u00e9lera qu\u2019il n\u2019en fut qu\u2019un rouage, trop docile au d\u00e9sir d\u2019en finir manifest\u00e9 par les quelques forces encore vives d\u2019une civilisation exsangue.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>La puissance envo\u00fbtante de ce r\u00e9cit, sa force de conviction tiennent paradoxalement \u00e0 la part d\u2019ombre qui y est savamment entretenue, habilement maintenue jusqu\u2019au d\u00e9nouement. M\u00eame si le parcours du narrateur se subdivise en d\u00e9voilements successifs, ceux-ci restent partiels, et la totalit\u00e9 de ces r\u00e9v\u00e9lations ne suffit pas pour recomposer la trame enti\u00e8re des mobiles du drame, ni surtout pour comprendre par quel cheminement ce grand corps ext\u00e9nu\u00e9 qu\u2019est la Seigneurie d\u2019Orsenna parvient \u00e0 trouver la ressource du sursaut qui la conduit \u00e0 rompre avec l\u2019id\u00e9ologie d\u2019agonisant dans laquelle il s\u2019\u00e9tait enlis\u00e9. Selon J.\u00a0Gracq, \u00abla part, dans un ouvrage, de ce qui est dit explicitement, et de ce qu\u2019il est laiss\u00e9 \u00e0 la libert\u00e9 de l\u2019imagination d\u2019achever selon l\u2019\u00e9lan seul de la lecture, \u00e0 la mani\u00e8re de la suggestion musicale, est probablement en effet un \u00e9l\u00e9ment essentiel dans l\u2019\u00e9valuation de sa qualit\u00e9. La fiction\u00a0\u2014 fondamentalement\u00a0\u2014 \u00e9voque, et ne d\u00e9signe pas\u00bb. Le \u00abje\u00bb qui raconte assume ici, classiquement, la restriction de son point de vue et la limitation de jugement qui lui vient d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 l\u2019un des acteurs du changement consid\u00e9rable qui s\u2019est op\u00e9r\u00e9 sous ses yeux.<\/p>\n<p>Mais il n\u2019en reste pas moins qu\u2019il fut aussi un \u00abObservateur\u00bb attentif du processus, et il est difficile, par son truchement, de ne pas consid\u00e9rer ce texte comme un long proc\u00e8s-verbal d\u00e9crivant sous toutes ses coutures, dans ses contours les plus sinueux, les plus sournois, le redoutable travail de la pulsion de mort \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans tout organisme, individuel ou collectif, lorsque le moindre espoir de renouvellement para\u00eet avoir d\u00e9finitivement fui l\u2019\u00e9tat de vieillesse d\u00e9pass\u00e9e auquel cet organisme est parvenu. De ce point de vue, ce texte d\u00e9cline avec une intensit\u00e9 inou\u00efe toutes les figures de la d\u00e9cr\u00e9pitude et Gracq y utilise remarquablement, entre autres sources, les analyses que Spengler d\u00e9veloppa dans le D\u00e9clin de l\u2019Occident. Sa description d\u2019une civilisation qui a ainsi atteint une telle \u00abobsc\u00e9nit\u00e9\u00bb de d\u00e9composition (il \u00e9crit de la ville de Maremma qu\u2019elle \u00ab\u00e9tait la pente d\u2019Orsenna, la vision finale qui figeait le c\u0153ur de la ville, l\u2019ostension abominable de son sang pourri et le gargouillement obsc\u00e8ne de son dernier r\u00e2le\u00bb) et dont la culture n\u2019appara\u00eet plus que comme une vaste propagation mortif\u00e8re (m\u00eame le paysage est soumis \u00e0 cette contamination), communique au lecteur (et ce mouvement s\u2019amorce d\u00e8s la premi\u00e8re page) r\u00e9pulsion et d\u00e9sir d\u2019entrer dans une autre logique.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors la perspective de guerre, qui repr\u00e9sente assez vite dans le roman le seul objectif capable de secouer vraiment cette inertie l\u00e9tale, y prend paradoxalement une connotation positive. Et le pas est vite franchi, qui consiste \u00e0 entendre ce champ s\u00e9mantique de la guerre comme une m\u00e9taphore de la lutte salutaire que les individus et peut-\u00eatre les nations ont \u00e0 mener contre ce qui leur \u00e9choit en h\u00e9ritage, contre ce legs an\u00e9antissant: \u00abL\u2019assoupissement sans \u00e2ge d\u2019Orsenna, en d\u00e9courageant avec une si longue patience le sens m\u00eame de la responsabilit\u00e9 et le besoin de la pr\u00e9vision, avait model\u00e9 ces enfants vieillis dans une tutelle omnipotente et s\u00e9nile, pour qui rien ne pouvait arriver r\u00e9ellement, ni quoi que ce soit tirer \u00e0 cons\u00e9quence.\u00bb Cette tension vers une issue qui permette de retrouver le mouvement, au sein d\u2019un ensemble qui semble ne plus souhaiter que l\u2019immobilit\u00e9 de la mort, prend alors tout son sens. Le combat devient celui des forces de vie qui parviennent encore, presque miraculeusement, \u00e0 cro\u00eetre sur ce terrain pourrissant. Vanessa (\u00abla floraison germ\u00e9e \u00e0 la fin de cette pourriture et de cette fermentation stagnante\u00bb) se fait l\u2019\u00e9g\u00e9rie de ce sursaut d\u2019\u00e9nergie retrouv\u00e9e; elle porte en elle ce mouvement comme son enfant et infuse \u00e0 Aldo la force dont il aura besoin pour agir: \u00abElle \u00e9tait contre moi, muette, band\u00e9e, comme une pes\u00e9e lourde et nocturne, ses seins durs et nus sous la blouse tendus par la fra\u00eecheur comme une voile \u00e9tarqu\u00e9e.\u00bb C\u2019est cette \u00abvoile\u00bb-l\u00e0 qui donnera \u00e0 l\u2019officier le courage, lui procurera la protection dont il a besoin pour affronter la m\u00e8re archa\u00efque et funeste qu\u2019est devenue Orsenna et franchir les limites que celle-ci parvient encore \u00e0 imposer gr\u00e2ce \u00e0 son terrifiant pouvoir d\u2019inhibition. Toute l\u2019\u0153uvre de Julien Gracq est parcourue par ce travail sous-jacent de l\u2019instance maternelle bic\u00e9phale, ambivalente, qui, selon la fa\u00e7on dont on l\u2019envisage, d\u00e9tient certes un pouvoir de mort par l\u2019inertie, la paralysie qu\u2019elle peut engendrer mais qui repr\u00e9sente aussi la source de toute vie et de toute renaissance. Il aura \u00e9crit sans rel\u00e2che la guerre que se livrent l\u2019une contre l\u2019autre ces deux orientations. Elles se pr\u00e9sentent l\u2019une et l\u2019autre dans ses r\u00e9cits sous les formes symboliques les plus diverses (chacune d\u2019elles prises en charge, par exemple, par un \u00e9l\u00e9ment du paysage), et dans le Rivage des Syrtes nul doute que se manifeste \u00e0 cet \u00e9gard un antagonisme flagrant entre le mar\u00e9cage cloacal dans lequel Orsenna est embourb\u00e9e et la pleine mer qui permet de s\u2019en extraire. Mer qui permet \u00e0 Aldo de retrouver la curiosit\u00e9 de l\u2019autre, gr\u00e2ce \u00e0 une app\u00e9tence qui est tout \u00e0 fait de l\u2019ordre de l\u2019\u00e9ros, au sens le plus large d\u2019ouverture \u00e0 autrui et de joie prise \u00e0 la vie que peut rev\u00eatir ce terme. \u00abIl n\u2019y a pour les peuples qu\u2019une seule esp\u00e8ce de&#8230; rapports intimes\u00bb, lui d\u00e9clare l\u2019envoy\u00e9 du Farghestan en guise d\u2019avertissement, mais nous devons peut-\u00eatre retourner cette menace en objectif souhaitable si nous voulons saisir la v\u00e9ritable port\u00e9e de l\u2019\u0153uvre, si nous voulons comprendre cet \u00e9lan qui s\u2019empare d\u2019Aldo lorsqu\u2019il s\u2019\u00e9veille pour son premier matin dans la demeure de Vanessa: \u00abIl y a dans notre vie des matins privil\u00e9gi\u00e9s o\u00f9 l\u2019avertissement nous parvient\u00a0[&#8230;]. Dans la mesure intime de la vie qui nous est rendue, nous renaissons \u00e0 notre force et \u00e0 notre joie\u00a0[&#8230;]: c\u2019est qu\u2019une br\u00e8che s\u2019est ouverte pendant notre sommeil, qu\u2019une paroi nouvelle s\u2019est effondr\u00e9e sous la pouss\u00e9e de nos songes, et qu\u2019il nous faudra vivre maintenant pour de longs jours comme dans une chambre famili\u00e8re dont la porte battrait inopin\u00e9ment sur une grotte.\u00bb<\/p>\n<p>La langue de Gracq elle-m\u00eame est travaill\u00e9e dans sa facture par cette opposition que son \u00e9criture dynamise lorsque, \u00e0 de fr\u00e9quents archa\u00efsmes, \u00e0 de nombreux mots rares, \u00e0 toutes ces nodosit\u00e9s de signification que sont les expressions en italiques, \u00e0 des phrases descriptives longues et ondulantes, sont entrelac\u00e9s en abondance des \u00e9l\u00e9ments plus alertes (dans les dialogues ou dans la relation des mouvements), ceux-ci puisant leur vivacit\u00e9 m\u00eame (ne serait-ce que par contraste) dans le tuf quelque peu intemporel qui les entoure.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>G.\u00a0COGEZ<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-79","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/79","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=79"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}