{"id":582,"date":"2026-08-07T16:43:28","date_gmt":"2026-08-07T14:43:28","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=582"},"modified":"2026-08-07T16:46:35","modified_gmt":"2026-08-07T14:46:35","slug":"un-balcon-en-foret","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=un-balcon-en-foret","title":{"rendered":"Un balcon en for\u00eat"},"content":{"rendered":"<p>Un balcon en for\u00eat<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>UN BALCON EN FOR\u00caT. R\u00e9cit de Julien Gracq, pseudonyme de Louis Poirier (n\u00e9 en 1910), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Jos\u00e9 Corti en 1958.<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Pendant la \u00abdr\u00f4le de guerre\u00bb, l\u2019aspirant Grange rejoint son lieu d\u2019affectation dans les Ardennes, pr\u00e8s de la fronti\u00e8re belge. Il se voit attribuer le commandement d\u2019une \u00abmaison forte\u00bb (il s\u2019agit d\u2019un blockhaus) situ\u00e9e en pleine for\u00eat sur une hauteur (les \u00abHautes Falizes\u00bb) surplombant la Meuse. Il y rejoint une minuscule garnison compos\u00e9e du caporal Olivon et des soldats Hervou\u00ebt et Gourcuff. Ils vivent dans une petite maison construite au-dessus du blockhaus lui-m\u00eame. Tr\u00e8s vite l\u2019officier s\u2019installe avec ses hommes dans une existence feutr\u00e9e, r\u00e9gl\u00e9e, aux occupations peu prenantes. Il se sent prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019\u00e9paisse for\u00eat environnante, et la venue de l\u2019hiver renforce encore ce sentiment d\u2019isolement qui semble pr\u00e9server les lieux des dangers ext\u00e9rieurs, dont la menace se fait de plus en plus hypoth\u00e9tique. Grange rencontre un jour dans la for\u00eat une jeune femme, Mona, qui semble tr\u00e8s insoucieuse du monde, et l\u2019invite dans sa maison du hameau des Falizes. Elle devient le jour m\u00eame sa ma\u00eetresse et il retourne ensuite r\u00e9guli\u00e8rement chez elle pour y vivre une relation sensuelle en \u00e9troite harmonie avec la nature environnante. Parfois une alerte, le passage d\u2019une colonne d\u2019artillerie, ou d\u2019autres signes rappellent que le p\u00e9ril autour de leur nid est toujours bien pr\u00e9sent et viennent l\u00e9zarder provisoirement cette rassurante routine campagnarde. D\u00e8s le retour du printemps le danger devient plus pressant et progressivement la r\u00e9alit\u00e9 du \u00abth\u00e9\u00e2tre de la guerre\u00bb se pr\u00e9cise: les civils des environs sont \u00e9vacu\u00e9s et les nouvelles se succ\u00e8dent, toujours plus alarmantes. Mais Grange trouve cependant encore maints pr\u00e9textes \u00e0 se rassurer et se sent singuli\u00e8rement de plus en plus d\u00e9connect\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements, impuissant, \u00e0 l\u2019\u00e9cart: \u00abTout, autour de lui, \u00e9tait trouble et vacillement, prise incertaine; on e\u00fbt dit que le monde tiss\u00e9 par les hommes se d\u00e9faisait maille \u00e0 maille.\u00bb Et lorsqu\u2019il prend conscience enfin qu\u2019ils n\u2019\u00e9chapperont pas \u00e0 la pression de la \u00abpaume lourde\u00bb qui est en train de s\u2019abattre, son angoisse se transforme tr\u00e8s vite en une sorte d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9 de la peur et en un sentiment d\u2019absence au monde qui ne cessera de l\u2019accompagner jusqu\u2019au bout.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>\u00abJamais la France, un go\u00fbt de naus\u00e9e dans la bouche, n\u2019avait tir\u00e9 le drap sur sa t\u00eate avec cette main rageuse\u00bb: Gracq est parvenu dans ce livre \u00e0 \u00e9voquer avec une rare intensit\u00e9 ce sentiment d\u2019engourdissement, cette aboulie dangereuse d\u2019un pays qui glisse au d\u00e9sastre, ne trouvant plus en lui la moindre ressource pour remonter le courant. La trouvaille de ce r\u00e9cit consiste \u00e0 marquer les effets produits par cet abandon, par cette impr\u00e9paration dont les signes se lisent partout dans l\u2019esprit d\u2019un personnage qui se caract\u00e9rise de surcro\u00eet par le vif d\u00e9sir de se tenir \u00e0 la lisi\u00e8re du r\u00e9el et du r\u00eave. Cet homme saura le cas \u00e9ch\u00e9ant accomplir sa \u00abbesogne\u00bb mais sans s\u2019y investir, en gardant son \u00abquant \u00e0 soi\u00bb. Cette puissance d\u2019\u00e9vocation se trouve encore renforc\u00e9e par le fait que le lecteur et Grange sont laiss\u00e9s dans la m\u00eame m\u00e9connaissance de ce qui se trame \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Les nouvelles se font rares, et m\u00eame si elles nous apprennent parfois que le th\u00e9\u00e2tre des op\u00e9rations s\u2019est rapproch\u00e9, le danger ne se pr\u00e9cisant pas, la menace semble toujours aussi irr\u00e9elle.<\/p>\n<p>En ce sens on peut dire que le mouvement m\u00eame de ce r\u00e9cit est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de celui qui entra\u00eene le lecteur dans le Rivage des Syrtes. Ici, loin de tendre de toutes ses forces et m\u00eame de participer \u00e0 l\u2019av\u00e8nement d\u2019une \u00e9ch\u00e9ance intens\u00e9ment souhait\u00e9e, le personnage principal (dont le pass\u00e9 reste presque enti\u00e8rement ignor\u00e9) s\u2019efforce de nier l\u2019existence de ce qui doit advenir, comme s\u2019il voulait s\u2019ancrer d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment dans le pr\u00e9sent et utiliser tous les moyens dont il dispose, m\u00eame s\u2019il est conscient de leur inefficacit\u00e9 \u00e0 changer les choses, pour oublier l\u2019in\u00e9luctable qui s\u2019approche. L\u2019\u00e9criture de Gracq se r\u00e9v\u00e8le particuli\u00e8rement appropri\u00e9e \u00e0 figurer ce d\u00e9sir de stase, dans la mesure o\u00f9 chacune de ses phrases peut se lire comme une station particuli\u00e8re du plaisir, o\u00f9 la pr\u00e9occupation esth\u00e9tique est renforc\u00e9e par un souci de d\u00e9tachement.<\/p>\n<p>De ce point de vue, tout le livre peut se concevoir comme une mani\u00e8re de \u00abr\u00e9parer\u00bb l\u2019impression de laideur et de \u00abd\u00e9senchantement\u00bb \u00e9prouv\u00e9e par l\u2019officier dans les faubourgs de Charleville (comment bien entendu ne pas songer ici \u00e0 Rimbaud, qui a tellement compt\u00e9 pour Gracq): \u00abAvant m\u00eame le premier coup de canon, la rouille, les ronces de la guerre, son odeur de terre \u00e9corch\u00e9e, son abandon de terrain vague, d\u00e9shonoraient d\u00e9j\u00e0 ce canton encore intact de la Gaule chevelue.\u00bb Dans cet endroit comme abandonn\u00e9 des hommes o\u00f9 il va \u00e9chouer, la for\u00eat, avec toutes les \u00e9chapp\u00e9es qu\u2019elle propose et tous les refuges qu\u2019elle rec\u00e8le, va l\u2019aider \u00e0 retrouver, l\u2019espace d\u2019une saison, l\u2019enchantement du monde. Contre les assauts destructeurs de la r\u00e9alit\u00e9, l\u2019imagination construit sa digue, puissante \u00e0 sa mani\u00e8re. De son \u00abbalcon\u00bb d\u2019observation, Grange peut patiemment compter ses alli\u00e9s naturels, \u00e9valuer leur contour, appr\u00e9cier leur durabilit\u00e9 et leur pouvoir contre l\u2019angoisse. Il peut r\u00eaver que la guerre ne fera que passer, qu\u2019elle les oubliera lui et ses compagnons, comme s\u2019il \u00e9tait parvenu \u00e0 \u00e9laborer une \u00eele d\u2019oubli: \u00abIl devait y avoir dans le monde des d\u00e9fauts, des veines inconnues, o\u00f9 il suffirait une fois de se glisser.\u00a0[&#8230;] \u201cJe suis peut-\u00eatre de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9\u201d songea-t-il avec un frisson de pur bien-\u00eatre; jamais il ne s\u2019\u00e9tait senti avec lui-m\u00eame dans une telle intimit\u00e9.\u00bb Sur ce fond de guerre d\u00e9sesp\u00e9rant, chaque minute qui passe devient bonne \u00e0 go\u00fbter et la saveur de ce que l\u2019on risque de perdre s\u2019intensifie.<\/p>\n<p>D\u2019une certaine fa\u00e7on, l\u2019\u00e9criture se justifie de ce r\u00eave m\u00eame qui consiste \u00e0 se vouloir \u00e0 l\u2019\u00e9cart, en marge, \u00e0 revendiquer le pouvoir de se tenir aux confins pendant certaines \u00e9poques particuli\u00e8rement troubl\u00e9es de l\u2019histoire des hommes. L\u2019\u00e9crivain, pour Gracq, est un peu celui qui est vou\u00e9 \u00e0 un tel confinement: mi-repli\u00e9, mi-exil\u00e9, disposant d\u2019une retraite am\u00e9nag\u00e9e et de la vacance n\u00e9cessaire pour lire le monde, il fait partie de ces \u00abesp\u00e8ces de r\u00f4deurs des confins, de fl\u00e2neurs de l\u2019apocalypse, vivant libre de soucis mat\u00e9riels au bord de leur gouffre apprivois\u00e9, familiers seulement des signes et des pr\u00e9sages, n\u2019ayant plus commerce qu\u2019avec quelques grandes incertitudes nuageuses et catastrophiques, comme dans ces tours de guet anciennes qu\u2019on voit au bord de la mer\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>G.\u00a0COGEZ<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-582","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/582","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=582"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}