{"id":607,"date":"2026-08-12T09:03:18","date_gmt":"2026-08-12T07:03:18","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=607"},"modified":"2026-08-12T09:03:18","modified_gmt":"2026-08-12T07:03:18","slug":"caracteres-les","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=caracteres-les","title":{"rendered":"Caract\u00e8res (les)"},"content":{"rendered":"<p>Caract\u00e8res (les)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>CARACT\u00c8RES (les). Recueil de maximes et portraits moraux de Jean de La Bruy\u00e8re (1645-1696), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Estienne Michallet en 1688; neuf \u00e9ditions revues, augment\u00e9es et corrig\u00e9es chez le m\u00eame \u00e9diteur jusqu\u2019en\u00a01696.<\/p>\n<p>On pourra sans grand risque soutenir que, en d\u00e9pit des Dialogues sur le qui\u00e9tisme, La Bruy\u00e8re est l\u2019homme d\u2019un seul livre. C\u2019est vers\u00a01674\u00a0\u2014 peut-\u00eatre m\u00eame d\u00e8s\u00a01670\u00a0\u2014 qu\u2019il a d\u00fb commencer \u00e0 consigner par \u00e9crit ses r\u00e9flexions sur la soci\u00e9t\u00e9 qui l\u2019entoure, et jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ann\u00e9e de sa mort il ne cessera de corriger et de retravailler un texte qui fixe pour nous la v\u00e9rit\u00e9 de son auteur. \u0152uvre en un sens autobiographique, puisque issue pas \u00e0 pas de l\u2019exp\u00e9rience personnelle (celle en particulier du pr\u00e9ceptorat de Louis de Bourbon, petit-fils du Grand Cond\u00e9) avec son lot d\u2019admirations et surtout de ranc\u0153urs. Le bourgeois propuls\u00e9 dans la maison de Cond\u00e9 rencontre en effet, dans ce poste d\u2019observation privil\u00e9gi\u00e9 sur la noblesse et la cour, mille occasions quotidiennes d\u2019humiliations, surtout s\u2019il se double d\u2019un intellectuel timide. Les Caract\u00e8res sont une fa\u00e7on de revanche. Une revanche au demeurant pr\u00e9cautionneuse: lorsque, en\u00a01688, le livre para\u00eet, son auteur reste anonyme et son titre s\u2019abrite derri\u00e8re un autre, les Caract\u00e8res de Th\u00e9ophraste traduits du grec, avec les Caract\u00e8res ou les M\u0153urs de ce si\u00e8cle. Apparemment, il ne s\u2019agit que d\u2019une imitation, d\u2019un prolongement modeste apport\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre du philosophe antique, cette derni\u00e8re b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019ailleurs d\u2019une typographie plus a\u00e9r\u00e9e. Le public pourtant ne s\u2019y trompe pas, qui absorbe trois \u00e9ditions en un an. Six autres para\u00eetront du vivant de l\u2019auteur. Plus encore que le succ\u00e8s, avec son parfum de scandale\u00a0\u2014 une premi\u00e8re cl\u00e9 manuscrite pr\u00e9tend d\u00e9voiler, en\u00a01693, les personnes vis\u00e9es dans les portraits-charges du moraliste\u00a0\u2014 et son cort\u00e8ge de pol\u00e9miques\u00a0\u2014 des Anciens contre les Modernes, des \u00abesprits forts\u00bb contre les croyants\u00a0\u2014, les Caract\u00e8res apportent \u00e0 La Bruy\u00e8re la gloire: le\u00a016\u00a0mai\u00a01693, il est sur cet unique ouvrage \u00e9lu \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Entre\u00a01688 et\u00a01696, le livre va consid\u00e9rablement \u00e9voluer. Point dans le nombre (16) ni dans l\u2019ordre de ses chapitres, mais dans le nombre des remarques qui les composent. On passe de\u00a0420 remarques pour la premi\u00e8re \u00e9dition \u00e0\u00a01\u00a0120 pour la derni\u00e8re. La Bruy\u00e8re ajoute toujours, puisant notamment dans un manuscrit \u00e9labor\u00e9 sur une quinzaine d\u2019ann\u00e9es et dont une partie seulement a form\u00e9 l\u2019\u00e9dition de\u00a01688, sans presque rien retrancher (rarissime exception: la remarque\u00a019 du chapitre \u00abDu souverain ou de la r\u00e9publique\u00bb). Ces ajouts n\u2019ont pas pour but d\u2019\u00e9quilibrer la longueur des diff\u00e9rents chapitres, mais d\u2019introduire plus de diversit\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de chacun d\u2019eux par une alternance de textes diff\u00e9renci\u00e9s. On distingue en effet trois types de remarques: les maximes\u00a0\u2014 l\u2019ouvrage de La Rochefoucauld avait \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9 \u00e0 Paris en\u00a01665\u00a0\u2014, par d\u00e9finition br\u00e8ves et exprimant une v\u00e9rit\u00e9 morale universelle; les r\u00e9flexions, qui interviennent en commentaire d\u2019un \u00e9nonc\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral et comptent en moyenne une dizaine de lignes; les portraits enfin, de longueur variable, et dont les mod\u00e8les sont d\u00e9sign\u00e9s la plupart du temps par un nom fictif. D\u2019une \u00e9dition \u00e0 l\u2019autre, le pourcentage des r\u00e9flexions (environ\u00a030%) varie peu, alors que celui des maximes recule sans cesse devant les portraits: cette \u00e9volution refl\u00e8te, bien que La Bruy\u00e8re proteste de sa bonne foi, le go\u00fbt stimul\u00e9 des mondains pour l\u2019\u00e9nigme m\u00e9disante, \u00e0 laquelle nul n\u2019est en peine de trouver une solution. Au d\u00e9but de sa carri\u00e8re litt\u00e9raire, La Bruy\u00e8re est gouvern\u00e9 par la prudence: il ne se donne gu\u00e8re pour ambition d\u2019am\u00e9liorer ses semblables, la place de la satire est limit\u00e9e (une dizaine seulement de portraits, aux allusions opaques, et dont les victimes sont souvent d\u00e9c\u00e9d\u00e9es). Mais petit \u00e0 petit les attaques personnelles vont se faire plus nombreuses et directes, l\u2019auteur va afficher son d\u00e9sir d\u2019instruire et de r\u00e9former le lecteur; il donne un cours plus libre \u00e0 son pessimisme et aboutit \u00e0 une v\u00e9ritable critique sociale. \u00c0 la fin, il tranche du philosophe et se pose\u00a0\u2014 nouveau Pascal\u00a0\u2014 en apologiste de la religion chr\u00e9tienne. Mais c\u2019est aux Essais, et non aux Pens\u00e9es, que l\u2019\u00e9volution des Caract\u00e8res fait bien plut\u00f4t songer: un auteur couvert d\u2019abord par un ou plusieurs \u00e9crivains antiques et satisfait apparemment d\u2019\u00e9crire entre leurs lignes refait toute sa vie un livre de plus en plus volumineux, complexe et personnel auquel la post\u00e9rit\u00e9 va l\u2019identifier.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>I. \u00abDes ouvrages de l\u2019esprit\u00bb. \u00abTout est dit, et l\u2019on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu\u2019il y a des hommes et qui pensent\u00bb (Remarque\u00a01). Quand bien m\u00eame il resterait place pour un talent nouveau, les critiques se ligueraient contre lui, par incompr\u00e9hension ou jalousie. Le seul salut possible est dans un retour au simple et au naturel qu\u2019ont illustr\u00e9s les Anciens et que les \u00abhonn\u00eates gens\u00bb sont encore capables de go\u00fbter.<br \/>\nII. \u00abDu m\u00e9rite personnel\u00bb. Le m\u00e9rite devance l\u2019\u00e2ge chez ceux qui sont de royale lign\u00e9e, mais les grands g\u00e9nies ne leur sont pas inf\u00e9rieurs. Quant au sage, il renoncera \u00e0 se faire valoir plut\u00f4t que d\u2019avoir \u00e0 d\u00e9pendre des autres.<\/p>\n<p>III. \u00abDes femmes\u00bb. Les femmes ont-elles du m\u00e9rite? Si l\u2019on met \u00e0 part celles qui b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019une haute naissance, leur m\u00e9rite se ram\u00e8ne \u00e0 leur beaut\u00e9\u00a0\u2014 beaut\u00e9 trompeuse, car \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et fard\u00e9e. Lorsque le temps de plaire est pass\u00e9, elles se jettent dans une d\u00e9votion affect\u00e9e et envieuse, d\u00e9cid\u00e9ment incapables de se conduire jamais par raison.<br \/>\nIV. \u00abDu c\u0153ur\u00bb. Le c\u0153ur sert \u00e0 aimer: non point de la passion violente de l\u2019amour, mais de la pr\u00e9f\u00e9rence d\u2019estime que veut l\u2019amiti\u00e9. Il est aussi le si\u00e8ge de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, vertu oppos\u00e9e \u00e0 la prodigalit\u00e9 comme \u00e0 l\u2019avidit\u00e9 et qui donne sa douceur au commerce des hommes.<\/p>\n<p>V. \u00abDe la soci\u00e9t\u00e9 et de la conversation\u00bb. Les entretiens ordinaires sont vains et incommodes: comment \u00e9viter Acis\u00a0\u2014 le \u00abdiseur de phoebus\u00bb\u00a0\u2014, Arrias\u00a0\u2014 l\u2019esprit pr\u00e9tendument universel\u00a0\u2014 ou le grossier Th\u00e9odecte? Chacun ne pense qu\u2019\u00e0 \u00e9blouir les autres, les railler, les \u00e9craser, quand la politesse consisterait \u00e0 les rendre contents d\u2019eux-m\u00eames en leur donnant de l\u2019esprit.<br \/>\nVI. \u00abDes biens de fortune\u00bb. L\u2019acquisition des richesses se fait au d\u00e9triment non seulement du repos et de la sant\u00e9, mais de l\u2019honneur et de la conscience. Une consolation cependant devant l\u2019ascension insolente des parvenus: la rapidit\u00e9 de leur chute.<\/p>\n<p>VII. \u00abDe la ville\u00bb. Paris est \u00able singe de la cour\u00bb (R.\u00a015): les hauts magistrats s\u2019acoquinent avec ce qu\u2019il y a de plus d\u00e9vergond\u00e9 dans l\u2019aristocratie; les parasites pullulent, pures nullit\u00e9s (ainsi Narcisse) qui jouent les utilit\u00e9s; les bourgeois ne proportionnent plus leur d\u00e9pense \u00e0 leur revenu, mais \u00e0 leur vanit\u00e9.<br \/>\nVIII. \u00abDe la cour\u00bb. C\u2019est le pays de l\u2019esclavage. On y passe son temps, dans le brouhaha des antichambres et des escaliers, \u00e0 contraindre ses sentiments pour plaire aux amis du nouveau favori tout en se m\u00e9nageant \u00e0 force de flatteries des appuis qui doivent nous permettre de le remplacer. \u00abVous \u00eates homme de bien?\u00bb Pronostic imm\u00e9diat: \u00abVous \u00eates perdu\u00bb (R.\u00a040).<\/p>\n<p>IX. \u00abDes grands\u00bb. La grandeur est loin d\u2019aller avec le discernement: parmi ceux qui sont au service des puissants, les gens d\u2019esprit sont le plus souvent m\u00e9pris\u00e9s, alors que les intrigants entrent dans la confidence de leurs ma\u00eetres. C\u2019est le r\u00e8gne des intendants et des bourgeois, qui profitent de l\u2019ignorance o\u00f9 sont les grands de leurs propres affaires comme de celles de l\u2019\u00c9tat.<br \/>\nX. \u00abDu souverain ou De la r\u00e9publique\u00bb. Tous les r\u00e9gimes se valent, hormis la tyrannie. Pour l\u2019\u00c9tat, le plus s\u00fbr est de n\u2019introduire aucune r\u00e9forme, car c\u2019est donner l\u2019exemple du changement. En politique ext\u00e9rieure, la guerre est une solution d\u00e9sastreuse qui, outre les maux qu\u2019elle cause directement, emp\u00eache de procurer le bien au peuple.<\/p>\n<p>XI. \u00abDe l\u2019homme\u00bb. Dans ses relations avec autrui, l\u2019homme fait l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019inconstance, de l\u2019incivilit\u00e9 et de l\u2019injustice. Tous ces maux ont une racine naturelle en son c\u0153ur: l\u2019amour-propre. Ils s\u2019ajoutent \u00e0 ceux qui lui viennent de sa constitution physique, promise \u00e0 la caducit\u00e9 et \u00e0 la mort.<br \/>\nXII. \u00abDes jugements\u00bb. Nous jugeons mal. \u00c0 preuve, les contradictions qui paraissent entre nos jugements. C\u2019est qu\u2019ils sont gouvern\u00e9s par le pr\u00e9jug\u00e9, fond\u00e9s sur l\u2019apparence et en d\u00e9finitive port\u00e9s sur un objet lui-m\u00eame contradictoire. Deux instances peuvent \u00e9chapper \u00e0 l\u2019erreur: la post\u00e9rit\u00e9 et les philosophes.<\/p>\n<p>XIII. \u00abDe la mode\u00bb. G\u00e9n\u00e9ralement parlant, \u00abil y a autant de faiblesse \u00e0 fuir la mode qu\u2019\u00e0 l\u2019affecter\u00bb (R.\u00a011). Il importe cependant d\u2019y r\u00e9sister lorsqu\u2019elle int\u00e9resse \u00able go\u00fbt\u00bb (R.\u00a01)\u00a0\u2014 qu\u2019elle fixe de fa\u00e7on pathologique sur des objets insignifiants\u00a0\u2014, et surtout la conscience\u00a0\u2014 la mode de la d\u00e9votion multiplie les \u00e9mules de Tartuffe.<br \/>\nXIV. \u00abDe quelques usages\u00bb. Les habitudes du temps montrent des bourgeois enrichis qui n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 se faire passer pour nobles de souche, un clerg\u00e9 trop souvent gagn\u00e9 par les m\u0153urs chicani\u00e8res et cupides du monde, une justice forte surtout devant le faible et vivant de la contestation des testaments les plus authentiques.<\/p>\n<p>XV. \u00abDe la chaire\u00bb. \u00abLe discours chr\u00e9tien est devenu un spectacle\u00bb (R.\u00a01): les sermons se parent d\u2019ornements \u00e9trangers \u00e0 la gravit\u00e9 de la parole sacr\u00e9e\u00a0\u2014 figures r\u00e9it\u00e9r\u00e9es, traits brillants, descriptions pr\u00e9cieuses\u00a0\u2014 et visent beaucoup moins \u00e0 convertir qu\u2019\u00e0 se faire admirer. Un pr\u00e9dicateur v\u00e9ritablement apostolique s\u2019\u00e9pargne ces vaines recherches pour se livrer \u00e0 l\u2019inspiration divine.<br \/>\nXVI. \u00abDes esprits forts\u00bb. L\u2019expression est ironique car les libertins, loin de montrer une quelconque force de raisonnement, ne font que suivre les passions qui les attachent \u00e0 la terre, ou la mode de l\u2019impi\u00e9t\u00e9 affich\u00e9e par les Grands. Quelle d\u00e9raison chez les pr\u00e9tendus rationalistes! Ce qui pense en moi ne peut \u00eatre qu\u2019esprit et ne saurait tirer sa premi\u00e8re cause de la mati\u00e8re. L\u2019ordre de l\u2019univers immense exclut d\u2019autre part qu\u2019il soit r\u00e9gi par le hasard.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Les Caract\u00e8res suivent-ils un plan? Il n\u2019est pas \u00e9vident de d\u00e9couvrir une logique dans la suite de leurs chapitres ou de leurs remarques. La Bruy\u00e8re semble le premier donner dans l\u2019illusion r\u00e9trospective lorsqu\u2019il \u00e9crit en\u00a01694, dans la Pr\u00e9face de son Discours \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie, que les quinze premiers chapitres \u00abne sont que des pr\u00e9parations au seizi\u00e8me\u00bb: leur objet serait de ruiner syst\u00e9matiquement \u00abtous les obstacles qui affaiblissent d\u2019abord, et qui \u00e9teignent ensuite dans tous les hommes la connaissance de Dieu\u00bb. \u00c0 vrai dire, le \u00abDiscours sur Th\u00e9ophraste\u00bb (1688) qui pr\u00e9c\u00e8de la traduction de cet auteur en t\u00eate des Caract\u00e8res parle seulement de rendre l\u2019homme \u00abraisonnable\u00bb, et ce \u00aben l\u2019examinant indiff\u00e9remment, sans beaucoup de m\u00e9thode\u00bb. La Bruy\u00e8re fuit l\u2019ordre didactique du p\u00e9dant\u00a0\u2014 comme en t\u00e9moigne la facilit\u00e9 avec laquelle les remarques glissent d\u2019un chapitre \u00e0 un autre au fil des \u00e9ditions\u00a0\u2014 pour mimer la libert\u00e9, qui n\u2019est point sans r\u00e8gles, de la conversation mondaine. Des rep\u00e8res s\u2019offrent: le livre s\u2019ouvre sur le livre, trouve son centre de gravit\u00e9 \u00e0 traiter de l\u2019\u00c9tat et culmine avec la religion. L\u2019\u00e9crivain, le roi, Dieu. Une ambition d\u2019universalit\u00e9 soutient le projet: \u00abLes Caract\u00e8res, dit R.\u00a0Barthes, sont en un certain sens un livre de savoir total.\u00bb Avant l\u2019\u00e9clatement en disciplines autonomes, il s\u2019agit pour le moraliste de couvrir \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un cartographe toutes les r\u00e9gions du monde humain sans laisser subsister de terres inconnues. Au lieu d\u2019un ordre analytique, on se trouvera donc confront\u00e9 \u00e0 une r\u00e9partition par zones: deux chapitres sur la nature humaine en g\u00e9n\u00e9ral (\u00abDe l\u2019homme\u00bb, \u00abDes jugements\u00bb), les autres se regroupant en champs th\u00e9matiques diff\u00e9renci\u00e9s\u00a0\u2014 l\u2019art (\u00abDes ouvrages de l\u2019esprit\u00bb), l\u2019amour (\u00abDes femmes\u00bb, \u00abDu c\u0153ur\u00bb), la soci\u00e9t\u00e9 (\u00abDe la ville\u00bb, \u00abDe la cour\u00bb, \u00abDes grands\u00bb, \u00abDe la mode\u00bb, etc.) et la religion (\u00abDe la chaire\u00bb, \u00abDes esprits forts\u00bb). Le moraliste classique peut encore se poser en encyclop\u00e9diste du microcosme.<\/p>\n<p>Le savoir chez lui est indissociable de la critique. Rien ou presque dans son \u00e9poque ne le satisfait. Pour mieux accabler ses contemporains, La Bruy\u00e8re peint le pass\u00e9 aux couleurs d\u2019un mythique \u00e2ge d\u2019or: en litt\u00e9rature, et globalement dans l\u2019art, la perfection se situe au commencement; pour la vie sociale, il faut regretter le mode d\u2019existence patriarcal et l\u2019\u00e9conomie \u00abchamp\u00eatre\u00bb des premiers hommes, quand \u00abil n\u2019y avait encore ni offices, ni commissions, ni pr\u00e9sidents, ni procureurs\u00bb (\u00abDe la ville\u00bb, R.\u00a021); le souverain id\u00e9al appara\u00eet sous les traits d\u2019un biblique pasteur, cependant que l\u2019\u00c9glise contemple dans les v\u00e9n\u00e9rables Basile et Chrysostome les mod\u00e8les de son \u00e9loquence enfuie et livr\u00e9e d\u00e9sormais aux d\u00e9clamateurs\u00a0\u2014 \u00able temps des hom\u00e9lies n\u2019est plus\u00bb (\u00abDe la chaire\u00bb, R.\u00a05). D\u2019un mot peut se r\u00e9sumer ce que nous avons perdu: la nature, au sens m\u00eame le plus imm\u00e9diat du terme. Alors que le bourgeois d\u2019autrefois allait encore sur sa mule et franchissait lesrues comme un chasseur traverse les gu\u00e9rets, celui d\u2019aujourd\u2019hui met son \u00e9tude \u00e0 se garantir de toute atteinte de la pluie, du vent ou du soleil. La soci\u00e9t\u00e9 nouvelle est citadine en cette acception extr\u00eame que l\u2019homme n\u2019y est plus en rapport qu\u2019avec d\u2019autres hommes. Au lieu de la nature et de la r\u00e9alit\u00e9 r\u00e8gnent l\u2019artifice et l\u2019apparence. Si encore l\u2019apparence refl\u00e9tait la r\u00e9alit\u00e9! Mais le signe a pris son autonomie, il prolif\u00e8re sans mesure et sans r\u00e9f\u00e9rent, comme les armoiries des Sannions qu\u2019on retrouve jusque sur leurs serrures et qui ne correspondent \u00e0 aucune noblesse de race. Ou plut\u00f4t, l\u2019unique r\u00e9f\u00e9rent du signe est devenu l\u2019argent, qui est lui-m\u00eame un signe. La soci\u00e9t\u00e9, ainsi, n\u2019a plus de fondement naturel, ses distinctions ne renvoient ni au m\u00e9rite ni au travail\u00a0\u2014 ceux qui la font vivre, les paysans, sont exclus m\u00eame de l\u2019humanit\u00e9 (\u00abL\u2019on voit certains animaux farouches&#8230;\u00bb, \u00abDe l\u2019homme\u00bb, R.\u00a0128)\u00a0\u2014 et s\u2019offrent par l\u00e0 au regard du philosophe comme une collection h\u00e9t\u00e9roclite et d\u00e9valu\u00e9e de signes.<\/p>\n<p>\u00c0 ce monde d\u00e9sarticul\u00e9 ne peut convenir qu\u2019une \u00e9criture discontinue. La Bruy\u00e8re, comme presque tous les moralistes, adopte la forme du fragment parce qu\u2019elle impose d\u2019embl\u00e9e la diversit\u00e9, les contradictions, l\u2019inconsistance m\u00eame de son sujet\u00a0\u2014 l\u2019homme. \u00c0 la limite, l\u2019auteur des Caract\u00e8res r\u00e9cuse la notion de caract\u00e8re en ce qu\u2019elle pr\u00e9tend abusivement circonscrire une essence: \u00abLes hommes n\u2019ont point de caract\u00e8res, ou s\u2019ils en ont, c\u2019est celui de n\u2019en avoir aucun qui soit suivi\u00bb (\u00abDe l\u2019homme\u00bb, R.\u00a0147). De mani\u00e8re plus originale, il prolonge la discontinuit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du fragment. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019art des transitions \u00e9tait la pierre de touche du m\u00e9tier d\u2019\u00e9crivain, il ose supprimer syst\u00e9matiquement les liaisons logiques. Ses portraits sont des catalogues d\u2019actes introduits par la r\u00e9p\u00e9tition ind\u00e9finie du pronom \u00abil\u00bb et accumul\u00e9s sans engendrer de r\u00e9cit. Tous les verbes pratiquement qui d\u00e9peignent Giton (le riche) se retrouvent dans la description de Ph\u00e9don (le pauvre), mais dans un ordre diff\u00e9rent\u00a0\u2014 rendu par l\u00e0 indiff\u00e9rent. Cette exclusion de la temporalit\u00e9 et de son irr\u00e9versibilit\u00e9 interdit au personnage de passer pour une personne et le r\u00e9duit \u00e0 la s\u00e9rie de ses gestes: ce qui fait d\u00e9faut en lui, c\u2019est l\u2019esprit qui les veut et les coordonne, l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 vivante qu\u2019on a pr\u00e9cis\u00e9ment coutume d\u2019appeler \u00abcaract\u00e8re\u00bb. F\u00e9condit\u00e9 inattendue de La Bruy\u00e8re: tout en attirant, par la substitution du m\u00e9canique \u00e0 l\u2019humain, la d\u00e9rision sur une soci\u00e9t\u00e9 veuve de son \u00e2me, il d\u00e9signe dans le langage \u00abqui se sait et se proclame artifice\u00bb (Doubrovsky) le lieu moderne de l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>G.\u00a0FERREYROLLES<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-607","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/607","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=607"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}