{"id":554,"date":"2026-08-04T10:23:44","date_gmt":"2026-08-04T08:23:44","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=554"},"modified":"2026-08-04T10:23:44","modified_gmt":"2026-08-04T08:23:44","slug":"le-cid","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=le-cid","title":{"rendered":"le Cid"},"content":{"rendered":"<p>Cid (le)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>CID (le). Tragi-com\u00e9die en cinq actes et en vers de Pierre Corneille (1606-1684), cr\u00e9\u00e9e \u00e0 Paris au th\u00e9\u00e2tre du Marais sans doute au d\u00e9but de janvier 1637, et publi\u00e9e \u00e0 Paris conjointement chez Courb\u00e9 et chez Targa en mars de la m\u00eame ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Neuvi\u00e8me pi\u00e8ce et seconde tragi-com\u00e9die de l\u2019auteur, le Cid vient apr\u00e8s le renoncement\u00a0\u2014 provisoire\u00a0\u2014 \u00e0 la com\u00e9die, l\u2019exp\u00e9rience sans lendemain de M\u00e9d\u00e9e et l\u2019\u00ab\u00e9trange monstre\u00bb qu\u2019est l\u2019Illusion comique. Avec cette pi\u00e8ce inspir\u00e9e d\u2019une \u0153uvre du dramaturge espagnol Guill\u00e9n de Castro (elle-m\u00eame tir\u00e9e de diverses \u00abromances\u00bb \u00e9piques), Corneille cherchait une nouvelle voie, une dignit\u00e9 susceptible de lui attirer les plus hautes consid\u00e9rations. Bien que le Cid touche les grands int\u00e9r\u00eats d\u2019\u00c9tat, c\u2019est Horace qui constituera le v\u00e9ritable tournant de son \u0153uvre. La pi\u00e8ce, appel\u00e9e \u00e0 devenir l\u2019une des \u0153uvres majeures du r\u00e9pertoire, connut un triomphe sans pr\u00e9c\u00e9dent et suscita une querelle fondamentale, tant pour le dramaturge lui-m\u00eame que pour l\u2019\u00e9volution du th\u00e9\u00e2tre fran\u00e7ais. Corneille modifia si profond\u00e9ment son texte \u00e0 l\u2019occasion d\u2019\u00e9ditions ult\u00e9rieures qu\u2019on a m\u00eame pu parler de \u00abdeux Cid\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>\u00c0 S\u00e9ville, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la Reconqu\u00eate, Chim\u00e8ne apprend d\u2019Elvire, sa confidente, que son p\u00e8re, le comte de Gormas, soutien du royaume, accepte qu\u2019elle \u00e9pouse Rodrigue, le fils du vieux don Di\u00e8gue. L\u2019infante dit \u00e0 L\u00e9onor, sa gouvernante, sa passion impossible pour Rodrigue, indigne d\u2019elle; elle s\u2019en est d\u00e9fendue en favorisant son union avec Chim\u00e8ne. Mais le comte, qui s\u2019est vu pr\u00e9f\u00e9rer don Di\u00e8gue au poste de gouverneur du Prince (le fils du roi don Fernand), soufflette son rival, qui charge Rodrigue de le venger (Acte\u00a0I).<\/p>\n<p>Faisant fi des pressions royales, le comte refuse de s\u2019excuser; Rodrigue lui demande r\u00e9paration. L\u2019infante rassure Chim\u00e8ne, lui promettant d\u2019emp\u00eacher le duel. Apprenant que celui-ci a lieu, elle se reprend \u00e0 esp\u00e9rer: Chim\u00e8ne et Rodrigue seront irr\u00e9m\u00e9diablement s\u00e9par\u00e9s. Malgr\u00e9 l\u2019approche des Maures, le roi veut punir le comte. Mais Rodrigue l\u2019a tu\u00e9. Chim\u00e8ne r\u00e9clame justice et demande au roi la t\u00eate de son amant (Acte\u00a0II).<br \/>\nDon Sanche, amoureux d\u2019elle, propose de la venger; elle pr\u00e9f\u00e8re attendre l\u2019arr\u00eat du roi. Rodrigue se pr\u00e9sente chez elle nuitamment pour s\u2019offrir en victime: elle refuse, r\u00e9affirme pourtant, en m\u00eame temps que son amour, son d\u00e9sir de le voir puni. Don Di\u00e8gue incite son fils \u00e0 aller combattre les Maures (Acte\u00a0III).<\/p>\n<p>Par son \u00e9clatante victoire, Rodrigue est devenu le \u00abCid\u00bb; Chim\u00e8ne n\u2019oublie pas pour autant son devoir; l\u2019infante l\u2019incite en vain \u00e0 renoncer. Le roi, lui, d\u00e9clare qu\u2019il restera d\u00e9sormais sourd \u00e0 ses plaintes; il \u00e9coute Rodrigue lui raconter la bataille, le fait sortir lorsque Chim\u00e8ne survient et lui laisse entendre que Rodrigue est mort. Bien que sa contenance trahisse son amour, elle persiste \u00e0 r\u00e9clamer vengeance. Le roi finit par accepter qu\u2019elle d\u00e9signe un champion et la promet au vainqueur. Don Sanche s\u2019avance (Acte\u00a0IV).<\/p>\n<p>Rodrigue vient faire ses adieux \u00e0 Chim\u00e8ne et veut mourir sans combattre. Elle le rappelle \u00e0 l\u2019honneur et l\u2019invite \u00e0 vaincre pour lui \u00e9viter un mariage malheureux. Seule, l\u2019infante comprend que rien ne s\u00e9parera Chim\u00e8ne et Rodrigue, pourtant devenu digne d\u2019elle par sa victoire; elle continuera \u00e0 favoriser leur union. Chim\u00e8ne persiste: une victoire de Rodrigue ne l\u2019emp\u00eachera pas de r\u00e9clamer vengeance. Don Sanche para\u00eet; sans le laisser parler, elle dit son amour pour Rodrigue, qu\u2019elle croit mort. Mais le roi lui apprend que Rodrigue a vaincu et lui ordonne de l\u2019\u00e9pouser. Elle conteste sa d\u00e9cision; le roi incite Rodrigue \u00e0 garder confiance\u00a0\u2014 et \u00e0 poursuivre les Maures jusque chez eux (Acte\u00a0V)\u00a0[derni\u00e8re version].<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>En d\u00e9pit des \u00abr\u00e9visions\u00bb op\u00e9r\u00e9es par Corneille au fil des \u00e9ditions, notamment en\u00a01648 et en\u00a01660 (modification de certains vers condamn\u00e9s par l\u2019Acad\u00e9mie ou per\u00e7us comme peu compatibles avec l\u2019\u00e9volution du go\u00fbt, suppression de la sc\u00e8ne entre le comte et Elvire qui ouvrait originellement la pi\u00e8ce, et surtout modification de la derni\u00e8re sc\u00e8ne pour tenir compte des attaques port\u00e9es contre Chim\u00e8ne lors de la Querelle), en d\u00e9pit m\u00eame du sous-titre de \u00abtrag\u00e9die\u00bb qu\u2019il acquit en\u00a01648, le Cid demeure une tragi-com\u00e9die: un certain nombre de situations et de personnages ressortissent \u00e0 ce genre. Le climat initial d\u2019un accord des familles sur le mariage de Chim\u00e8ne et Rodrigue est lui aussi traditionnel. Et pourtant la pi\u00e8ce parut tr\u00e8s neuve: Corneille innove en travaillant \u00e0 partir de st\u00e9r\u00e9otypes, recr\u00e9e et porte \u00e0 la perfection le genre encore si pris\u00e9 de la tragi-com\u00e9die, non sans y introduire des \u00e9l\u00e9ments essentiels de ce qui sera sa conception de la trag\u00e9die. On analysa g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019originalit\u00e9 de la pi\u00e8ce en all\u00e9guant son rythme soutenu, la force du vers, ces maximes qu\u2019on s\u2019empressa de retenir et qui, loin d\u2019\u00eatre purement \u00abd\u00e9coratives\u00bb, contribuaient \u00e0 rendre exemplaires les questions soulev\u00e9es; mais on souligna plus encore l\u2019int\u00e9riorisation des obstacles. C\u2019est par l\u00e0 que la pi\u00e8ce marquera d\u00e9finitivement l\u2019esth\u00e9tique th\u00e9\u00e2trale en constitution, notamment l\u2019esth\u00e9tique de la trag\u00e9die, alors m\u00eame qu\u2019elle allait subir de virulentes attaques (les Observations sur \u00able Cid\u00bb de Scud\u00e9ry et les Sentiments de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise sur la tragi-com\u00e9die du \u00abCid\u00bb).<\/p>\n<p>De fait, tout repose sur cette int\u00e9riorisation, d\u2019autant mieux mise en \u00e9vidence que l\u2019auteur se refuse \u00e0 compliquer les relations entre les personnages: avec l\u2019infante, amoureuse de Rodrigue, et don Sanche, \u00e9pris de Chim\u00e8ne, on aurait pu avoir en effet une v\u00e9ritable intrigue crois\u00e9e comme Corneille l\u2019a pratiqu\u00e9e dans ses com\u00e9dies et la pratiquera dans certaines de ses pi\u00e8ces ult\u00e9rieures. Or don Sanche reste accessoire. S\u2019il prend la d\u00e9fense du comte devant le roi (II,\u00a06), c\u2019est pour mieux donner \u00e0 ce dernier l\u2019occasion d\u2019affirmer que l\u2019int\u00e9r\u00eat du royaume ne co\u00efncide pas avec le code de l\u2019honneur d\u2019une noblesse qui veut encore ignorer l\u2019autorit\u00e9 royale. S\u2019il affronte Rodrigue en duel, c\u2019est afin que l\u2019enjeu en soit double pour Chim\u00e8ne, qui risque, \u00e0 la fois de perdre celui qu\u2019elle aime, et de devoir \u00e9pouser un rival \u00e9conduit. Quant \u00e0 l\u2019infante, qui jamais n\u2019avoue son amour \u00e0 Rodrigue ni ne le rencontre seule, qui jamais non plus ne se pr\u00e9sente \u00e0 Chim\u00e8ne comme une rivale, qui s\u2019interdit d\u2019envisager pour \u00e9poux celui qui, n\u2019\u00e9tant pas d\u2019essence royale, est indigne d\u2019elle, c\u2019est surtout une voix, celle d\u2019un lamento, qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve p\u00e9riodiquement dans la pi\u00e8ce. Elle veut retenir Rodrigue quand elle apprend son dessein de provoquer le comte, mais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 trop tard; elle cherche \u00e0 convaincre Chim\u00e8ne de renoncer \u00e0 sa vengeance apr\u00e8s la victoire sur les Maures, mais c\u2019est inutile. Autant d\u2019\u00e9checs qui la renvoient \u00e0 la solitude de sa r\u00e9solution: se vaincre elle-m\u00eame. Or, en donnant Rodrigue \u00e0 Chim\u00e8ne, elle fait un don qu\u2019elle ne cesse de proclamer comme une marque d\u2019h\u00e9ro\u00efsme\u00a0\u2014 mais qu\u2019a-t-elle au juste \u00e0 donner?\u00a0\u2014 et qu\u2019elle d\u00e9ment en sentant rena\u00eetre l\u2019espoir quand Rodrigue devient un h\u00e9ros pr\u00eat \u00e0 conqu\u00e9rir des royaumes (c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 devenir digne d\u2019elle): c\u2019est l\u00e0 un discours de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme plus qu\u2019un h\u00e9ro\u00efsme r\u00e9el. Ses stances (V,\u00a02), l\u2019\u00e9tonnement de L\u00e9onor \u00e0 la voir encore esp\u00e9rer, \u00e0 la voir oublier ce qu\u2019elle doit \u00e0 son rang (V,\u00a03), font mieux ressortir la douloureuse d\u00e9termination de Chim\u00e8ne, qui r\u00e9appara\u00eet, en une sc\u00e8ne sym\u00e9trique (V,\u00a04), elle aussi accompagn\u00e9e de sa confidente; Elvire, contrairement \u00e0 L\u00e9onor, invite sa ma\u00eetresse \u00e0 moins de rigueur dans la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 son devoir. L\u2019infante, oscillant entre r\u00e9signation et flamb\u00e9e d\u2019espoir, parce que le d\u00e9passement de soi n\u2019est chez elle qu\u2019un mot, une d\u00e9cision toujours r\u00e9vocable, n\u2019atteint pas \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efsme de Chim\u00e8ne: par opposition, elle a d\u2019abord pour fonction de le souligner.<\/p>\n<p>On a donc deux rivaux, mais qui jamais ne servent un sch\u00e9ma de rivalit\u00e9 amoureuse\u00a0\u2014 ni Chim\u00e8ne ni Rodrigue ne les craignent, isol\u00e9s qu\u2019ils sont dans la lumi\u00e8re d\u2019une glorieuse \u00e9mulation, d\u2019un face-\u00e0-face qui est d\u2019abord face-\u00e0-face avec soi-m\u00eame. Chim\u00e8ne en est assur\u00e9ment le p\u00f4le majeur: la pi\u00e8ce est ponctu\u00e9e de ses rencontres avec l\u2019infante, avec don Sanche, avec Rodrigue, avec le roi. \u00c0 la cour, tous la regardent et chacun devient spectateur des effets du pi\u00e8ge qu\u2019on lui tend en lui faisant croire Rodrigue tu\u00e9 par les Maures. On lui fait violence, on se joue d\u2019elle dans l\u2019euphorie de la victoire, on commente, amus\u00e9, sa r\u00e9action. Mais le sc\u00e9nario qu\u2019on monte pour elle (qu\u2019involontairement elle redoublera \u00e0 l\u2019acte\u00a0V) n\u2019y fait rien: le th\u00e9\u00e2tre, ici, ne lib\u00e8re pas du devoir, ne sert pas de psychodrame lib\u00e9rateur. Chim\u00e8ne ne joue pas&#8230;<\/p>\n<p>Pour Rodrigue, tout est plus simple. Ses stances (I,\u00a06) montrent bien qu\u2019il s\u2019agit moins pour lui de choisir entre les deux termes d\u2019une alternative\u00a0\u2014 \u00eatre ou ne pas \u00eatre le meurtrier du p\u00e8re de Chim\u00e8ne\u00a0\u2014 que d\u2019admettre qu\u2019il n\u2019a pas le choix. Parce qu\u2019il est moins Rodrigue que le fils de don Di\u00e8gue, il est soumis \u00e0 un code de l\u2019honneur qui l\u2019oblige \u00e0 tuer (c\u2019est le fameux \u00abMeurs ou tue\u00bb de son p\u00e8re); parce que l\u2019amour se nourrit de l\u2019estime, Chim\u00e8ne ne l\u2019aimera que s\u2019il tue son p\u00e8re\u00a0\u2014 et en m\u00eame temps elle ne pourra s\u2019abandonner \u00e0 cet amour. Dans tous les cas, Chim\u00e8ne est pour lui perdue. Il est \u00abembarqu\u00e9\u00bb et ne peut \u00e9chapper \u00e0 son devoir qu\u2019en l\u2019accomplissant. C\u2019est seulement apr\u00e8s y avoir satisfait qu\u2019il s\u2019oppose \u00e0 son p\u00e8re, pour qui \u00abl\u2019amour n\u2019est qu\u2019un plaisir\u00bb, une faiblesse pour \u00abun c\u0153ur magnanime\u00bb. Don Di\u00e8gue affirme qu\u2019honneur et amour rel\u00e8vent de deux ordres diff\u00e9rents; Rodrigue, lui, proclame que \u00able guerrier sans courage et le perfide amant\u00bb encourent la m\u00eame infamie. Avec lui na\u00eet une nouvelle \u00e9thique aristocratique, dont le \u00abbras\u00bb\u00a0\u2014 obs\u00e9dante synecdoque\u00a0\u2014 n\u2019est plus le seul garant. Son devoir accompli, Rodrigue n\u2019a de cesse de courir \u00e0 la mort, cette mort apparemment n\u00e9cessaire pour que Chim\u00e8ne soit fid\u00e8le \u00e0 son p\u00e8re: il s\u2019offre \u00e0 la vengeance de Chim\u00e8ne chez elle\u00a0\u2014 on a soulign\u00e9 la cruaut\u00e9 de cette sc\u00e8ne, Rodrigue pr\u00e9sentant \u00e0 Chim\u00e8ne son \u00e9p\u00e9e \u00abdu sang de\u00a0[son] p\u00e8re encor toute tremp\u00e9e\u00bb\u00a0\u2014, puis expose sa vie contre les Maures, enfin songe \u00e0 faire de don Sanche l\u2019agent involontaire d\u2019un suicide. Pr\u00e9f\u00e9rant \u00abson honneur \u00e0 Chim\u00e8ne, et Chim\u00e8ne \u00e0 sa vie\u00bb, il veut que sa mort soit \u00absacrifice\u00bb \u00e0 celle qu\u2019il aime. Mais ses visites r\u00e9p\u00e9t\u00e9es \u00e0 Chim\u00e8ne sont aussi marqu\u00e9es par l\u2019insistance sur l\u2019espoir qu\u2019il dit ne plus avoir, comme s\u2019il s\u2019agissait pour lui\u00a0\u2014 plus ou moins consciemment\u00a0\u2014 d\u2019amener Chim\u00e8ne \u00e0 le d\u00e9tromper, \u00e0 rendre la logique du sang moins implacable (et c\u2019est ce qui para\u00eet se passer \u00e0 chaque fois: chacune de ces sc\u00e8nes aboutit \u00e0 un aveu d\u2019amour).<\/p>\n<p>Rodrigue raisonne en termes d\u2019exclusion: qu\u2019il ait tu\u00e9 le comte exclut que Chim\u00e8ne puisse vouloir l\u2019\u00e9pouser, voire l\u2019aimer encore. Chim\u00e8ne, elle, essaie de vivre les contraires\u00a0\u2014 vouloir la mort de Rodrigue, l\u2019aimer toujours\u00a0\u2014, sur le mode du d\u00e9passement. Ses pleurs insistants n\u2019en font pas un \u00eatre faible: ils sont la preuve qu\u2019elle lutte avec elle-m\u00eame (ce qui n\u2019est plus tout \u00e0 fait le cas pour Rodrigue d\u00e8s lors qu\u2019il a tu\u00e9 le comte), qu\u2019elle veut s\u2019arracher au d\u00e9sir pour \u00eatre digne de son nom et de son amant. Elle doit exiger sa mort, mais son \u00abunique souhait est de ne rien pouvoir\u00bb; \u00abJe dois te poursuivre, et non pas te punir\u00bb, dit-elle encore. Qu\u2019elle obtienne ou non la t\u00eate de Rodrigue importe finalement assez peu\u00a0\u2014 la d\u00e9cision en revient au roi, qu\u2019elle reconna\u00eet comme tel. C\u2019est elle qu\u2019elle doit sacrifier, non son amant. Le v\u00e9ritable h\u00e9ro\u00efsme est dans la sublimation de l\u2019amour, non dans la vengeance\u00a0\u2014 ni dans la mort, comme elle le rappelle \u00e0 Rodrigue, pr\u00eat \u00e0 s\u2019offrir sans r\u00e9sistance aux coups de don Sanche. Aussi, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 prise au pi\u00e8ge par la mise en sc\u00e8ne du roi (IV,\u00a05), puis par elle-m\u00eame lorsqu\u2019elle emp\u00eache de parler don Sanche l\u2019\u00e9p\u00e9e \u00e0 la main (\u00abQuoi? du sang de Rodrigue encor toute tremp\u00e9e?\u00bb\u00a0\u2014 \u00e9cho \u00e0 l\u2019\u00e9p\u00e9e souill\u00e9e du sang de son p\u00e8re que Rodrigue lui offrait), peut-elle avouer son amour: l\u2019honneur se satisfait du refus d\u2019\u00e9pouser le meurtrier de son p\u00e8re (dans la version de\u00a01637, elle demandera seulement un d\u00e9lai).<\/p>\n<p>Chim\u00e8ne comme Rodrigue sont d\u2019abord les enfants de leur p\u00e8re\u00a0\u2014 la m\u00e8re, elle, est absente. Ce sont les valeurs masculines, celles du sang, qui r\u00e8glent tout. Le comte est le soutien du royaume comme le fut don Di\u00e8gue et il reconna\u00eet en Rodrigue un \u00eatre digne de son p\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire de lui-m\u00eame. Don Di\u00e8gue, le comte et Rodrigue, au d\u00e9part, ne sont que trois incarnations, \u00e0 trois \u00e2ges diff\u00e9rents, du m\u00eame r\u00f4le: le h\u00e9ros d\u00e9fenseur de l\u2019\u00c9tat. En ce sens, et parce que son \u00abcoup d\u2019essai\u00bb est un \u00abcoup de ma\u00eetre\u00bb, Rodrigue s\u2019accomplit en tuant le comte\u00a0\u2014 et c\u2019est le triomphe de la jeunesse. Mais si l\u2019on s\u2019en tenait l\u00e0, Rodrigue ne serait qu\u2019un lien dans la longue cha\u00eene des h\u00e9ros: l\u2019intrigue ne modifierait que son statut personnel, non celui du h\u00e9ros. Or le Cid n\u2019est pas seulement l\u2019assomption de la jeunesse: c\u2019est aussi celle de l\u2019\u00c9tat, qui passe par l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un nouveau rapport avec son d\u00e9fenseur. L\u2019assomption est aussi celle du roi, non pas un roi jeune\u00a0\u2014 il lui fallait l\u2019autorit\u00e9 que la jeunesse n\u2019incarne pas\u00a0\u2014, mais un roi sans \u00e2ge, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il est roi: une fonction, non une personne. Jusqu\u2019alors, dans un monde encore marqu\u00e9 par la f\u00e9odalit\u00e9, le roi n\u2019\u00e9tait qu\u2019un seigneur parmi d\u2019autres, bafou\u00e9 ici, dans son autorit\u00e9 encore mal \u00e9tablie, par le comte qui n\u2019accepte pas le choix de don Di\u00e8gue. La mort du comte renforce l\u2019autorit\u00e9 royale d\u00e8s lors qu\u2019est remplie la seule condition n\u00e9cessaire: que Rodrigue le remplace, qu\u2019il devienne le Cid. Rodrigue, lui, fait all\u00e9geance au roi, se soumet \u00e0 son autorit\u00e9 sans arri\u00e8re-pens\u00e9e. Symboliquement, le roi se substitue au comte aupr\u00e8s de Chim\u00e8ne (\u00abTon roi te veut servir de p\u00e8re au lieu de lui\u00bb), occasion d\u2019affirmer l\u2019image du roi-p\u00e8re, qui r\u00e8gne sur tous ses sujets, et non pas seulement roi-juge auquel son r\u00f4le le r\u00e9duit. Symboliquement encore, don Di\u00e8gue est tout aussi mort que le comte: ne pouvant r\u00e9pliquer lui-m\u00eame au soufflet, il n\u2019est plus que l\u2019ombre de lui-m\u00eame, un vieillard mort \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efsme qui se survivra dans la t\u00e2che de gouverneur de l\u2019enfant royal, figure historique que les livres n\u2019ont pas encore happ\u00e9e. Rien de plus significatif que la derni\u00e8re sc\u00e8ne; don Di\u00e8gue est l\u00e0, muet, tandis que le roi, s\u2019adressant \u00e0 Rodrigue, conclut: \u00abLaisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.\u00bb Ton roi, non pas ton p\u00e8re. La pi\u00e8ce s\u2019ouvrait avec le comte\u00a0\u2014 selon les versions avec le personnage lui-m\u00eame ou avec Elvire rapportant sa d\u00e9cision de p\u00e8re ayant \u00e0 marier sa fille\u00a0\u2014; le dernier mot appartient au roi, un roi au pouvoir encore limit\u00e9 mais d\u00e9sormais reconnu par tous. L\u2019\u00c9tat s\u2019est donc fond\u00e9 sur le cadavre du h\u00e9ros f\u00e9odal, qui a emport\u00e9 avec lui ces r\u00e9actions de clan que redoute don Di\u00e8gue: la loi a remplac\u00e9 la force brutale.<\/p>\n<p>Avec l\u2019\u00c9tat est n\u00e9e la raison d\u2019\u00c9tat: Rodrigue allait \u00eatre jug\u00e9, le Cid est au-dessus des lois parce qu\u2019il a sauv\u00e9 l\u2019\u00c9tat. Tout est d\u00e8s lors possible: Rodrigue prendra la t\u00eate de l\u2019arm\u00e9e\u00a0\u2014 o\u00f9 se r\u00e9sorberont les clans de l\u2019ordre ancien\u00a0\u2014 pour mener la guerre jusque chez les Maures. En cette p\u00e9riode de reconqu\u00eate, il est plus qu\u2019un rempart, il devient un conqu\u00e9rant, celui qui va enfin donner une assise ferme au royaume. Par-del\u00e0 les \u00e9chos de la situation contemporaine\u00a0\u2014 guerre avec l\u2019Espagne, condamnation du duel, \u00e9volution n\u00e9cessaire des rapports entre le roi et l\u2019aristocratie\u00a0\u2014, il y a bien un optimisme politique du Cid, ancr\u00e9 sur l\u2019affirmation de la n\u00e9cessit\u00e9 historique d\u2019une monarchie forte.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>D.\u00a0MONCOND\u2019HUY<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-554","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/554","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=554"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}