{"id":611,"date":"2026-08-12T09:19:13","date_gmt":"2026-08-12T07:19:13","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=611"},"modified":"2026-08-12T09:19:13","modified_gmt":"2026-08-12T07:19:13","slug":"phedre","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=phedre","title":{"rendered":"Ph\u00e8dre"},"content":{"rendered":"<p>Ph\u00e8dre<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>PH\u00c8DRE. Trag\u00e9die en cinq actes et en vers de Jean Racine (1639-1699), cr\u00e9\u00e9e \u00e0 Paris par la troupe de l\u2019h\u00f4tel de Bourgogne le\u00a01er janvier 1677, et publi\u00e9e sous le titre Ph\u00e8dre et Hippolyte \u00e0 Paris chez Claude Barbin la m\u00eame ann\u00e9e; r\u00e9\u00e9dition sous le titre actuel chez Denis Thierry en\u00a01687.<\/p>\n<p>C\u2019est la derni\u00e8re pi\u00e8ce de Racine avant sa r\u00e9conciliation avec Port-Royal, son mariage, et sa retraite dans la charge d\u2019historiographe du roi, dont le dramaturge ne sortira que pour ses deux trag\u00e9dies \u00e0 sujet biblique (Esther en\u00a01689, Athalie en\u00a01691). Le sujet est emprunt\u00e9 \u00e0 Euripide (Hippolyte) et \u00e0 S\u00e9n\u00e8que (Phaedra); le premier auteur fran\u00e7ais a l\u2019avoir trait\u00e9 fut Robert Garnier dans Hippolyte (avant\u00a01572).<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce \u00e0 peine cr\u00e9\u00e9e, une cabale orchestr\u00e9e par le salon de la duchesse de Bouillon lui opposa une autre Ph\u00e8dre, celle du jeune Pradon, qui ne lui fit d\u2019ailleurs concurrence que quelques semaines. Mais la guerre d\u2019\u00e9pigrammes d\u00e9clench\u00e9e \u00e0 cette occasion, et dans laquelle s\u2019engag\u00e8rent de grands personnages (comme le duc de Nevers, ulc\u00e9r\u00e9 par un sonnet qu\u2019il attribuait \u00e0 tort au dramaturge), blessa r\u00e9ellement Racine. La querelle une fois apais\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intervention du Grand Cond\u00e9, l\u2019auteur put savourer le spirituel soutien de son fid\u00e8le ami Boileau dans la fameuse \u201c\u00c9p\u00eetre\u00a0VII\u201d \u00ab\u00c0 Racine, sur l\u2019utilit\u00e9 des ennemis\u00bb (voir \u00c9p\u00eetres). En fait, c\u2019est \u00e0 long terme que s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e la sup\u00e9riorit\u00e9 de Racine: avec\u00a01\u00a0362 repr\u00e9sentations \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise de\u00a01680 \u00e0\u00a01988, Ph\u00e8dre est l\u2019une de ses trag\u00e9dies les plus jou\u00e9es, et les plus r\u00e9guli\u00e8rement reprises.<\/p>\n<p>Dans une importante Pr\u00e9face, Racine insiste aussi bien sur la conformit\u00e9 du personnage principal aux exigences d\u2019Aristote (\u00abPh\u00e8dre n\u2019est ni tout \u00e0 fait coupable ni tout \u00e0 fait innocente\u00bb) que sur l\u2019opportunit\u00e9 des quelques modifications qu\u2019il a apport\u00e9es au canevas d\u2019Euripide\u00a0\u2014 par exemple en faisant Hippolyte amoureux, donc fautif aux yeux de son p\u00e8re, et accessible aux passions, afin de rendre sa mort scandaleuse; mais, surtout, il souligne la port\u00e9e morale de la trag\u00e9die en g\u00e9n\u00e9ral, et de celle-ci en particulier: dans aucune autre, assure le po\u00e8te, le ch\u00e2timent du vice n\u2019est plus manifeste. Or ces protestations de moralit\u00e9 s\u2019ouvrent sur l\u2019espoir \u00abde r\u00e9concilier la trag\u00e9die avec quantit\u00e9 de personnes c\u00e9l\u00e8bres par leur pi\u00e9t\u00e9 et par leur doctrine\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire, tr\u00e8s probablement, ses anciens ma\u00eetres jans\u00e9nistes: Ph\u00e8dre est donc, en partie, un signal de bonne volont\u00e9 de la part du dramaturge, en pr\u00e9lude \u00e0 son retour vers Port-Royal. De mani\u00e8re assez savoureuse, d\u2019ailleurs, si Racine d\u00e9veloppe l\u2019id\u00e9e que sa pi\u00e8ce exalte la vertu, ce n\u2019est qu\u2019en r\u00e9p\u00e9tant qu\u2019elle fait \u00abha\u00efr la difformit\u00e9\u00bb du vice. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre l\u00e0 la l\u00e9g\u00e8re nuance \u00e0 payer pour se concilier des lecteurs aussi sourcilleux que Nicole, lequel n\u2019avait pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 condamner toute pratique du th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>\u00c0 Tr\u00e9z\u00e8ne, Hippolyte fait savoir \u00e0 son gouverneur Th\u00e9ram\u00e8ne qu\u2019il part \u00e0 la recherche de son p\u00e8re Th\u00e9s\u00e9e, qui a disparu. Th\u00e9ram\u00e8ne, soup\u00e7onneux, finit par deviner que le jeune prince veut en fait fuir Aricie, qu\u2019il aime malgr\u00e9 l\u2019interdiction formelle, d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e par Th\u00e9s\u00e9e, de tout mariage avec cette descendante d\u2019une dynastie vaincue, celle des Pallantides. Mais c\u2019est un amour plus coupable encore que Ph\u00e8dre, la seconde \u00e9pouse de Th\u00e9s\u00e9e, confesse \u00e0 \u0152none, la nourrice: prise d\u2019une passion br\u00fblante pour le m\u00eame Hippolyte, son beau-fils, en qui elle croit revoir Th\u00e9s\u00e9e jeune, elle ne peut aspirer qu\u2019\u00e0 la mort. L\u2019annonce de celle de Th\u00e9s\u00e9e permet alors \u00e0 la nourrice de persuader Ph\u00e8dre de rester en vie, \u00e0 la fois pour sauvegarder les int\u00e9r\u00eats de son propre fils, et pour tenter de s\u00e9duire le futur roi (Acte\u00a0I).<br \/>\nIsm\u00e8ne annonce \u00e0 Aricie qu\u2019Hippolyte d\u00e9sire la voir, et explique cette d\u00e9marche par l\u2019amour qu\u2019elle croit d\u00e9celer chez le fils de Th\u00e9s\u00e9e: occasion pour Aricie d\u2019avouer qu\u2019elle en est \u00e9prise et r\u00eave de conqu\u00e9rir un c\u0153ur aussi fier. Or Hippolyte, venu offrir \u00e0 la captive de son p\u00e8re le tr\u00f4ne d\u2019Ath\u00e8nes, se laisse peu \u00e0 peu aller \u00e0 une d\u00e9claration. L\u2019arriv\u00e9e impr\u00e9vue de Ph\u00e8dre emp\u00eache Aricie de r\u00e9pondre plus nettement \u00e0 des propos qu\u2019elle a cependant bien accueillis. La reine s\u2019efforce d\u2019abord d\u2019apitoyer Hippolyte sur le sort de son fils, puis, progressivement, lui d\u00e9clare sa passion; et, devant l\u2019effarement qu\u2019elle suscite, elle saisit l\u2019\u00e9p\u00e9e d\u2019Hippolyte pour se donner la mort, mais \u0152none la lui arrache et se retire, l\u2019arme \u00e0 la main, avec sa ma\u00eetresse. M\u00e9dus\u00e9, le prince ne songe que davantage \u00e0 quitter Tr\u00e9z\u00e8ne, lorsque Th\u00e9ram\u00e8ne lui apprend qu\u2019Ath\u00e8nes a choisi pour roi le fils de Ph\u00e8dre, et qu\u2019une rumeur pr\u00e9tend Th\u00e9s\u00e9e toujours vivant (Acte\u00a0II).<\/p>\n<p>Contre \u0152none qui lui conseille de r\u00e9gner, Ph\u00e8dre assume sa passion et envoie sa nourrice proposer le tr\u00f4ne \u00e0 Hippolyte, qui pourrait ainsi s\u2019attacher \u00e0 elle par ambition. Mais, \u00e0 peine sortie. \u0152none revient en h\u00e2te annoncer une terrible nouvelle: Th\u00e9s\u00e9e est de retour; \u00e0 sa ma\u00eetresse effondr\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une honte qui lui survivra, la nourrice sugg\u00e8re de prendre les devants et d\u2019accuser Hippolyte d\u2019un amour incestueux. Ph\u00e8dre s\u2019en remet \u00e0 elle, et c\u2019est \u00e0 peine si, quand para\u00eet Th\u00e9s\u00e9e, elle lui adresse quelques mots, d\u2019ailleurs inqui\u00e9tants, avant de se retirer. Interloqu\u00e9, le h\u00e9ros l\u2019est encore plus lorsque son fils lui d\u00e9clare vouloir partir pour mener une vie plus aventureuse loin de Tr\u00e9z\u00e8ne. Bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 \u00e9claircir l\u2019affaire en interrogeant son \u00e9pouse, Th\u00e9s\u00e9e laisse son fils convaincu que Ph\u00e8dre va se d\u00e9noncer elle-m\u00eame, et pr\u00eat \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler ses sentiments \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019Aricie (Acte\u00a0III).<\/p>\n<p>Mais, s\u2019il avoue cet amour \u00e0 Th\u00e9s\u00e9e, c\u2019est pour se d\u00e9fendre face \u00e0 un p\u00e8re furieux contre lui, car \u0152none vient de le quitter apr\u00e8s avoir accus\u00e9 Hippolyte d\u2019avoir tent\u00e9 d\u2019abuser de Ph\u00e8dre. Sourd aux arguments de son fils, Th\u00e9s\u00e9e, avant de le chasser, demande solennellement \u00e0 Neptune de le punir: l\u2019\u00e9p\u00e9e arrach\u00e9e constitue une preuve plus forte que tous les d\u00e9mentis. Or, prise de remords, Ph\u00e8dre vient demander la gr\u00e2ce du jeune homme et, peut-\u00eatre, se d\u00e9noncer; mais Th\u00e9s\u00e9e lui apprenant incidemment la passion d\u2019Hippolyte pour Aricie, qu\u2019il croit feinte, la reine, rest\u00e9e seule, se repent de son propre remords, et d\u00e9sormais jalouse d\u2019Aricie, d\u00e9cide de perdre les amoureux par son silence. Confiant son accablement \u00e0 sa nourrice, et cherchant de nouveau le tr\u00e9pas, Ph\u00e8dre n\u2019accepte plus les conseils consolateurs et chasse violemment \u0152none apr\u00e8s l\u2019avoir accus\u00e9e de tous les maux, entre autres la mort probable d\u2019Hippolyte (Acte\u00a0IV).<\/p>\n<p>Aricie conseille \u00e0 Hippolyte de d\u00e9noncer sa mar\u00e2tre; mais le jeune prince pr\u00e9f\u00e8re proposer \u00e0 sa ma\u00eetresse de fuir avec lui; assur\u00e9e qu\u2019un mariage l\u00e9gitimera l\u2019entreprise, elle l\u2019envoie pr\u00e9parer leur d\u00e9part, et se charge d\u2019\u00e9clairer Th\u00e9s\u00e9e \u00e0 demi-mot; une fois la princesse sortie, le roi, perplexe, compte encore interroger \u0152none. Mais il apprend, coup sur coup, que celle-ci s\u2019est jet\u00e9e dans la mer, et que Ph\u00e8dre se meurt. Il souhaite alors r\u00e9\u00e9couter la d\u00e9fense d\u2019Hippolyte et suspendre la fureur du dieu des Flots; c\u2019est alors que Th\u00e9ram\u00e8ne vient raconter la terrible mort du jeune prince, tra\u00een\u00e9 par son attelage pris de terreur \u00e0 l\u2019apparition d\u2019un monstre marin sur la route de Myc\u00e8nes. Aricie n\u2019a rejoint qu\u2019un cadavre d\u00e9chiquet\u00e9. Entre enfin, Ph\u00e8dre qui sous le reproche de son \u00e9poux, tout en chargeant \u0152none, avoue pleinement son crime; cependant, le poison lent qu\u2019elle vient de prendre lui laisse juste le temps de tout r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 Th\u00e9s\u00e9e. Celui-ci, accabl\u00e9, d\u00e9cide d\u2019adopter Aricie (Acte\u00a0V).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>La transformation du titre originel en celui de Ph\u00e8dre r\u00e9v\u00e8le un changement d\u2019orientation de l\u2019\u0153uvre: en supprimant le nom d\u2019Hippolyte, Racine donne ainsi \u00e0 penser que l\u2019enjeu de la trag\u00e9die repose tout entier en Ph\u00e8dre m\u00eame. Hippolyte ne serait qu\u2019un pr\u00e9texte au d\u00e9veloppement d\u2019une passion d\u00e9vorante et condamnable, qui appara\u00eetra comme l\u2019expression d\u2019une fatalit\u00e9: \u00abC\u2019est V\u00e9nus tout enti\u00e8re \u00e0 sa proie attach\u00e9e.\u00bb Cette interpr\u00e9tation a longtemps domin\u00e9 l\u2019approche critique de la pi\u00e8ce; les autres personnages ne faisaient que donner la r\u00e9plique \u00e0 Ph\u00e8dre qui concentrait sur elle toute l\u2019attention, victime d\u2019autant plus tragique qu\u2019elle combattait cette fatalit\u00e9 en appelant la mort, rempart terrible et vain, et en rendant ainsi d\u00e9sirable ce qui, en d\u00e9finitive, n\u2019est rien d\u2019autre que le d\u00e9nouement in\u00e9luctable et non d\u00e9sir\u00e9 de toute trag\u00e9die. Du premier acte o\u00f9 elle veut mourir au dernier o\u00f9 elle meurt, Ph\u00e8dre ferme la boucle de son v\u0153u. Entre les deux nous assistons \u00e0 son combat. Mais si Ph\u00e8dre appara\u00eet nettement comme le personnage principal, elle subit des influences ext\u00e9rieures dont les autres personnages sont les m\u00e9diateurs: se r\u00e9tablit ainsi un \u00e9quilibre entre les diff\u00e9rents r\u00f4les. Cette approche a profond\u00e9ment renouvel\u00e9 la repr\u00e9sentation de la pi\u00e8ce. Si J.-L.\u00a0Barrault demeurait fondamentalement classique dans sa mise en sc\u00e8ne de Ph\u00e8dre (1942), il se proposait pourtant d\u2019y montrer autre chose qu\u2019un simple pr\u00e9texte \u00e0 la diction appliqu\u00e9e de morceaux d\u2019anthologie: \u00abPh\u00e8dre n\u2019est pas un concerto pour femme; c\u2019est une symphonie pour orchestre d\u2019acteurs.\u00bb La question n\u2019est pas seulement: comment r\u00e9tablir cet \u00e9quilibre, mais comment rendre le spectateur sensible \u00e0 un th\u00e9\u00e2tre dont le contexte culturel lui \u00e9chappe souvent? Les solutions propos\u00e9es sont diverses, et \u00e0 une mise en sc\u00e8ne o\u00f9 tout vise \u00e0 restituer la violence passionnelle de la reine (P.\u00a0Bourseiller,\u00a01974) s\u2019oppose celle de G.\u00a0Baty qui, en\u00a01930, voulut, le premier, que la l\u00e9gende antique et le\u00a0XVIIe si\u00e8cle ne soient plus que \u00ables deux panneaux lat\u00e9raux d\u2019un triptyque\u00bb dont le centre serait Port-Royal. Vont dans le m\u00eame sens les tentatives plus r\u00e9centes de reconstitution de l\u2019univers versaillais (J.\u00a0Meyer,\u00a01959 et A.\u00a0Vitez,\u00a01975) dont le c\u00e9r\u00e9monial \u00e9tait pass\u00e9 au crible d\u2019un regard critique.<\/p>\n<p>La diversit\u00e9 des mises en sc\u00e8ne repose sur la richesse d\u2019une pi\u00e8ce que Racine a voulu soigneusement \u00e9quilibr\u00e9e. La Pr\u00e9face indique que le personnage d\u2019Hippolyte a fait l\u2019objet d\u2019une r\u00e9flexion qui lui conf\u00e8re une place de choix dans l\u2019accomplissement tragique. Le premier titre de la pi\u00e8ce rappelle qu\u2019il est lui aussi une victime et que son sort doit exciter la \u00abpiti\u00e9\u00bb. Pour cela, Racine lui donne \u00abquelque faiblesse\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire le rend amoureux d\u2019Aricie, que sa parent\u00e9 avec les Pallantides fait l\u2019ennemie de Th\u00e9s\u00e9e. Cette innovation est essentielle. Elle permet de b\u00e2tir autour de la reine un r\u00e9seau de personnages propre \u00e0 mettre en place \u00abl\u2019orchestre d\u2019acteurs\u00bb dont parlait J.-L.\u00a0Barrault, en m\u00eame temps qu\u2019il aide \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation globale de la pi\u00e8ce comme \u0153uvre d\u2019inspiration jans\u00e9niste. La faiblesse d\u2019Hippolyte fait de lui le double de Ph\u00e8dre, \u00e0 la fois par la passion qu\u2019il \u00e9prouve, par la difficult\u00e9 qu\u2019il a de l\u2019avouer et par la culpabilit\u00e9 qu\u2019il \u00e9prouve \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Th\u00e9s\u00e9e. Le parall\u00e9lisme peut \u00eatre pouss\u00e9 plus loin: de m\u00eame que Ph\u00e8dre appara\u00eet sur sc\u00e8ne avec l\u2019envie de la quitter pour mourir (I,\u00a03), Hippolyte annonce d\u00e8s le premier vers son intention de partir (I,\u00a01). Et de m\u00eame qu\u2019\u0152none, en accouchant Ph\u00e8dre de son amour pour Hippolyte, la dissuade de mourir en la faisant esp\u00e9rer, Th\u00e9ram\u00e8ne cherche \u00e0 savoir ce qui inqui\u00e8te son \u00e9l\u00e8ve et encourage le sentiment qu\u2019il devine, jusqu\u2019\u00e0 souligner le charme d\u2019Aricie. Enfin, le recours \u00e0 des justifications politiques est le pr\u00e9texte, conscient ou inconscient, que chacun s\u2019est choisi pour parler, croyant ainsi ma\u00eetriser la parole amoureuse. Ph\u00e8dre succombe \u00e0 l\u2019amour d\u2019un fils\u00a0\u2014 et comment ne pas entendre apr\u00e8s son aveu (I,\u00a03) \u00abl\u2019amour d\u2019un beau-fils\u00bb?\u00a0\u2014 pour qui elle va r\u00e9clamer le tr\u00f4ne d\u2019Ath\u00e8nes, tandis qu\u2019Hippolyte vient offrir ce m\u00eame tr\u00f4ne \u00e0 Aricie (II,\u00a02). Deux tentatives qui se solderont par un \u00e9chec, toutes deux conduisant \u00e0 une d\u00e9claration d\u2019amour qui prendra place au sein du second acte. Ainsi, par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019Hippolyte qui est au centre du r\u00e9seau\u00a0\u2014 Aricie et Ph\u00e8dre l\u2019aiment, et l\u2019amour de l\u2019une comme de l\u2019autre entretient sa culpabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son p\u00e8re\u00a0\u2014 on est ramen\u00e9 \u00e0 Th\u00e9s\u00e9e. Tout en n\u2019\u00e9tant physiquement pr\u00e9sent qu\u2019\u00e0 partir de la sc\u00e8ne\u00a04 de l\u2019acte\u00a0III, il envahit le discours des autres personnages: l\u2019intention d\u2019Hippolyte de partir \u00e0 sa recherche, le bruit de sa mort, son retour inattendu, donnent \u00e0 la pi\u00e8ce une dimension romanesque, pourtant pass\u00e9e de mode sur la sc\u00e8ne tragique en\u00a01677.<\/p>\n<p>\u00c0 vrai dire, le retour du p\u00e8re tient moins ici \u00e0 une recherche du suspense qu\u2019\u00e0 la volont\u00e9 de pr\u00e9cipiter une action qui a besoin d\u2019un facteur ext\u00e9rieur pour s\u2019accomplir en trag\u00e9die. Th\u00e9s\u00e9e, par le v\u0153u qu\u2019il adresse \u00e0 Neptune, consomme un malheur d\u00e9j\u00e0 pressenti ou pr\u00e9par\u00e9 par Ph\u00e8dre (\u00abSoleil, je te viens voir pour la derni\u00e8re fois\u00bb, \u00abAu d\u00e9faut de ton bras pr\u00eate-moi ton \u00e9p\u00e9e\u00bb) et que la fuite d\u2019Hippolyte tentait de repousser. Le Th\u00e9s\u00e9e qui r\u00e9appara\u00eet \u00e0 l\u2019acte\u00a0III est con\u00e7u comme un repr\u00e9sentant de la Loi, dont la fatalit\u00e9 s\u2019empare sous les traits d\u2019\u0152none. Il devient facteur de d\u00e9sordre en provoquant la mort de son propre fils. Ce retour ressemble \u00e0 une sanction \u00e0 laquelle nous avait pr\u00e9par\u00e9s l\u2019omnipr\u00e9sence textuelle de Th\u00e9s\u00e9e, \u00e0 l\u2019aune duquel se mesure toute action avant m\u00eame son retour: Hippolyte qui veut partir \u00e0 sa recherche (I,\u00a01), Ph\u00e8dre \u00e0 qui l\u2019image de Th\u00e9s\u00e9e permet de se d\u00e9clarer (II,\u00a05). Pourtant, \u00e0 s\u2019en tenir aux dires des autres personnages, Th\u00e9s\u00e9e est assez mal plac\u00e9 dans le r\u00f4le de d\u00e9fenseur de l\u2019ordre. H\u00e9ros, volage, ses exploits eux-m\u00eames restent li\u00e9s \u00e0 des \u00e9garements passionnels condamn\u00e9s par son fils (I,\u00a01), exploit\u00e9s par Ph\u00e8dre pour s\u00e9duire celui-ci (II,\u00a05). Mais le contraste entre le p\u00e8re infid\u00e8le et le fils qui refuse les fers de l\u2019amour, ainsi que l\u2019opposition entre les amours multiples de Th\u00e9s\u00e9e et la seule pens\u00e9e du crime chez Ph\u00e8dre, n\u2019ont pas pour effet d\u2019att\u00e9nuer la sanction. \u00c0 l\u2019inverse, si tout se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 Th\u00e9s\u00e9e, qu\u2019il soit ou non pr\u00e9sent, c\u2019est qu\u2019il incarne la Loi. Ainsi l\u2019adoption d\u2019Aricie dans la derni\u00e8re sc\u00e8ne est-elle le signe du r\u00e9tablissement de l\u2019ordre. Aricie devient le substitut du fils mort et Th\u00e9s\u00e9e, grandi par le malheur, se montre un vrai roi, capable de surmonter sa haine envers les Pallantides. La ma\u00eetrise de soi r\u00e9tablit un ordre que les passions avaient boulevers\u00e9.<\/p>\n<p>En ce sens, les relations qui unissent les personnages entre eux accentuent le propos moral de l\u2019\u0153uvre, pour ne pas dire son orientation th\u00e9ologique. Racine a, dans sa Pr\u00e9face, insist\u00e9 sur son intention de r\u00e9concilier le th\u00e9\u00e2tre et la religion. L\u2019on sait que Port-Royal, et particuli\u00e8rement Nicole, condamnaient avec v\u00e9h\u00e9mence un divertissement qu\u2019ils jugeaient n\u00e9faste. Si l\u2019on peut soup\u00e7onner la Pr\u00e9face de r\u00e9pondre implicitement aux sonnets calomniateurs qui nourrirent la cabale, et donc de mettre en avant des arguments propres \u00e0 r\u00e9habiliter la pi\u00e8ce, il n\u2019en reste pas moins que le Grand Arnauld trouva qu\u2019\u00abil n\u2019y\u00a0[avait] rien \u00e0 reprendre au caract\u00e8re de la Ph\u00e8dre\u00a0[de Racine], puisque par ce caract\u00e8re il nous donne cette grande le\u00e7on, que lorsqu\u2019en punition de fautes pr\u00e9c\u00e9dentes, Dieu nous abandonne \u00e0 nous-m\u00eame, et \u00e0 la perversit\u00e9 de notre c\u0153ur, il n\u2019est point d\u2019exc\u00e8s o\u00f9 nous ne puissions nous porter, m\u00eame en les d\u00e9testant\u00bb. L\u2019audace d\u2019un sujet traitant de l\u2019inceste trouve l\u00e0 son absolution. Arnauld n\u2019\u00e9mettait de r\u00e9serves que sur l\u2019amour \u00e9prouv\u00e9 par Hippolyte pour Aricie. Pourtant le parall\u00e9lisme \u00e9tabli entre Ph\u00e8dre et son beau-fils s\u2019inscrit \u00e9galement dans la perspective morale jans\u00e9niste. Ce jeune h\u00e9ros \u00e0 qui l\u2019\u00e9ducation toute sto\u00efcienne de Th\u00e9ram\u00e8ne a appris \u00e0 juguler ses passions, \u00e0 ma\u00eetriser son corps par un entra\u00eenement rude, \u00abce fils qu\u2019une Amazone\u00a0[Antiope] a port\u00e9 dans son flanc\u00bb va succomber \u00e0 la libido sentiendi. Son amour a beau s\u2019entourer de puret\u00e9 (il fuira avec Aricie apr\u00e8s lui avoir donn\u00e9 sa parole solennelle sur le tombeau de ses a\u00efeux et attest\u00e9 \u00abla chaste Diane et l\u2019auguste Junon\u00bb), il est condamnable au m\u00eame titre que celui de Ph\u00e8dre. Sa mort s\u2019accomplit par une ironie tragique qui souligne cette ressemblance: pi\u00e9tin\u00e9 par les chevaux qui nagu\u00e8re l\u2019aidaient \u00e0 purifier et \u00e0 exercer son corps, il a vainement tent\u00e9 de combattre le monstre envoy\u00e9 par Neptune.<\/p>\n<p>Or le terme m\u00eame de \u00abmonstre\u00bb \u00e9maille toute la pi\u00e8ce, qualifiant d\u2019abord Ph\u00e8dre (par exemple dans le tr\u00e8s audacieux rejet du vers\u00a01\u00a0446: \u00abVos invincibles mains \/ Ont de monstres sans nombre affranchi les humains; \/ Mais tout n\u2019est pas d\u00e9truit, et vous en laissez vivre \/ Un&#8230;\u00bb) \u00abLa fille de Minos et de Pasipha\u00e9\u00bb porte en elle une h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 monstrueuse\u00a0\u2014 sa m\u00e8re donna naissance au Minotaure\u00a0\u2014 qu\u2019elle semble exprimer. \u00ab[Son] mal vient de plus loin\u00bb&#8230; Si l\u2019on peut lire ce vers comme une allusion \u00e0 cette h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 autant que comme une simple indication de temps, on peut \u00e9galement y voir l\u2019\u00e9cho d\u2019une mal\u00e9diction qui s\u2019attache \u00e0 l\u2019homme depuis le p\u00e9ch\u00e9 originel en faisant de lui le jouet de ses sens. Le r\u00e9cit par Ph\u00e8dre de son coup de foudre pour Hippolyte t\u00e9moigne d\u2019une passion d\u2019abord sensuelle: on n\u2019en finirait pas de relever les termes qui l\u2019inscrivent dans sa chair. La maladie dont elle se meurt \u00e0 son entr\u00e9e en sc\u00e8ne n\u2019est elle-m\u00eame que la traduction physique de cette passion. \u00abJe sentis tout mon corps et transir et br\u00fbler\u00bb est comme l\u2019embl\u00e8me de cette fureur charnelle qui, elle, n\u2019invoque ni Diane ni Junon, mais V\u00e9nus\u00a0\u2014 que Ph\u00e8dre offense d\u2019ailleurs en adorant Hippolyte \u00e0 sa place (I,\u00a03). Ph\u00e8dre est femme, \u00abreine incandescente\u00bb (P.\u00a0Val\u00e9ry), \u00abla plus jeune des femmes \u00e9panouies\u00bb (J.-L.\u00a0Barrault). Dans cette trag\u00e9die du corps, le regard\u00a0\u2014 comme toujours chez Racine\u00a0\u2014 joue un r\u00f4le important. Moyen privil\u00e9gi\u00e9 dont se nourrit l\u2019\u00e9ros, il se transforme parfois en vision (II,\u00a05), provoquant par le d\u00e9doublement de la personnalit\u00e9 une perte de soi que Ph\u00e8dre, dans son aveuglement amoureux, vit comme un acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00eatre: \u00abEt Ph\u00e8dre au Labyrinthe avec vous descendue \/ Se serait avec vous retrouv\u00e9e ou perdue.\u00bb Propulsant le personnage dans un pass\u00e9 mythique, le regard se fond dans le r\u00e9cit qui m\u00e9diatise l\u2019\u00e9ros et le rend plus fort, parce qu\u2019il \u00e9volue alors dans l\u2019ordre du fantasme. La parole n\u2019est pas un simple auxiliaire de la passion, elle en est la source vive et ne vient au jour que pour s\u2019\u00e9panouir en trag\u00e9die. \u00abDire ou ne pas dire? C\u2019est ici l\u2019\u00eatre m\u00eame de la parole qui est port\u00e9 sur le th\u00e9\u00e2tre\u00bb (R.\u00a0Barthes). Incontestablement, la nomination du mal concentre le tragique et le fait litt\u00e9ralement exploser. Le r\u00f4le d\u2019\u0152none m\u00e9rite ici d\u2019\u00eatre soulign\u00e9: elle est l\u2019autre versant de Ph\u00e8dre, sa mauvaise conscience. Sans elle, pas d\u2019aveu, pas de trag\u00e9die mais une femme qui continue \u00e0 se consumer doucement. Parce qu\u2019elle est son double, \u0152none se suicidant, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 Ph\u00e8dre morte. La nourrice, incarnant l\u2019autre Ph\u00e8dre, permet au combat de la passion contre la vertu de se d\u00e9rouler sous la forme de dialogues. Rares en effet sont les monologues dans Ph\u00e8dre: deux sont r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 Th\u00e9s\u00e9e (IV,\u00a03 et\u00a0V,\u00a04), un autre \u00e0 Ph\u00e8dre (IV,\u00a05) dans lequel \u00e9clate sa jalousie \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019Aricie, sentiment qui m\u00e8nera directement au d\u00e9nouement puisque Ph\u00e8dre renonce alors \u00e0 interc\u00e9der pour Hippolyte aupr\u00e8s de Th\u00e9s\u00e9e. En revanche, nombreux sont les duos o\u00f9 Ph\u00e8dre et \u0152none expriment sous deux voix diff\u00e9rentes la tension qui d\u00e9chire la reine. \u0152none assume ici une fonction po\u00e9tique remarquable, en permettant \u00e0 Racine d\u2019incarner dans le face-\u00e0-face de deux personnages les contradictions d\u2019un seul, une flamme dont l\u2019oxymore (\u00abUne flamme si noire\u00bb&#8230;) exprime le d\u00e9chirement intime. Sa pr\u00e9sence est aussi parfois le pr\u00e9texte \u00e0 de faux dialogues qui correspondent d\u2019une part \u00e0 l\u2019\u00e9garement de Ph\u00e8dre, et qui permettent d\u2019autre part l\u2019\u00e9closion d\u2019instants plus purement lyriques, o\u00f9 les vers semblent se d\u00e9tacher du contexte pour atteindre \u00e0 une v\u00e9ritable autonomie po\u00e9tique: \u00abAriane, ma s\u0153ur, de quel amour bless\u00e9e, \/ Vous mour\u00fbtes aux bords o\u00f9 vous f\u00fbtes laiss\u00e9e.\u00bb La majest\u00e9 des alexandrins, leur rythme souverain donnent \u00e0 cette derni\u00e8re trag\u00e9die profane de Racine une grandeur o\u00f9 se glissent les soubresauts de la passion charnelle, pour s\u2019achever par le \u00abr\u00e9citatif\u00bb (J.-L.\u00a0Barrault) de Th\u00e9ram\u00e8ne, tableau douloureux et digne, comme est digne, malgr\u00e9 tout, la mort de Ph\u00e8dre qui r\u00e9v\u00e8le enfin la v\u00e9rit\u00e9. L\u00e0 est bien le paradoxe fascinant de cette pi\u00e8ce: l\u2019augustinisme (\u00e0 d\u00e9faut du jans\u00e9nisme) a beau condamner la chair sans appel, on y voit son r\u00e8gne d\u00e9vorant magnifi\u00e9 comme la seule raison de continuer \u00e0 vivre. Peindre \u00abPh\u00e8dre mourante\u00bb (III,\u00a01), comme le demande la reine \u00e0 sa nourrice, c\u2019est encore esp\u00e9rer s\u00e9duire et vivre&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>P.\u00a0GAUTHIER<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-611","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/611","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=611"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}