{"id":548,"date":"2026-08-04T10:11:29","date_gmt":"2026-08-04T08:11:29","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=548"},"modified":"2026-08-04T10:11:29","modified_gmt":"2026-08-04T08:11:29","slug":"le-tartuffe","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=le-tartuffe","title":{"rendered":"le Tartuffe"},"content":{"rendered":"<p>Tartuffe (le)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>TARTUFFE (le) ou l\u2019Imposteur. Com\u00e9die en cinq actes et en vers de Moli\u00e8re, pseudonyme de Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673), cr\u00e9\u00e9e \u00e0 Paris au th\u00e9\u00e2tre du Palais-Royal le\u00a05\u00a0f\u00e9vrier 1669, et publi\u00e9e \u00e0 Paris chez Pierre Ribou la m\u00eame ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la querelle des Pr\u00e9cieuses ridicules et celle de l\u2019\u00c9cole des femmes, Moli\u00e8re suscite un scandale encore plus retentissant lorsqu\u2019il porte \u00e0 la sc\u00e8ne son Tartuffe. C\u2019est qu\u2019il ne s\u2019agit plus alors de ridiculiser des manies langagi\u00e8res ou une conception surann\u00e9e de l\u2019\u00e9ducation des filles, mais d\u2019aborder, avec le sujet de l\u2019hypocrisie, le domaine de la religion, qui engage \u00e0 la fois la conscience personnelle et les principes de l\u2019organisation sociale. Les marquis, les cocus et les m\u00e9decins avaient fait contre mauvaise fortune sinon bon c\u0153ur, du moins bon visage: avec les d\u00e9vots, Moli\u00e8re s\u2019attaquait \u00e0 un parti autrement plus puissant, et qui n\u2019entendait point raillerie.<\/p>\n<p>De l\u00e0 les nombreuses entraves apport\u00e9es \u00e0 la repr\u00e9sentation. Une premi\u00e8re version, en trois actes, est donn\u00e9e le\u00a012\u00a0mai\u00a01664 dans le cadre des f\u00eates de Versailles. Les d\u00e9vots, choqu\u00e9s de voir para\u00eetre en sc\u00e8ne un personnage d\u2019homme d\u2019\u00c9glise peu recommandable (m\u00eame si Tartuffe n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eatre), obtiennent de Louis\u00a0XIV l\u2019interdiction des repr\u00e9sentations publiques. Moli\u00e8re transforme alors Tartuffe en Panulphe, l\u2019homme d\u2019\u00c9glise en homme du monde, et adoucit ou retranche les passages litigieux. Peine perdue: les cinq actes de Panulphe ou l\u2019Imposteur connaissent, en ao\u00fbt 1667, le m\u00eame sort que les trois actes de Tartuffe ou l\u2019Hypocrite en\u00a01664. Un \u00abplacet\u00bb au roi n\u2019y change rien, non plus que le plaidoyer anonyme de la Lettre sur la com\u00e9die de \u00abl\u2019Imposteur\u00bb. Pourtant, Louis\u00a0XIV n\u2019est point hostile: mais il est plus assur\u00e9 des bonnes intentions de Moli\u00e8re que des effets de sa pi\u00e8ce sur les \u00e2mes simples; surtout, il doit composer politiquement avec le parti d\u00e9vot. Aussi, d\u00e8s que le rapport de force lui devient favorable, le roi autorise-t-il une troisi\u00e8me version de la pi\u00e8ce, la seule dont nous poss\u00e9dions le texte: le Tartuffe ou l\u2019Imposteur, qui sera jou\u00e9e le\u00a05\u00a0f\u00e9vrier\u00a01669. Tartuffe n\u2019est plus ni eccl\u00e9siastique ni mondain, il figure un directeur de conscience la\u00efc.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>La vieille et acari\u00e2tre Mme\u00a0Pernelle reproche \u00e0 la suivante Dorine et aux membres pr\u00e9sents de la famille (ses petits-enfants Damis et Mariane; sa bru Elmire et le fr\u00e8re de celle-ci, Cl\u00e9ante) un train de maison trop mondain, en contradiction avec les directives aust\u00e8res d\u2019un d\u00e9vot personnage\u00a0\u2014 Tartuffe\u00a0\u2014 que son fils Orgon a charitablement recueilli. Pernelle sortie, Dorine d\u00e9crit \u00e0 Cl\u00e9ante l\u2019aveugle d\u00e9votion dont Orgon s\u2019est pris pour Tartuffe. Revenu \u00e0 point nomm\u00e9 de la campagne, Orgon ne s\u2019enquiert en effet que de la sant\u00e9 de son prot\u00e9g\u00e9. Il fait \u00e0 Cl\u00e9ante le r\u00e9cit \u00e9mu de ses premi\u00e8res rencontres avec Tartuffe et semble avoir chang\u00e9 d\u2019avis sur l\u2019opportunit\u00e9 de marier sa fille \u00e0 Val\u00e8re (Acte\u00a0I).<\/p>\n<p>De fait, Orgon r\u00e9v\u00e8le \u00e0 Mariane constern\u00e9e qu\u2019il lui destine un autre \u00e9poux: Tartuffe. Dorine vient au secours de la jeune fille et fait si bien enrager son ma\u00eetre qu\u2019il quitte la place. La suivante reproche alors sa passivit\u00e9 \u00e0 Mariane, qui n\u2019attend plus de conseil que de son d\u00e9sespoir. Pr\u00e9cis\u00e9ment survient Val\u00e8re, tout \u00e9tonn\u00e9 de la nouvelle. Elle provoque entre les jeunes gens le malentendu d\u2019un d\u00e9pit amoureux, qui irait jusqu\u2019\u00e0 la rupture sans l\u2019intervention de Dorine, fertile en exp\u00e9dients susceptibles d\u2019emp\u00eacher l\u2019union abhorr\u00e9e de Mariane avec Tartuffe (Acte\u00a0II).<\/p>\n<p>L\u2019imp\u00e9tueux Damis veut rompre par une explication brutale avec Tartuffe un dessein matrimonial qui traverse le sien; mais Dorine le pr\u00e9vient d\u2019un entretien imminent entre Elmire et Tartuffe sur le m\u00eame sujet. Damis s\u2019\u00e9loigne et va se cacher dans un petit cabinet attenant \u00e0 la salle. L\u2019hypocrite para\u00eet. Scandalis\u00e9 d\u2019abord du d\u00e9collet\u00e9 de Dorine, il se radoucit \u00e0 l\u2019annonce de la venue d\u2019Elmire. La conversation attendue a lieu, mais pas sur la question du mariage envisag\u00e9 entre Tartuffe et Mariane: c\u2019est Elmire qui int\u00e9resse Tartuffe, comme le font savoir ses gestes et ses propos. Confront\u00e9e \u00e0 une tentative de s\u00e9duction en r\u00e8gle, Elmire repousse les avances de Tartuffe et s\u2019engage \u00e0 ne pas r\u00e9v\u00e9ler l\u2019incident, sous la condition que le sensuel d\u00e9vot favorise le mariage de Val\u00e8re avec Mariane. Damis, qui a tout entendu depuis sa cachette, refuse bruyamment un tel accommodement et profite de l\u2019arriv\u00e9e de son p\u00e8re pour lui conter l\u2019impudente d\u00e9claration d\u2019amour de Tartuffe \u00e0 Elmire. Mais Orgon se refuse \u00e0 croire \u00e0 la culpabilit\u00e9 de son directeur de conscience et tourne sa col\u00e8re contre Damis, qu\u2019il d\u00e9sh\u00e9rite et chasse de la maison. Pour marquer la confiance qu\u2019il garde \u00e0 Tartuffe, Orgon lui enjoint de fr\u00e9quenter sa femme et s\u2019appr\u00eate \u00e0 faire donation de tous ses biens \u00e0 son h\u00f4te (Acte\u00a0III).<\/p>\n<p>Cl\u00e9ante tente vainement une d\u00e9marche aupr\u00e8s de Tartuffe: celui-ci ne veut ni interc\u00e9der pour Damis ni refuser la donation. D\u2019autre part, le sort de Mariane semble \u00eatre scell\u00e9: elle appartiendra \u00e0 l\u2019imposteur. Pour d\u00e9tourner Orgon de ce mariage, Elmire propose, en dernier recours, \u00e0 son mari de lui apporter la preuve de l\u2019hypocrisie de Tartuffe. Il accepte. Tous sortent, \u00e0 l\u2019exception d\u2019Elmire et d\u2019Orgon, que sa femme dissimule sous une table. Tartuffe arrive, m\u00e9fiant au d\u00e9part, puis enhardi jusqu\u2019\u00e0 demander des gages concrets de l\u2019inclination qu\u2019Elmire affirme ressentir pour lui. Elle l\u2019envoie inspecter la galerie adjacente: lorsqu\u2019il revient, c\u2019est pour tomber sur un mari \u00e0 la fois effondr\u00e9 et furieux, qui lui intime l\u2019ordre de vider les lieux. L\u2019hypocrite s\u2019ex\u00e9cute, mais non sans menace; son d\u00e9part laisse Orgon dans l\u2019inqui\u00e9tude (Acte\u00a0IV).<\/p>\n<p>Les craintes n\u2019\u00e9taient pas sans fondement: Tartuffe a bel et bien fait main basse sur une cassette contenant des papiers politiquement compromettants pour Orgon. Damis se r\u00e9concilie avec son p\u00e8re, mais ne peut gu\u00e8re lui apporter de secours; quant \u00e0 Mme\u00a0Pernelle, elle ne veut rien croire. Il faut la doucereuse intrusion de M.\u00a0Loyal, \u00abhuissier \u00e0 verge\u00bb venu annoncer \u00e0 la famille qu\u2019elle va \u00eatre expuls\u00e9e en cons\u00e9quence de la donation, pour ouvrir les yeux de la glapissante a\u00efeule. Nouveau coup: on apprend par Val\u00e8re que Tartuffe a remis au roi la cassette et qu\u2019ordre est donn\u00e9 d\u2019arr\u00eater Orgon. Il n\u2019est plus de salut qu\u2019en la fuite. Trop tard: Tartuffe est l\u00e0, accompagn\u00e9 de l\u2019Exempt! L\u2019officier de police va proc\u00e9der \u00e0 l\u2019arrestation, mais\u00a0\u2014 coup de th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u2014 il se tourne vers Tartuffe et le fait prisonnier. Le prince avait su d\u00e9masquer le fourbe et pardonner \u00e0 Orgon. Pendant qu\u2019on emm\u00e8ne Tartuffe en prison, le famille loue la bont\u00e9 du monarque et se dispose \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer le mariage de Val\u00e8re et de Mariane (Acte\u00a0V).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Le sch\u00e9ma de la pi\u00e8ce n\u2019offre pas de nouveaut\u00e9 r\u00e9volutionnaire. Deux camps s\u2019affrontent sur la sc\u00e8ne, entre lesquels le spectateur est imm\u00e9diatement engag\u00e9 \u00e0 choisir. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019autorit\u00e9 distribu\u00e9e en une triple fonction paternelle que disqualifient la b\u00eatise ou l\u2019imposture: le p\u00e8re biologique (Orgon), le \u00abp\u00e8re\u00bb du p\u00e8re (Mme\u00a0Pernelle, jou\u00e9e par un homme et qui tient la place de l\u2019a\u00efeul disparu), le p\u00e8re spirituel (Tartuffe). De l\u2019autre, l\u2019alliance de la jeunesse (Damis, Mariane), de la mondanit\u00e9 (Elmire), de la raison (Cl\u00e9ante) et du bon sens populaire (Dorine). Le poids du premier groupe est \u00e9quilibr\u00e9 par l\u2019effectif du second: il n\u2019est que d\u2019attendre, mais dans une inqui\u00e9tude grandissante, que la balance penche d\u00e9cid\u00e9ment du bon c\u00f4t\u00e9. Une norme existe donc, \u00e0 quoi le spectateur ne manque pas de s\u2019identifier; et elle-m\u00eame ne manque pas de triompher.<\/p>\n<p>Trois particularit\u00e9s sont \u00e0 noter, cependant: la sc\u00e8ne est, au d\u00e9part, aussi remplie qu\u2019elle a coutume de l\u2019\u00eatre \u00e0 la fin. Le d\u00e9nouement est en quelque sorte donn\u00e9 d\u00e8s le principe, dans cette unanimit\u00e9 qui expulse l\u2019ind\u00e9sirable: c\u2019est une promesse de victoire, la garantie symbolique d\u2019un ordre dont, apr\u00e8s bien des p\u00e9rip\u00e9ties, l\u2019intervention finale de l\u2019Exempt r\u00e9v\u00e9lera le caract\u00e8re providentiel (qu\u2019il s\u2019agisse de la providence royale, divine ou dramaturgique). En second lieu, Moli\u00e8re retarde consid\u00e9rablement l\u2019apparition du personnage qui donne son nom \u00e0 la pi\u00e8ce, puisque Tartuffe n\u2019entre en sc\u00e8ne qu\u2019au troisi\u00e8me acte. Il s\u2019agit, bien s\u00fbr, de le faire d\u00e9sirer davantage: on n\u2019entend presque parler que de lui, et on ne le voit point. Son omnipr\u00e9sence dans le discours le pare \u00e0 nos yeux d\u2019une mal\u00e9fique omnipotence. Mais il s\u2019agit \u00e9galement de d\u00e9masquer d\u2019avance le trompeur afin que l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de son comportement n\u2019en laisse aucune dans l\u2019esprit du spectateur: \u00abJ\u2019ai mis tout l\u2019art et tous les soins qu\u2019il m\u2019a \u00e9t\u00e9 possible, explique Moli\u00e8re, pour bien distinguer le personnage de l\u2019hypocrite d\u2019avec celui du vrai d\u00e9vot. J\u2019ai employ\u00e9 pour cela deux actes entiers \u00e0 pr\u00e9parer la venue de mon sc\u00e9l\u00e9rat\u00bb (Pr\u00e9face). Derni\u00e8re particularit\u00e9 dramaturgique: la paix ne revient pas lorsque Tartuffe est chass\u00e9 de la maison par Orgon. Bien au contraire, il devient alors infiniment plus dangereux: la famille tout enti\u00e8re est d\u00e9sormais menac\u00e9e, et cette menace prend une dimension politique habituellement r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 la trag\u00e9die. Le d\u00e9nouement d\u00e9borde donc le cadre domestique: il est l\u2019effet d\u2019une intervention transcendante, celle du prince, manifest\u00e9 en la personne \u00abang\u00e9lique\u00bb de l\u2019Exempt. On a souvent critiqu\u00e9 l\u2019irruption de ce deus ex machina, mais, outre que le spectateur d\u2019une com\u00e9die cherche plus l\u2019euphorie que la vraisemblance, celle-ci n\u2019est nullement battue en br\u00e8che en l\u2019occurrence: le roi intervient parce que Tartuffe est all\u00e9 le trouver, et Tartuffe est all\u00e9 le trouver parce que les papiers d\u00e9rob\u00e9s \u00e0 Orgon impliquaient ce grand bourgeois parisien dans une affaire d\u2019\u00c9tat. Au surplus, la d\u00e9faillance du p\u00e8re, qui est roi dans sa famille, ne pouvait \u00eatre compens\u00e9e que par la providence du roi, qui est le p\u00e8re de son peuple.<\/p>\n<p>Qui neutralise-t-on en Tartuffe? D\u2019abord, un personnage traditionnel de la com\u00e9die depuis l\u2019Antiquit\u00e9: celui du parasite\u00a0\u2014 l\u2019homme qui fait m\u00e9tier de manger \u00e0 la table d\u2019autrui. L\u2019aspect de goinfrerie est fortement soulign\u00e9 \u00e0 propos d\u2019un Tartuffe d\u00e9crit comme \u00abgros et gras\u00bb (v.\u00a0234) et coutumier de \u00abmanger autant que six\u00bb (v.\u00a0192); sans compter que son app\u00e9tit ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 la table, mais s\u2019\u00e9tend \u00e0 tous les plaisirs sensuels. Il est parasite aussi, comme le note Michel Serres, au sens moderne du terme: Tartuffe est celui qui intercepte la communication. Plus encore qu\u2019aux \u00eatres, il s\u2019attaque aux relations entre les \u00eatres: \u00e0 cause de lui, le dialogue est coup\u00e9 entre l\u2019a\u00efeule et la famille, entre le mari et la femme, entre le p\u00e8re et la fille, entre le fianc\u00e9 et la fianc\u00e9e, entre la m\u00e8re et le fils. Tartuffe attire tout \u00e0 lui en se substituant \u00e0 tous. Pour Orgon, il est un p\u00e8re (spirituel), mais en m\u00eame temps un fr\u00e8re (\u00abRemettez-vous, mon fr\u00e8re\u00bb, v.\u00a01\u00a0151), un fils (il h\u00e9rite \u00e0 la place de Damis) et quasiment une ma\u00eetresse (\u00abIl le choie, il l\u2019embrasse; et pour une ma\u00eetresse \/ On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse\u00bb, v.\u00a0189-190); aupr\u00e8s d\u2019Elmire, il se fait fort de remplacer Orgon, et Val\u00e8re aupr\u00e8s de Mariane. Enfin, par huissier interpos\u00e9, il s\u2019appr\u00eate \u00e0 prendre litt\u00e9ralement la place de tous en expulsant la famille de la maison. C\u2019est tout juste s\u2019il ne s\u2019approprie pas le r\u00f4le du prince en faisant arr\u00eater Orgon au dernier acte. Mais \u00e0 ce point, il a vis\u00e9 trop haut. On ne se joue pas du roi, et Tartuffe p\u00e9rit d\u2019avoir dans sa noirceur approch\u00e9 le soleil.<\/p>\n<p>C\u2019est moins, cependant, l\u2019ambition d\u00e9vorante qui a inqui\u00e9t\u00e9 et choqu\u00e9, les contemporains, dans la pi\u00e8ce, que les moyens mis en \u0153uvre pour la satisfaire. Il n\u2019est question que de tromper, et de tromper avec Dieu. Par le premier dessein, la bonne foi est menac\u00e9e et par le second, la foi. Ce danger-ci para\u00eet avoir \u00e9t\u00e9 surestim\u00e9, l\u2019autre minimis\u00e9 au contraire.<br \/>\nTartuffe trompe en paroles\u00a0\u2014 par quoi il n\u2019est qu\u2019un menteur\u00a0\u2014, et en actes\u00a0\u2014 par quoi il devient un hypocrite. Son qualificatif le plus pr\u00e9cis est celui de \u00abperfide\u00bb (v.\u00a01\u00a0043,\u00a01\u00a0101,\u00a01\u00a0649). \u00abPer-fide\u00bb se dit de celui qui transgresse la fides, la foi jur\u00e9e, la parole donn\u00e9e. Or toute soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 commencer par la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019Ancien R\u00e9gime, repose sur la confiance dans les engagements pris: \u00abLa bonne foi est le plus ferme lien de la soci\u00e9t\u00e9 humaine\u00bb, \u00e9crit le jans\u00e9niste Arnauld. Cette confiance \u00e9teinte, il n\u2019est plus de contrat ou de promesse qui tiennent, depuis ceux qui lient les \u00e9poux au sein du mariage jusqu\u2019\u00e0 ceux qui obligent r\u00e9ciproquement le souverain et la nation au sein du corps politique. Dans la \u00abper-fidie\u00bb de Tartuffe, qui s\u2019attaque \u00e0 la foi conjugale liant Elmire \u00e0 Orgon, qui pousse Orgon \u00e0 \u00abmanquer \u00e0\u00a0[sa] foi\u00bb (v.\u00a0415) engag\u00e9e avec Val\u00e8re, qui apprend aux autres \u00e0 \u00abfaire des serments contre la v\u00e9rit\u00e9\u00bb (v.\u00a01\u00a0592), s\u2019initie un processus de d\u00e9sagr\u00e9gation de la soci\u00e9t\u00e9. Car la tromperie est un ph\u00e9nom\u00e8ne contagieux. On le voit bien au sein de l\u2019honn\u00eate famille d\u2019Orgon, o\u00f9 l\u2019on se met \u00e0 lutter contre Tartuffe en utilisant les m\u00eames armes que lui: Damis se cache dans le petit cabinet, Elmire convoque Tartuffe pour lui \u00abparler en secret\u00bb (v.\u00a0897) avant de lui jouer, au quatri\u00e8me acte, la com\u00e9die de la passion en pr\u00e9sence de son mari dissimul\u00e9 sous une table; Cl\u00e9ante lui-m\u00eame, au dernier acte, regrette qu\u2019on n\u2019ait pas cherch\u00e9 des \u00abbiais\u00bb (v.\u00a01\u00a0600) avec Tartuffe et souhaite qu\u2019on puisse entre Orgon et l\u2019imposteur \u00abde quelque ombre de paix raccommoder les n\u0153uds\u00bb (v.\u00a01\u00a0712). On pourrait multiplier les exemples: il n\u2019est pas un personnage, aussi \u00abdroit\u00bb, aussi \u00absympathique\u00bb qu\u2019on le juge, qui ne soit pr\u00eat \u00e0 user d\u2019hypocrisie pour venir \u00e0 bout de l\u2019hypocrite. M\u00eame vaincu, Tartuffe est victorieux en ceci qu\u2019il a oblig\u00e9 les autres \u00e0 lui devenir, au moins pour un temps, semblables. C\u2019est ce qui fait de lui plus qu\u2019un vulgaire escroc, un v\u00e9ritable fl\u00e9au social. Telle est effectivement la dimension, pourtant n\u00e9glig\u00e9e par la critique, que Moli\u00e8re donne au vice de son personnage dans la Pr\u00e9face de la pi\u00e8ce: \u00abSi l\u2019emploi de la com\u00e9die est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privil\u00e9gi\u00e9s. Celui-ci est, dans l\u2019\u00c9tat, d\u2019une cons\u00e9quence bien plus dangereuse que tous les autres.\u00bb<\/p>\n<p>Mais en d\u00e9non\u00e7ant l\u2019hypocrisie en mati\u00e8re religieuse, Moli\u00e8re n\u2019a-t-il pas lui-m\u00eame fait \u0153uvre d\u2019hypocrite? Depuis les d\u00e9buts de la pi\u00e8ce jusqu\u2019\u00e0 nos jours, de Roull\u00e9, Rochemont et P\u00e9r\u00e9fixe \u00e0 J.\u00a0Cairncross, l\u2019accusation est lanc\u00e9e contre Moli\u00e8re d\u2019avoir vis\u00e9 la vraie d\u00e9votion au travers de la fausse. Et il est bien certain que le dramaturge a \u00e9tendu sa critique de l\u2019hypocrisie \u00e0 une certaine forme de d\u00e9votion\u00a0\u2014 aveugle, superstitieuse et rigoriste\u00a0\u2014 qui la rend possible. Point de Tartuffe sans Orgon, et ce dernier \u00e0 coup s\u00fbr est un croyant sinc\u00e8re. N\u2019en d\u00e9duisons pas pour autant que Moli\u00e8re s\u2019en prend \u00e0 la religion elle-m\u00eame: Orgon, dans sa sinc\u00e9rit\u00e9, n\u2019en est pas moins \u00e0 sa fa\u00e7on un faux d\u00e9vot, dont la conduite essentiellement col\u00e9reuse (org\u00ea, en grec, signifie \u00abcol\u00e8re\u00bb) contredit les principes de la religion qu\u2019il professe. Orgon s\u2019imagine servir le christianisme, mais il se sert de lui pour satisfaire son \u00abamour-propre\u00bb et en particulier son d\u00e9sir de dominer: Tartuffe le mettant, de par sa fonction de directeur de conscience, \u00e0 couvert du c\u00f4t\u00e9 du ciel, il va pouvoir d\u00e9ployer jusqu\u2019au sadisme, sur sa famille atterr\u00e9e, un phantasme de toute-puissance qui n\u2019a d\u2019autre origine que la conscience confuse de sa propre faiblesse. Dans le domaine religieux comme ailleurs, l\u2019exc\u00e8s est pour Moli\u00e8re le signal d\u2019un manque. Ceux qu\u2019il appelle les \u00abgens de bien \u00e0 outrance\u00bb\u00a0\u2014 par exemple les membres de la compagnie du Saint-Sacrement, qui ont sans doute pr\u00eat\u00e9 des traits \u00e0 Tartuffe et \u00e0 Orgon\u00a0\u2014 entrent dans la m\u00eame cat\u00e9gorie que les \u00abfaux-monnayeurs en d\u00e9votion\u00bb. Inversement, le vrai d\u00e9vot sera raisonnable et humain, comme Cl\u00e9ante: non que la religion se r\u00e9duise forc\u00e9ment aux limites de la simple raison, mais au moins elle ne doit pas la d\u00e9truire. La pi\u00e8ce ne permet pas d\u2019en dire davantage, car les biens\u00e9ances refusent au th\u00e9\u00e2tre classique d\u2019explorer la sph\u00e8re propre du religieux. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 beaucoup\u00a0\u2014 et trop pour certains\u00a0\u2014 d\u2019\u00e9valuer, comme le fait Moli\u00e8re, telles conduites pr\u00e9tendument ou sinc\u00e8rement chr\u00e9tiennes \u00e0 l\u2019aune du jugement mondain et de la morale naturelle.<\/p>\n<p>Mais la gravit\u00e9 de ses enjeux n\u2019emp\u00eache pas, en derni\u00e8re analyse, le Tartuffe de demeurer une com\u00e9die. Elle tient de la farce par les soufflets qui volent bas ou qui n\u2019atteignent point leur but (celui de Mme\u00a0Pernelle \u00e0 Flipote, sa servante, celui d\u2019Orgon \u00e0 Dorine), par le b\u00e2ton dont, \u00e0 la fin du troisi\u00e8me acte, le p\u00e8re menace son fils, par la grotesque posture qui confine le mari sous une table pour entendre les propos galants adress\u00e9s \u00e0 sa femme. Le comique est d\u00e9clench\u00e9 aussi par la r\u00e9p\u00e9tition des formules (\u00abLe pauvre homme!\u00bb) et le retournement de situation qui voit tromper le trompeur. C\u2019est sur le r\u00f4le de Dorine que repose essentiellement la mission d\u2019all\u00e9ger par le rire la tension qui gagne la sc\u00e8ne \u00e0 certains moments, lorsque Orgon veut contraindre Mariane \u00e0 \u00e9pouser Tartuffe ou que M.\u00a0Loyal annonce l\u2019expulsion de la famille: ses r\u00e9parties, aussi pertinentes qu\u2019irr\u00e9v\u00e9rencieuses, d\u00e9mystifient pour notre joie les prestiges abusifs de l\u2019autorit\u00e9. Au reste, ceux qui l\u2019incarnent contribuent \u00e0 leur propre d\u00e9nonciation par la contradiction o\u00f9 les pi\u00e8ge le dramaturge entre leurs solennels propos et le ridicule de leur conduite. C\u2019est cette force comique qui garantit la survie du Tartuffe sur nos sc\u00e8nes, m\u00eame si, au cours de son histoire, les circonstances politiques ont pu contribuer \u00e0 sa r\u00e9ussite.<\/p>\n<p>L\u2019interdiction du Tartuffe a assur\u00e9 son succ\u00e8s de d\u00e9part, et ce caract\u00e8re de pi\u00e8ce contest\u00e9e (donc objectivement contestatrice) a longtemps jou\u00e9 sur sa fortune th\u00e9\u00e2trale: d\u00e8s que le pouvoir semble aux mains d\u2019un parti d\u00e9vot\u00a0\u2014 sous la monarchie constitutionnelle et le second Empire\u00a0\u2014, applaudir au Tartuffe devient une manifestation de lib\u00e9ralisme et l\u2019opposition accourt en foule; lorsque, inversement, triomphe l\u2019anticl\u00e9ricalisme d\u2019\u00c9tat\u00a0\u2014 sous la\u00a0IIIe R\u00e9publique\u00a0\u2014, les repr\u00e9sentations fl\u00e9chissent. Au total pourtant, c\u2019est la pi\u00e8ce de Moli\u00e8re la plus souvent reprise. La Com\u00e9die-Fran\u00e7aise l\u2019a jou\u00e9e trois mille fois. Le Tartuffe attire les com\u00e9diens les plus c\u00e9l\u00e8bres, d\u2019Aug\u00e9 (au\u00a0XVIIIe si\u00e8cle) \u00e0 G\u00e9rard Depardieu, en passant par Coquelin cadet, Lucien Guitry et Louis Jouvet, ainsi que les mises en sc\u00e8ne les plus originales ou d\u00e9routantes: celles d\u2019Antoine Vitez (Festival d\u2019Avignon,\u00a01978), de Jean-Paul Roussillon (Com\u00e9die-Fran\u00e7aise,\u00a01980), ou encore de Jacques Lassalle (Th\u00e9\u00e2tre national de Strasbourg,\u00a01984)\u00a0\u2014 celle surtout de Roger Planchon (Villeurbanne,\u00a01962; Buenos Aires,\u00a01973). Jusque dans les libert\u00e9s qu\u2019elles prennent avec la vraisemblance id\u00e9ologique, ces repr\u00e9sentations attestent que le Tartuffe ne cesse de nous parler au pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>G.\u00a0FERREYROLLES<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-548","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/548","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=548"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}