{"id":619,"date":"2026-09-17T16:43:57","date_gmt":"2026-09-17T14:43:57","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=619"},"modified":"2026-09-17T16:43:57","modified_gmt":"2026-09-17T14:43:57","slug":"fables-choisies-mises-en-vers","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=fables-choisies-mises-en-vers","title":{"rendered":"Fables choisies mises en vers"},"content":{"rendered":"<p>Fables choisies mises en vers<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>FABLES choisies mises en vers. Recueils po\u00e9tiques de Jean de La Fontaine (1621-1695), publi\u00e9s \u00e0 Paris chez Denis Thierry ou chez Claude Barbin de 1668 \u00e0\u00a01693.<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Le premier recueil de Fables para\u00eet en\u00a01668. Il contient les six premiers livres, et s\u2019ouvre sur une Pr\u00e9face qui d\u00e9fend le genre de la fable \u00abmise en vers\u00bb, suivie d\u2019une \u00abVie d\u2019\u00c9sope le Phrygien\u00bb. Le premier recueil offre bon nombre des fables les plus connues, en puisant largement dans le fonds d\u2019\u00c9sope et de Ph\u00e8dre: on peut citer pour le seul premier livre, \u201cla Cigale et la Fourmi\u201d (I,1), \u201cle Corbeau et le Renard\u201d (I,\u00a02), \u201cLa grenouille qui se veut faire aussi grosse que le b\u0153uf\u201d (I,\u00a03), \u201cle Rat de ville et le Rat des champs\u201d (I,\u00a09), \u201cle Loup et l\u2019Agneau\u201d (I,\u00a010), \u201cle Renard et la Cigogne\u201d, (I,\u00a018) ou \u201cle Ch\u00eane et le Roseau\u201d (I,\u00a022 et derni\u00e8re). Il faudrait citer encore \u201cle Renard et le Bouc\u201d (III,\u00a05), \u201cle Renard et les Raisins\u201d (III,\u00a011), \u201cle Pot de terre et le Pot de fer\u201d (V,\u00a02) ou \u201cle Laboureur et ses enfants\u201d (V,\u00a09), sans oublier \u201cle Li\u00e8vre et la Tortue\u201d (VI,\u00a010), \u201cle Soleil et les Grenouilles\u201d (VI,\u00a012) ou \u201cla Jeune Veuve\u201d (VI,\u00a021); et ce ne sont que quelques titres sur les\u00a0124 fables de ce premier recueil. La structure de l\u2019ensemble est \u00e9quilibr\u00e9e: chaque livre compte une vingtaine de fables en moyenne (22 pour\u00a0I et\u00a0IV,\u00a020 pour\u00a0II,\u00a018 pour\u00a0III,\u00a021 pour\u00a0V et\u00a0VI). Les fables liminaires apportent souvent une r\u00e9flexion sur l\u2019apologue (\u201cContre ceux qui ont le go\u00fbt difficile\u201d,\u00a0II,\u00a01; \u201cle Meunier, son Fils et l\u2019\u00c2ne\u201d,\u00a0III,\u00a01; \u201cle P\u00e2tre et le Lion\u201d, \u201cle Lion et le Chasseur\u201d,\u00a0VI,\u00a01 et\u00a02); une alternance est sensible entre les fables qui mettent en sc\u00e8ne les animaux et celles qui ont pour acteurs des hommes, avec parfois de longues s\u00e9quences (par exemple, dans\u00a0I,\u00a01-10 pour les animaux et\u00a011-17 pour les hommes); toutefois les fables animales sont deux fois plus nombreuses.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me recueil para\u00eet en\u00a01678 chez Denis Thierry (t.\u00a0III, livres\u00a0I et\u00a0II, qui sont les actuels livres\u00a0VII et\u00a0VIII) et en\u00a01679 chez le m\u00eame (t.\u00a0IV, livres\u00a0III,\u00a0IV,\u00a0V, qui sont les actuels livres\u00a0IX,\u00a0X et\u00a0XI). D\u00e9di\u00e9 \u00e0 Mme\u00a0de Montespan, il semble nettement infl\u00e9chir le ton: l\u2019inspiration se diversifie, en puisant notamment dans la tradition orientale (Pilpay, le Livre des lumi\u00e8res, que Gaulmin avait traduit en\u00a01644). La Fontaine lui-m\u00eame souligne ces inflexions dans un bref Avertissement, o\u00f9 il d\u00e9fend la \u00abdiversit\u00e9\u00bb dont il veut faire preuve. Les livres sont moins \u00e9quilibr\u00e9s, avec de larges \u00e9carts:\u00a027 fables pour le livre\u00a0VIII,\u00a09 pour le livre\u00a0XI, avec une fluctuation de\u00a015 (livre\u00a0X),\u00a018 (livre\u00a0VII) ou\u00a020 (livre\u00a0IX). La diversit\u00e9 est rendue sensible par l\u2019alternance resserr\u00e9e des fables animales et des fables humaines (jamais plus de trois \u00e0 la suite); le livre\u00a0X semble centr\u00e9 sur les rapports difficiles entre les hommes et les animaux, et sur leur ressemblance (qui est une cl\u00e9 essentielle de toute po\u00e9tique de la fable); \u201cl\u2019Homme et la Couleuvre\u201d (X,\u00a01), \u201cle Loup et les Bergers\u201d (X,\u00a05), \u201cDiscours \u00e0 M.\u00a0le duc de La Rochefoucauld\u201d (X,\u00a014). Les tons sont eux aussi plus contrast\u00e9s: le sombre r\u00e9cit des \u201cAnimaux malades de la peste\u201d (VII,\u00a01) est suivi, par exemple, du \u201cMal mari\u00e9\u201d (VII,\u00a02), dont le ton amus\u00e9 \u00e9voque plut\u00f4t les Contes. On retrouve les fables r\u00e9flexives, telles que \u201cle Pouvoir des fables\u201d (VIII,\u00a04), \u201cle D\u00e9positaire infid\u00e8le\u201d (IX,\u00a01); le propos s\u2019\u00e9loigne m\u00eame parfois de la simple fable, comme dans le fameux \u201cDiscours \u00e0 Mme\u00a0de La Sabli\u00e8re\u201d (non num\u00e9rot\u00e9, \u00e0 la fin du livre\u00a0IX), ou bien la fable elle-m\u00eame tend \u00e0 s\u2019allonger (90 vers pour \u201cl\u2019Homme et la Couleuvre\u201d;\u00a094 pour \u201cle Paysan du Danube\u201d,\u00a0XI,\u00a07). Un certain lyrisme point plus souvent et plus nettement que dans le premier recueil: \u201cTircis et Amarante\u201d (VIII,\u00a013), \u201cles Deux Pigeons\u201d (IX,\u00a02), \u201cle Songe d\u2019un habitant du Mogol\u201d (XI,\u00a04). L\u2019\u00e9pilogue du livre\u00a0XI semble fermer d\u00e9finitivement ce volet de l\u2019inspiration lafontainienne, en encourageant d\u2019autres \u00abfavoris\u00bb des Muses \u00e0 reprendre le flambeau et \u00e0 suivre le \u00abchemin\u00bb ouvert par le fabuliste.<\/p>\n<p>Pourtant, le livre\u00a0XII para\u00eet bien quatorze ans plus tard, en\u00a01693 (avec la date de\u00a01694, alors qu\u2019il est achev\u00e9 d\u2019imprimer au\u00a01er septembre 1693) chez Claude Barbin: pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l\u2019origine comme le \u00absepti\u00e8me\u00bb livre des Fables, il est donc plac\u00e9 dans la continuit\u00e9 directe du premier recueil (refermant ainsi la parenth\u00e8se des fables \u00abpour adultes\u00bb d\u00e9di\u00e9es \u00e0 l\u2019ancienne favorite du roi). De fait, il est adress\u00e9 au duc de Bourgogne, qui n\u2019est autre que le fils du Grand Dauphin, \u00e0 qui \u00e9tait d\u00e9di\u00e9 le recueil de\u00a01668. La Fontaine y renoue donc apparemment avec la stricte tradition p\u00e9dagogique de la fable. Mais ce livre ultime appara\u00eet en fait comme la synth\u00e8se de son art: les\u00a029 fables qui le composent retrouvent \u00e0 la fois la tradition du premier recueil (\u201cle Loup et le Renard\u201d,\u00a0XII,\u00a09, \u201cl\u2019Aigle et la Pie\u201d,\u00a011, \u201cla For\u00eat et le B\u00fbcheron\u201d,\u00a016) et l\u2019inspiration du recueil de\u00a01678 (\u201cle Cerf malade\u201d,\u00a06, \u201cle Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat\u201d,\u00a015, \u201cle Renard anglais\u201d,\u00a023). Quatorze pi\u00e8ces avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 publi\u00e9es dans les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes (14-23 figuraient dans les \u0152uvres de Maucroix et de La Fontaine,\u00a01685;\u00a01,\u00a03 et\u00a04 avaient paru dans le Mercure galant,\u00a012 avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9di\u00e9e au prince de Conti en\u00a01688). La veine des Contes est illustr\u00e9e par \u201cBelph\u00e9gor\u201d (27) et \u201cla Matrone d\u2019\u00c9ph\u00e8se\u201d (26), et l\u2019on retrouve le \u00abstyle h\u00e9ro\u00efque\u00bb d\u2019Adonis dans \u201cDaphnis et Alcimadure\u201d (24) ou \u201cles Filles de Min\u00e9e\u201d (28). Enfin deux fables pr\u00e9sentent une somme de la r\u00e9flexion po\u00e9tique des Fables: la premi\u00e8re (\u201cles Compagnons d\u2019Ulysse\u201d) rappelle les rapports ambigus de l\u2019homme et de l\u2019animal et la derni\u00e8re (\u201cle Juge arbitre, l\u2019Hospitalier et le Solitaire\u201d) marque l\u2019aboutissement d\u2019une sagesse longuement m\u00fbrie par l\u2019\u0153uvre et la vie du po\u00e8te.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>\u0152uvre de la maturit\u00e9 du plus grand po\u00e8te du\u00a0XVIIe si\u00e8cle, les Fables sont l\u2019aboutissement d\u2019un art et d\u2019une culture ancr\u00e9s en profondeur dans de multiples traditions issues de l\u2019humanisme. L\u2019humilit\u00e9 apparente de leur titre, qui signale une simple mise en forme m\u00e9trique, est le premier hommage du po\u00e8te \u00e0 la tradition qui nourrit le genre litt\u00e9raire qu\u2019il a choisi. Le genre lui-m\u00eame est le plus humble de la hi\u00e9rarchie, situ\u00e9 aux confins de l\u2019exercice scolaire des premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019apprentissage et de la technique des embl\u00e8mes: en aucun cas les options initiales du fabuliste ne laissaient pr\u00e9sager le chef-d\u2019\u0153uvre qui allait na\u00eetre de ces choix.<\/p>\n<p>La tradition p\u00e9dagogique r\u00e9servait en effet une place de premier plan \u00e0 la fable, qui est \u00e0 la fois porteuse d\u2019une morale pratique et exercice d\u2019\u00e9criture. On lisait \u00c9sope pour apprendre les rudiments du grec, ainsi que Ph\u00e8dre pour le latin. L\u2019\u00e9rudit Nevelet avait recueilli les divers fabulistes en\u00a01610, et son recueil \u00e9tait encore \u00e9dit\u00e9 en\u00a01660. D\u2019autre part, le canevas traditionnel offert par les situations des fables les plus connues pouvait servir de d\u00e9part aux exercices scolaires d\u2019amplification (la \u00abchrie\u00bb); c\u2019est \u00e0 ce titre que \u201cla Cigale et la Fourmi\u201d figure en t\u00eate des Progymnasmata (exercices rh\u00e9toriques) du rh\u00e9teur grec Aphtonius. L\u2019\u00e9l\u00e8ve y apprend \u00e0 utiliser les figures de mots et de style, \u00e0 amplifier et \u00e0 particulariser les \u00abcirconstances\u00bb, et la p\u00e9dagogie j\u00e9suite des\u00a0XVIe et\u00a0XVIIe si\u00e8cles en fait encore grand usage: La Fontaine traduit d\u2019ailleurs une fable du p\u00e8re Commire (\u201cl\u2019Amour et la Folie\u201d,\u00a0XII,\u00a014), qui \u00e9tait un de ces grands p\u00e9dagogues j\u00e9suites. F\u00e9nelon proposera ce type d\u2019exercice \u00e0 son illustre \u00e9l\u00e8ve, le duc de Bourgogne, qui est le d\u00e9dicataire du livre\u00a0XII des Fables. La critique a aussi insist\u00e9 sur la tradition de l\u2019embl\u00e8me (G.\u00a0Couton) qu\u2019il faut rechercher derri\u00e8re la fable; l\u2019illustration m\u00eame des Fables (gravures de Fran\u00e7ois Chauveau, qui avait d\u00e9j\u00e0 illustr\u00e9 le manuscrit calligraphi\u00e9 d\u2019Adonis en\u00a01658) t\u00e9moigne de cette filiation. Le r\u00e9cit de la fable commente la gravure, quand il ne va pas jusqu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9grer, par l\u2019art de la description, au texte lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>La force de La Fontaine demeure toutefois d\u2019avoir su d\u00e9celer toutes les richesses po\u00e9tiques de ces diverses traditions. La r\u00e9flexion humaniste, qui depuis l\u2019\u00e9dition aldine d\u2019\u00c9sope (1505) avait mis l\u2019accent sur la puissance et la f\u00e9condit\u00e9 de la fable, \u00e9tait bien connue de La Fontaine; la plasticit\u00e9 m\u00eame du genre, capable d\u2019englober tous les autres genres, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 proclam\u00e9e par les citations d\u2019Aulu-Gelle ou de Philostrate que proposait Alde en t\u00eate de son \u00c9sope. En outre, le po\u00e8te choisissait la difficile voie de la \u00abmise en vers\u00bb, qui, aux yeux des \u00e9rudits de son temps (notamment Olivier Patru), allait \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019esth\u00e9tique m\u00eame de l\u2019apologue \u00e9sopique. Il se d\u00e9fend d\u2019ailleurs dans sa pr\u00e9face de\u00a01668: \u00abCe n\u2019est pas qu\u2019un des ma\u00eetres de notre \u00e9loquence n\u2019ait d\u00e9sapprouv\u00e9 le dessein de les mettre en vers. Il a cru que leur principal ornement est de n\u2019en avoir aucun: que d\u2019ailleurs la contrainte de la po\u00e9sie, jointe \u00e0 la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de notre langue, m\u2019embarrasseraient en beaucoup d\u2019endroits, en bannissant de la plupart de ces r\u00e9cits la bri\u00e8vet\u00e9, qu\u2019on peut fort bien appeler l\u2019\u00e2me du conte, puisque sans elle il faut n\u00e9cessairement qu\u2019il languisse.\u00bb Il invoque l\u2019exemple de Socrate, qui, tout amoureux de la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il f\u00fbt, passa les derniers moments de sa vie \u00e0 mettre en vers les fables d\u2019\u00c9sope, car la beaut\u00e9 de la fiction po\u00e9tique y rejoignait ainsi l\u2019utilit\u00e9 morale. Pour La Fontaine, il s\u2019agit d\u2019\u00ab\u00e9gayer\u00bb la narration; puisque les sujets sont connus, il faut en \u00abrelever le go\u00fbt\u00bb: \u00abC\u2019est ce qu\u2019on demande aujourd\u2019hui. On veut de la nouveaut\u00e9 et de la gaiet\u00e9. Je n\u2019appelle pas gaiet\u00e9 ce qui excite le rire; mais un certain charme, un air agr\u00e9able, qu\u2019on peut donner \u00e0 toutes sortes de sujets, m\u00eame les plus s\u00e9rieux.\u00bb<\/p>\n<p>Cette subtile alchimie, qui m\u00eale le s\u00e9rieux et l\u2019enjou\u00e9, ce spoudogeloion que La Fontaine avait appris chez Lucien, \u00c9rasme et Rabelais, et qu\u2019il admirait dans le badinage de Marot et de son grand h\u00e9ritier Voiture, doit aussi \u00e9viter de \u00ablanguir\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019ennuyer le lecteur. La gaiet\u00e9 qui rend la morale moins am\u00e8re et plus souriante va donc de pair avec un art de l\u2019amplification mod\u00e9r\u00e9e; La Fontaine est \u00e0 la recherche constante d\u2019un \u00e9quilibre, dont il donne parfois la d\u00e9finition probl\u00e9matique:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une morale nue apporte de l\u2019ennui;<br \/>\nLe conte fait passer le pr\u00e9cepte avec lui.<br \/>\nEn ces sortes de feinte il faut instruire et plaire,<br \/>\nEt conter pour conter me semble peu d\u2019affaire.<br \/>\nC\u2019est par cette raison qu\u2019\u00e9gayant leur esprit<br \/>\nNombre de gens fameux en ce genre ont \u00e9crit.<br \/>\nTous ont fui l\u2019ornement et le trop d\u2019\u00e9tendue:<br \/>\nOn ne voit point chez eux de parole perdue.<\/p>\n<p>(VI,\u00a01)<\/p>\n<p>\u00abLes longs ouvrages me font peur\u00bb, \u00e9crira-t-il dans l\u2019\u00e9pilogue du livre\u00a0VI. \u00c0 l\u2019\u00e9l\u00e9gance du laconisme se joint l\u2019id\u00e9e, ch\u00e8re \u00e0 l\u2019honn\u00eate homme, qu\u2019il ne faut pas \u00ab\u00e9puiser sa mati\u00e8re\u00bb sur un sujet, car cela sent son p\u00e9dant (voir\u00a0I,\u00a019, o\u00f9 le ma\u00eetre d\u2019\u00e9cole est dangereux, car il bavarde au lieu d\u2019agir). Cette \u00e9l\u00e9gance est aussi une marque de complicit\u00e9 avec le lecteur, qui privil\u00e9gie une compr\u00e9hension \u00e0 demi-mot:<\/p>\n<p>Cent exemples pourraient appuyer mon discours;<br \/>\nMais les ouvrages les plus courts<br \/>\nSont toujours les meilleurs. En cela j\u2019ai pour guides<br \/>\nTous les ma\u00eetres de l\u2019art, et tiens qu\u2019il faut laisser<br \/>\nDans les plus beaux sujets quelque chose \u00e0 penser.<\/p>\n<p>(X,\u00a014)<\/p>\n<p>Ces vers, adress\u00e9s \u00e0 La Rochefoucauld, sont un juste hommage \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique de la bri\u00e8vet\u00e9 illustr\u00e9e par les Maximes, et La Fontaine reprend \u00e0 son compte cette esth\u00e9tique du fragment. La limite extr\u00eame peut aller jusqu\u2019au silence, notamment lorsqu\u2019il est compliqu\u00e9 par la prudence, comme \u00e0 la fin de \u201cl\u2019Homme et la Couleuvre\u201d (X,\u00a01), qui a pourtant longuement d\u00e9velopp\u00e9 une suite de harangues pour la d\u00e9fense du serpent contre l\u2019homme pr\u00e9dateur:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[&#8230;] Mais que faut-il donc faire?<br \/>\nParler de loin; ou bien se taire.<\/p>\n<p>La bri\u00e8vet\u00e9 est donc une double exigence esth\u00e9tique et morale, qui r\u00e9pond au besoin de clart\u00e9, de plaisir, mais aussi \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de la prudence.<br \/>\nLa difficult\u00e9, soulev\u00e9e par Patru, de concilier bri\u00e8vet\u00e9 et versification aurait pu \u00eatre une limite \u00e0 cette esth\u00e9tique. Mais La Fontaine, fort des le\u00e7ons de son ma\u00eetre Voiture, a choisi la souplesse du vers libre; l\u2019Avertissement des Contes (1664) faisait l\u2019\u00e9loge du vers irr\u00e9gulier, \u00abqui tient beaucoup de la prose\u00bb. Au nom du naturel, au nom de la diversit\u00e9 des tons impliqu\u00e9e par la narration enjou\u00e9e, le po\u00e8te adoptait, tout \u00abAncien\u00bb qu\u2019il \u00e9tait par go\u00fbt et par conviction, le vers moderne: Corneille (Ag\u00e9silas,\u00a01666) et Moli\u00e8re (Amphitryon,\u00a01668), apr\u00e8s Voiture, lui montraient la voie \u00e0 suivre. En brisant la monotonie du m\u00e8tre unique (et notamment de l\u2019alexandrin), il r\u00e9pond une nouvelle fois \u00e0 son exigence de diversit\u00e9 et de plaisir. L\u2019art de la pointe, la chute, au fil du r\u00e9cit ou en fin de po\u00e8me, gagnent souvent \u00e0 \u00eatre soulign\u00e9s par un changement m\u00e9trique:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je me figure un auteur<br \/>\nQui dit: je chanterai la guerre<br \/>\nQue firent les Titans au Ma\u00eetre du tonnerre.<br \/>\nC\u2019est promettre beaucoup; mais qu\u2019en sort-il souvent?<br \/>\nDu vent.<\/p>\n<p>(V,\u00a010)<\/p>\n<p>Cependant, m\u00eame en cela, La Fontaine ne se contraint pas; il sait aussi utiliser le vers r\u00e9gulier, notamment le d\u00e9casyllabes, marotique et archa\u00efsant, qu\u2019il a beaucoup mis \u00e0 profit dans les Contes (voir\u00a0VI,\u00a06 et\u00a0VII,\u00a07). Cette libert\u00e9 m\u00e9trique va de pair avec l\u2019id\u00e9al d\u2019enjouement, de raillerie fine que La Fontaine a aussi h\u00e9rit\u00e9 de Voiture; le po\u00e8te avoue d\u2019ailleurs que le ridicule est la seule arme \u00e0 laquelle il peut avoir recours:<\/p>\n<p>Comme la force est un point<br \/>\nDont je ne me pique point,<br \/>\nJe t\u00e2che d\u2019y tourner le vice en ridicule,<br \/>\nNe pouvant l\u2019attaquer avec des bras d\u2019Hercule.<\/p>\n<p>(V,\u00a01)<\/p>\n<p>Mais cela ne doit nullement masquer le s\u00e9rieux de l\u2019intention. La Fontaine conna\u00eet bien les d\u00e9bats de son temps sur les rapports entre la litt\u00e9rature et la morale, et il insiste sur le fait que la moralit\u00e9, m\u00eame lorsqu\u2019elle n\u2019est pas formul\u00e9e explicitement, est toujours pr\u00e9sente: \u00abQue s\u2019il m\u2019est arriv\u00e9 de le faire\u00a0[omettre la moralit\u00e9], ce n\u2019a \u00e9t\u00e9 que dans les endroits o\u00f9 elle n\u2019a pu entrer avec gr\u00e2ce, et o\u00f9 il est ais\u00e9 au lecteur de la suppl\u00e9er. On ne consid\u00e8re en France que ce qui pla\u00eet: c\u2019est la grande r\u00e8gle, et pour ainsi dire la seule.\u00bb Le tout est de ne pas d\u00e9plaire au lecteur; or la v\u00e9rit\u00e9 nue blesse l\u2019homme, dont la nature corrompue ne peut \u00eatre s\u00e9duite que par le biais d\u2019artifices mensongers:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et m\u00eame qui mentirait<br \/>\nComme \u00c9sope et comme Hom\u00e8re,<br \/>\nUn vrai menteur ne serait.<br \/>\nLe doux charme de maint songe<br \/>\nPar leur bel art invent\u00e9,<br \/>\nSous les habits du mensonge<br \/>\nNous offre la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>(IX,\u00a01)<\/p>\n<p>L\u2019art de La Fontaine consiste \u00e0 \u00e9gayer le \u00absavoir\u00bb des fables, en m\u00ealant insensiblement les deux instances \u00e0 l\u2019origine nettement distinctes dans l\u2019apologue \u00e9sopique, le r\u00e9cit (le \u00abcorps\u00bb) et la moralit\u00e9 (l\u2019\u00ab\u00e2me\u00bb). C\u2019est ainsi que la \u00abmoralit\u00e9\u00bb du \u201cPouvoir des fables\u201d (VIII,\u00a04) est une d\u00e9fense de l\u2019amusement qu\u2019apporte le r\u00e9cit:<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 je fais cette moralit\u00e9,<br \/>\nSi Peau d\u2019\u00c2ne m\u2019\u00e9tait cont\u00e9,<br \/>\nJ\u2019y prendrais un plaisir extr\u00eame,<br \/>\nLe monde est vieux, dit-on; je le crois, cependant<br \/>\nIl le faut amuser encore comme un enfant.<\/p>\n<p>Cet aspect ludique, hautement revendiqu\u00e9 par le fabuliste, repose sur la notion d\u2019\u00abeutrap\u00e9lie\u00bb, l\u2019esprit de gaiet\u00e9 qui n\u2019est pas du tout contradictoire avec la vis\u00e9e morale: c\u2019est un \u00abtemp\u00e9rament\u00bb que propose La Fontaine. La mise \u00e0 distance du monde tel qu\u2019il est, et que la sagesse du \u00absolitaire\u00bb conseille de quitter, est justifi\u00e9e par l\u2019\u00e9tonnant cynisme de certaines fables: \u201c les Animaux malades de la peste\u201d (VIII,\u00a01) t\u00e9moignent de la terrible justice des Grands de ce monde, et la parodie de proc\u00e8s que le Loup impose \u00e0 l\u2019Agneau (I,\u00a010) est reprise sous de nombreuses formes; c\u2019est la le\u00e7on terrible de \u201cl\u2019Homme et la Couleuvre\u201d, o\u00f9 l\u2019homme n\u2019est plus seulement un \u00abloup pour l\u2019homme\u00bb, selon la fameuse formule de Hobbes, mais pour toute la cr\u00e9ation:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On en use ainsi chez les grands.<br \/>\nLa raison les offense: ils se mettent en t\u00eate<br \/>\nQue tout est n\u00e9 pour eux, quadrup\u00e8des, et gens,<br \/>\nEt serpents.<\/p>\n<p>(X,\u00a01)<\/p>\n<p>On retrouve la critique \u00e9picurienne (reprise par Gassendi, dont La Fontaine pouvait conna\u00eetre la pens\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 Bernier) de la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019homme. La cr\u00e9ation n\u2019est pas faite pour lui seul; la d\u00e9fense des animaux (contre la th\u00e9orie cart\u00e9sienne des animaux-machines) rejoint les sp\u00e9culations d\u2019un Cyrano de Bergerac. \u00c0 ce titre, en nous tendant le miroir de notre animalit\u00e9 (voir \u201cles Compagnons d\u2019Ulysse\u201d,\u00a0XII,\u00a01), La Fontaine r\u00e9tablit la pleine et heureuse continuit\u00e9 entre l\u2019homme et la cr\u00e9ation, dont il n\u2019est qu\u2019une partie, et qu\u2019un acteur, parmi tant d\u2019autres. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance de la parole donn\u00e9e aux animaux, qui renvoie \u00e0 un \u00e2ge d\u2019or (\u00abAu temps que les b\u00eates parlaient\u00bb, comme dit Rabelais, Pantagruel,\u00a0XV), et, d\u2019une certaine fa\u00e7on, renverse la perspective du monde:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les fables ne sont pas ce qu\u2019elles semblent \u00eatre:<br \/>\nLe plus simple animal nous y tient lieu de ma\u00eetre.<\/p>\n<p>(VI,\u00a01)<\/p>\n<p>On rejoint ici la fonction heuristique d\u2019un v\u00e9ritable mythe philosophique, qui explique la tonalit\u00e9 nostalgique des pages les plus lyriques de La Fontaine; c\u2019est alors le regret d\u2019un \u00e2ge d\u2019or qui sous-tend cette m\u00e9lancolie, exprim\u00e9e au d\u00e9tour de la description d\u2019un paysage mental, go\u00fbt\u00e9 et senti dans toute sa pl\u00e9nitude:<\/p>\n<p>Solitude o\u00f9 je trouve une douceur secr\u00e8te,<br \/>\nLieux que j\u2019aimai toujours, ne pourrai-je jamais<br \/>\nLoin du monde et du bruit, go\u00fbter l\u2019ombre et le frais?<\/p>\n<p>(XI,\u00a04)<\/p>\n<p>Dans la suite de cette c\u00e9l\u00e8bre m\u00e9ditation, La Fontaine se pla\u00eet \u00e0 \u00e9voquer le monde de la pastorale (\u00ables ruisseaux\u00bb, \u00abquelque rive fleurie\u00bb) qui lui est si cher. Le lecteur de l\u2019Astr\u00e9e, l\u2019admirateur de l\u2019inconstant Hylas, si bien accord\u00e9 \u00e0 son temp\u00e9rament amoureux et inquiet, laisse alors \u00e9chapper les rares confidences qui font des Fables une grande \u0153uvre lyrique. Il est alors frappant de constater que, dans ce si\u00e8cle o\u00f9 le moi a si souvent \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9 \u00abha\u00efssable\u00bb, La Fontaine parvient \u00e0 nous faire entendre sa voix par le d\u00e9tour de la plus \u00e9trange polyphonie qui soit, celle d\u2019une tradition pluris\u00e9culaire et d\u2019un genre originellement impersonnel. On comprend d\u00e8s lors la vis\u00e9e profonde de la \u00abVie d\u2019\u00c9sope\u00bb plac\u00e9e en t\u00eate du premier recueil: c\u2019est bien \u00e0 une voix, une vie, en un mot \u00e0 un homme que La Fontaine pr\u00e9tend rattacher l\u2019orchestration magique de cette \u00abcom\u00e9die \u00e0 cent actes divers\u00bb. L\u2019humilit\u00e9 du fabuliste grec, celle du genre qu\u2019il pratique autorisent paradoxalement le po\u00e8te moderne \u00e0 prendre la parole en son nom, \u00e0 revendiquer le genre comme sien, m\u00eame si cela est dit avec modestie:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Plus \u00e9loquents chez eux qu\u2019ils ne sont dans mes vers,<br \/>\nSi ceux que j\u2019introduis me trouvent peu fid\u00e8le,<br \/>\nSi mon \u0153uvre n\u2019est pas un assez bon mod\u00e8le,<br \/>\nJ\u2019ai du moins ouvert le chemin:<br \/>\nD\u2019autres pourront y mettre une derni\u00e8re main.<\/p>\n<p>(XI, \u00c9pilogue)<\/p>\n<p>Dans de tels vers, l\u2019humaniste La Fontaine, l\u2019homme de tradition, nous montre \u00e0 quel point il s\u2019est autant consid\u00e9r\u00e9 comme un h\u00e9ritier que comme un fondateur. Cette conviction d\u2019une originalit\u00e9 profonde, nourrie de la plus authentique tradition, explique la place que le fabuliste a acquise presque \u00abnaturellement\u00bb dans le panth\u00e9on classique de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>E.\u00a0BURY<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-619","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/619","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=619"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}