{"id":558,"date":"2026-08-04T10:46:10","date_gmt":"2026-08-04T08:46:10","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=558"},"modified":"2026-08-04T10:46:10","modified_gmt":"2026-08-04T08:46:10","slug":"le-misanthrope","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=le-misanthrope","title":{"rendered":"le Misanthrope"},"content":{"rendered":"<p>Misanthrope (le)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>MISANTHROPE (le). Com\u00e9die en cinq actes et en vers de Moli\u00e8re, pseudonyme de Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673), cr\u00e9\u00e9e \u00e0 Paris au th\u00e9\u00e2tre du Palais-Royal le\u00a04\u00a0juin 1666, et publi\u00e9e \u00e0 Paris chez Jean Ribou en 1667.<\/p>\n<p>Le chef-d\u2019\u0153uvre de Moli\u00e8re a connu une longue gestation: celui qui a \u00e9crit l\u2019Amour m\u00e9decin en moins de cinq jours a port\u00e9 deux ans son Misanthrope. En\u00a01664, il en lisait le premier acte chez M.\u00a0de Broussin; ensuite, plus de nouvelles jusqu\u2019au jour de la cr\u00e9ation parisienne. Les deux premi\u00e8res repr\u00e9sentations\u00a0\u2014 Moli\u00e8re jouait Alceste; Armande B\u00e9jart, sa femme, \u00e9tait C\u00e9lim\u00e8ne\u00a0\u2014 furent brillantes, apr\u00e8s quoi les recettes fl\u00e9chirent: la farce du M\u00e9decin malgr\u00e9 lui arriva \u00e0 point, le\u00a06\u00a0ao\u00fbt, pour les soutenir. Le Misanthrope fut jou\u00e9\u00a035 fois la premi\u00e8re ann\u00e9e, mais fort peu les ann\u00e9es suivantes:\u00a028 fois jusqu\u2019\u00e0 la mort de Moli\u00e8re. Entr\u00e9e au r\u00e9pertoire d\u00e8s la fondation de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise, la pi\u00e8ce y sera repr\u00e9sent\u00e9e\u00a0165 fois de\u00a01680 \u00e0\u00a01700 (seul le Tartuffe la d\u00e9passe),\u00a0431 fois au\u00a0XVIIIe si\u00e8cle,\u00a0614 au\u00a0XIXe et plus de\u00a0600 fois encore au\u00a0XXe: le total la situe \u00e9videmment dans le groupe des com\u00e9dies le plus souvent reprises; presque autant que l\u2019Avare, mais encore en retrait par rapport au Tartuffe.<\/p>\n<p>Comme cette derni\u00e8re com\u00e9die, le Misanthrope est sorti \u00e0 peu pr\u00e8s enti\u00e8rement de l\u2019imagination de Moli\u00e8re. Le philosophe ath\u00e9nien Timon (Ve si\u00e8cle avant J.-C.) a bien fourni la mati\u00e8re d\u2019un dialogue de Lucien, Timon ou le Misanthrope (IIe si\u00e8cle apr\u00e8s J.-C.), mais la pi\u00e8ce de Shakespeare Timon of Athens (1606) est inconnue de Moli\u00e8re. Du c\u00f4t\u00e9 des mod\u00e8les vivants d\u2019Alceste, on a cit\u00e9 Boileau pour la sc\u00e8ne du sonnet (ou plut\u00f4t il s\u2019est lui-m\u00eame d\u00e9cern\u00e9 cet honneur dans une lettre de\u00a01706) et M.\u00a0de Montausier, qui avait d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9 pour un des personnages du Grand Cyrus de Mlle\u00a0de Scud\u00e9ry. Si l\u2019on ajoute les Probl\u00e8mes sceptiques (1666), o\u00f9 La Mothe Le Vayer\u00a0\u2014 un ami de Moli\u00e8re\u00a0\u2014 agite la question de la sinc\u00e9rit\u00e9 et du conformisme social, on aura presque compl\u00e8tement circonscrit les sources plausibles d\u2019inspiration ou d\u2019influence. Les sources certaines sont en petit nombre et renvoient \u00e0 l\u2019auteur lui-m\u00eame: la tirade d\u2019\u00c9liante sur les noms flatteurs dont on masque les d\u00e9fauts de l\u2019objet aim\u00e9 (II,\u00a05, v.\u00a0711-730) est tout ce qui reste d\u2019une traduction du De natura rerum de Lucr\u00e8ce entreprise par Moli\u00e8re d\u00e8s sa sortie du coll\u00e8ge; les sc\u00e8nes\u00a02 et\u00a03 de l\u2019acte\u00a0IV contiennent une quarantaine de vers repris par lui de sa com\u00e9die h\u00e9ro\u00efque Dom Garcie de Navarre, tomb\u00e9e en\u00a01661: Alceste souffre du m\u00eame mal que le prince espagnol, la jalousie. Enfin, on se permettra d\u2019avancer, apr\u00e8s tant d\u2019autres, que Moli\u00e8re a pu trouver dans les graves difficult\u00e9s des ann\u00e9es\u00a01663-1666\u00a0\u2014 interdiction du Tartuffe, \u00e9touffement de Dom Juan, pamphlets attaquant sa vie priv\u00e9e et d\u00e9non\u00e7ant l\u2019impi\u00e9t\u00e9 de ses \u0153uvres, m\u00e9sentente avec Armande, rupture avec Racine, maladie\u00a0\u2014 de quoi alimenter indirectement la sombre humeur d\u2019Alceste. L\u2019auteur et son personnage rel\u00e8veraient m\u00eame, si l\u2019on en croit tel auteur bien renseign\u00e9 de l\u2019\u00e9poque (Le Boulanger de Chalussay) ou le plus \u00e9rudit des moli\u00e9ristes actuels (G.\u00a0Couton), d\u2019un semblable diagnostic d\u2019hypocondrie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Dans le salon de C\u00e9lim\u00e8ne, o\u00f9 ils sont encore seuls, Alceste reproche \u00e0 Philinte ses complaisances indiff\u00e9remment r\u00e9pandues sur tous ceux qu\u2019il rencontre. Pour Alceste (le misanthrope), c\u2019est une rude franchise qui devrait r\u00e9gner entre les hommes, et non point l\u2019hypocrisie et les politesses int\u00e9ress\u00e9es. Sur le chapitre de la sinc\u00e9rit\u00e9, il n\u2019est d\u2019ailleurs pas satisfait de la \u00abcoquetterie\u00bb de son amante C\u00e9lim\u00e8ne et ne vient la trouver que pour avoir avec elle une explication d\u00e9cisive. Oronte fait son entr\u00e9e et sollicite l\u2019avis d\u2019Alceste sur un sonnet dont il est l\u2019auteur: apr\u00e8s quelques tergiversations, Alceste finit par lui d\u00e9clarer que le po\u00e8me ne vaut rien. Brouille entre les deux hommes: Alceste se met \u00absur les bras une f\u00e2cheuse affaire\u00bb qui s\u2019ajoute \u00e0 un proc\u00e8s d\u2019issue douteuse (Acte\u00a0I).<\/p>\n<p>Alceste s\u2019en prend maintenant \u00e0 C\u00e9lim\u00e8ne, qu\u2019il juge trop empress\u00e9e \u00e0 recevoir ses rivaux. Pr\u00e9cis\u00e9ment, on en annonce deux, les \u00abpetits marquis\u00bb Acaste et Clitandre. Leurs m\u00e9disances excitent la verve satirique de C\u00e9lim\u00e8ne, qui trace avec une spirituelle cruaut\u00e9 le portrait de divers absents. Elle termine par celui d\u2019Alceste en \u00abesprit contrariant\u00bb. Celui-ci, comme pour confirmer la diatribe, reproche aux marquis de flatter l\u2019humeur railleuse de C\u00e9lim\u00e8ne et \u00e0 la jeune femme d\u2019y c\u00e9der. Alceste est r\u00e9solu d\u2019attendre l\u2019improbable d\u00e9part des marquis, mais un garde envoy\u00e9 par le tribunal des mar\u00e9chaux pour r\u00e9gler une affaire d\u2019honneur le convoque sur-le-champ: c\u2019est la suite de la querelle avec Oronte (Acte\u00a0II).<\/p>\n<p>Acaste \u00e9tale devant Clitandre toutes les raisons qu\u2019il a d\u2019\u00eatre content de soi, et satisfait en particulier des sentiments de C\u00e9lim\u00e8ne \u00e0 son \u00e9gard. Les deux marquis s\u2019engagent \u00e0 se c\u00e9der r\u00e9ciproquement la place si l\u2019un d\u2019eux peut donner la preuve qu\u2019il est aim\u00e9. Au moment o\u00f9 C\u00e9lim\u00e8ne revient, on l\u2019avertit de la visite d\u2019Arsino\u00e9. Acaste et Clitandre quittent la pi\u00e8ce lorsque celle-ci y p\u00e9n\u00e8tre. Avec une aigreur faussement charitable, elle fait part \u00e0 C\u00e9lim\u00e8ne de la f\u00e2cheuse r\u00e9putation que lui vaut sa coquetterie; C\u00e9lim\u00e8ne r\u00e9plique sur le m\u00eame ton en \u00e9voquant la pruderie d\u2019Arsino\u00e9, r\u00e9duite par l\u2019\u00e2ge aux apparences de la vertu. Arsino\u00e9 saisit l\u2019occasion d\u2019un t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec Alceste pour lui proposer (en vain) son soutien \u00e0 la cour et (avec succ\u00e8s) un gage de la trahison de C\u00e9lim\u00e8ne (Acte\u00a0III).<br \/>\n\u00c9liante a du penchant pour Alceste, et Philinte pour \u00c9liante. Alceste, r\u00e9volt\u00e9 par une lettre de C\u00e9lim\u00e8ne que lui a montr\u00e9e Arsino\u00e9, se tourne par d\u00e9pit du c\u00f4t\u00e9 d\u2019\u00c9liante: avec prudence, celle-ci ne rebute ni n\u2019encourage ses v\u0153ux. Lorsque C\u00e9lim\u00e8ne para\u00eet, c\u2019est pour \u00eatre accabl\u00e9e des plaintes de son amant, qui l\u2019accuse de duplicit\u00e9; mais elle joue assez habilement sur la passion d\u2019Alceste pour retourner, sans m\u00eame se justifier, la situation \u00e0 son profit: la col\u00e8re du misanthrope finit en d\u00e9claration d\u2019amour. Il est interrompu par son valet Du Bois, qui l\u2019informe d\u2019une cons\u00e9quence f\u00e2cheuse de son proc\u00e8s: Alceste semble menac\u00e9 d\u2019arrestation et doit au moins retourner chez lui prendre connaissance du mot d\u2019avertissement laiss\u00e9 par un ami, et que Du Bois a oubli\u00e9 (Acte\u00a0IV).<\/p>\n<p>Alceste a perdu son proc\u00e8s, alors qu\u2019il avait le droit pour lui. On lui attribue aussi la paternit\u00e9 d\u2019un \u00ablivre abominable\u00bb, et Oronte appuie la rumeur. Tant de perversit\u00e9 le d\u00e9termine \u00e0 quitter le commerce des hommes. Surviennent Oronte et C\u00e9lim\u00e8ne: Alceste se joint au premier pour exiger de la seconde qu\u2019elle choisisse entre eux deux. Autre embarras, pour C\u00e9lim\u00e8ne: Acaste et Clitandre ont confront\u00e9 les lettres qu\u2019ils avaient re\u00e7ues d\u2019elle, et ils y ont trouv\u00e9 tous ses soupirants tour \u00e0 tour moqu\u00e9s. La lecture publique de ces billets confond C\u00e9lim\u00e8ne: Clitandre, Acaste et Oronte se retirent, le sarcasme \u00e0 la bouche. Alceste accepte de lui pardonner, \u00e0 condition qu\u2019elle s\u2019\u00e9loigne du monde avec lui: elle s\u2019y refuse. Alceste part seul vers son \u00abd\u00e9sert\u00bb apr\u00e8s avoir approuv\u00e9 l\u2019hymen d\u2019\u00c9liante et de Philinte (Acte\u00a0V).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>L\u2019histoire du Misanthrope? Un homme veut avoir un entretien d\u00e9cisif avec une femme et il met cinq actes \u00e0 y parvenir. L\u2019intention d\u2019Alceste est affich\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9but. Lorsque Philinte \u00e9voque le d\u00e9plaisir que cause \u00e0 son ami la pr\u00e9sence de rivaux autour de C\u00e9lim\u00e8ne, celui-ci r\u00e9plique: \u00abJe ne viens ici qu\u2019\u00e0 dessein de lui dire \/ Tout ce que l\u00e0-dessus ma passion m\u2019inspire\u00bb (v.\u00a0241-242). Alceste veut \u00eatre distingu\u00e9, pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, \u00e9perdument choisi ou il quittera la place: or, ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re sc\u00e8ne du dernier acte que C\u00e9lim\u00e8ne, ayant enfin le march\u00e9 en main, prend la r\u00e9solution que l\u2019on sait. Entre-temps, les circonstances s\u2019ing\u00e9nient \u00e0 s\u00e9parer les amants, au point qu\u2019Alceste exc\u00e9d\u00e9 s\u2019exclame \u00e0 la fin de l\u2019acte\u00a0IV: \u00abIl semble que le sort, quelque soin que je prenne, \/ Ait jur\u00e9 d\u2019emp\u00eacher que je vous entretienne\u00bb (v.\u00a01\u00a0477-1\u00a0478). Cette intrigue reproduit paradoxalement dans une grande com\u00e9die le sch\u00e9ma \u00e9l\u00e9mentaire des premi\u00e8res pi\u00e8ces de Moli\u00e8re: l\u2019\u00c9tourdi ou les Contretemps en\u00a01655, les F\u00e2cheux en\u00a01661. Il est ais\u00e9 d\u2019\u00e9num\u00e9rer les \u00abcontretemps\u00bb, introduits chaque fois par un ou plusieurs \u00abf\u00e2cheux\u00bb, qui viennent diff\u00e9rer l\u2019ex\u00e9cution du dessein d\u2019Alceste: le jugement \u00e0 porter sur le sonnet d\u2019Oronte (I); l\u2019arriv\u00e9e des marquis et la convocation au tribunal des mar\u00e9chaux (II); l\u2019offre faite par Arsino\u00e9 de montrer chez elle une lettre compromettant C\u00e9lim\u00e8ne (III); l\u2019avertissement de Du Bois relatif aux cons\u00e9quences inqui\u00e9tantes du proc\u00e8s (IV). Malgr\u00e9 ses protestations r\u00e9it\u00e9r\u00e9es de ne vouloir sortir, et parfois aussit\u00f4t apr\u00e8s elles, Alceste \u00e0 la fin de chaque acte quitte le salon de C\u00e9lim\u00e8ne: la dramaturgie suffit \u00e0 le d\u00e9signer par l\u00e0 comme personnage comique\u00a0\u2014 les incessants retours et revirements du misanthrope amoureux rendant m\u00eame plus vell\u00e9itaire que path\u00e9tique sa sortie pr\u00e9tendument d\u00e9finitive \u00e0 la derni\u00e8re sc\u00e8ne de l\u2019acte\u00a0V.<\/p>\n<p>Mais le Misanthrope ne se r\u00e9duit pas au sch\u00e9ma de la com\u00e9die \u00e0 sketches. Celle-ci p\u00e8che par dispersion: les personnages, en nombre aussi \u00e9lev\u00e9 qu\u2019on voudra, viennent tour \u00e0 tour se heurter au protagoniste pour dispara\u00eetre aussi arbitrairement qu\u2019ils avaient surgi. L\u2019intrigue se ram\u00e8ne alors \u00e0 la s\u00e9rie de rencontres que le hasard fac\u00e9tieux peut provoquer dans l\u2019espace ouvert d\u2019un carrefour ou d\u2019une promenade. Dans le Misanthrope, il demeure quelque chose de cette lin\u00e9arit\u00e9, puisque les visites se succ\u00e8dent impromptu, au gr\u00e9 des contingences de l\u2019oisivet\u00e9 mondaine. Mais la gratuit\u00e9 ici a un sens: ce sont toujours les m\u00eames personnages qui reviennent, et s\u2019ils reparaissent avec d\u00e9sinvolture quand on ne les attend pas, c\u2019est qu\u2019il sont s\u00fbrs d\u2019\u00eatre \u00e0 toute heure accueillis. La cohorte de m\u00e9diocres interchangeables qui d\u00e9file chez C\u00e9lim\u00e8ne est la manifestation \u00e9clatante de sa coquetterie (\u00abVotre humeur, madame, \/ Ouvre au premier venu trop d\u2019acc\u00e8s dans votre \u00e2me; \/ Vous avez trop d\u2019amants, qu\u2019on voit vous obs\u00e9der, \/ Et mon c\u0153ur de cela ne peut s\u2019accommoder\u00bb, v.\u00a0457-460): les visiteurs de C\u00e9lim\u00e8ne ne sont pas simplement des obstacles \u00e0 l\u2019entretien qu\u2019Alceste veut avoir avec elle, ils en sont le sujet. La lin\u00e9arit\u00e9 de l\u2019intrigue est donc signifiante. C\u2019est encore, si l\u2019on ose dire, une lin\u00e9arit\u00e9 centr\u00e9e: au lieu de se remplacer ind\u00e9finiment, les personnages convergent dans l\u2019espace clos d\u2019un salon, tous attir\u00e9s par le m\u00eame fascinant objet, tous r\u00e9unis \u00e0 l\u2019acte\u00a0V pour le mettre en proc\u00e8s. De la com\u00e9die \u00e0 sketches, Moli\u00e8re en somme a gard\u00e9 la simplicit\u00e9, mais il lui a ajout\u00e9 l\u2019unit\u00e9. L\u2019exposition annonce le d\u00e9nouement (\u00abEt parfois il me prend des mouvements soudains \/ De fuir dans un d\u00e9sert l\u2019approche des humains\u00bb, dit Alceste aux vers\u00a0143-144), comme la condamnation finale de C\u00e9lim\u00e8ne r\u00e9sulte in\u00e9luctablement des rivalit\u00e9s qui croissent et se multiplient autour d\u2019elle.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 lui vient ce pouvoir d\u2019attraction qui centre sur elle le d\u00e9sir d\u2019autrui? Un texte de Freud, invoqu\u00e9 justement \u00e0 propos du Misanthrope par Ren\u00e9 Girard et Francesco Orlando, nous fournit le concept op\u00e9ratoire d\u2019\u00abenvie narcissique\u00bb.<br \/>\n\u00abIl est facile de constater, \u00e9crit Freud, que le narcissisme d\u2019autrui exerce un grand attrait sur ceux qui ont renonc\u00e9 \u00e0 une partie de leur propre narcissisme et sont \u00e0 la recherche d\u2019un amour objectal (c\u2019est-\u00e0-dire ext\u00e9rieur \u00e0 eux-m\u00eames). Le charme de l\u2019enfant se ram\u00e8ne pour une grande part \u00e0 son narcissisme, \u00e0 son autosuffisance, \u00e0 son inaccessibilit\u00e9; il en va de m\u00eame du charme de certains animaux qui paraissent ne pas se soucier de nous, les f\u00e9lins par exemple, et autres grosses b\u00eates de proie. De m\u00eame, en litt\u00e9rature, le grand criminel et l\u2019humoriste nous forcent \u00e0 nous int\u00e9resser \u00e0 eux par l\u2019enflure d\u2019un narcissisme qui s\u2019arrange toujours pour \u00e9carter tout ce qui pourrait diminuer leur moi. Tout se passe comme si l\u2019\u00e9tat psychologique bienheureux et l\u2019inexpugnable position libidinale qu\u2019ils ont conserv\u00e9s et \u00e0 laquelle nous avons nous-m\u00eames renonc\u00e9 suscitaient en nous de l\u2019envie\u00bb (Introduction au narcissisme,\u00a01914; passage traduit par R.\u00a0Girard dans Des choses cach\u00e9es depuis la fondation du monde,\u00a01978).<\/p>\n<p>Freud ne parle ici des enfants et des f\u00e9lins que pour illustrer la fascination qu\u2019exerce sur les hommes un certain type de femmes\u00a0\u2014 \u00able plus purement f\u00e9minin\u00bb. Leur beaut\u00e9 ne suffit pas \u00e0 expliquer leur force d\u2019attirance: il faut encore chez elles l\u2019indiff\u00e9rence \u00e0 ce qui n\u2019est pas elles-m\u00eames. Le texte laisse entendre qu\u2019une telle indiff\u00e9rence de la belle inaccessible n\u2019est qu\u2019une strat\u00e9gie pour susciter le d\u00e9sir, et c\u2019est cette strat\u00e9gie que le classicisme nomme \u00abcoquetterie\u00bb. C\u00e9lim\u00e8ne reconna\u00eet d\u2019ailleurs devant Arsino\u00e9 que la coquetterie est une strat\u00e9gie, lorsqu\u2019elle la met sur le m\u00eame plan que le choix \u00abpolitique\u00bb (v.\u00a0979) de la pruderie au moment o\u00f9 l\u2019\u00e2ge emporte la beaut\u00e9. Si la s\u00e9millante veuve du Misanthrope exhibe complaisamment l\u2019\u00e9clat d\u2019une jeunesse qui ne se donne \u00e0 personne et le brillant d\u2019un esprit qui la met \u00e0 l\u2019abri de tous, son autosuffisance est un leurre: elle a besoin autour d\u2019elle de l\u2019admiration d\u00e9sirante qu\u2019elle para\u00eet ne pas rechercher. Aussi bien, elle chancelle \u00e0 la fin, quand le cercle des amants se disloque, et elle p\u00e9rirait de suivre en son d\u00e9sert le seul qui l\u2019aime vraiment.<\/p>\n<p>C\u2019est ce que ne comprend pas Alceste, pris au pi\u00e8ge de l\u2019envie narcissique (\u00abSa gr\u00e2ce est la plus forte\u00bb, v.\u00a0233). Il croit aimer C\u00e9lim\u00e8ne en d\u00e9pit de sa coquetterie, mais il ne l\u2019aime que parce qu\u2019elle est coquette. De l\u00e0 sa permanente insatisfaction, le doute sur la r\u00e9ciprocit\u00e9 de son amour, les plaintes sur la nature \u00e9nigmatique de la femme aim\u00e9e. Tout se passe comme si, en c\u00e9dant \u00e0 la fascination de C\u00e9lim\u00e8ne, Alceste c\u00e9dait \u00e0 la fascination de l\u2019\u00e9chec: \u00e0 la contradiction pour un misanthrope d\u2019\u00eatre amoureux, il ajoute celle d\u2019aimer la personne du monde la plus \u00e9loign\u00e9e de son id\u00e9al de sinc\u00e9rit\u00e9. S\u2019attacher \u00e0 C\u00e9lim\u00e8ne, c\u2019est s\u2019assurer, plus encore qu\u2019en perdant volontairement un proc\u00e8s, le \u00abdroit de pester \/ Contre l\u2019iniquit\u00e9 de la nature humaine \/ Et de nourrir pour elle une immortelle haine\u00bb (v.\u00a01\u00a0548-1\u00a0550). Ainsi la misanthropie prend-elle le soin pervers de s\u2019affirmer elle-m\u00eame: sous l\u2019apparence coh\u00e9rente de la d\u00e9marche joue en fait la logique suicidaire du m\u00e9lancolique. Le texte\u00a0\u2014 qui insiste sur les \u00abnoirs acc\u00e8s\u00bb (v.\u00a098) d\u2019Alceste, son \u00abhumeur noire\u00bb (v.\u00a091) et son \u00abnoir chagrin\u00bb (v.\u00a01\u00a0584)\u00a0\u2014 ne laisse pas ignorer que le protagoniste est avant tout victime de sa complexion. Dans la physiologie du\u00a0XVIIe si\u00e8cle, en effet, le corps humain est irrigu\u00e9 par quatre liquides ou \u00abhumeurs\u00bb (le sang, la pituite, la bile et la bile noire) dont le d\u00e9s\u00e9quilibre est la source des maladies. Or Alceste, que le premier titre de la pi\u00e8ce d\u00e9signait comme \u00abatrabilaire\u00bb, souffre d\u2019une pr\u00e9dominance de la bile noire (ou m\u00e9lancolie) sur ses autres humeurs. Sa rate laisse monter au cerveau, selon les explications de l\u2019\u00e9poque, des \u00abfuligines \u00e9paisses et crasses\u00bb qui ont pour effet \u00abune r\u00eaverie sans fi\u00e8vre, accompagn\u00e9e d\u2019une frayeur et tristesse sans cause apparente\u00bb; \u00abCette maladie fait dire ou faire des choses d\u00e9raisonnables, jusqu\u2019\u00e0 faire faire des hurlements \u00e0 ceux qui en sont atteints\u00bb (Dictionnaire de Fureti\u00e8re). M\u00eame si Alceste n\u2019en est pas \u00e0 ce dernier stade, ses emportements et sa manie r\u00e9formatrice re\u00e7oivent d\u00e8s la premi\u00e8re sc\u00e8ne la qualification de \u00abmaladie\u00bb et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment encore, de \u00abfolie\u00bb. C\u00e9lim\u00e8ne rench\u00e9rira sur Philinte \u00e0 l\u2019acte\u00a0IV (v.\u00a01\u00a0316 et\u00a01\u00a0391). L\u2019explication physiologique n\u2019est certes plus la m\u00eame aujourd\u2019hui, mais il est int\u00e9ressant de constater que le diagnostic est rest\u00e9 inchang\u00e9: \u00abAlceste est fou\u00a0\u2014 \u00e9crit Lacan\u00a0\u2014 et Moli\u00e8re le montre tel, tr\u00e8s justement en cela que dans sa belle \u00e2me il ne reconna\u00eet pas qu\u2019il concourt lui-m\u00eame au d\u00e9sordre contre lequel il s\u2019insurge.\u00bb<\/p>\n<p>Cette remarque nous met sur la voie des implications sociales de l\u2019exigence de sinc\u00e9rit\u00e9 d\u00e9fendue par Alceste. Celui-ci, en refusant le jeu mondain de la politesse et de la flatterie, remet en question\u00a0\u2014 comme l\u2019a soulign\u00e9 J.\u00a0Mesnard\u00a0\u2014 l\u2019art de plaire, qui d\u00e9finit au\u00a0XVIIe si\u00e8cle l\u2019id\u00e9al social de l\u2019\u00abhonn\u00eatet\u00e9\u00bb. On peut m\u00eame se demander si la revendication de v\u00e9rit\u00e9 ne remet pas en question, plus fondamentalement, l\u2019existence de la soci\u00e9t\u00e9: c\u2019est au moment o\u00f9 \u00e9clate, par le moyen de ses lettres r\u00e9unies, la v\u00e9rit\u00e9 des sentiments de C\u00e9lim\u00e8ne sur son entourage que le vide se fait dans le salon jusque-l\u00e0 bourdonnant de rumeurs et de gens. Il appara\u00eet en tout cas certain que la peinture des caract\u00e8res se subordonne, dans le Misanthrope, \u00e0 la peinture des m\u0153urs. La Lettre de Donneau de Vis\u00e9 imprim\u00e9e en t\u00eate de la com\u00e9die l\u2019affirme clairement: c\u2019est parce que Moli\u00e8re voulait faire \u00abune pi\u00e8ce seulement o\u00f9 il p\u00fbt parler contre les m\u0153urs du si\u00e8cle\u00bb qu\u2019il a choisi pour h\u00e9ros \u00abun ennemi des hommes\u00bb et l\u2019a flanqu\u00e9 d\u2019une m\u00e9disante. Alceste pour autant remplit-il sur sc\u00e8ne la fonction de norme? Le regard du spectateur peut-il s\u2019identifier \u00e0 son regard? Ici les r\u00e9actions se brouillent, comme l\u2019atteste encore Donneau, ce porte-parole du public contemporain de la cr\u00e9ation: \u00abBien qu\u2019il paraisse en quelque sorte ridicule, il\u00a0[Alceste] dit des choses fort justes.\u00bb Alceste fait office de norme en ce que, confront\u00e9es \u00e0 lui, les intrigues d\u2019Arsino\u00e9, la vanit\u00e9 d\u2019Oronte, la suffisance des marquis r\u00e9v\u00e8lent cr\u00fbment leur n\u00e9ant de valeur. Devant sa rigueur et sa puret\u00e9 tombent les masques de l\u2019hypocrisie. Une r\u00e9plique d\u2019\u00c9liante d\u00e9signe d\u2019ailleurs au spectateur la direction que doit suivre son admiration: \u00abEt la sinc\u00e9rit\u00e9 dont son \u00e2me se pique \/ A quelque chose, en soi, de noble et d\u2019h\u00e9ro\u00efque\u00bb (v.\u00a01\u00a0165-1\u00a0166). Mais une autre indication, oppos\u00e9e, nous est donn\u00e9e dans la pi\u00e8ce, \u00e0 savoir la direction du rire. Alceste, l\u2019homme qui ne rit pas, est celui dont les autres ne cessent de rire\u00a0\u2014 \u00abPar le sangbleu! Messieurs, je ne croyais pas \u00eatre \/ Si plaisant que je suis\u00bb (v.\u00a0773-774). \u00catre l\u2019objet du rire des autres personnages, et aussi du public (car Alceste est ridicule, ou au moins comique, par ses contradictions\u00a0\u2014 \u00abJe ne dis pas cela\u00bb, aux vers\u00a0352,\u00a0358,\u00a0362\u00a0\u2014 et un don quichottisme o\u00f9 se m\u00ealent impuissance et tyrannie), voil\u00e0 qui ne pardonne gu\u00e8re en com\u00e9die. De sorte qu\u2019Alceste est norme par rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 et la soci\u00e9t\u00e9 norme par rapport \u00e0 Alceste: le misanthrope d\u00e9nonce \u00e0 juste titre les faux-semblants et illusions sur quoi roule le commerce du monde, et le monde avec autant de raison d\u00e9nonce la d\u00e9raison d\u2019Alceste, car il n\u2019est pas plus grande folie que de se pr\u00e9tendre le seul sage. En d\u2019autres termes, il n\u2019y a plus de norme, le couple \u00c9liante-Philinte manquant \u00e0 l\u2019\u00eatre par l\u2019\u00e9vanescence de la premi\u00e8re et au devoir-\u00eatre par la complaisance du second. D\u00e8s lors, \u00able rire du spectateur h\u00e9site, s\u2019interroge sur sa l\u00e9gitimit\u00e9\u00bb (G.\u00a0Defaux): de quoi dois-je rire? Rire d\u2019Alceste, et au si\u00e8cle suivant Rousseau sera furieux: dans sa Lettre \u00e0 d\u2019Alembert sur les spectacles (1758), il jugera Moli\u00e8re \u00abinexcusable\u00bb d\u2019avoir tourn\u00e9 en ridicule \u00abun homme droit, sinc\u00e8re, estimable, un v\u00e9ritable homme de bien\u00bb. En dissociant le rire du bien, Moli\u00e8re aboutissait \u00e0 une remise en question de la com\u00e9die elle-m\u00eame, dans sa traditionnelle pr\u00e9tention morale et didactique. Mais l\u2019ambivalence du protagoniste et la contestation par l\u2019auteur du genre m\u00eame qu\u2019il avait contribu\u00e9 \u00e0 fixer, si elles ont pu d\u00e9router le spectateur classique, sont pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui sollicite au Misanthrope le spectateur critique issu de la modernit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>G.\u00a0FERREYROLLES<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-558","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/558","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=558"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}