{"id":587,"date":"2026-08-08T13:21:13","date_gmt":"2026-08-08T11:21:13","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=587"},"modified":"2026-08-08T13:21:13","modified_gmt":"2026-08-08T11:21:13","slug":"le-mur","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=le-mur","title":{"rendered":"le Mur"},"content":{"rendered":"<p>Mur (le)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>MUR (le). Recueil de nouvelles de Jean-Paul Sartre (1905-1980), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Gallimard en 1939. Le volume comprend cinq nouvelles dont trois avaient paru en revue: \u00able Mur\u00bb (la Nouvelle Revue Fran\u00e7aise, juillet 1937), \u00abla Chambre\u00bb (Mesures, janvier 1938) et \u00abIntimit\u00e9\u00bb (la Nouvelle Revue Fran\u00e7aise, ao\u00fbt 1938), tandis que \u00ab\u00c9rostrate\u00bb, in\u00e9dit jusque-l\u00e0, est \u00e9crit en\u00a01936. Quant \u00e0 la plus d\u00e9velopp\u00e9e, \u00abl\u2019Enfance d\u2019un chef\u00bb, Sartre en a termin\u00e9 la r\u00e9daction en juillet 1938.<\/p>\n<p>Sartre b\u00e9n\u00e9ficie de la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 toute r\u00e9cente de la Naus\u00e9e lorsque para\u00eet ce recueil qui, tout en contribuant \u00e0 fonder la l\u00e9gende de l\u2019\u00e9crivain obsc\u00e8ne, obtient \u00e0 son tour un succ\u00e8s certain et vaut \u00e0 son auteur le prix du Roman populiste (avril\u00a01940). R\u00e9trospectivement, \u00ab\u00c9rostrate\u00bb ou \u00abl\u2019Enfance d\u2019un chef\u00bb permettent de mieux comprendre la Naus\u00e9e, le portrait de Lucien Fleurier venant compl\u00e9ter celui des \u00absalauds\u00bb de Bouville, l\u2019antihumanisme d\u2019\u00ab\u00c9rostrate\u00bb radicalisant le proc\u00e8s instruit par l\u2019Autodidacte interpos\u00e9. Toutefois on ne saurait r\u00e9duire le Mur \u00e0 un simple d\u00e9veloppement du roman fondateur. En effet, si dans la Naus\u00e9e Sartre r\u00e9pondait \u00e0 la question \u00abQu\u2019est-ce qu\u2019exister?\u00bb, avec le Mur il montre comment \u00abfuir l\u2019existence, c\u2019est encore exister\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Le Mur a pour cadre la guerre civile d\u2019Espagne. Prisonniers des franquistes, Pablo Ibietta, le narrateur, anarchiste, Tom, des Brigades internationales, et Juan, le jeune fr\u00e8re d\u2019un militant anarchiste, apprennent leur condamnation \u00e0 mort. Un m\u00e9decin belge est introduit dans leur cellule, qui pr\u00e9tend leur apporter r\u00e9confort durant cette derni\u00e8re nuit. Venu en fait observer \u00abdes corps qui agonisent tout vifs\u00bb, son attitude n\u2019a pour effet que de les placer devant la terreur de leur propre mort. Juan se recroqueville; Tom se l\u00e8ve et se met \u00ab\u00e0 guetter le jour\u00bb. Au matin, Tom et Juan sont fusill\u00e9s. Pablo sera \u00e9pargn\u00e9 s\u2019il indique o\u00f9 s\u2019est cach\u00e9 son ami Ramon Gris. Il refuse de parler, quoique le sort de Gris comme celui de la cause anarchiste lui soient indiff\u00e9rents. Par moquerie, il finit par indiquer une fausse cachette. Un moment passe, les franquistes reviennent, Pablo s\u2019\u00e9tonne de ce qu\u2019on ne l\u2019ex\u00e9cute pas: Ramon Gris qui avait chang\u00e9 de refuge a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 et tu\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 Pablo l\u2019avait dit.<\/p>\n<p>La Chambre. M.\u00a0et Mme\u00a0Dard\u00e9bat, en \u00abgens normaux\u00bb, voudraient bien que leur fille, \u00c8ve, consente \u00e0 l\u2019internement de son mari, Pierre, dans une clinique psychiatrique. Ils se heurtent \u00e0 son attachement obstin\u00e9 pour cet \u00ab\u00eatre malsain\u00bb qui vit clo\u00eetr\u00e9 dans sa chambre obscurcie, dans l\u2019obsession d\u2019une conspiration. \u00c8ve se demande toutefois si Pierre n\u2019\u00e9prouve pas une certaine complaisance pour ses hallucinations. Mais ne pouvant plus vivre dans le monde des \u00abbien-portants\u00bb ni rejoindre, malgr\u00e9 ses efforts, celui, tragique, o\u00f9 Pierre entend des statues voler, elle souffre de n\u2019avoir plus sa place nulle part. Elle sait que l\u2019\u00e9tat de Pierre ira s\u2019aggravant, mais sa r\u00e9solution est prise: avant qu\u2019il ne sombre dans l\u2019imb\u00e9cillit\u00e9, elle le tuera.<\/p>\n<p>\u00c9rostrate. Les rares fr\u00e9quentations de Paul Hilbert sont des prostitu\u00e9es \u00e0 qui il demande seulement de se d\u00e9shabiller. \u00c0 la suite d\u2019une de ces s\u00e9ances lui vient l\u2019id\u00e9e de \u00abtirer sur des hommes\u00bb. Encourag\u00e9 par l\u2019histoire d\u2019\u00c9rostrate qu\u2019on lui rapporte, il se fortifie dans l\u2019id\u00e9e que son destin, tel celui de l\u2019incendiaire du temple d\u2019\u00c9ph\u00e8se, \u00abilluminer[a] le monde d\u2019une flamme violente et br\u00e8ve\u00bb. Ayant abandonn\u00e9 son emploi, il envoie \u00e0 cent deux \u00e9crivains une lettre dans laquelle il clame son d\u00e9go\u00fbt de l\u2019homme et son m\u00e9pris de l\u2019humanisme. Il y affirme \u00e9galement son intention de tuer une demi-douzaine de personnes au hasard. Il abat en effet un passant, tire dans la foule et se r\u00e9fugie dans les lavabos d\u2019un caf\u00e9. La derni\u00e8re balle, qu\u2019il se r\u00e9servait, il ne parvient pas \u00e0 la tirer: \u00ab\u00c9rostrate\u00bb se laissera arr\u00eater.<\/p>\n<p>Intimit\u00e9. Lulu va quitter Henri, son mari, dont la chair molle l\u2019indispose et l\u2019attendrit \u00e0 la fois: Lulu r\u00eave d\u2019un \u00abbeau jeune homme, pur comme une fille\u00bb, qui ne la toucherait pas (1). Son amie Rirette la persuade de vivre avec Pierre et apprend de Lulu sa rupture avec Henri. Dans la rue, elles rencontrent Henri: Rirette s\u2019entremet pour le repousser. Dans la solitude de sa chambre elle songe, en pleurant sur elle-m\u00eame, qu\u2019elle aura fait le bonheur de Lulu mais que personne ne fait rien pour elle (2). Dans une chambre d\u2019h\u00f4tel, Pierre vient de partir et Lulu \u00e9voque avec d\u00e9go\u00fbt ces types \u00abqui vous \u00e9touffe[nt] \u00e0 moiti\u00e9 et qui vous mouille[nt] le ventre pour finir\u00bb: \u00abIl ne faudrait pas avoir de corps\u00bb (3). Le lendemain, Pierre apprend, sans grands regrets, que Lulu a d\u00e9cid\u00e9 finalement de rester avec Henri (4).<\/p>\n<p>L\u2019Enfance d\u2019un chef. Lucien Fleurier, un fils de famille dont le p\u00e8re dirige une usine, est un enfant indolent. Certes il aura sa place: il succ\u00e9dera \u00e0 son p\u00e8re, il sera un chef. Mais la plupart du temps, il sent que sa t\u00eate est pleine de brouillard. Lorsqu\u2019il sort de sa torpeur, vers dix-huit ans, c\u2019est pour tomber dans \u00abune perplexit\u00e9 bien r\u00e9veill\u00e9e\u00bb: a-t-on l\u2019\u00e9toffe d\u2019un chef quand on est persuad\u00e9 qu\u2019on n\u2019existe pas? Lucien, qui pr\u00e9pare Centrale, se lie avec Berliac, un jeune \u00e9l\u00e9gant qui lui fait lire Freud. Tous deux communient alors dans la r\u00e9v\u00e9lation de leurs complexes respectifs. Toujours en qu\u00eate de conseils, il est pr\u00e9sent\u00e9 par Berliac \u00e0 Berg\u00e8re, un po\u00e8te de tendance surr\u00e9aliste qui diagnostique chez lui un \u00e9tat qu\u2019il appelle \u00able D\u00e9sarroi\u00bb. Au cours d\u2019un voyage en province, Berg\u00e8re s\u00e9duit Lucien. Plus inquiet que choqu\u00e9, Lucien cesse de fr\u00e9quenter Berliac et Berg\u00e8re, prend une ma\u00eetresse mais la m\u00e9prise. Attir\u00e9 par Lemordant, \u00abun type qui a des convictions\u00bb, il fr\u00e9quente des militants d\u2019extr\u00eame droite dont Lemordant est le chef. D\u2019abord indiff\u00e9rent \u00e0 leurs id\u00e9es, puis seulement r\u00e9ticent, Lucien, s\u00e9duit par la \u00abfraternit\u00e9 virile\u00bb des ligueurs, finit par rosser avec eux un juif. Un soir, chez des amis, il refuse de serrer la main d\u2019un invit\u00e9 juif. D\u00e8s lors, on lui reconna\u00eet une \u00abconviction\u00bb. Cette r\u00e9v\u00e9lation viendra dissiper d\u00e9finitivement la troublante inconsistance de sa vie: son existence est d\u00e9sormais justifi\u00e9e parce qu\u2019il a \u00abdes droits\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Par-del\u00e0 l\u2019unicit\u00e9 de chaque nouvelle, tant du point de vue de la technique narrative (fait divers dans \u00ab\u00c9rostrate\u00bb, m\u00e9ditation philosophique dans \u00able Mur\u00bb, monologue int\u00e9rieur dans \u00abIntimit\u00e9\u00bb, parodie du roman d\u2019apprentissage dans \u00abl\u2019Enfance d\u2019un chef\u00bb) que des th\u00e8mes d\u00e9velopp\u00e9s (la mort, l\u2019impuissance, la folie, le d\u00e9sir, etc.), l\u2019unit\u00e9 interpr\u00e9tative du recueil est assur\u00e9ment fournie par le titre lui-m\u00eame. Ce mur, \u00e0 la fois mat\u00e9riel, philosophique et moral, Sartre en avait d\u00e9j\u00e0 fait, dans la Naus\u00e9e, l\u2019image embl\u00e9matique de la conscience et de l\u2019existence: \u00abLa conscience est pos\u00e9e entre des murs\u00bb, disait Roquentin. Et l\u2019existence ce sont ces murs qui, interminables, vont se perdre dans le n\u00e9ant. Mais ce qui fait que le Mur n\u2019est pas un simple d\u00e9veloppement de la Naus\u00e9e, c\u2019est que l\u00e0 o\u00f9 Roquentin admettait qu\u2019exister c\u2019est \u00eatre l\u00e0, les protagonistes du Mur essaient de transiger avec l\u2019irr\u00e9futable.<\/p>\n<p>Aussi, dans le recueil, le mur repr\u00e9sente-t-il ce qui fait obstacle: chaque protagoniste des cinq nouvelles se trouve dans une de ces \u00absituations limites\u00bb ch\u00e8res \u00e0 Sartre (voir les Mains sales), le pla\u00e7ant devant le mur qui s\u00e9pare l\u2019existence de ce qui pourrait \u00eatre: mur mat\u00e9riel contre lequel seront fusill\u00e9s les camarades de Pablo, mur symbolique de la folie qui entoure Pierre, mur encore, mais comme vaporis\u00e9 en une brume troublante, devant Lucien Fleurier qui cherche le sens de son existence. Personnages arriv\u00e9s aux confins d\u2019eux-m\u00eames, chacun d\u2019entre eux s\u2019essaie d\u00e8s lors \u00e0 devenir \u00abpasse-muraille\u00bb\u00a0\u2014 \u00c8ve en tentant de rejoindre Pierre dans une folie \u00e0 laquelle il ne croit peut-\u00eatre qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9, \u00c9rostrate en combinant son crime, Lucien en se jetant dans l\u2019illusion de ses \u00abdroits\u00bb\u00a0\u2014 mais pour ne rencontrer finalement que le vide de la mauvaise foi et l\u2019inanit\u00e9 des mensonges que l\u2019on se cr\u00e9e, puisque, pour Sartre, \u00abl\u2019Existence est un plein que l\u2019homme ne peut quitter\u00bb. Obstacle, le mur est donc ce par quoi l\u2019existence est v\u00e9cue comme une p\u00e9trification, contre quoi la conscience lutte avec des faux-semblants.<\/p>\n<p>On ne sera donc pas \u00e9tonn\u00e9 de croiser dans le Mur, \u00e0 la fois les th\u00e8mes majeurs de la pens\u00e9e sartrienne\u00a0\u2014 la mauvaise foi, la com\u00e9die, l\u2019absurde\u00a0\u2014 qui r\u00e9trospectivement \u00e9clairent, entre autres, les rapports entre \u00abl\u2019Enfance d\u2019un chef\u00bb et les Mots, mais aussi un condens\u00e9 de l\u2019imaginaire sartrien, qui a suscit\u00e9 en son temps une pol\u00e9mique sur la pr\u00e9tendue \u00abobsc\u00e9nit\u00e9\u00bb du recueil. Si la part faite \u00e0 l\u2019organique est loin d\u2019\u00eatre n\u00e9gligeable, entre le corps en d\u00e9composition de Pablo, le grouillement visc\u00e9ral \u00e9voqu\u00e9 par Lulu, les hantises sexuelles d\u2019\u00c9rostrate et de Lucien, c\u2019est bien parce que l\u2019organique repr\u00e9sente chez Sartre d\u2019une part le mode fondamental d\u2019expression de l\u2019existence, et qu\u2019il est d\u2019autre part cet inarticul\u00e9 sur quoi l\u2019\u00e9criture se r\u00e9v\u00e8le comme l\u2019articulation d\u2019une conscience.<\/p>\n<p>S\u2019il est certain, enfin, que vers\u00a01939 Sartre n\u2019a pas encore amorc\u00e9 l\u2019\u00e9volution d\u00e9cisive qui, \u00e0 travers une r\u00e9flexion sur les rapports entre morale et praxis, fera de lui un penseur du politique vigilant \u00e0 la politique, on peut voir que, dans le Mur, l\u2019\u00e9crivain a pris un premier rendez-vous avec l\u2019Histoire. Certes, bien des aspects du recueil renvoient au Sartre anarchisant de la Naus\u00e9e (que l\u2019on songe \u00e0 la figure de Pablo, militant inaccompli, ou au caract\u00e8re \u00e0 la fois gidien et surr\u00e9aliste du meurtre gratuit d\u2019\u00c9rostrate), mais le cadre m\u00eame de la nouvelle \u00e9ponyme, la guerre d\u2019Espagne, \u00e9v\u00e9nement majeur de l\u2019\u00e9poque, et plus encore l\u2019\u00e9volution de Lucien en \u00absalaud\u00bb fascisant montrent que Sartre n\u2019h\u00e9site plus \u00e0 prendre nettement position sur des probl\u00e8mes de soci\u00e9t\u00e9 et de culture (l\u2019antis\u00e9mitisme, le fascisme, l\u2019ali\u00e9nation f\u00e9minine, la mode psychanalytique). Il ne s\u2019agit pas encore de th\u00e9oriser le \u00abportrait de l\u2019antis\u00e9mite\u00bb comme il le fera dans R\u00e9flexions sur la question juive, ni d\u2019op\u00e9rer la r\u00e9capitulation de Situations\u00a0II (voir l\u2019Idiot de la famille). Mais en dressant un bilan n\u00e9gatif de l\u2019entre-deux-guerres, \u00e0 travers une critique de ses valeurs politico-culturelles, sensible surtout dans \u00abl\u2019Enfance d\u2019un chef\u00bb, le Mur semble annoncer, sur le registre de la d\u00e9rision, le Sartre engag\u00e9 des ann\u00e9es quarante.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J.-M.\u00a0RODRIGUES<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-587","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/587","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=587"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}