{"id":588,"date":"2026-08-08T13:22:47","date_gmt":"2026-08-08T11:22:47","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=588"},"modified":"2026-08-08T13:22:47","modified_gmt":"2026-08-08T11:22:47","slug":"la-nausee","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=la-nausee","title":{"rendered":"la Naus\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>Naus\u00e9e (la)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NAUS\u00c9E (la). Roman de Jean-Paul Sartre (1905-1980), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Gallimard en 1938.<\/p>\n<p>La plus c\u00e9l\u00e8bre des \u0153uvres de Sartre, traduite en une trentaine de langues, est paradoxalement celle qui a le plus co\u00fbt\u00e9 \u00e0 son auteur et qui doit le plus \u00e0 l\u2019influence d\u2019autrui. Lorsqu\u2019il rencontre Simone de Beauvoir en\u00a01928, Sartre a d\u00e9j\u00e0 \u00e9labor\u00e9 sa th\u00e9orie de la \u00abcontingence\u00bb, mais sa formulation lui demandera dix ann\u00e9es de travail, puisque, comme le note sa compagne, \u00abil ne se facilitait pas la t\u00e2che car il n\u2019avait pas l\u2019intention de composer selon les r\u00e8gles traditionnelles un trait\u00e9 th\u00e9orique\u00bb (M\u00e9moires d\u2019une jeune fille rang\u00e9e). Aux yeux de Sartre, en effet, \u00abexister, c\u2019est \u00eatre l\u00e0, simplement\u00bb; cette dimension r\u00e9elle de l\u2019existence qu\u2019est la contingence ne pouvait donc se soutenir comme un syst\u00e8me philosophique, mais exigeait au contraire de forger de nouveaux moyens d\u2019expression. Aussi, mis en chantier en\u00a01931 apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de la L\u00e9gende de la v\u00e9rit\u00e9, son \u00abfactum sur la contingence\u00bb ne conna\u00eetra pas moins de quatre versions: de la formulation didactique et abstraite de la premi\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 l\u2019introduction d\u2019une progression dramatique proprement romanesque, sur les conseils de Simone de Beauvoir. Sartre tient alors un sujet\u00a0\u2014 le surgissement de ce \u00abgo\u00fbt fade et sans distance\u00bb dans la vie solitaire d\u2019un \u00eatre d\u00e9s\u0153uvr\u00e9\u00a0\u2014 et une forme: le journal d\u2019Antoine Roquentin, \u00e0 la fois roman et m\u00e9ditation m\u00e9taphysique. Le manuscrit, vers\u00a01936, prend pour titre \u00abMelancholia\u00bb, d\u2019apr\u00e8s la gravure de D\u00fcrer, et re\u00e7oit sa structure d\u00e9finitive: la th\u00e9orie est devenue la dynamique m\u00eame du texte dans un d\u00e9voilement progressif proche de la gen\u00e8se proustienne d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 \u00e9nigmatique. Refus\u00e9 puis accept\u00e9 en\u00a01937 par Gallimard, \u00abMelancholia\u00bb subit encore modifications et coupures impos\u00e9es\u00a0\u2014 une quarantaine de pages\u00a0\u2014 tandis que Gaston Gallimard lui trouve son titre d\u00e9finitif, la Naus\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Apr\u00e8s six ann\u00e9es de voyages qui l\u2019ont men\u00e9 en Indochine, Antoine Roquentin, trente-cinq ans environ, s\u2019est fix\u00e9 \u00e0 Bouville, grande ville portuaire, pour entreprendre des recherches historiques sur un aventurier du\u00a0XVIIIe si\u00e8cle, le marquis de Rollebon. Or, dans cette semi-oisivet\u00e9 de c\u00e9libataire, \u00abquelque chose\u00a0[lui] est arriv\u00e9\u00bb: Roquentin ne per\u00e7oit plus rien comme auparavant; un galet, sa pipe, une fourchette ont l\u2019air de lui imposer une personnalit\u00e9 d\u00e9rangeante. Est-ce les choses qui ont chang\u00e9 ou lui? Pour tenter d\u2019y voir clair, le lundi\u00a025\u00a0janvier\u00a01932, Roquentin d\u00e9cide de tenir un journal. La Naus\u00e9e est le texte de ce journal retrouv\u00e9 par des \u00ab\u00e9diteurs\u00bb. Entre deux s\u00e9ances \u00e0 la biblioth\u00e8que municipale o\u00f9 il rencontre l\u2019Autodidacte, Roquentin tente de chasser sa solitude dans l\u2019animation des caf\u00e9s, en vain. Au milieu des autres, il est seul. Certes il couche \u00e9pisodiquement avec Fran\u00e7oise, la patronne du Rendez-vous des cheminots, mais uniquement pour se \u00abpurger ainsi de certaines m\u00e9lancolies\u00bb. La d\u00e9b\u00e2cle de la solitude le rend plus attentif aux choses\u00a0\u2014 un verre de bi\u00e8re, une feuille boueuse\u00a0\u2014 qui se comportent en b\u00eates vivantes, lui procurant un \u00ab\u00e9c\u0153urement douce\u00e2tre\u00bb qui laisse \u00abune sorte de naus\u00e9e dans la main\u00bb. Son travail sur Rollebon? La sympathie qu\u2019il avait pour le personnage se mue en d\u00e9ception, tant les certitudes \u00e0 son sujet sont minces. Le d\u00e9couragement l\u2019am\u00e8ne \u00e0 se regarder dans la glace: son visage n\u2019est qu\u2019un halo p\u00e2le et repoussant. Dernier refuge, le caf\u00e9: la Naus\u00e9e l\u2019y attend et le saisit. Mais un air de blues\u00a0\u2014 Some of these Days\u00a0\u2014, en imposant sa densit\u00e9, sa n\u00e9cessit\u00e9 rassurante, le d\u00e9livre de la Naus\u00e9e. Dehors, malgr\u00e9 les paysages d\u00e9solants du boulevard, Roquentin se sent heureux et pur, comme le froid. \u00c0 la biblioth\u00e8que, il d\u00e9couvre le programme de l\u2019Autodidacte: tout lire dans l\u2019ordre alphab\u00e9tique. Celui-ci dit son admiration pour les aventures que Roquentin a v\u00e9cues; mais ce dernier comprend que les seules aventures sont celles que les livres racontent, et qu\u2019il s\u2019est tromp\u00e9 en voulant justifier sa vie par une illusion. La vie, sa vie n\u2019a pas de sens. Dimanche \u00e0 Bouville: c\u2019est le spectacle des promeneurs et le ballet des coups de chapeau. Exalt\u00e9, Roquentin \u00e9prouve un vif sentiment d\u2019aventure dont il est vite desso\u00fbl\u00e9. Il re\u00e7oit une lettre de son amie Anny qu\u2019il n\u2019a pas revue depuis cinq ans; elle lui propose un rendez-vous \u00e0 Paris. Roquentin \u00e9voque l\u2019habitude qu\u2019elle avait de refuser la banalit\u00e9 des rapports, ses inventions, son go\u00fbt pour les \u00abmoments parfaits\u00bb. Un jour de brouillard, Roquentin est pris par une terreur panique sans objet: il imagine des spectacles sanglants. Dans un jardin, il aper\u00e7oit un exhibitionniste et ressent qu\u2019une \u00abmenace plane sur la ville\u00bb. Au mus\u00e9e, il scrute ironiquement l\u2019\u00e9lite bouvilloise portraitur\u00e9e; portraits de \u00abchefs\u00bb pleins d\u2019eux-m\u00eames, de \u00absalauds\u00bb bien-pensants, dont les certitudes satisfaites semblent accuser le n\u00e9ant de sa vie. Sa seule justification, son livre sur Rollebon, Roquentin y renonce. D\u00e9sormais il n\u2019y a plus rien que du pr\u00e9sent et ce quelque chose de r\u00e9pugnant dont il ne sait que faire, son existence. Cette d\u00e9couverte le taraude. Il met fin au vertige par la musique. Au cours d\u2019un d\u00e9jeuner, l\u2019Autodidacte lui confie sa foi en l\u2019humanisme, son adh\u00e9sion au socialisme. Au milieu du repas il est de nouveau saisi par la Naus\u00e9e: \u00e0 l\u2019amour du genre humain profess\u00e9 par l\u2019Autodidacte r\u00e9pond, chez Roquentin, une envie de vomir et le surgissement violent d\u2019une \u00e9vidence dont l\u2019intensit\u00e9 le submerge: il existe, le monde existe. Dans le tramway, la banquette devient une de ces \u00abchoses d\u00e9livr\u00e9es de leurs noms\u00bb, dans un jardin, la racine d\u2019un marronnier, masse monstrueuse et molle, lui apporte la d\u00e9finitive confirmation de la contingence: chaque \u00abexistant\u00bb n\u2019a pas la moindre raison d\u2019\u00eatre l\u00e0, et se sent \u00abde trop\u00bb. Roquentin a fait \u00abl\u2019exp\u00e9rience de l\u2019absolu: l\u2019absolu ou l\u2019absurde\u00bb; d\u00e8s lors, il retrouve Anny \u00e0 Paris. Une Anny vieillie qui a renonc\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019elle consid\u00e8re d\u00e9sormais comme la com\u00e9die des \u00abmoments parfaits\u00bb, et qui se survit. Elle et Roquentin se s\u00e9parent d\u00e9finitivement, malgr\u00e9 la proximit\u00e9 de leurs exp\u00e9riences. De retour \u00e0 Bouville, il imagine la fin apocalyptique de la \u00abbelle cit\u00e9 bourgeoise\u00bb. \u00c0 la biblioth\u00e8que o\u00f9 il est entr\u00e9 pour la derni\u00e8re fois, il assiste \u00e0 l\u2019humiliation de l\u2019Autodidacte, convaincu publiquement de p\u00e9dophilie. D\u00e9finitivement seul, Roquentin \u00absavoure cet oubli total o\u00f9 il est tomb\u00e9\u00bb; mais au Rendez-vous des cheminots la musique de Some of these Days le sollicite encore: elle qui n\u2019existe pas comme les choses, qui manifeste la pr\u00e9sence de l\u2019imaginaire, elle a sauv\u00e9 le compositeur et la chanteuse \u00abdu p\u00e9ch\u00e9 d\u2019exister\u00bb. Pourquoi ne pas tenter la m\u00eame chose? Roquentin \u00e9crira un livre avec une aventure qui \u00abfasse honte aux gens de leur existence\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 l\u2019espoir ambigu dans un salut artistique qui cl\u00f4t le roman\u00a0\u2014 et \u00e0 propos duquel Sartre se d\u00e9dira\u00a0\u2014, ce qui caract\u00e9rise la Naus\u00e9e c\u2019est son agressivit\u00e9 destructrice. Une violence qui n\u2019est pas sans rappeler celle de C\u00e9line, \u00e0 qui l\u2019Exergue est significativement emprunt\u00e9 et qui accusait Sartre de \u00ablui avoir fait les poches avant de l\u2019assassiner\u00bb. Mais Roquentin n\u2019est pas Bardamu: l\u2019un est solitaire par refus des com\u00e9dies sociales, l\u2019autre est le bouc \u00e9missaire de la m\u00e9chancet\u00e9 du monde. Si Voyage au bout de la nuit est une vocif\u00e9ration contre la vie, la Naus\u00e9e propose une mise \u00e0 nu de cette insignifiante gratuit\u00e9 qui tourne le c\u0153ur: l\u2019existence. Mais pour en arriver \u00e0 cette constatation, Roquentin doit passer par une d\u00e9mystification syst\u00e9matique. D\u2019o\u00f9 le recours \u00e0 la violence pol\u00e9mique, \u00e0 la mesure des l\u00e2chet\u00e9s de tous ceux qui se cachent la v\u00e9rit\u00e9 profonde de la contingence. Le roman est plein de ces com\u00e9diens de la vie: les joueurs de cartes, l\u2019Autodidacte, les \u00absalauds\u00bb du mus\u00e9e, et m\u00eame Anny qui finit par admettre le vide de ses \u00abmoments parfaits\u00bb. Parodies, pastiches, collages: tout est bon \u00e0 Sartre pour d\u00e9gonfler les baudruches id\u00e9ologiques et litt\u00e9raires. Moment de pure n\u00e9gativit\u00e9, la Naus\u00e9e, comme il le dira dans Situations\u00a0X, est un livre \u00abcontre\u00bb: \u00abMoi j\u2019avais un adversaire: le lecteur bourgeois, j\u2019\u00e9crivais contre lui.\u00bb Tout dans le roman gravite en effet autour des impostures bourgeoises, au premier rang desquelles figure l\u2019humanisme pontifiant incarn\u00e9 par l\u2019Autodidacte \u00abaux yeux mi-clos, \u00e0 la bouche entrouverte\u00bb, disqualifi\u00e9 par sa fin tragi-comique de martyr d\u00e9risoire. Min\u00e9ralisation paradante du savoir, la statue d\u2019Imp\u00e9traz du jardin de la biblioth\u00e8que symbolise dans le bronze une autre imposture: celle du professionnel de la culture tel que Roquentin, sans l\u2019exp\u00e9rience de la Naus\u00e9e, aurait pu le devenir\u00a0\u2014 semblable en cela \u00e0 ce \u00abprofesseur d\u2019Aurillac\u00bb, double honni de Poulou dans les Mots. On peut remarquer \u00e0 cet \u00e9gard que la contestation de la culture, dans la Naus\u00e9e comme dans les Mots, ne se fait que sur le mode de la parodie, comme si Sartre, \u00abclerc\u00bb et petit-fils de \u00abclerc\u00bb, ne pouvant se d\u00e9gager d\u2019elle tout en la r\u00e9futant, alimentait son \u0153uvre de ce qu\u2019elle pr\u00e9tend br\u00fbler. Autre imposture, et non des moindres (elle sera individualis\u00e9e par le personnage de Lucien dans \u00abl\u2019Enfance d\u2019un chef\u00bb, voir le Mur), la com\u00e9die des \u00abdroits\u00bb, \u00abpauvre mensonge\u00bb des \u00absalauds\u00bb du mus\u00e9e, r\u00e9unis en une galerie vaguement t\u00e9ratologique des sp\u00e9cimens de la mauvaise foi. Ils justifient leur existence par leur r\u00f4le social, par leur pr\u00e9tendu destin de \u00abchef\u00bb qui leur donne pr\u00e9cis\u00e9ment des \u00abdroits\u00bb. \u00c0 eux sont oppos\u00e9s tous les d\u00e9class\u00e9s, les parias du roman: Roquentin bien s\u00fbr, mais aussi le Juif et la N\u00e9gresse de Some of these Days, qui repr\u00e9sentent la mauvaise conscience de la soci\u00e9t\u00e9. Enfin, l\u2019exotisme barr\u00e9sien du montagnard de Mekn\u00e8s, le populisme du Rendez-vous des cheminots, les r\u00eaves surr\u00e9alistes sont autant de \u00abmicro-romans\u00bb qui, tout en subvertissant la lin\u00e9arit\u00e9 du r\u00e9cit, parodient des syst\u00e8mes narratifs dominants. Car ce que Sartre brise minutieusement, ce sont les ressorts de l\u2019id\u00e9ologie des ann\u00e9es trente: l\u2019aventure, l\u2019exotisme, la participation aux luttes collectives, le t\u00e9moignage dont on trouverait l\u2019\u00e9cho dans les romans de Malraux (voir l\u2019Espoir) ou de Saint-Exup\u00e9ry. En ce sens, lorsque Roquentin constate apr\u00e8s l\u2019exp\u00e9rience de la racine de marronnier: \u00abL\u2019absurdit\u00e9 ce n\u2019\u00e9tait pas une id\u00e9e dans ma t\u00eate\u00a0[&#8230;]. Je comprenais que j\u2019avais trouv\u00e9 la clef de l\u2019Existence\u00bb, il annonce la \u00abmise \u00e0 mort\u00bb de l\u2019illusion lyrique participative des ann\u00e9es trente.<\/p>\n<p>Du coup, \u00e0 la double motricit\u00e9 de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme et de l\u2019aventure qui marque peu ou prou tous les \u00e9crivains de la \u00abg\u00e9n\u00e9ration \u00e9thique\u00bb, comme l\u2019appelle Ga\u00ebtan Picon, Sartre oppose la mollesse enlisante du temps: dans la Naus\u00e9e, il n\u2019arrive rien hors l\u2019\u00e9c\u0153urant envahissement des choses et le d\u00e9bordement paralysant de l\u2019anodin. Certes, la musique interpose le \u00abruban d\u2019acier\u00bb de sa n\u00e9cessit\u00e9, mais cette densit\u00e9 se dilue bien vite dans la \u00abflaque visqueuse\u00bb du temps de l\u2019existence. La mati\u00e8re naus\u00e9euse est mati\u00e8re gluante ou p\u00e2teuse, elle a la ti\u00e9deur amorphe des organes ou le \u00abbourgeonnement\u00bb du prurit. Autant de m\u00e9taphores obs\u00e9dantes qui deviendront dans les \u0153uvres ult\u00e9rieures (voir le d\u00e9but de l\u2019\u00c2ge de raison dans les Chemins de la libert\u00e9) la th\u00e9matisation de la contingence dans le mythe personnel sartrien. Aussi l\u2019accablement et la prostration guettent continuellement un h\u00e9ros qui n\u2019est qu\u2019une parole travers\u00e9e de discours emprunt\u00e9s; car le v\u00e9ritable h\u00e9ros ce n\u2019est pas Roquentin menac\u00e9 d\u2019une dissolution qu\u2019il est bien pr\u00e8s de conna\u00eetre devant la racine du marronnier, le v\u00e9ritable h\u00e9ros c\u2019est la Naus\u00e9e.<\/p>\n<p>En ce sens Sartre pouvait bien recommander \u00e0 Gallimard de placer sur la couverture du livre une bande annonce ainsi libell\u00e9e: \u00abIl n\u2019y a pas d\u2019aventures.\u00bb La seule aventure, c\u2019est la mise en mots d\u2019une exp\u00e9rience proprement m\u00e9taphysique mais irr\u00e9ductible \u00e0 la rh\u00e9torique philosophique. Certes il y a bien dans le \u00abjournal\u00bb de Roquentin quelque chose qui tient du Discours de la m\u00e9thode, ne serait-ce que dans cette intention toute cart\u00e9sienne qui justifie son entreprise: \u00aby voir clair\u00bb, ou dans ce cogito parodique r\u00e9p\u00e9t\u00e9 par le h\u00e9ros: \u00abJe pense, j\u2019existe.\u00bb Mais le projet de Sartre est clair d\u00e8s le d\u00e9but: il s\u2019agit d\u2019\u00abexprimer sous une forme litt\u00e9raire des v\u00e9rit\u00e9s et des sentiments m\u00e9taphysiques\u00bb (S. de Beauvoir). D\u00e8s lors on peut faire une autre lecture qui s\u2019attacherait \u00e0 voir dans la Naus\u00e9e la possibilit\u00e9 de nouvelles conditions de l\u2019\u00e9criture romanesque. Et ce, non seulement par l\u2019environnement et la post\u00e9rit\u00e9 des romans existentialistes\u00a0\u2014 du Camus de l\u2019\u00c9tranger au Blanchot de Thomas l\u2019obscur\u00a0\u2014, mais aussi par l\u2019\u00e9clairage r\u00e9trospectif que lui apportent le Nouveau Roman et le Parti pris des choses de Ponge, significativement salu\u00e9 par Sartre dans le premier num\u00e9ro des Temps modernes. La Naus\u00e9e d\u00e9veloppe en effet une nouvelle pratique du r\u00e9cit, th\u00e9oris\u00e9e par la suite dans Qu\u2019est-ce que la litt\u00e9rature? (voir l\u2019Idiot de la famille), et qu\u2019on ne saurait r\u00e9duire \u00e0 la lecture sartrienne de Dos Passos. Le traitement particulier des objets, l\u2019\u00e9toilement du r\u00e9cit en \u00abmicro-romans\u00bb, l\u2019emp\u00e2tement du temps, la d\u00e9composition du h\u00e9ros-narrateur sont autant d\u2019innovations techniques promises \u00e0 des d\u00e9veloppements laiss\u00e9s \u00e0 d\u2019autres et que curieusement Sartre n\u2019exploitera gu\u00e8re dans son autre roman les Chemins de la libert\u00e9, rest\u00e9 inachev\u00e9.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 son cong\u00e9 donn\u00e9 au romanesque avec cet abandon, il n\u2019en reste pas moins que la Naus\u00e9e occupe une place centrale dans l\u2019\u0153uvre de Sartre. Dans les Mots il s\u2019attaquera \u00e0 cette image de lui-m\u00eame renvoy\u00e9e par son roman, attribuant sa \u00abberlue\u00bb \u00e0 sa n\u00e9vrose: \u00abJe r\u00e9ussis \u00e0 trente ans ce beau coup: d\u2019\u00e9crire dans la Naus\u00e9e\u00a0\u2014 bien sinc\u00e8rement on peut me croire\u00a0\u2014 l\u2019existence injustifi\u00e9e, saum\u00e2tre de mes cong\u00e9n\u00e8res et mettre la mienne hors de cause.\u00bb Mais malgr\u00e9 l\u2019aveuglement politique dont il s\u2019accusera r\u00e9trospectivement\u00a0\u2014 on conna\u00eet la fameuse phrase: \u00abEn face d\u2019un enfant qui meurt, la Naus\u00e9e ne fait pas le poids\u00bb\u00a0\u2014, le roman n\u2019en constitue pas moins la plus radicale des d\u00e9mystifications id\u00e9ologiques et le point z\u00e9ro \u00e0 partir duquel une philosophie de la libert\u00e9 peut se b\u00e2tir, tant il est vrai, comme l\u2019affirmera Oreste dans les Mouches, que \u00abla vie humaine commence de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du d\u00e9sespoir\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J.-M.\u00a0RODRIGUES<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-588","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/588","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=588"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}