{"id":502,"date":"2026-08-02T16:42:35","date_gmt":"2026-08-02T14:42:35","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=502"},"modified":"2026-08-02T16:42:35","modified_gmt":"2026-08-02T14:42:35","slug":"emile","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=emile","title":{"rendered":"\u00c9mile"},"content":{"rendered":"<p>\u00c9mile<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c9MILE ou De l\u2019\u00e9ducation. Trait\u00e9 de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Duchesne\u00a0[\u00ab\u00c0 La Haye et Amsterdam chez Jean N\u00e9aulme\u00bb] en 1762.<\/p>\n<p>C\u2019est en mai 1762 que l\u2019\u00c9mile est mis en vente \u00e0 Paris; l\u2019ouvrage est confisqu\u00e9 par la police quelques jours plus tard. En juin, condamnation du texte par la Sorbonne et le Parlement: l\u2019\u00c9mile est br\u00fbl\u00e9. Ce m\u00eame mois, l\u2019\u00c9mile et Du contrat social sont br\u00fbl\u00e9s \u00e0 Gen\u00e8ve o\u00f9 Rousseau est d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 de \u00abprise de corps\u00bb. Les ann\u00e9es\u00a01761 et\u00a01762 sont pour Jean-Jacques des ann\u00e9es si terribles qu\u2019il a pu lui-m\u00eame confesser qu\u2019elles l\u2019avaient conduit au bord de la folie. Il s\u2019est persuad\u00e9 en\u00a01761 que le manuscrit de l\u2019\u00c9mile a \u00e9t\u00e9 intercept\u00e9 par les j\u00e9suites afin de le \u00abcorriger\u00bb. Rousseau se d\u00e9fend contre tant d\u2019attaques: la Lettre \u00e0 Christophe de Beaumont, les Lettres \u00e9crites de la montagne ne feront qu\u2019aggraver son cas.<\/p>\n<p>Le texte de l\u2019\u00c9mile est le complexe r\u00e9sultat de plusieurs ann\u00e9es de m\u00e9ditations au sujet de l\u2019\u00e9ducation. D\u00e8s\u00a01740 Rousseau a \u00e9crit le Projet pour l\u2019\u00e9ducation de M.\u00a0de Sainte-Marie. Pourtant l\u2019\u00c9mile ne saurait \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 un trait\u00e9 p\u00e9dagogique. L\u2019\u00e9ducation est ins\u00e9parable d\u2019une conception de l\u2019enfant, de l\u2019homme, d\u2019une th\u00e9orie du d\u00e9veloppement du corps et des facult\u00e9s de l\u2019esprit; elle implique aussi un syst\u00e8me sociopolitique et la consid\u00e9ration fondamentale de l\u2019existence de Dieu. En ce sens l\u2019\u00c9mile est comme la somme de la philosophie de Rousseau.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage comporte cinq livres sans qu\u2019aucun sous-titre n\u2019explicite leur contenu \u00e0 l\u2019exception du livre V: \u00abSophie ou la Femme\u00bb. Le livre\u00a0I consid\u00e8re que si la premi\u00e8re \u00e9ducation de l\u2019enfant doit revenir \u00e0 la m\u00e8re, il n\u2019y a plus de femmes qui acceptent aujourd\u2019hui d\u2019assumer ce r\u00f4le naturel. Il faudra donc suivre la voix de la nature que sait entendre le pr\u00e9cepteur en l\u2019absence des parents naturels. Dans la premi\u00e8re \u00e9poque de sa vie, l\u2019enfant apprend \u00e0 parler, \u00e0 manger, \u00e0 marcher. R\u00e9duit \u00e0 quelques sensations, il n\u2019a pas de conscience de lui-m\u00eame. Le livre\u00a0II expose le lent d\u00e9veloppement des sens de l\u2019enfant, de cette raison sensitive ou pu\u00e9rile qui acc\u00e8de aux id\u00e9es simples par combinaison de sensations. Parvenu \u00e0 la maturit\u00e9 de l\u2019enfance, l\u2019\u00e9l\u00e8ve est libre et heureux. Le livre\u00a0III expose comment \u00c9mile, l\u2019\u00e9l\u00e8ve, parvient aux premi\u00e8res id\u00e9es abstraites, non point par l\u2019usage des livres mais par des comparaisons d\u2019exp\u00e9riences. Au terme de sa quinzi\u00e8me ann\u00e9e, il est pr\u00eat \u00e0 comprendre les relations avec autrui. Le livre\u00a0IV retrace l\u2019acc\u00e8s de l\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 la sociabilit\u00e9, \u00e0 la conscience de la diff\u00e9rence des sexes, au sentiment de l\u2019existence de Dieu (\u00abProfession de foi du vicaire savoyard\u00bb), \u00e0 la rationalit\u00e9, \u00e0 la citoyennet\u00e9. Le livre\u00a0V traite de l\u2019\u00e9ducation qu\u2019a d\u00fb recevoir Sophie, la compagne promise. L\u2019ouvrage s\u2019ach\u00e8ve sur l\u2019annonce de la naissance d\u2019un enfant. En fait, il y a une suite: \u00ab\u00c9mile et Sophie ou les Solitaires\u00bb, deux lettres au pr\u00e9cepteur qui t\u00e9moignent de la fin catastrophique d\u2019un si beau r\u00eave \u00e9ducatif.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Au\u00a0XVIIIe si\u00e8cle se d\u00e9veloppent des conceptions sur l\u2019\u00e9ducation qui relient la formation de l\u2019homme \u00e0 celle du citoyen vertueux; la fermeture en avril 1762 des coll\u00e8ges j\u00e9suites rend urgente une r\u00e9flexion sur le caract\u00e8re public que doit prendre la p\u00e9dagogie. Rousseau admet bien cette finalit\u00e9, mais avant de former un citoyen, il faut se pr\u00e9occuper de former un homme \u00e0 partir d\u2019un enfant qui, pr\u00e9cis\u00e9ment, n\u2019est ni l\u2019un ni l\u2019autre.<br \/>\nLe but de l\u2019\u00e9ducation consiste donc moins \u00e0 former l\u2019homme qu\u2019\u00e0 le transformer. \u00abTout est bien, sortant des mains de l\u2019auteur des choses: tout d\u00e9g\u00e9n\u00e8re entre les mains de l\u2019homme\u00bb (livre\u00a0I). L\u2019\u00e9tat civil humanise la b\u00eate bip\u00e8de mais en m\u00eame temps la d\u00e9nature. L\u2019\u00e9ducation est \u00e0 l\u2019homme ce que la culture est aux plantes; elle doit \u00absuppl\u00e9er\u00bb \u00e0 la perte du bon naturel, restaurer sous une autre forme l\u2019harmonie, le bonheur perdus. La finalit\u00e9 de l\u2019\u00e9ducation de l\u2019individu est en parfait accord avec celle que poursuit le corps politique dans Du contrat social. Mais dans l\u2019\u00c9mile, Rousseau tente de souligner que cet accord repose sur un h\u00e9ro\u00efque exploit. Car l\u2019homme naturel est autosuffisant, unit\u00e9 absolue, pr\u00e9sence \u00e0 soi; l\u2019homme civil n\u2019est qu\u2019une unit\u00e9 fractionnaire, il n\u2019existe que relativement au corps social; les institutions publiques d\u00e9naturent compl\u00e8tement l\u2019individu, alors qu\u2019il s\u2019agit dans le cas de l\u2019enfant \u00c9mile de retrouver, si faire se peut, les traces enfouies du naturel. Rousseau construit le mod\u00e8le fictif d\u2019un enfant m\u00e2le, orphelin, qui n\u2019a de relations qu\u2019avec un seul pr\u00e9cepteur. La th\u00e9orie \u00e9ducative ne pourra manifester sa coh\u00e9rence que si l\u2019\u00e9l\u00e8ve est consid\u00e9r\u00e9 comme \u00abl\u2019homme abstrait\u00bb, sans attaches familiales (la famille est bien naturelle mais elle ne remplit pas ses devoirs, les m\u00e8res n\u2019allaitent plus, et les p\u00e8res, qui devraient \u00e9lever leurs enfants sous peine de perdre le droit de procr\u00e9er, ont perdu toute autorit\u00e9). C\u2019est sur cet enfant imaginaire que va s\u2019exercer une \u00e9ducation d\u2019abord purement n\u00e9gative, dont le principe est non de gagner du temps mais d\u2019en perdre, de soumettre la volont\u00e9 anarchique et imp\u00e9rieuse de l\u2019\u00e9l\u00e8ve, non point \u00e0 la volont\u00e9 pour lui incompr\u00e9hensible d\u2019autrui, mais \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 des choses qui est la meilleure des \u00abdisciplines\u00bb.<\/p>\n<p>\u00c9duquer sera donc laisser se d\u00e9velopper, selon les mouvements de notre nature, des facult\u00e9s qui sont \u00e0 l\u2019\u00e9tat virtuel. En ce sens la th\u00e9orie de Rousseau est g\u00e9n\u00e9tique. Dans le style courant alors de l\u2019empirisme sensualiste, Rousseau admet que l\u2019homme est d\u2019abord un \u00eatre sensible: il entre en contact avec les objets ext\u00e9rieurs par la sensation, qui est \u00e0 la fois affection int\u00e9rieure et signe de l\u2019existence des choses hors de soi. La combinaison des sensations, de plus en plus complexe, engendre la possibilit\u00e9 de la comparaison, source des premiers jugements, des premi\u00e8res id\u00e9es. L\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019abstraction, qui est un r\u00e9sultat, est tardif: le pr\u00e9cipiter par une instruction livresque que l\u2019enfant ne peut comprendre, c\u2019est ruiner le d\u00e9veloppement harmonieux des facult\u00e9s, c\u2019est vicier l\u2019ordre. Ce n\u2019est que progressivement que l\u2019enfant pourra acc\u00e9der aux valeurs morales, \u00e0 la distinction du bien et du mal, au juste sentiment de la propri\u00e9t\u00e9 (la terre appartient \u00e0 celui qui la travaille). \u00c9lev\u00e9 \u00e0 la campagne, habill\u00e9 en paysan, l\u2019enfant pratique le travail manuel (vertu \u00e9vang\u00e9lique de la menuiserie et de la charpenterie!) et comprend peu \u00e0 peu la r\u00e9sistance des lois de la mati\u00e8re. \u00c9duquer, c\u2019est toujours mettre l\u2019enfant \u00e0 l\u2019\u00e9cole des faits: parce qu\u2019ils ne d\u00e9pendent pas de la volont\u00e9, ils permettent pr\u00e9cis\u00e9ment de prendre conscience de l\u2019existence de la volont\u00e9, de ses pouvoirs et de ses limites. Se mettre \u00e0 la port\u00e9e des facult\u00e9s de l\u2019enfant c\u2019est aussi ne lui donner \u00e0 lire que ce qu\u2019il peut comprendre. Le premier livre d\u2019\u00c9mile, sorte de r\u00e9sum\u00e9\u00a0\u2014 fictif encore\u00a0\u2014 de ses propres exp\u00e9riences, est Robinson Cruso\u00e9. Toutes les lectures qu\u2019il pourra ensuite faire devront ob\u00e9ir au m\u00eame principe: ne rien apprendre dans les livres que ce que l\u2019exp\u00e9rience peut enseigner.<\/p>\n<p>Mais alors, si l\u2019exp\u00e9rience sensible est la source de toutes nos connaissances, comment l\u2019enfant devenu jeune homme pourra-t-il acc\u00e9der \u00e0 la notion du cr\u00e9ateur de la nature? C\u2019est dans le livre\u00a0IV de l\u2019\u00c9mile que Rousseau expose sa th\u00e9orie de l\u2019existence de Dieu et de la religion naturelle. Il relate la m\u00e9ditation d\u2019un vicaire savoyard, pauvre et honn\u00eate, mal vu par son \u00c9glise. Ce discours\u00a0\u2014 la \u00abProfession de foi\u00bb\u00a0\u2014 aurait \u00e9t\u00e9 tenu \u00e0 Jean-Jacques, donc au pr\u00e9cepteur, en Italie. Ce texte fondateur (parmi d\u2019autres \u00e0 l\u2019\u00e9poque) de la notion de religion naturelle valut \u00e0 Rousseau critiques et condamnations officielles, tout particuli\u00e8rement parce qu\u2019il nie la n\u00e9cessit\u00e9 de la R\u00e9v\u00e9lation et r\u00e9duit la religion \u00e0 son usage \u00e9thique. L\u2019homme ne peut se passer de croire, l\u2019\u00e9tat de doute le plonge dans le d\u00e9sespoir. C\u2019est par l\u2019examen de soi-m\u00eame que chacun peut trouver des preuves de l\u2019existence de Dieu. La premi\u00e8re v\u00e9rit\u00e9 que chacun rencontre est le sentiment de sa propre existence: \u00abJ\u2019existe et j\u2019ai des sens.\u00bb Il y a hors de moi une mati\u00e8re qui cause mes sensations. Mais, \u00e0 l\u2019\u00e9vidence je suis dou\u00e9 d\u2019une force active, je suis capable de jugement. La mati\u00e8re morte ne peut rendre compte de cette activit\u00e9, pas plus que de ses propres mouvements. Est donc requise une cause pour rendre intelligible la motion du monde. Cette cause est une volont\u00e9 (le premier article de foi). La mati\u00e8re poss\u00e8de des lois qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tablies n\u00e9cessairement par une intelligence (le deuxi\u00e8me article de foi). Un \u00eatre dou\u00e9 de volont\u00e9 et d\u2019intelligence qui organise et maintient l\u2019univers s\u2019appelle Dieu qui se manifeste dans ses \u0153uvres et en sa cr\u00e9ature. En m\u00e9ditant sur lui-m\u00eame, l\u2019homme d\u00e9couvre qu\u2019il est constitu\u00e9 de deux principes, incompatibles et cependant unis: son corps est mat\u00e9riel, ce principe passif l\u2019entra\u00eene dans la pesanteur des passions. Mais l\u2019homme est aussi compos\u00e9 d\u2019une autre substance qui se manifeste par la volont\u00e9 dans son essence: la libert\u00e9. Or la libert\u00e9 est inconcevable (et elle existe, mes actes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s le prouvent) sans une \u00e2me immat\u00e9rielle (le troisi\u00e8me article de foi). Rousseau, fid\u00e8le ici \u00e0 la tradition du dualisme cart\u00e9sien, r\u00e9cuse tout mat\u00e9rialisme. La port\u00e9e de l\u2019empirisme sensualiste achoppe devant l\u2019\u00e9vidence int\u00e9rieure de la spiritualit\u00e9 de mon \u00e2me. En fait, le mat\u00e9rialiste est un mauvais sensualiste qui ne sait pas entendre l\u2019\u00e9vidence: il est sourd. C\u2019est \u00e0 la libert\u00e9 qui est de l\u2019ordre de l\u2019esprit que Rousseau impute l\u2019existence du mal: en ce point encore, il reste cart\u00e9sien et malebranchiste. Le mal moral est de m\u00eame nature que le mal social et politique: \u00ab\u00d4tez nos funestes progr\u00e8s, \u00f4tez nos erreurs et nos vices, \u00f4tez l\u2019ouvrage de l\u2019homme, et tout est bien.\u00bb<\/p>\n<p>Choisir entre le bien et le mal est la puissance de la conscience intime, principe inn\u00e9, en droit incorruptible, s\u2019il est vrai qu\u2019elle est un \u00abinstinct divin\u00bb. Mais elle peut \u00eatre \u00e9touff\u00e9e: c\u2019est pourquoi il faut la retrouver dans sa puret\u00e9 premi\u00e8re et faire alors appel \u00e0 une raison bien \u00e9duqu\u00e9e. Les religions r\u00e9v\u00e9l\u00e9es sont inutiles, voire n\u00e9fastes. Mais l\u2019ath\u00e9isme (Robespierre dira qu\u2019il est aristocratique) nuit au peuple: les ath\u00e9es \u00ab\u00f4tent aux afflig\u00e9s la derni\u00e8re consolation de leur mis\u00e8re, aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions\u00bb.<\/p>\n<p>Il reste \u00e0 \u00c9mile, en possession de solides vertus et d\u2019un m\u00e9tier honorable, \u00e0 entrer dans la vie sociale: il faut le marier et en faire un digne citoyen. Le livre\u00a0V de l\u2019\u00c9mile a pour titre \u00abSophie ou la Femme\u00bb. Sophie est le paradigme sage de toute femme telle que Rousseau la r\u00eave et le pr\u00e9cepteur l\u2019accomplit. La femme, Rousseau n\u2019en doute pas, est inf\u00e9rieure par nature \u00e0 l\u2019homme et doit \u00eatre form\u00e9e enti\u00e8rement pour lui et pour son r\u00f4le d\u2019\u00e9pouse et de m\u00e8re. Le syst\u00e8me d\u2019\u00e9ducation de la fille doit \u00eatre contraire \u00e0 celui du gar\u00e7on. La femme est du c\u00f4t\u00e9 de la naturalit\u00e9, mais elle en est tellement proche qu\u2019elle ne peut acc\u00e9der \u00e0 la culture; elle est trop habit\u00e9e par son sexe, d\u2019o\u00f9 sa passivit\u00e9, sa faiblesse, mais aussi ses exc\u00e8s passionnels. Il faut lui imposer la pudeur. La femme, toujours par nature, est l\u2019\u00eatre du masque, de l\u2019apparence: perp\u00e9tuellement dans l\u2019enfance, elle n\u2019atteint jamais vraiment l\u2019\u00e2ge de la raison qui est viril. Point donc besoin de l\u2019\u00e9duquer \u00e0 quelque activit\u00e9 conceptuelle: l\u2019exercice de la vertu et la soumission aux volont\u00e9s du mari lui suffisent. Sophie, comme ses cons\u0153urs, \u00e9chappe \u00e0 la longue formation g\u00e9n\u00e9tique des facult\u00e9s de l\u2019esprit, apanage masculin. La \u00abmoiti\u00e9 du genre humain\u00bb, curieusement, n\u2019est pas digne de la th\u00e9orie empiriste-sensualiste cens\u00e9e pourtant rendre compte de l\u2019\u00e9volution de toute l\u2019esp\u00e8ce. Sophie ne rel\u00e8ve que d\u2019une histoire domestique. En mati\u00e8re de foi, Sophie n\u2019a pas droit \u00e0 la \u00abProfession de foi\u00bb du vicaire. Elle doit avoir la religion de sa m\u00e8re, puis celle de son mari. On ne lui enseigne qu\u2019un cat\u00e9chisme \u00e9l\u00e9mentaire qui fonde son ob\u00e9issance. Bien entendu, Sophie n\u2019a aucun r\u00f4le politique \u00e0 jouer, et ne porte le titre de citoyenne que dans la mesure o\u00f9 \u00c9mile est citoyen.<\/p>\n<p>\u00c9mile devenu homme entre dans l\u2019\u00e9tat civil. Rousseau rappelle alors les th\u00e8ses fondamentales du Contrat social: le corps politique ne peut \u00eatre fond\u00e9 sur la force, qui ne fait pas le droit; l\u2019esclavage sous toutes ses formes est injustifiable. La libert\u00e9 est l\u2019\u00eatre m\u00eame de l\u2019homme, elle ne peut \u00eatre ali\u00e9n\u00e9e comme une chose. Le vrai contrat constitutif d\u2019un peuple est l\u2019acte par lequel chacun \u00abmet en commun ses biens, sa personne, sa vie et toute sa puissance sous la supr\u00eame direction de la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale\u00bb (livre\u00a0V). Par la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale qui exprime la raison en chacun, le citoyen contribue librement \u00e0 constituer les lois auxquelles il se soumet comme sujet. Contre l\u2019existence de repr\u00e9sentants (la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale ne se d\u00e9l\u00e8gue pas), Rousseau prend le parti de la d\u00e9mocratie directe qui ne peut fonctionner que dans des petits pays o\u00f9 r\u00e8gne l\u2019\u00e9galit\u00e9 de propri\u00e9t\u00e9s m\u00e9diocres. Les diff\u00e9rences trop grandes entre les richesses sont le pire ennemi de la libert\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9mile ne dissimule aucune des apories, voire des contradictions qui peuplent l\u2019\u0153uvre de Rousseau. Au probl\u00e8me du bon l\u00e9gislateur (comment le former alors m\u00eame qu\u2019il fait les lois?) correspond celui du bon pr\u00e9cepteur: o\u00f9 le trouver? L\u2019\u00e9ducation de l\u2019individu \u00c9mile n\u2019entre-t-elle pas en conflit avec les exigences de la fonction de citoyen? Peut-on \u00e0 la fois \u00eatre homme et citoyen? Lorsque \u00c9mile quitte son pays, ne d\u00e9clare-t-il pas qu\u2019en cessant d\u2019\u00eatre citoyen, il devient de plus en plus homme? Rousseau radicalise d\u2019autre part la th\u00e9orie courante, alors, de l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 de la femme, \u00eatre second au service de l\u2019homme. Mais en radicalisant cette conception il la fait exploser. Sophie n\u2019a pas appris qu\u2019il y a une n\u00e9cessit\u00e9 qui d\u00e9passe la volont\u00e9 humaine; elle ne se r\u00e9signe pas \u00e0 la mort de ses parents et de sa fille. \u00c9mile l\u2019am\u00e8ne alors, pour la distraire, \u00e0 Paris, lieu d\u2019une perdition \u00e0 laquelle Sophie n\u2019a pas non plus appris \u00e0 r\u00e9sister. Dans le texte qui fait suite \u00e0 l\u2019\u00c9mile, intitul\u00e9 \u00ab\u00c9mile et Sophie ou les Solitaires\u00bb, on assiste au renversement du destin que le pr\u00e9cepteur avait pr\u00e9vu pour son \u00e9l\u00e8ve. \u00c9mile quitte Sophie infid\u00e8le, quitte sa patrie, devient esclave \u00e0 Alger o\u00f9 il fait l\u2019exp\u00e9rience du travail forc\u00e9, organise la gr\u00e8ve des esclaves et parvient \u00e0 faire acc\u00e9der aux Lumi\u00e8res son gardien tyrannique. \u00c9trange odyss\u00e9e de la conscience d\u2019un homme qui d\u00e9couvre la cruaut\u00e9 du monde. Il n\u2019aurait pu atteindre \u00e0 cette lucidit\u00e9 sans la trahison bien involontaire de sa femme, victime d\u2019une fallacieuse \u00e9ducation.<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9mile est tenu pour un trait\u00e9 d\u2019\u00e9ducation qui a inspir\u00e9 des th\u00e9ories p\u00e9dagogiques \u00abnon directives\u00bb soucieuses de la nature et du d\u00e9veloppement sp\u00e9cifiques de l\u2019enfant. Son influence philosophique fut consid\u00e9rable et contest\u00e9e: Kant, d\u2019abord adepte de Rousseau, finit par douter de la bonne nature enfantine et proposera une th\u00e9orie de l\u2019\u00e9ducation fond\u00e9e sur le dressage et la discipline, seuls susceptibles de redresser la nature tordue; Hegel a vu dans la contradiction de l\u2019homme priv\u00e9 et du citoyen la caract\u00e9ristique de la tension insurmontable qui mine la soci\u00e9t\u00e9 civile bourgeoise.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>M.\u00a0CRAMPE-CASNABET<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-502","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/502","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=502"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}