{"id":543,"date":"2026-08-04T09:51:33","date_gmt":"2026-08-04T07:51:33","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=543"},"modified":"2026-08-04T09:51:33","modified_gmt":"2026-08-04T07:51:33","slug":"le-mariage-de-figaro","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=le-mariage-de-figaro","title":{"rendered":"le Mariage de Figaro"},"content":{"rendered":"<p>Mariage de Figaro (le)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>MARIAGE DE FIGARO (le) [la Folle Journ\u00e9e ou le Mariage de Figaro]. Com\u00e9die en cinq actes et en prose de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (1732-1799), cr\u00e9\u00e9e \u00e0 Paris \u00e0 la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise le\u00a027\u00a0avril 1784, et publi\u00e9e simultan\u00e9ment \u00e0 Paris chez Ruault et \u00e0 Kehl \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 litt\u00e9raire et typographique en 1785, avec une Pr\u00e9face de l\u2019auteur.<\/p>\n<p>Triomphe dramatique du si\u00e8cle, le Mariage de Figaro en fut aussi l\u2019un des \u00e9v\u00e9nements politico-litt\u00e9raires. Entre la pr\u00e9sentation de la pi\u00e8ce aux com\u00e9diens-fran\u00e7ais le\u00a029\u00a0septembre\u00a01781 et la premi\u00e8re de\u00a01784, Beaumarchais dut affronter successivement six censeurs, att\u00e9nuer quelques audaces (la version initiale, assez scabreuse, s\u2019en prenait directement aux autorit\u00e9s fran\u00e7aises), vaincre l\u2019opposition royale en mobilisant les milieux \u00e9clair\u00e9s de la cour, se livrer \u00e0 une active campagne de lectures priv\u00e9es. La bataille de l\u2019\u00e9dition ne fut pas moins acharn\u00e9e, et valut m\u00eame \u00e0 l\u2019auteur un bref s\u00e9jour en prison (mars\u00a01785), alors que sa Pr\u00e9face venait d\u2019attiser les pol\u00e9miques tout en feignant de vouloir calmer les esprits au sujet de \u00abla plus badine des intrigues\u00bb, habilement r\u00e9sum\u00e9e et ironiquement d\u00e9dramatis\u00e9e: \u00abUn grand seigneur espagnol, amoureux d\u2019une jeune fille qu\u2019il veut s\u00e9duire, et les efforts que cette fianc\u00e9e, celui qu\u2019elle doit \u00e9pouser et la femme du seigneur r\u00e9unissent pour faire \u00e9chouer dans son dessein un ma\u00eetre absolu que son rang, sa fortune et sa prodigalit\u00e9 rendent tout-puissant pour l\u2019accomplir. Voil\u00e0 tout, rien de plus.\u00bb Rien de plus? Car Beaumarchais, en remettant sur sc\u00e8ne \u00abtrois ans\u00bb apr\u00e8s (selon la chronologie de la fiction) ses Espagnols du Barbier de S\u00e9ville, donne aussi \u00e0 voir la quasi-dislocation, sous l\u2019effet d\u2019une lassitude t\u00f4t venue, du couple Almaviva. D\u2019o\u00f9, sous le mouvement endiabl\u00e9 de la pi\u00e8ce, une m\u00e9lancolie dont Mozart (le Nozze di Figaro,\u00a01786) saura peindre toutes les nuances, et que la Pr\u00e9face du Barbier, dix ans auparavant, laissait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9voir: \u00abSon Excellence madame la comtesse Almaviva, l\u2019exemple des femmes de son \u00e9tat et vivant comme un ange avec son mari, quoiqu\u2019elle ne l\u2019aime plus&#8230;\u00bb Surtout, \u00e0 travers la rupture d\u2019un autre couple, celui du ma\u00eetre et de son serviteur, Almaviva et Figaro jadis alli\u00e9s pour conqu\u00e9rir Rosine et maintenant rivaux, Beaumarchais a su \u00abfaire entrer\u00bb dans sa pi\u00e8ce \u00abla critique d\u2019une foule d\u2019abus qui d\u00e9solent la soci\u00e9t\u00e9\u00bb (Pr\u00e9face du Mariage): les complaisances de la justice, l\u2019oppression seigneuriale et celle, plus subtile et moderne, de l\u2019argent. Rien toutefois, l\u2019espace d\u2019une \u00abfolle journ\u00e9e\u00bb, ne semble irr\u00e9m\u00e9diable, ni l\u2019inconstance, ni l\u2019ingratitude, ni m\u00eame les \u00ababus\u00bb, comme en t\u00e9moignent les nouveaux venus dans la \u00abfamille Almaviva\u00bb: le page Ch\u00e9rubin, cette figure du d\u00e9sir qui trouble la Comtesse sa marraine, est encore un \u00abmorveux sans cons\u00e9quence\u00bb (la cons\u00e9quence viendra, et ce sera la M\u00e8re coupable); Suzanne, courtis\u00e9e par son ma\u00eetre, demeure incorruptible, et d\u2019une inflexible fid\u00e9lit\u00e9 envers son fianc\u00e9 Figaro.<\/p>\n<p>Restent pourtant, grav\u00e9s dans l\u2019esprit du spectateur par-del\u00e0 un d\u00e9nouement heureux, ces mots, ces slogans qui feront dire \u00e0 Danton que \u00abFigaro a tu\u00e9 la noblesse\u00bb: \u00abParce que vous \u00eates un grand seigneur, vous vous croyez un grand g\u00e9nie\u00a0[&#8230;]. Qu\u2019avez-vous fait pour tant de biens? Vous vous \u00eates donn\u00e9 la peine de na\u00eetre, et rien de plus\u00a0[&#8230;]. Tandis que moi, morbleu!\u00bb (V,\u00a03). En portant au th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est-\u00e0-dire en donnant la force du v\u00e9cu \u00e0 des formules que ses contemporains souvent \u00e9touffaient par la forme narrative ou philosophique, Beaumarchais cr\u00e9ait v\u00e9ritablement une \u0153uvre r\u00e9volutionnaire, et toujours per\u00e7ue comme telle: le Mariage fut interdit pendant l\u2019occupation allemande, et lorsque, en\u00a01958 on r\u00e9tablit provisoirement la censure, le Figaro, alors dirig\u00e9 par Pierre Brisson, titra en gros caract\u00e8res sur la devise emprunt\u00e9e \u00e0 son homonyme: \u00abSans la libert\u00e9 de bl\u00e2mer, il n\u2019est point d\u2019\u00e9loge flatteur.\u00bb On con\u00e7oit donc que le Mariage de Figaro ait attir\u00e9 les metteurs en sc\u00e8ne attach\u00e9s \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer les droits de la libre parole, de l\u2019homme dress\u00e9 contre les privil\u00e8ges, de l\u2019avenir et de la vie contre la scl\u00e9rose de tous les anciens r\u00e9gimes: citons simplement, pour nous en tenir \u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine, Stanislavski (Moscou,\u00a01926), Jean Vilar (Paris, Th\u00e9\u00e2tre national de Paris,\u00a01956), Jean-Pierre Vincent (Paris, Chaillot,\u00a01987). Et lors du bicentenaire de\u00a01789, il apparut clairement que le Mariage de Figaro, avec sans doute la Mort de Danton de Georg B\u00fcchner (1835), \u00e9tait encore la seule pi\u00e8ce susceptible de dire la R\u00e9volution au public d\u2019aujourd\u2019hui; ou du moins, de co\u00efncider aussi parfaitement avec notre image mythique de l\u2019\u00e9poque pr\u00e9r\u00e9volutionnaire. Malentendu autour d\u2019une \u00abcomposition l\u00e9g\u00e8re\u00bb qui affirme\u00a0\u2014 mais par la voix d\u2019un ben\u00eat\u00a0\u2014 que \u00abtout finit par des chansons\u00bb? De toute fa\u00e7on, il importe d\u2019y aller voir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Jour de noces au ch\u00e2teau d\u2019Aguas Frescas, pr\u00e8s de S\u00e9ville, chez le comte Almaviva, \u00abgrand corregidor\u00bb\u00a0[juge supr\u00eame] d\u2019Andalousie. Tandis que Figaro, \u00abconcierge\u00bb du ch\u00e2teau, mesure la chambre nuptiale, sa fianc\u00e9e Suzanne, cam\u00e9riste de la Comtesse, lui apprend que le Comte, tout en ayant officiellement aboli le \u00abdroit du seigneur\u00bb, veut faire d\u2019elle sa ma\u00eetresse, et a charg\u00e9 Bazile (voir le Barbier de S\u00e9ville) de la n\u00e9gociation. Rest\u00e9 seul, Figaro s\u2019indigne et r\u00e9fl\u00e9chit: comment empocher l\u2019argent du Comte sans lui rien c\u00e9der en \u00e9change? Surcro\u00eet d\u2019embarras: la vieille Marceline, aid\u00e9e de Bartholo\u00a0\u2014 autre revenant du Barbier\u00a0\u2014, entend faire valoir aupr\u00e8s du Comte une promesse de mariage de Figaro. Elle se querelle avec Suzanne, qui se moque de ses pr\u00e9tentions. Surgit, fort \u00e9mu, le page Ch\u00e9rubin que le Comte vient de chasser apr\u00e8s l\u2019avoir surpris chez Fanchette, la fille du jardinier. Mais Ch\u00e9rubin courtise aussi Suzanne, tout en r\u00eavant \u00e0 la Comtesse sa marraine, dont il arrache \u00e0 Suzanne le ruban de nuit. Ils sont surpris par le Comte venu faire sa cour \u00e0 la cam\u00e9riste: terrifi\u00e9, Ch\u00e9rubin se dissimule d\u2019abord derri\u00e8re un fauteuil, puis par un mouvement tournant s\u2019y blottit sous une robe, lorsque le Comte, entendant entrer quelqu\u2019un, lui prend sa premi\u00e8re cachette. Ce n\u2019est que Bazile, venu jouer les entremetteurs. Mais une allusion aux sentiments de Ch\u00e9rubin pour la Comtesse provoque la col\u00e8re du Comte, qui se dresse brusquement; en mimant sa d\u00e9couverte de Ch\u00e9rubin chez Fanchette, il tire sur la robe et, stup\u00e9fait, voit de nouveau appara\u00eetre le page! Il en est d\u2019autant plus irrit\u00e9 que Ch\u00e9rubin conna\u00eet maintenant tous ses projets&#8230; Heureuse diversion: une foule de paysans et de valets envahit la sc\u00e8ne, conduits par la Comtesse et Figaro. Celui-ci demande au Comte de c\u00e9l\u00e9brer sur-le-champ l\u2019abandon du droit du seigneur; celle-l\u00e0 sollicite la gr\u00e2ce de son filleul. Verdict embarrass\u00e9 du Comte: la c\u00e9r\u00e9monie aura lieu plus tard; quant \u00e0 Ch\u00e9rubin, il partira pour l\u2019arm\u00e9e, \u00e0 l\u2019autre bout de l\u2019Espagne. Mais Figaro, discr\u00e8tement, lui souffle le moyen de rester au ch\u00e2teau (Acte\u00a0I).<\/p>\n<p>Chez la Comtesse. Suzanne informe sa ma\u00eetresse, r\u00eaveuse et am\u00e8re, des faits et gestes de Ch\u00e9rubin et du Comte. Arrive Figaro, qui expose son plan: pour lui \u00abdonner le change\u00bb, il a fait adresser au Comte un billet anonyme l\u2019informant que son \u00e9pouse doit rencontrer un galant le soir m\u00eame. Quant \u00e0 Suzanne, il faut qu\u2019elle fixe un rendez-vous au Comte; mais c\u2019est Ch\u00e9rubin, d\u00e9guis\u00e9, qui s\u2019y rendra. Figaro va donc chercher le page, qui, en tenue d\u2019officier et son brevet \u00e0 la main (non cachet\u00e9, remarque la Comtesse), reste avec les deux femmes. Il chante une romance d\u2019adieu \u00e0 la Comtesse aussi \u00e9mue que lui, et plus encore lorsqu\u2019elle d\u00e9couvre au bras du page le ruban vol\u00e9, tach\u00e9 de sang par une blessure. Elle le lui reprend, en feignant l\u2019indiff\u00e9rence; au m\u00eame moment, le Comte frappe \u00e0 la porte ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9. Ch\u00e9rubin court s\u2019enfermer dans le cabinet de toilette, mais y fait tomber une chaise. La Comtesse, plus morte que vive, pr\u00e9tend qu\u2019il s\u2019agit de Suzanne, et le mari jaloux enjoint \u00e0 celle-ci, \u00e9videmment sans succ\u00e8s, de se montrer; puis il sort avec la Comtesse tremblante pour chercher de quoi forcer la serrure, non sans avoir au pr\u00e9alable ferm\u00e9 \u00e0 double tour la chambre\u00a0\u2014 o\u00f9 Suzanne, par bonheur, a pu se cacher. Elle ouvre donc \u00e0 Ch\u00e9rubin, qui saute par la fen\u00eatre, et elle prend sa place. Retour du Comte et de la Comtesse, qui finit par tout avouer et par donner au Comte la cl\u00e9 du cabinet. Stupeur: \u00abC\u2019est Suzanne!\u00bb Le Comte, penaud, implore le pardon de son \u00e9pouse, qui, se remettant peu \u00e0 peu, feint d\u2019avoir voulu punir sa jalousie. Le Comte passe sa mauvaise humeur sur Figaro. Catastrophe: le jardinier Antonio arrive avec \u00e0 la main un pot de girofl\u00e9es \u00e9cras\u00e9es et le brevet de Ch\u00e9rubin, que celui-ci a perdu dans sa chute. Mais Figaro sauve la situation: c\u2019est lui, dit-il, qui a saut\u00e9 par la fen\u00eatre, et a gard\u00e9 le brevet pour y faire apposer le cachet&#8230; Rageusement, le Comte v\u00e9rifie et doit s\u2019incliner. De nouveau une foule envahit la sc\u00e8ne, avec Marceline qui vient r\u00e9clamer ses droits sur Figaro. Bazile, rudoy\u00e9 par le Comte, est d\u00e9p\u00each\u00e9 au bourg pour y chercher les gens de justice. Demeur\u00e9es seules, la Comtesse et Suzanne font le point: impossible, d\u00e9sormais, d\u2019envoyer Ch\u00e9rubin au rendez-vous! C\u2019est donc la Comtesse qui, sous l\u2019apparence de Suzanne, ira elle-m\u00eame. Mais on n\u2019en dira rien \u00e0 Figaro (Acte\u00a0II).<\/p>\n<p>La \u00absalle du Tr\u00f4ne\u00bb, servant de salle d\u2019audience au grand corregidor. D\u00e9sarroi du Comte, qui se sent jou\u00e9 de tous c\u00f4t\u00e9s. Il a convoqu\u00e9 Figaro pour tenter, du moins, de savoir s\u2019il est au courant de son intrigue avec Suzanne. T\u00eate-\u00e0-t\u00eate aigre-doux entre les deux hommes, \u00e9galement sur leurs gardes. Figaro se moque du Comte (tirade de God-dam, couplet sur la politique), qui croit n\u00e9anmoins l\u2019avoir perc\u00e9 \u00e0 jour: \u00abJe vois qu\u2019on lui a tout dit; il \u00e9pousera la du\u00e8gne.\u00bb Mais Suzanne retourne la situation en promettant au Comte le rendez-vous tant esp\u00e9r\u00e9, en \u00e9change de quoi il d\u00e9boutera Marceline. H\u00e9las! un mot de trop de Suzanne \u00e0 Figaro r\u00e9v\u00e8le au Comte toute la man\u0153uvre, et il d\u00e9cide de se venger: \u00abUn bon arr\u00eat, bien juste&#8230;\u00bb En attendant, Marceline puis Figaro essaient d\u2019exposer leur cas \u00e0 Brid\u2019oison, le juge assesseur d\u2019Almaviva, b\u00e8gue et formaliste. Le proc\u00e8s commence. Bartholo, promu avocat de Marceline, et Figaro ergotent longuement sur les termes (et\/ou, ou\/o\u00f9&#8230;) de la promesse de mariage; le Comte tranche enfin, en condamnant Figaro \u00e0 payer Marceline ou \u00e0 l\u2019\u00e9pouser. En d\u00e9sespoir de cause, Figaro, n\u00e9 de parents inconnus, se proclame gentilhomme afin d\u2019\u00e9chapper au verdict. Coup de th\u00e9\u00e2tre: ses \u00abnobles parents\u00bb se r\u00e9v\u00e8lent n\u2019\u00eatre en r\u00e9alit\u00e9 que Marceline et Bartholo\u00a0\u2014 lequel refuse obstin\u00e9ment d\u2019\u00e9pouser la m\u00e8re de son fils. Marceline prof\u00e8re alors une violente d\u00e9nonciation de la cruaut\u00e9 masculine, et tombe dans les bras de Figaro. Suzanne, qui arrive avec de l\u2019argent donn\u00e9 par la Comtesse, se croit trahie, mais le malentendu se dissipe, le Comte rage et Bartholo se laisse fl\u00e9chir (Acte\u00a0III).<\/p>\n<p>Une galerie du ch\u00e2teau. Badinage philosophique et amoureux entre les deux fianc\u00e9s. La Comtesse relance le jeu en dictant \u00e0 Suzanne, \u00e0 l\u2019insu de Figaro, un billet donnant rendez-vous au Comte. Une imprudence de Ch\u00e9rubin, arrivant d\u00e9guis\u00e9 en fille parmi une troupe de villageoises, et bient\u00f4t reconnu, tourne \u00e0 la confusion du seigneur dont les vues sur Fanchette sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es \u00e0 tous. La c\u00e9r\u00e9monie d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 l\u2019acte\u00a0I se d\u00e9roule enfin, mais Figaro aper\u00e7oit le Comte avec le billet entre les mains; une indiscr\u00e9tion de Fanchette lui en apprend la provenance, ainsi que le lieu du rendez-vous. Marceline tente d\u2019apaiser son fils ivre de jalousie, et qui voudrait maintenant tout rompre (Acte\u00a0IV).<\/p>\n<p>Une all\u00e9e de marronniers avec deux pavillons. Dans la nuit, Fanchette cherche Ch\u00e9rubin. Appara\u00eet Figaro accompagn\u00e9 de Bartholo, Bazile, etc., et d\u2019un groupe de \u00abvalets et de travailleurs\u00bb qu\u2019il poste aux alentours. Rest\u00e9 seul, il exhale sa ranc\u0153ur dans un long monologue, et dresse l\u2019amer bilan de sa vie. Cach\u00e9, il voit arriver successivement Suzanne et la Comtesse, qui ont \u00e9chang\u00e9 leurs v\u00eatements et qu\u2019il prend l\u2019une pour l\u2019autre, puis Ch\u00e9rubin qui lutine la Comtesse en la prenant pour Suzanne, enfin le Comte qui red\u00e9couvre les appas de sa femme en s\u2019imaginant lui aussi qu\u2019il fait la cour \u00e0 Suzanne. Mais Figaro furieux trouble leur entretien; le Comte s\u2019enfonce dans l\u2019obscurit\u00e9, la Comtesse se retire de son c\u00f4t\u00e9 et Suzanne, sous son d\u00e9guisement, d\u00e9cide de punir Figaro de ses soup\u00e7ons. Mais il la reconna\u00eet bient\u00f4t&#8230; Reste \u00e0 punir aussi le Comte: celui-ci, de retour, croit apercevoir sa femme avec Figaro. Fureur, scandale. Figaro est arr\u00eat\u00e9, Suzanne s\u2019enfuit dans un des pavillons\u00a0\u2014 lequel, sous les yeux du Comte, se vide successivement de tous ses occupants: Ch\u00e9rubin, Fanchette, Marceline&#8230; Tandis que la Comtesse, seule, sort de l\u2019autre pavillon. Le Comte, comprenant sa b\u00e9vue, implore le pardon de son \u00e9pouse, et \u00abtout finit par des chansons\u00bb (Acte\u00a0V).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Com\u00e9die, le Mariage l\u2019est assur\u00e9ment par sa vivacit\u00e9, sa gaiet\u00e9, ses proc\u00e9d\u00e9s dramatiques (d\u00e9guisements, surprises, quiproquos), sa morale (\u00able fourbe puni\u00bb, e\u00fbt dit l\u2019auteur de la Fausse Suivante), son d\u00e9nouement o\u00f9, dans l\u2019all\u00e9gresse g\u00e9n\u00e9rale, le cruel d\u00e9part de Ch\u00e9rubin passe inaper\u00e7u, et o\u00f9 le d\u00e9sir se r\u00e9concilie avec la loi. Mais \u00e0 quel prix, et \u00e0 quelles conditions? Du m\u00eame \u00abfond des choses\u00bb peuvent sortir le rire et les larmes, affirmait Beaumarchais au temps du Barbier de S\u00e9ville, et la Pr\u00e9face du Mariage en imaginera la face noire: \u00abMettant un poignard \u00e0 la main de l\u2019\u00e9poux outrag\u00e9, que je n\u2019aurais pas nomm\u00e9 Figaro, dans sa jalouse fureur je lui aurais fait noblement poignarder le puissant vicieux;\u00a0[&#8230;] mon jaloux, tout au moins g\u00e9n\u00e9ral d\u2019arm\u00e9e, aurait eu pour rival quelque tyran bien horrible et r\u00e9gnant au plus mal sur un peuple d\u00e9sol\u00e9.\u00bb Ce sera, en gros, l\u2019argument de Tarare (1787), l\u2019op\u00e9ra mis en musique par Salieri, sur un livret de Beaumarchais. De fait, le Mariage s\u2019aventure souvent jusqu\u2019\u00e0 cette fronti\u00e8re o\u00f9 les situations semblent sortir du champ de la com\u00e9die, de l\u2019intrigue, de la \u00abjoute\u00bb verbale\u00a0\u2014 \u00e0 preuve la violence du Comte envers son \u00e9pouse (II,\u00a016) ou, par sa longueur m\u00eame, le monologue de Figaro (V,\u00a03). L\u2019art de Beaumarchais consiste \u00e0 perp\u00e9tuellement jouer avec le feu, gr\u00e2ce en particulier \u00e0 deux \u00abinventions\u00bb qui donnent \u00e0 la pi\u00e8ce une dimension et un charme suppl\u00e9mentaires: la prise du pouvoir par les femmes, et le personnage de Ch\u00e9rubin.<\/p>\n<p>Comme l\u2019a remarqu\u00e9 J.\u00a0Scherer, les trois premiers actes du Mariage forment une com\u00e9die d\u2019intrigue o\u00f9 Figaro tente de piquer la jalousie du Comte pour lui faire momentan\u00e9ment oublier Suzanne, et o\u00f9 le Comte de son c\u00f4t\u00e9 se sert de Marceline, ainsi que de son pouvoir judiciaire, pour emp\u00eacher le mariage des deux serviteurs tant que Suzanne ne lui aura pas promis ou accord\u00e9 ses faveurs. \u00c0 l\u2019issue de la sc\u00e8ne de \u00abreconnaissance\u00bb de Figaro par Marceline (III,\u00a016), la question du mariage est r\u00e9gl\u00e9e sur le plan l\u00e9gal; suit alors une \u00abcom\u00e9die sentimentale\u00bb men\u00e9e, \u00e0 l\u2019insu de Figaro et avec l\u2019aide de Suzanne, par la Comtesse qui r\u00e9ussira ainsi \u00e0 \u00abramener\u00bb son mari\u00a0\u2014 seule mani\u00e8re, au demeurant, d\u2019assurer dans l\u2019avenir la tranquillit\u00e9 conjugale du couple ancillaire. Si bien qu\u2019\u00e0 l\u2019affrontement initial du ma\u00eetre et du valet se substitue insensiblement celui des hommes et des femmes\u00a0\u2014 dont les virulentes tirades de Marceline (III,\u00a016), du\u00e8gne amoureuse devenue m\u00e8re sensible, pr\u00e9figurent la revanche\u00a0\u2014; ce sont elles qui m\u00e8nent le jeu au cours de l\u2019acte\u00a0V, et trompent aussi bien les app\u00e9tits du Comte que la jalousie de Figaro dont le r\u00e9quisitoire, d\u00e8s lors, tombe quelque peu dans le vide. Ainsi, la victoire finale sera moins celle d\u2019une classe que celle, en d\u00e9finitive plus anodine, de la solidarit\u00e9 f\u00e9minine sur ce \u00abfier, ce terrible&#8230; et pourtant un peu nigaud de sexe masculin\u00bb (IV,\u00a016).<\/p>\n<p>Le personnage de Ch\u00e9rubin, lui aussi, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de son sexe (cr\u00e9\u00e9 par Mlle\u00a0Olivier, le r\u00f4le est g\u00e9n\u00e9ralement tenu par une femme) et de son \u00e2ge (\u00abPeut-\u00eatre il n\u2019est plus un enfant, mais il n\u2019est pas encore un homme\u00bb, Pr\u00e9face), \u00e9vite \u00e0 la com\u00e9die de sombrer dans le drame tout en semblant le provoquer: il \u00abn\u2019ose pas oser\u00bb avec la Comtesse, ainsi prot\u00e9g\u00e9e des dangereuses tentations d\u2019une \u00e9pouse d\u00e9laiss\u00e9e; et le Comte, dont il d\u00e9range les plans et r\u00e9v\u00e8le les fredaines, n\u2019ose le punir qu\u2019en l\u2019\u00e9cartant de son chemin: \u00abJe lui donne une compagnie dans ma l\u00e9gion\u00bb (I,\u00a010). Ainsi Ch\u00e9rubin perp\u00e9tuellement donne le change\u00a0\u2014 aux autres personnages, mais aussi aux spectateurs en pr\u00eatant son corps \u00e0 leurs nostalgies et \u00e0 leurs r\u00eaves; son papillonnage (\u00abfarfallone amoroso\u00bb, diront le Nozze) entretient le gai tourbillon de la folle journ\u00e9e, masquant la possible d\u00e9sillusion des lendemains de f\u00eate. Car le Mariage, pi\u00e8ce politique, est aussi une histoire d\u2019amour, ou d\u2019amours, dans laquelle Beaumarchais explore tous les possibles du lien et du discours amoureux \u00e0 travers les couples qui se font, se d\u00e9font ou se refont, se r\u00eavent ou se r\u00e9gularisent, se parlent, se taisent ou se chantent. Fianc\u00e9s, \u00e9poux, parents, chacun peu \u00e0 peu rentre dans le rang pour pr\u00e9senter au d\u00e9nouement l\u2019image peut-\u00eatre fragile de l\u2019ordre retrouv\u00e9: dans ce portrait de famille, Ch\u00e9rubin, insaisissable \u00c9ros en habit de soie, n\u2019a \u00e9videmment plus sa place.<\/p>\n<p>Car Beaumarchais pose en terme d\u2019espace, ou mieux de territoire, les enjeux de sa pi\u00e8ce. \u00abDix-neuf pieds sur vingt-six\u00bb: telle est, incongrue, la premi\u00e8re r\u00e9plique du valet (I,\u00a01) arpentant sa chambre nuptiale avant de constater au cours des actes suivants que mesurer n\u2019est pas clore, et que nul espace d\u2019intimit\u00e9 n\u2019est \u00e0 l\u2019abri du ma\u00eetre. On con\u00e7oit donc que son dernier mot soit \u00abMa femme et mon bien mis \u00e0 part\u00bb! Loin des yeux, loin du d\u00e9sir. L\u2019ambition de Figaro est de faire reconna\u00eetre Suzanne comme sa \u00abpropri\u00e9t\u00e9\u00bb (Pr\u00e9face), au sens quasi immobilier du terme, comme sa \u00abpossession\u00bb (II,\u00a01), sans en consentir l\u2019usufruit \u00e0 quiconque. Ce qui pose le probl\u00e8me du statut juridique d\u2019Aguas Frescas, enclave nagu\u00e8re encore r\u00e9gie par le \u00abdroit du seigneur\u00bb (\u00abSi monsieur le Comte, en se mariant, n\u2019e\u00fbt pas aboli ce droit honteux, jamais je ne t\u2019eusse \u00e9pous\u00e9e dans ses domaines\u00bb\u00a0[I,\u00a01]), qu\u2019Almaviva souhaite restaurer sous la forme de la corruption, qui semble mieux respecter la libert\u00e9 des int\u00e9ress\u00e9s: \u00abMonseigneur n\u2019y met pas tant de fa\u00e7ons avec sa servante: il voulait m\u2019acheter\u00bb, d\u00e9clare Suzanne \u00e0 la Comtesse (II,\u00a01). D\u2019o\u00f9 l\u2019obsession de Figaro de faire confirmer par une \u00abc\u00e9r\u00e9monie\u00bb solennelle l\u2019entr\u00e9e d\u00e9finitive d\u2019Aguas Frescas dans la sph\u00e8re du droit commun, o\u00f9 l\u2019\u00ababus\u00bb, sans pouvoir toujours \u00eatre emp\u00each\u00e9, se verrait du moins condamn\u00e9.<\/p>\n<p>Telle est la signification du d\u00e9cor nocturne de l\u2019acte\u00a0V, ces \u00abgrands marronniers\u00bb situ\u00e9s au fond du parc, au point mitoyen du ch\u00e2teau et de la campagne environnante. Sous les yeux int\u00e9ress\u00e9s de ces justiciables potentiels que sont les \u00abvalets et travailleurs\u00bb amen\u00e9s par Figaro, toute la pi\u00e8ce s\u2019y rejoue avec ses deux \u00abpavillons\u00bb\u00a0\u2014 l\u2019un, trop rempli comme la chambre nuptiale de l\u2019acte\u00a0I, l\u2019autre presque d\u00e9sert comme la chambre de la Comtesse de l\u2019acte\u00a0II\u00a0\u2014, son \u00absi\u00e8ge de gazon\u00bb d\u2019o\u00f9 Figaro se dresse pour juger son si\u00e8cle plus \u00e9quitablement que le Comte rendant ses verdicts calcul\u00e9s depuis son \u00abgrand fauteuil\u00bb de l\u2019acte\u00a0III; enfin, sa r\u00e9conciliation finale qui r\u00e9it\u00e8re dans la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 la \u00abc\u00e9r\u00e9monie\u00bb \u00e9quivoque de l\u2019acte\u00a0IV.\u00a0Dans la nuit, temps du plaisir et symbole du n\u00e9ant, s\u2019abolissent les privil\u00e8ges et na\u00eet, sur le mode de la f\u00eate, un nouveau monde o\u00f9 s\u2019accordent au moins provisoirement les d\u00e9sirs et les int\u00e9r\u00eats de tous, f\u00fbt-ce du Comte lui-m\u00eame: car la Comtesse d\u00e9guis\u00e9e en Suzanne a su ainsi se \u00abrenouveler \u00e0 l\u2019amour\u00bb pour offrir \u00e0 son \u00e9poux la jouissance raffin\u00e9e de l\u2019inconstance dans la fid\u00e9lit\u00e9; et en Almaviva, le grand seigneur s\u2019est r\u00e9concili\u00e9 avec le grand corregidor, l\u2019homme du bon plaisir avec le d\u00e9positaire du droit.<\/p>\n<p>Mais le temps se chargera de balayer ces fragiles armistices: d\u00e8s la Pr\u00e9face du Mariage, Beaumarchais pense \u00e0 la M\u00e8re coupable, qui verra la distension du lien amoureux entre le Comte et la Comtesse, mais aussi entre Figaro et Suzanne. Car le devenir est le propre de l\u2019homme, et nul engagement ne saurait lier aujourd\u2019hui ce qu\u2019il sera demain: l\u2019inconstance est le signe m\u00eame de ce vitalisme qui rapproche Beaumarchais et Diderot (voir Suppl\u00e9ment au Voyage de Bougainville). Le tempo du Mariage, qui semble le pr\u00e9destiner aux airs et aux r\u00e9citatifs de l\u2019op\u00e9ra italien, est fait d\u2019une alternance r\u00e9guli\u00e8re de r\u00e9pliques br\u00e8ves et li\u00e9es, ou de tirades de bravoure dans lesquelles chacun, en qu\u00eate du dernier (bon) mot, tente de prendre la parole \u00e0 l\u2019autre, et de longs monologues pensifs (Figaro,\u00a0I,\u00a02;\u00a0V,\u00a03; Almaviva,\u00a0III,\u00a04&#8230;) o\u00f9 l\u2019individu essaie de reprendre pied, de ma\u00eetriser le tourbillon du monde avant d\u2019y \u00eatre emport\u00e9 \u00e0 nouveau. \u00abForc\u00e9 de parcourir la route o\u00f9 je suis entr\u00e9 sans le savoir, comme j\u2019en sortirai sans le vouloir, je l\u2019ai jonch\u00e9e d\u2019autant de fleurs que ma gaiet\u00e9 me l\u2019a permis; encore je dis ma gaiet\u00e9, sans savoir si elle est \u00e0 moi plus que le reste, ni m\u00eame quel est ce moi dont je m\u2019occupe\u00bb (V,\u00a03): cette angoisse existentielle, cette crise d\u2019identit\u00e9 qui point lorsque se ralentit le mouvement de la vie, rejoint le th\u00e8me classique de la vanitas. Et c\u2019est de l\u00e0 sans doute que vient la v\u00e9ritable menace qui p\u00e8se sur la com\u00e9die\u00a0\u2014 plus que de l\u2019\u00ababus\u00bb nobiliaire, que le fils de l\u2019horloger Caron devenu M.\u00a0de Beaumarchais avait, en\u00a01784, eu largement le temps d\u2019exorciser.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J.-P.\u00a0DE BEAUMARCHAIS<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-543","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/543","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=543"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}