{"id":553,"date":"2026-08-04T10:22:26","date_gmt":"2026-08-04T08:22:26","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=553"},"modified":"2026-08-04T10:22:26","modified_gmt":"2026-08-04T08:22:26","slug":"polyeucte","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=polyeucte","title":{"rendered":"Polyeucte"},"content":{"rendered":"<p>Polyeucte<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>POLYEUCTE. \u00abTrag\u00e9die chr\u00e9tienne\u00bb en cinq actes et en vers de Pierre Corneille (1606-1684), cr\u00e9\u00e9e \u00e0 Paris par la troupe du Marais sans doute au d\u00e9but de 1643, et publi\u00e9e \u00e0 Paris chez Sommaville et Courb\u00e9 la m\u00eame ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Corneille \u00e9crivit sa premi\u00e8re trag\u00e9die religieuse (il donnera par la suite Th\u00e9odore) \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le genre connaissait un r\u00e9el d\u00e9veloppement et suscitait des pol\u00e9miques, en particulier sur les libert\u00e9s qu\u2019un dramaturge peut ou non prendre lorsqu\u2019il s\u2019inspire de la Bible ou d\u2019un r\u00e9cit hagiographique: Corneille, lui, s\u2019octroie une certaine latitude dans le maniement de multiples sources. L\u2019aspect religieux de la pi\u00e8ce provoqua d\u2019ailleurs des critiques, et ce sont les amours de Pauline et de S\u00e9v\u00e8re qui firent surtout son succ\u00e8s, au point que l\u2019on pr\u00e9f\u00e9ra longtemps s\u2019en tenir \u00e0 une lecture d\u00e9form\u00e9e de la trag\u00e9die. De fait, il faut voir dans Polyeucte une \u0153uvre issue du climat de la Contre-R\u00e9forme, l\u2019\u0153uvre d\u2019un ancien \u00e9l\u00e8ve des j\u00e9suites, qui vise \u00e0 concilier humanisme et christianisme. La trag\u00e9die elle-m\u00eame, qui a soulev\u00e9 force discussions (sur la nature des sentiments de Pauline et sur l\u2019orthodoxie de Polyeucte en particulier), peut se lire dans la continuit\u00e9 des trois grandes pi\u00e8ces pr\u00e9c\u00e9dentes, le Cid, Horace et Cinna, ce qui ne fait que renforcer son ambigu\u00eft\u00e9: aboutissement ou rupture?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<br \/>\nPauline, fille de F\u00e9lix, s\u00e9nateur romain et gouverneur d\u2019Arm\u00e9nie, vient d\u2019\u00e9pouser Polyeucte, un grand seigneur arm\u00e9nien: son p\u00e8re, qui l\u2019a autrefois oblig\u00e9e \u00e0 renoncer \u00e0 S\u00e9v\u00e8re, un Romain trop obscur, le lui a ordonn\u00e9, et l\u2019amour est n\u00e9 peu \u00e0 peu. Elle a vu en songe la mort de son \u00e9poux et elle le presse de rester dans le palais. En vain: N\u00e9arque, un chr\u00e9tien, pousse Polyeucte \u00e0 ne pas retarder le bapt\u00eame auquel il aspire secr\u00e8tement; Polyeucte le suit. F\u00e9lix apprend alors \u00e0 sa fille l\u2019arriv\u00e9e de S\u00e9v\u00e8re: longtemps pass\u00e9 pour mort, il est devenu le favori de l\u2019empereur D\u00e9cie; F\u00e9lix craint qu\u2019il ne vienne pour Pauline et redoute sa col\u00e8re. Il presse sa fille de l\u2019apaiser (Acte\u00a0I). Elle demande \u00e0 S\u00e9v\u00e8re de renoncer \u00e0 la voir. Polyeucte, qui a embrass\u00e9 la foi chr\u00e9tienne, doit se rendre au temple pour en briser les idoles au cours d\u2019un sacrifice. N\u00e9arque lui reproche d\u2019aller \u00e0 la mort d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, mais Polyeucte le convainc: en d\u00e9pit de sa peur, N\u00e9arque marche au martyre avec lui (Acte\u00a0II). Pauline s\u2019inqui\u00e8te pour Polyeucte: elle craint la jalousie de S\u00e9v\u00e8re. On lui annonce alors que son \u00e9poux a renvers\u00e9 les idoles; elle r\u00e9affirme son amour. F\u00e9lix fait ex\u00e9cuter N\u00e9arque sous les yeux de Polyeucte, esp\u00e9rant de celui-ci une abjuration qui ne viendra pas. Pauline plaide pour son \u00e9poux; F\u00e9lix va lui parler (Acte\u00a0III). Inutile d\u00e9marche: Polyeucte l\u2019a repouss\u00e9 et mande S\u00e9v\u00e8re. Seul, il fortifie son c\u0153ur avant l\u2019arriv\u00e9e de Pauline. Face \u00e0 elle, il r\u00e9affirme sa foi; elle lui reproche de l\u2019abandonner. Il la \u00abdonne\u00bb alors \u00e0 S\u00e9v\u00e8re. Pauline refuse et prie S\u00e9v\u00e8re d\u2019interc\u00e9der aupr\u00e8s de F\u00e9lix en faveur de Polyeucte. S\u00e9v\u00e8re, qui admire les chr\u00e9tiens et ne croit pas aux dieux romains, accepte: il montrera ainsi sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 (Acte\u00a0IV). Mais F\u00e9lix ne voit dans ses propos qu\u2019un pi\u00e8ge pour se venger de lui et redoute l\u2019empereur. Il fait croire \u00e0 Polyeucte qu\u2019il aspire lui aussi au christianisme et l\u2019incite \u00e0 vivre pour lui montrer la voie; Polyeucte comprend son jeu, le repousse, puis invite une nouvelle fois Pauline \u00e0 \u00e9pouser S\u00e9v\u00e8re; elle pr\u00e9f\u00e8re mourir. F\u00e9lix envoie Polyeucte \u00e0 la mort. Pauline, qui a \u00e9t\u00e9 asperg\u00e9e du sang de son \u00e9poux, s\u2019est convertie et requiert le supplice. S\u00e9v\u00e8re reproche \u00e0 F\u00e9lix de l\u2019avoir cru fourbe et promet de le perdre. \u00c0 son tour F\u00e9lix annonce qu\u2019il s\u2019est lui aussi converti et s\u2019offre au martyre. S\u00e9v\u00e8re d\u00e9cide que les chr\u00e9tiens ne seront plus poursuivis; il plaidera leur cause aupr\u00e8s de l\u2019empereur et confirme F\u00e9lix dans son poste de gouverneur (Acte\u00a0V).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>\u00abJe n\u2019ai point fait de pi\u00e8ce o\u00f9 l\u2019ordre du th\u00e9\u00e2tre soit plus beau et l\u2019encha\u00eenement des sc\u00e8nes mieux m\u00e9nag\u00e9\u00bb (\u00abExamen\u00bb de\u00a01660): d\u2019un point de vue dramaturgique, Polyeucte est un accomplissement. Corneille y atteint une pleine ma\u00eetrise, notamment dans l\u2019utilisation des entractes pour faire rebondir l\u2019action et plus encore dans la construction des actes: au monologue de Pauline (III,\u00a01) r\u00e9pond celui de Polyeucte (IV,\u00a02), les rencontres entre les \u00e9poux (I,\u00a02;\u00a0II,\u00a04;\u00a0IV,\u00a03;\u00a0V,\u00a03), entre Pauline et S\u00e9v\u00e8re (II,\u00a02;\u00a0IV,\u00a05), entre Polyeucte et S\u00e9v\u00e8re en pr\u00e9sence de Pauline (IV,\u00a04) ponctuent la pi\u00e8ce autour de l\u2019acte\u00a0III, celui du r\u00e9cit du renversement des idoles et des premi\u00e8res r\u00e9actions de Pauline et surtout de F\u00e9lix. Cette construction rigoureuse va de pair avec le d\u00e9veloppement conjoint de deux passions, l\u2019\u00abamour humain\u00bb et l\u2019aspiration au martyre, qui explique un certain m\u00e9lange des genres (galanteries de S\u00e9v\u00e8re, protestations d\u2019amour de Pauline \u00e0 Polyeucte, lyrisme de la foi). Double orientation qui s\u2019incarne pleinement en Polyeucte, dont tout le probl\u00e8me consiste \u00e0 r\u00e9soudre le conflit qui na\u00eet entre ces deux d\u00e9sirs. \u00abLes tendresses de l\u2019amour humain y font un si agr\u00e9able m\u00e9lange avec la fermet\u00e9 du divin que\u00a0[la] repr\u00e9sentation\u00a0[de la pi\u00e8ce] a satisfait tout ensemble les d\u00e9vots et les gens du monde\u00bb (\u00abExamen\u00bb): l\u2019\u00abagr\u00e9able m\u00e9lange\u00bb, moins appr\u00e9ci\u00e9 que Corneille le dit (il s\u2019avance beaucoup sur le jugement des \u00abd\u00e9vots\u00bb), est une formule trompeuse. Elle autorise indirectement une lecture qui d\u00e9nature la trag\u00e9die en la r\u00e9duisant \u00e0 l\u2019un de ses \u00e9l\u00e9ments\u00a0\u2014 sa part purement humaine sous l\u2019aspect de l\u2019amour\u00a0\u2014 alors m\u00eame que tout dit la liaison intime des deux perspectives.<\/p>\n<p>F\u00e9lix occupe le centre du dispositif (l\u2019acte\u00a0III, apr\u00e8s le monologue de Pauline et le r\u00e9cit du renversement des idoles au temple, est le sien); c\u2019est le seul personnage qui soit en marge parce qu\u2019il rompt le noble climat instaur\u00e9 par les autres protagonistes\u00a0\u2014 mais son nom engage \u00e0 ne pas croire qu\u2019il soit condamn\u00e9 au mauvais r\u00f4le. Incarnation d\u2019un pouvoir politique qu\u2019il n\u2019exerce que par d\u00e9l\u00e9gation (et dans la crainte perp\u00e9tuelle de l\u2019empereur ou de son envoy\u00e9, S\u00e9v\u00e8re), il est \u00e0 la fois l\u2019\u00eatre le plus faible d\u2019un point de vue \u00e9thique, et celui qui gouverne. Par contraste, il fait valoir la grandeur des autres personnages: lui seul s\u2019abaisse \u00e0 raisonner en terme de basse politique (il envisage m\u00eame un moment, \u00e0 la sc\u00e8ne\u00a05 de l\u2019acte\u00a0III, l\u2019avantage qu\u2019il y aurait pour lui \u00e0 remarier sa fille au favori de l\u2019empereur, mais repousse bient\u00f4t cette tentation) et d\u2019int\u00e9r\u00eat personnel. Oppos\u00e9 par sa fonction m\u00eame \u00e0 son gendre, qu\u2019il essaie pourtant de sauver, il l\u2019est aussi politiquement \u00e0 S\u00e9v\u00e8re qui, lui, incarne une plus haute conception de la politique et de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Toute la pi\u00e8ce repose sur le martyre de Polyeucte, redoubl\u00e9, \u00e0 la surprise du spectateur, par les conversions de Pauline et de F\u00e9lix. Cette aspiration au martyre semble n\u00e9e du bapt\u00eame et Polyeucte la pr\u00e9sente comme l\u2019effet de la gr\u00e2ce. Dans la mani\u00e8re dont il la vit, cependant, se reconna\u00eet un grand seigneur, attach\u00e9 \u00e0 sa gloire\u00a0\u2014 un \u00abg\u00e9n\u00e9reux\u00bb au sens corn\u00e9lien du terme plus qu\u2019un chr\u00e9tien, a-t-on parfois avanc\u00e9. Mais il convient plut\u00f4t d\u2019y voir la volont\u00e9 d\u2019inscrire son nom dans une immortalit\u00e9 d\u2019un ordre sup\u00e9rieur. Lorsque F\u00e9lix dit l\u2019envoyer \u00ab\u00e0 la mort\u00bb, et qu\u2019il r\u00e9pond: \u00ab\u00c0 la gloire\u00bb (V,\u00a03), cela n\u2019implique pas qu\u2019on doive analyser son discours, malgr\u00e9 certaines ambigu\u00eft\u00e9s, en termes exclusivement profanes: la fin de la pi\u00e8ce, ainsi que la conversion de Pauline et de F\u00e9lix, qui fait de Polyeucte un intercesseur divin, et le culte qu\u2019on va lui rendre int\u00e8grent bien le personnage dans l\u2019ordre de la saintet\u00e9. En lui s\u2019accomplit donc une transfiguration de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme humain et le vrai probl\u00e8me, pour le personnage, c\u2019est de se d\u00e9tacher du monde. Contrairement \u00e0 N\u00e9arque, qui a pour fonction \u00e0 la fois de dire la peur de la souffrance que le h\u00e9ros d\u00e9daigne et de permettre une discussion quasi th\u00e9ologique avec lui (la pi\u00e8ce fait ainsi \u00e9cho aux controverses sur la gr\u00e2ce), Polyeucte est retenu au monde par une femme, par son amour qui se dit plus d\u2019une fois sur le mode charnel, et par sa \u00abconscience\u00bb, entendons la responsabilit\u00e9 d\u2019abord purement profane qu\u2019il \u00e9prouve \u00e0 son \u00e9gard.<\/p>\n<p>La joie du martyre auquel il se destine supplante l\u2019amour. Mais il \u00e9prouve encore une attirance pour les \u00abhonteux attachements de la chair et du monde\u00bb (stances de la sc\u00e8ne\u00a02 de l\u2019acte\u00a0IV) et ne se \u00abd\u00e9livre\u00bb de Pauline, en qui il voit un \u00abobstacle\u00bb, qu\u2019en la \u00abdonnant\u00bb \u00e0 S\u00e9v\u00e8re\u00a0\u2014 en assurant son bonheur en dehors de lui. Cette \u00abd\u00e9livrance\u00bb r\u00e9pond aux questions qu\u2019il se posait douloureusement \u00e0 l\u2019acte\u00a0I\u00a0\u2014 \u00abPour se donner \u00e0 lui\u00a0[Dieu] faut-il n\u2019aimer personne?\u00bb\u00a0\u2014, mais elle est rupture, renoncement \u00e0 une partie de soi-m\u00eame. La v\u00e9ritable solution appara\u00eet ensuite, quand il prie Dieu pour que sa femme se convertisse, puis quand il l\u2019invite (V,\u00a03) non plus \u00e0 rester veuve ou \u00e0 \u00e9pouser S\u00e9v\u00e8re, mais \u00e0 \u00e9pouser S\u00e9v\u00e8re ou \u00e0 mourir avec lui, c\u2019est-\u00e0-dire en embrassant sa foi. Alors se dessine cette union dans l\u2019amour de Dieu qui s\u2019accomplit apr\u00e8s que Pauline a re\u00e7u la gr\u00e2ce par aspersion du sang du martyr. Le d\u00e9passement n\u2019est plus individuel: il devient sublimation de l\u2019amour conjugal en Dieu. Encore tout r\u00e9cent, le mariage aboutit \u00e0 une union sup\u00e9rieure, o\u00f9 se r\u00e9sout l\u2019attirance des corps.<\/p>\n<p>Pauline a \u00e9t\u00e9 mari\u00e9e contre son gr\u00e9: elle a ob\u00e9i, ne parle que de \u00abdevoir\u00bb. Par opposition aux pi\u00e8ces pr\u00e9c\u00e9dentes de Corneille, la trag\u00e9die commence une quinzaine de jours apr\u00e8s le mariage: celui-ci a scell\u00e9 l\u2019union et engag\u00e9 Pauline dans la voie de l\u2019amour, mais il a aussi fait d\u2019elle une femme, consciente de son corps, li\u00e9e \u00e0 son \u00e9poux par cette sensualit\u00e9 qu\u2019elle a d\u00e9couverte et qui, \u00e0 travers les litotes qui s\u2019imposent, impr\u00e8gne la pi\u00e8ce. L\u2019arriv\u00e9e de S\u00e9v\u00e8re fait resurgir le pass\u00e9, un amour ancien, d\u2019avant le mariage. Pauline laisse percer quelque inqui\u00e9tude\u00a0\u2014 les sentiments d\u2019hier pourraient de nouveau l\u2019assaillir\u00a0\u2014, mais sa douleur face \u00e0 S\u00e9v\u00e8re tient plus d\u2019une haute compassion devant la souffrance de son ancien amant que d\u2019un regret personnel: faire d\u2019elle une femme amoureuse de deux hommes constitue sans doute une lecture forc\u00e9e. S\u00e9v\u00e8re, \u00e0 ses yeux, est un risque pour celle qu\u2019elle est en train de devenir: la femme qui aime celui qu\u2019on lui a impos\u00e9; son devoir, soutenu par l\u2019estime et par les sens, s\u2019est mu\u00e9 en amour. Pour Polyeucte, Pauline est une tentation; pour elle, S\u00e9v\u00e8re est un p\u00e9ril\u00a0\u2014 rien de plus. Le d\u00e9passement consiste pour elle \u00e0 r\u00e9affirmer son amour alors m\u00eame que Polyeucte est devenu sacril\u00e8ge, \u00e0 songer \u00e0 le suivre dans une mort qu\u2019elle ne vivra comme lib\u00e9ration qu\u2019apr\u00e8s avoir re\u00e7u la gr\u00e2ce.<\/p>\n<p>S\u00e9v\u00e8re n\u2019est pas exclu de ce d\u00e9passement, m\u00eame s\u2019il en reste \u00e0 un stade profane. Sa \u00abg\u00e9n\u00e9rosit\u00e9\u00bb, qui exclut tous les bas sentiments que F\u00e9lix lui pr\u00eate, en fait l\u2019\u00e9gal de Polyeucte, qui le reconna\u00eet digne de Pauline comme elle est digne de lui-m\u00eame. Ainsi se cr\u00e9e, au plus haut, une r\u00e9elle parent\u00e9 entre les trois personnages, fond\u00e9e sur la vertu: Pauline \u00aba trop de vertus pour n\u2019\u00eatre pas chr\u00e9tienne\u00bb (IV,\u00a03)\u00a0\u2014 on reconna\u00eet ici l\u2019influence des j\u00e9suites \u00e0 propos de la question tant d\u00e9battue de la vertu des pa\u00efens\u00a0\u2014, S\u00e9v\u00e8re en a trop pour ne pas admirer les chr\u00e9tiens, puis les d\u00e9fendre et contribuer \u00e0 faire de Rome un \u00c9tat chr\u00e9tien. Gr\u00e2ce \u00e0 S\u00e9v\u00e8re, en effet, la pi\u00e8ce ne s\u2019ach\u00e8ve pas sur le martyre de Polyeucte et la conversion de ses proches, mais sur une \u00abconversion\u00bb de l\u2019\u00c9tat lui-m\u00eame\u00a0\u2014 l\u2019Empire romain \u00abconverti\u00bb depuis sa p\u00e9riph\u00e9rie. En renversant les idoles, Polyeucte est devenu \u00abl\u2019ennemi commun de l\u2019\u00c9tat et des dieux\u00bb: contrairement \u00e0 ses pi\u00e8ces ant\u00e9rieures, Corneille peint ici un h\u00e9ros qui s\u2019accomplit contre l\u2019\u00c9tat. F\u00e9lix, beau-p\u00e8re et gouverneur, double substitut paternel, lance \u00e0 Polyeucte \u00e0 propos des dieux pa\u00efens: \u00abAdore-les, ou meurs\u00bb (V,\u00a04); \u00abMeurs ou tue\u00bb, disait Don Di\u00e8gue \u00e0 son fils (le Cid,\u00a0I,\u00a06). Pourtant, dans les deux cas, le h\u00e9ros \u00e9chappe \u00e0 l\u2019alternative, f\u00fbt-ce en y souscrivant dans un premier temps: Rodrigue tue, mais c\u2019est pour mieux transcender la fid\u00e9lit\u00e9 au p\u00e8re et \u00e0 l\u2019\u00e9thique aristocratique en une nouvelle \u00e9thique h\u00e9ro\u00efque au service de l\u2019\u00c9tat; Polyeucte meurt, mais sa mort \u00e9chappe \u00e0 F\u00e9lix, elle est aussi celle de la politique hors de la \u00abvraie\u00bb foi et suscite l\u2019av\u00e8nement d\u2019un nouvel \u00c9tat. Polyeucte trouve son ultime accomplissement dans la conversion; de ce point de vue, la pi\u00e8ce marque une \u00abprogression\u00bb apr\u00e8s le Cid, Horace et surtout Cinna: ici l\u2019h\u00e9ro\u00efsme est transfigur\u00e9 en saintet\u00e9. Et l\u2019\u00c9tat lui-m\u00eame est \u00abconverti\u00bb, au prix de la mort, sublime, du h\u00e9ros; par lui na\u00eet l\u2019\u00c9tat chr\u00e9tien, mais au prix d\u2019un sacrifice qui dit aussi la vanit\u00e9 du monde. Dans Horace, l\u2019\u00c9tat naissait d\u2019un parricide; ici, l\u2019assomption de l\u2019\u00c9tat implique la transfiguration du h\u00e9ros\u00a0\u2014 et son retrait du monde. Dans cette perspective, Polyeucte est une impasse pour l\u2019h\u00e9ro\u00efsme, comme si avait \u00e9t\u00e9 atteint un point de non-retour.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>D.\u00a0MONCOND\u2019HUY<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-553","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/553","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=553"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}