{"id":589,"date":"2026-08-08T13:24:59","date_gmt":"2026-08-08T11:24:59","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=589"},"modified":"2026-08-08T13:24:59","modified_gmt":"2026-08-08T11:24:59","slug":"les-mots","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=les-mots","title":{"rendered":"les Mots"},"content":{"rendered":"<p>Mots (les)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>MOTS (les). R\u00e9cit autobiographique de Jean-Paul Sartre (1905-1980), publi\u00e9 \u00e0 Paris dans les Temps modernes en octobre et novembre 1963, et en volume chez Gallimard en 1964.<\/p>\n<p>En\u00a01963, Sartre est au fa\u00eete de sa gloire: outre son activit\u00e9 militante, il a publi\u00e9 le premier volume de la Critique de la raison dialectique (1960), il est \u00e0 la veille de refuser le prix Nobel (1964) et envisage le projet de l\u2019Idiot de la famille. Il ne conna\u00eet donc pas ce r\u00e9pit, ou cet essoufflement, qui pousse bien souvent un \u00e9crivain \u00e0 entreprendre ses M\u00e9moires. C\u2019est que, le titre devrait suffire \u00e0 nous en convaincre, les Mots ne sont pas le bilan d\u2019une vie, mais le r\u00e9cit d\u2019une illusion, celle qui fait de la litt\u00e9rature un absolu, et la relation d\u2019un arrachement au mythe des \u00abbelles-lettres\u00bb. Comme souvent dans l\u2019\u0153uvre de Sartre, la mise en mots t\u00e9moigne d\u2019une rupture avec une phase d\u00e9pass\u00e9e de l\u2019existence. L\u2019autobiographie n\u2019est donc pas ici destin\u00e9e \u00e0 rassembler des souvenirs\u00a0\u2014 c\u2019est \u00e0 Simone de Beauvoir qu\u2019est d\u00e9volu ce r\u00f4le depuis les M\u00e9moires d\u2019une jeune fille rang\u00e9e\u00a0\u2014 non plus qu\u2019\u00e0 renouer, malgr\u00e9 les apparences, avec une forme d\u2019acad\u00e9misme litt\u00e9raire que le \u00abbeau style\u00bb de l\u2019\u0153uvre pourrait laisser supposer. En fait, apr\u00e8s avoir \u00e9crit sur Baudelaire (1947), Genet (1952) et Mallarm\u00e9 (1953), Sartre \u00e9prouve le besoin d\u2019en venir \u00e0 un autre \u00e9crivain, lui-m\u00eame, pour se demander: pourquoi suis-je devenu \u00e9crivain? Or, m\u00eame si jusque dans les ann\u00e9es cinquante la pratique litt\u00e9raire ne lui appara\u00eet gu\u00e8re que comme un prolongement naturel de son existence, cette question, Sartre la porte en lui depuis longtemps: on le voit d\u00e8s\u00a01940, quand dans les Carnets de la dr\u00f4le de guerre, il s\u2019interroge sur le sens de sa \u00abvocation litt\u00e9raire\u00bb en fouillant dans son enfance; mais la r\u00e9ponse, de l\u2019ordre de l\u2019\u00abillusion biographique\u00bb, est alors encore fragmentaire. \u00c0 en croire certaines de ses d\u00e9clarations, c\u2019est en\u00a01953, dans un contexte politique et personnel agit\u00e9, qu\u2019il a con\u00e7u le projet d\u2019\u00e9crire une autobiographie, \u00e0 ce moment o\u00f9, \u00abjet\u00e9 dans l\u2019atmosph\u00e8re de l\u2019action,\u00a0[il a] soudain vu clair dans l\u2019esp\u00e8ce de n\u00e9vrose qui dominait toute\u00a0[s]on \u0153uvre ant\u00e9rieure\u00bb (\u00e0 J.\u00a0Piatier). Ainsi, la naissance de l\u2019ouvrage est sous-tendue par la r\u00e9flexion de l\u2019auteur sur les rapports entre l\u2019\u00e9criture et le politique et par sa conversion \u00e0 la philosophie marxiste. Par une explication autocritique, il s\u2019agit de remonter \u00e0 la racine de cette \u00abn\u00e9vrose d\u2019\u00e9crivain\u00bb, qui avait abouti \u00e0 la morale du salut par l\u2019art affirm\u00e9e dans la Naus\u00e9e. En pleine p\u00e9riode de rejet de la litt\u00e9rature, un premier \u00e9tat est r\u00e9dig\u00e9 en\u00a01954, sous le titre de \u00abJean sans Terre\u00bb; mais jugeant trop radicale sa condamnation de la litt\u00e9rature\u00a0\u2014 \u00abIl n\u2019y a pas de raison de tra\u00eener un malheureux dans la boue parce qu\u2019il \u00e9crit\u00bb, dira-t-il en\u00a01964\u00a0\u2014 Sartre remanie son texte, dont la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 sera att\u00e9nu\u00e9e dans la version de\u00a01963. Sans pour autant renoncer \u00e0 l\u2019autod\u00e9rision, l\u2019\u00e9crivain se propose alors, par-del\u00e0 une mise en \u00absituation\u00bb personnelle, comme sujet exemplaire d\u2019une \u00e9poque\u00a0\u2014 le\u00a0XIXe si\u00e8cle finissant\u00a0\u2014 et d\u2019une classe\u00a0\u2014 la bourgeoisie\u00a0\u2014 \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019une m\u00e9thode \u00e0 la fois marxiste et psychanalytique. Mais les Mots peuvent aussi se lire comme un tombeau, au moins autant celui du mythe de l\u2019\u00e9crivain que de la litt\u00e9rature. Tombeau somptueux, parce qu\u2019\u00e9difi\u00e9 avec le mat\u00e9riau m\u00eame\u00a0\u2014 une langue et une culture exceptionnelles\u00a0\u2014 de ce qu\u2019il pr\u00e9tend ensevelir, mais tombeau ambigu, parce qu\u2019y sont vivifi\u00e9es, plus qu\u2019elles n\u2019y sont r\u00e9solues, les contradictions de Sartre face au toujours fascinant prestige des mots.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>I. \u00abLire\u00bb. \u00abEn Alsace, aux environs de\u00a01850, un instituteur accabl\u00e9 d\u2019enfants consentit \u00e0 se faire \u00e9picier.\u00bb Charles Schweitzer, l\u2019un des fils, conservant de son p\u00e8re le go\u00fbt du sublime et de son \u00e9ducation protestante celui de la spiritualit\u00e9, opte pour un sacerdoce att\u00e9nu\u00e9, le professorat, \u00e9pouse au cours d\u2019une carri\u00e8re rapide Louise Guillemin, catholique mais cynique, fine mais froide. Leur fille cadette, Anne-Marie, \u00abgrande fille d\u00e9laiss\u00e9e\u00bb, \u00e9pouse \u00e0 son tour un officier de marine originaire de Thiviers en P\u00e9rigord, Jean-Baptiste Sartre, qui \u00ablui fait un enfant au galop\u00bb, Jean-Paul, et meurt promptement. \u00c0 Paris, rue Le Goff, entre ses grands parents Schweitzer, \u00abKarl\u00e9mami\u00bb, et une m\u00e8re-enfant, Jean-Paul (\u00abPoulou\u00bb) vit dans la rieuse inconsistance d\u2019une com\u00e9die sans cesse renouvel\u00e9e pour la plus grande joie du vieillard th\u00e9\u00e2tral: \u00abmerveille\u00bb, il joue l\u2019enfant sublime; \u00abcaniche d\u2019avenir\u00bb, il proph\u00e9tise. Petit-fils de clerc, clerc d\u00e8s l\u2019enfance, Poulou est au fond un \u00abbien culturel\u00bb dont l\u2019unique horizon est constitu\u00e9 par les livres. Il les entend d\u2019abord parler par la voix de sa m\u00e8re. Jaloux de ce pouvoir sacramentel, \u00abz\u00e9l\u00e9 comme un cat\u00e9chum\u00e8ne\u00bb, il apprend \u00e0 lire dans Sans famille, puis d\u00e9couvre la fra\u00eecheur du monde dans l\u2019herbier s\u00e9ch\u00e9 des mots. Le dictionnaire lui tient lieu d\u2019univers, les classiques\u00a0\u2014 Corneille, Flaubert\u00a0\u2014 d\u2019amis. Pasquin jouant la com\u00e9die de la culture par v\u00e9n\u00e9ration pour un vieillard \u00e0 l\u2019humanisme de pr\u00e9lat, Poulou se livre pourtant, en cachette, au vrai plaisir des lectures de son \u00e2ge, les illustr\u00e9s et les romans d\u2019aventures. Mais, apr\u00e8s quelques essais de scolarisation infructueux, Poulou, conscient de son imposture et de son inconsistance, cherche une justification \u00e0 son injustifiable existence. Ne la trouvant ni dans le \u00abfaux beau r\u00f4le\u00bb que lui pr\u00eate sa famille, ni dans la religion qu\u2019il re\u00e7oit sans comprendre, l\u2019enfant imaginaire se r\u00e9fugie dans l\u2019imagination et vit par procuration les existences aventureuses des h\u00e9ros rencontr\u00e9s au cin\u00e9ma\u00a0\u2014 Fant\u00f4mas, Maciste\u00a0\u2014 ou dans les livres\u00a0\u2014 Michel Strogoff, Gris\u00e9lidis et Pardaillan. Une nouvelle imposture va mettre fin \u00e0 l\u2019inanit\u00e9 r\u00e9p\u00e9titive de ces songes de faux h\u00e9ros.<\/p>\n<p>II. \u00ab\u00c9crire\u00bb. \u00c9crire aurait pu n\u2019\u00eatre qu\u2019une singerie de plus si des encouragements lui avaient \u00e9t\u00e9 prodigu\u00e9s par Charles. Mais celui-ci voit dans les plagiats de romans d\u2019aventures de son petit-fils le r\u00e9sultat de ses mauvaises lectures et l\u2019abandonne au plaisir de cette nouvelle activit\u00e9 clandestine. Peu \u00e0 peu, une conscience authentique se constitue par l\u2019\u00e9criture. Mais, par peur que Poulou envisage de vivre de sa plume, le grand-p\u00e8re vient \u00e0 s\u2019en m\u00ealer et lui dicte une loi nouvelle: il sera professeur de lettres et \u00e9crivain du dimanche. Le petit-fils, confondant son d\u00e9senchantement avec la v\u00e9rit\u00e9, se r\u00e9signe d\u2019abord \u00e0 ce destin modeste mais bient\u00f4t le contourne par une op\u00e9ration simple: il suffit de donner \u00e0 l\u2019\u00e9crivain les pouvoirs du h\u00e9ros ou du saint. \u00c0 huit ans, Poulou a trouv\u00e9 sa raison d\u2019\u00eatre: \u00e9lu, il sera un Pardaillan de l\u2019\u00e9criture, un Parsifal des lettres. D\u00e8s lors il se figure pour avenir le pass\u00e9 d\u2019un grand \u00e9crivain inconnu, fabriquant les reliques du futur, finalement transfigur\u00e9 par la gloire. Deux ans plus tard, vers\u00a01915, en d\u00e9pit de la guerre, des camarades de lyc\u00e9e qui lui font d\u00e9couvrir l\u2019\u00e9galit\u00e9, rien n\u2019a vraiment chang\u00e9: Poulou s\u2019applique \u00e0 t\u00e2tons \u00e0 modeler sa vie quotidienne sur cette fiction de salut, d\u00e9j\u00e0 authentifi\u00e9e par l\u2019avenir. Sa folie de se croire \u00e9lu est devenue petit \u00e0 petit son caract\u00e8re.<\/p>\n<p>L\u2019homme de\u00a01963 a chang\u00e9. S\u2019il continue d\u2019\u00e9crire, c\u2019est par habitude, par m\u00e9tier: la conception spiritualiste de la culture, l\u2019illusion r\u00e9trospective du destin de l\u2019\u00e9crivain \u00e9lu, il s\u2019en est d\u00e9barrass\u00e9, non sans amertume ni sans le sentiment que Pardaillan l\u2019habite encore. Mais, une fois rang\u00e9 \u00abl\u2019impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il? Tout un homme, fait de tous les hommes, qui les vaut tous et que vaut n\u2019importe qui\u00bb.<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Tous les \u00e9l\u00e9ments sont r\u00e9unis dans les Mots pour laisser croire \u00e0 une autobiographie conventionnelle, ce dont on fit, par malentendu, reproche ou hommage, c\u2019est selon, \u00e0 Sartre en\u00a01964. \u00c0 premi\u00e8re vue, en effet, il semble qu\u2019on lit un de ces r\u00e9cits tir\u00e9s de l\u2019Enfance des hommes illustres, dont l\u2019auteur dit qu\u2019il \u00e9tait lui-m\u00eame friand vers\u00a01914: il \u00e9tait une fois un enfant qui deviendrait Jean-Paul Sartre, et qui le savait. Le plaisir du lecteur tient alors en partie dans ce mouvement d\u2019anticipation et de r\u00e9trospection qui fait souvent la dynamique m\u00eame des autobiographies d\u2019\u00e9crivains c\u00e9l\u00e8bres. Parall\u00e8lement les principaux topoi de l\u2019autobiographie sont pr\u00e9sents: le r\u00e9cit s\u2019ouvre sur la g\u00e9n\u00e9alogie familiale (laissant toutefois la branche paternelle dans une ombre relative). Les alliances, la mort du p\u00e8re, la naissance du narrateur (avec la menace d\u2019une mort pr\u00e9matur\u00e9e, fr\u00e9quente dans ce type de r\u00e9cit) sont successivement envisag\u00e9es. Puis viennent l\u2019\u00e9ducation familiale, l\u2019instruction scolaire, tandis qu\u2019un certain nombre de dates\u00a0\u2014\u00a01905,\u00a01911,\u00a01915\u00a0\u2014 fixent les moments importants et les bornes du r\u00e9cit, puisque celui-ci se limite \u00e0 la vie de Sartre entre quatre et douze ans (1909-1916), l\u2019auteur prenant soin toutefois d\u2019annoncer un second volet: \u00abJe raconterai plus tard quels acides ont rong\u00e9 les transparences d\u00e9formantes qui m\u2019enveloppaient.\u00bb La division du livre en deux parties, \u00abLire\u00bb et \u00ab\u00c9crire\u00bb, \u00e9tapes n\u00e9cessaires \u00e0 un apprentissage et \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un projet encore vide de contenu, s\u2019articulent \u00e9galement de mani\u00e8re coh\u00e9rente du point de vue chronologique. Les anecdotes, savoureuses et attendues, abondent: mots d\u2019enfant, lettre \u00e0 un \u00e9crivain c\u00e9l\u00e8bre (ici, Courteline), premi\u00e8re dict\u00e9e, passage chez le coiffeur, d\u00e9convenues d\u2019un enfant malingre, sont autant de clich\u00e9s des r\u00e9cits d\u2019enfance.<\/p>\n<p>Mais cette organisation traditionnelle est en r\u00e9alit\u00e9 dynamit\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur: l\u2019un des sympt\u00f4mes de cette architecture perturb\u00e9e appara\u00eet avec l\u2019\u00e9pigraphe emprunt\u00e9e \u00e0 Chateaubriand\u00a0\u2014 \u00abJe sais fort bien que je ne suis qu\u2019une machine \u00e0 faire des livres\u00bb\u00a0\u2014, attendue en t\u00eate de l\u2019\u0153uvre mais figurant en fait au milieu. En outre, les \u00e9v\u00e9nements ne se succ\u00e8dent pas mais, indiff\u00e9remment emprunt\u00e9s \u00e0 des moments divers de la p\u00e9riode consid\u00e9r\u00e9e, se chevauchent. Anecdotes ou sentiments ne se d\u00e9veloppent pas dans la dur\u00e9e mais dans la simultan\u00e9it\u00e9 de la conscience qui les pense. Car il s\u2019agit, pour Sartre, non de raconter son enfance mais de mettre en question ce mat\u00e9riau que constituent les souvenirs pour y traquer de mani\u00e8re dialectique les raisons de ce qu\u2019il appelle sa \u00abn\u00e9vrose\u00bb, \u00e0 savoir sa foi en une litt\u00e9rature qui assurerait son salut, et pour comprendre comment un enfant a pu former un projet d\u2019avenir d\u00e9sormais r\u00e9cus\u00e9. C\u2019est pourquoi Sartre affirme \u00e0 la fin de l\u2019\u0153uvre \u00abtenir son enfance \u00e0 distance respectueuse\u00bb, au moins autant par m\u00e9pris pour ce qu\u2019elle fut, pour souligner une rupture irr\u00e9vocable, que par pr\u00e9caution philosophique: c\u2019est que le \u00abje\u00bb racont\u00e9 est ici un autre, un objet d\u2019\u00e9tude. D\u2019o\u00f9 la m\u00e9taphore r\u00e9currente de l\u2019insecte, et significativement celle du papillon, qui, appliqu\u00e9e \u00e0 soi, indique simultan\u00e9ment le sujet: le travail entomologique du narrateur adulte, et l\u2019objet: le fantasme d\u2019une m\u00e9tamorphose glorieuse provoqu\u00e9e par la folie de l\u2019enfant. D\u00e8s lors, la structure chronologique de l\u2019\u0153uvre s\u2019efface au profit d\u2019une progression analytique; le r\u00e9cit se constitue en arch\u00e9ologie, comme le montre, au terme du parcours, le mouvement par lequel Sartre ressaisit tout le mouvement de son livre: \u00abVoil\u00e0 mon commencement: je fuyais, des forces ext\u00e9rieures ont model\u00e9 ma fuite et m\u2019ont fait.\u00bb Cette structure dialectique qui impose la dictature du sens fait de l\u2019\u0153uvre ce que l\u2019on pourrait appeler un \u00abr\u00e9cit de vie philosophique\u00bb sous la double tutelle de l\u2019\u00catre et le N\u00e9ant (1943), et de Questions de m\u00e9thode (1967). La \u00abpsychanalyse existentielle\u00bb doit en effet permettre, selon Sartre, \u00abd\u2019\u00e9tudier \u00e0 fond la d\u00e9marche par laquelle un enfant, dans le noir, \u00e0 t\u00e2tons, va tenter de jouer sans le comprendre, le personnage social que les adultes lui imposent\u00bb (Questions de m\u00e9thode). De sorte qu\u2019en termes autobiographiques Sartre ne cesse de recroiser dans les Mots ce qui faisait l\u2019armature de son ontologie, l\u2019analyse de la n\u00e9vrose se constituant \u00e0 partir d\u2019un outillage conceptuel forg\u00e9 depuis longtemps par le philosophe, mais travaill\u00e9 par la m\u00e9taphorisation. Ainsi le concept de la libert\u00e9 est-il fond\u00e9 comme b\u00e9ance \u00e0 combler \u00e0 partir de la mort du p\u00e8re (\u00abJean sans Terre\u00bb pourrait bien \u00eatre \u00abJean sans p\u00e8re\u00bb!). Le concept de situation repose \u00e0 la fois sur l\u2019analyse de l\u2019origine bourgeoise et intellectuelle de la famille Schweitzer, et celle des conditions historiques (la revanche de\u00a01870, les provinces perdues). Le concept de contingence, dans des termes fort voisins de ceux de la Naus\u00e9e, se noue dans la conscience de \u00abcompter pour du beurre\u00bb, ou d\u2019une envahissante fadeur enrobant tous les actes de la vie oppos\u00e9e \u00e0 la min\u00e9ralisation du livre. Le concept de mauvaise foi, enfin, \u00e0 travers \u00abcette ample com\u00e9die aux cent sketches divers\u00bb que se donnent r\u00e9ciproquement le grand-p\u00e8re et l\u2019enfant, fournit les d\u00e9veloppement les plus denses, parce que formant, avec le sentiment angoissant de la contingence, la racine m\u00eame de la n\u00e9vrose. Elle se d\u00e9cline sur le mode d\u2019une psychodramaturgie assez proche de celle qu\u2019on rencontre dans Kean, Nekrassov ou les S\u00e9questr\u00e9s d\u2019Altona (\u00e9crits au cours de la p\u00e9riode d\u2019incubation des Mots): ainsi, Poulou sera tour \u00e0 tour \u00abpasquin\u00bb, \u00abimposteur\u00bb, \u00abtra\u00eetre\u00bb, puis par compensation \u00abh\u00e9ros\u00bb, \u00absaint\u00bb, \u00abmartyr\u00bb, ou par identification h\u00e9ro\u00efque, \u00abMichel Strogoff\u00bb, \u00abGris\u00e9lidis\u00bb, \u00abPardaillan\u00bb, \u00abChantecler\u00bb. Subsumant ces diverses incarnations, leur donnant une \u00e9paisseur mais autorisant aussi bien tous les fantasmes, v\u00e9rifiant \u00e9galement le mythe bourgeois du salut et de la gloire par les \u00abbelles-lettres\u00bb, \u00abl\u2019\u00c9crivain\u00bb constitue \u00e0 la fois l\u2019ultime recours face au vide angoissant, le point nodal \u00e0 partir duquel la n\u00e9vrose devient caract\u00e8re, et l\u2019exemple m\u00eame de la \u00abconduite de mauvaise foi\u00bb. On le voit, tous les \u00e9l\u00e9ments du texte sont explicitement signifiants, car ils fonctionnent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un v\u00e9ritable syst\u00e8me, o\u00f9 r\u00e9p\u00e9tition et r\u00e9activation des m\u00e9taphores, en particulier celles de la com\u00e9die et de la religion, visent \u00e0 saturer les \u00e9v\u00e9nements par le sens qui les habite et \u00e0 imposer la nettet\u00e9 d\u2019une interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p>\u00c0 s\u2019en tenir toutefois au seul rep\u00e9rage des concepts qui en articulent le propos, on court le risque de ne voir dans les Mots que l\u2019application pratique d\u2019une th\u00e9orie. Examinant ses erreurs pass\u00e9es \u00e0 la lumi\u00e8re de la v\u00e9rit\u00e9 politique acquise depuis\u00a01945, Sartre se livre aussi \u00e0 un proc\u00e8s f\u00e9roce dont il est juge et partie. Bien que souvent sauv\u00e9 par l\u2019humour, le r\u00e9cit est ainsi travers\u00e9 par une violence ininterrompue, qu\u2019elle soit manifeste ou sournoise, qui s\u2019inscrit dans un style qu\u2019on a dit brillant, qu\u2019il faudrait aussi appeler tranchant. Une m\u00e9taphore r\u00e9currente d\u00e9signe d\u2019ailleurs cette fonction du style: celle de \u00abcet \u00e9clair droit et blanc, la lame\u00bb. Elle indique aussi bien le rapport agressif entretenu avec les autres, et particuli\u00e8rement l\u2019id\u00e9ologie et la culture bourgeoises du grand-p\u00e8re, dont les illusions sacerdotales sont minutieusement tron\u00e7onn\u00e9es, qu\u2019avec l\u2019enfance en g\u00e9n\u00e9ral et l\u2019enfant en particulier. Car, ici, la distanciation ne se fait pas sur le mode de la nostalgie personnelle, comme souvent dans les M\u00e9moires (chez le Gide de Si le grain ne meurt, ou le Mauriac d\u2019Un adolescent d\u2019autrefois), mais sur celui de la r\u00e9pudiation: \u00abLe lecteur a compris que je d\u00e9teste mon enfance et tout ce qui en survit.\u00bb D\u2019o\u00f9 le th\u00e8me fondateur de la com\u00e9die, de la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 vide, et toutes les d\u00e9signations qu\u2019il engendre: \u00abcaniche d\u2019avenir\u00bb, \u00abimposteur\u00bb, \u00abcom\u00e9dien\u00bb. Qu\u2019elle soit complaisamment entretenue par le propre cabotinage du grand-p\u00e8re ou constitutive du comportement truqu\u00e9 de l\u2019enfant, la com\u00e9die est l\u2019abc\u00e8s de fixation qui autorise la cruaut\u00e9 affich\u00e9e du narrateur \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019enfant et la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 envers ses illusions pass\u00e9es. Or l\u2019illusion que d\u00e9nonce prioritairement le texte, c\u2019est la sacralisation de la culture, dont le premier responsable est le grand-p\u00e8re qui, figure embl\u00e9matique de l\u2019intellectuel bourgeois du\u00a0XIXe si\u00e8cle p\u00e9tri de Hugo, ne d\u00e9daignant pas de se prendre lui-m\u00eame pour \u00abDieu le p\u00e8re\u00bb, inculque \u00e0 l\u2019enfant un \u00abhumanisme de pr\u00e9lat\u00bb. Le cultuel contaminant de mani\u00e8re prolif\u00e9rante le culturel, les livres sont des \u00abmenhirs\u00bb, la biblioth\u00e8que un \u00absanctuaire\u00bb, la lecture une \u00abc\u00e9r\u00e9monie\u00bb et Poulou, \u00abpetit-fils de clerc\u00bb, a \u00abl\u2019onction des princes d\u2019\u00c9glise\u00bb. Ainsi sacralis\u00e9e, la culture motive le fantasme de l\u2019\u00e9crivain \u00e9lu dialoguant avec le \u00abSaint-Esprit\u00bb et recevant de lui son mandat. Ce que met ironiquement en cause le Sartre de\u00a01963, revenu de la \u00abberlue\u00bb de la Naus\u00e9e et apr\u00e8s Qu\u2019est-ce que la litt\u00e9rature? (1948; voir l\u2019Idiot de la famille), c\u2019est donc bien un mythe, issu de l\u2019id\u00e9alisme du\u00a0XIXe si\u00e8cle, via les romantiques, qui confond l\u2019\u00e9criture avec un sacerdoce\u00a0\u2014 \u00abLa cl\u00e9ricature prenait l\u2019humanit\u00e9 en charge et la sauvait\u00bb\u00a0\u2014 et la culture avec une religion. On voit qui est ici vis\u00e9: parodique dans les Mots, le religieux \u00e9tait au contraire affirm\u00e9 comme une valeur intellectuelle positive dans l\u2019essai c\u00e9l\u00e8bre de Julien Benda, la Trahison des clercs (1927). Conjointement, parce que proc\u00e9dant d\u2019un m\u00eame id\u00e9alisme, Sartre d\u00e9nonce \u00e9galement la confusion entre litt\u00e9rature et r\u00e9alit\u00e9: \u00abPour avoir d\u00e9couvert le monde \u00e0 travers le langage, je pris longtemps le langage pour le monde\u00a0[&#8230;], \u00e9crire c\u2019\u00e9tait\u00a0[&#8230;]\u00a0\u2014 ce fut ma plus tenace illusion\u00a0\u2014 prendre les choses, vivantes, au pi\u00e8ge des phrases.\u00bb \u00c0 cet \u00e9gard, par un renversement significatif qui met au jour une des voies de l\u2019imaginaire sartrien, on saisit comment les mots sont d\u2019abord un grouillement de l\u2019\u00e9l\u00e9mentaire, un agr\u00e9gat de mati\u00e8re, avant d\u2019\u00eatre un sens. On remarque d\u2019ailleurs que si la place d\u00e9volue au corps\u00a0\u2014 son fonctionnement, sa sexualit\u00e9\u00a0\u2014 est assez restreinte, en revanche la corpor\u00e9it\u00e9 sature le discours port\u00e9 sur les mots, comme si le corps r\u00e9el \u00e9tait tout entier transsubstanti\u00e9 en un corps fantasmatique o\u00f9 le mot est organe r\u00e9pugnant. Seul vivant, le mot peut donc, par l\u2019apparent paradoxe de son organicisme, fonder la certitude illusoire que la litt\u00e9rature rend compte du r\u00e9el.<\/p>\n<p>En ce sens, Sartre peut bien affirmer que \u00able livre est un adieu \u00e0 la litt\u00e9rature: un objet qui se conteste soi-m\u00eame\u00a0[et qui] doit \u00eatre \u00e9crit le mieux possible\u00bb (SituationsX). Cette d\u00e9claration invite en effet \u00e0 envisager le r\u00f4le de l\u2019\u00e9criture comme exasp\u00e9ration du r\u00f4le illusoire des mots \u00e0 travers une utilisation parodique des proc\u00e9d\u00e9s rh\u00e9toriques les plus orn\u00e9s: m\u00e9taphores fil\u00e9es, antith\u00e8ses, paradoxes, chiasmes, classicisme du lexique semi-abstrait de l\u2019analyse morale, il y a dans les Mots un miroitement de l\u2019\u00e9criture qui m\u00e8ne \u00e0 un vertige des profondeurs, en particulier dans le d\u00e9tournement ironique des savoirs. Puisque la biblioth\u00e8que du grand-p\u00e8re \u00abc\u2019\u00e9tait le monde pris dans un miroir\u00bb, comment s\u2019\u00e9tonner que, par m\u00e9tonymie, le livre lui-m\u00eame pi\u00e8ge \u00e0 son tour l\u2019univers culturel? Le r\u00e9cit s\u2019offre comme un carrefour d\u2019allusions, de citations d\u00e9tourn\u00e9es. Un recensement non exhaustif permet de relever une centaine de r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires directes: farcissure carnavalesque ou affectation d\u2019omniscience, le livre convoque p\u00eale-m\u00eale culture classique et litt\u00e9rature enfantine avec un m\u00eame souci d\u2019\u00e9rudition iconoclaste. Cette totalisation ironique du savoir bourgeois devrait permettre d\u2019op\u00e9rer du point de vue du style et du ton, l\u2019\u00e9quivalent de la rupture que Sartre veut op\u00e9rer avec son pass\u00e9 sur le plan id\u00e9ologique. Mais parvient-il v\u00e9ritablement \u00e0 ruiner de l\u2019int\u00e9rieur la culture, sa culture? Il est permis d\u2019en douter. S\u2019il faut utiliser l\u2019imposture culturelle pour la subvertir et la rejeter, il faut simultan\u00e9ment montrer qu\u2019on est en possession de tous les signes de l\u2019objet sur lequel porte l\u2019attaque. Aussi, parce que \u00ables mots, c\u2019est l\u2019humus de\u00a0[sa] m\u00e9moire\u00bb, Sartre se tient dans l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 que constitue la tension entre un arrachement n\u00e9cessaire et une adh\u00e9rence persistante: \u00abOn se d\u00e9fait d\u2019une n\u00e9vrose, on n\u2019en gu\u00e9rit pas.\u00bb<\/p>\n<p>En somme, la question \u00abcomment lire les Mots?\u00bb n\u2019est pas sans fondement. Seule certitude: si l\u2019on y apprend que la litt\u00e9rature ne sauve personne, on sait du moins qu\u2019elle permet \u00e0 l\u2019homme de savoir qui il est; \u00e0 moins que le vieux topos humaniste de la derni\u00e8re et c\u00e9l\u00e8bre phrase soit une ultime ironie. Quant au reste: r\u00e9cit chronologique ou analytique, enqu\u00eate autobiographique ou autocritique, tombeau de la litt\u00e9rature ou \u00abbiblioth\u00e8que de Babel\u00bb en r\u00e9duction, Sartre, de m\u00eame qu\u2019il joue avec les intentions, joue avec les niveaux d\u2019\u00e9criture, multipliant les relations sp\u00e9culaires. \u00c0 la lin\u00e9arit\u00e9 du r\u00e9cit se substitue l\u2019\u00e9toilement des discours (le livre est aussi une anthologie de pastiches) et la stratification des th\u00e8mes. De sorte que si Sartre n\u2019en a pas fini, malgr\u00e9 qu\u2019il en ait, avec Sartre (le chantier autobiographique n\u2019est pas referm\u00e9 avec les Mots, mais au contraire relanc\u00e9), si l\u2019\u00e9crivain de\u00a01963 n\u2019en a pas fini avec le grimaud de\u00a01916, de m\u00eame le lecteur, pris au plaisir de cette ambigu\u00eft\u00e9 permanente qui inconforte et r\u00e9jouit tout \u00e0 la fois, n\u2019en a pas non plus fini avec le plus parfaitement abouti des livres que Sartre\u00a0\u2014 cet \u00e9crivain de l\u2019inach\u00e8vement\u00a0\u2014 ait \u00e9crit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J.-M.\u00a0RODRIGUES<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-589","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/589","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=589"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}