{"id":500,"date":"2026-08-02T15:18:24","date_gmt":"2026-08-02T13:18:24","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=500"},"modified":"2026-08-02T15:18:24","modified_gmt":"2026-08-02T13:18:24","slug":"les-confessions","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=les-confessions","title":{"rendered":"les Confessions"},"content":{"rendered":"<p>Confessions (les)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>CONFESSIONS (les). Ouvrage de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), publi\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 typographique en 1782 (livres I-VI) et chez Barde et Manguet en 1789 (livres\u00a0VII-XII).<\/p>\n<p>Au livre\u00a0X de l\u2019ouvrage, Rousseau date de\u00a01759-1760 sa r\u00e9solution d\u2019\u00e9crire ses M\u00e9moires; peut-\u00eatre \u00e0 la suite de la suggestion de Rey, son \u00e9diteur, qui, vers les m\u00eames ann\u00e9es, lui avait demand\u00e9 une br\u00e8ve autobiographie \u00e0 mettre en t\u00eate de l\u2019\u00e9dition g\u00e9n\u00e9rale de ses \u0153uvres. En\u00a01761, Rousseau jette sur le papier des fragments qui seront publi\u00e9s, un si\u00e8cle plus tard, sous le titre Mon portrait. En\u00a01762, il \u00e9crit quatre Lettres \u00e0 M.\u00a0le pr\u00e9sident de Malesherbes qui peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme l\u2019esquisse des Confessions.<\/p>\n<p>En\u00a01764, para\u00eet \u00e0 Gen\u00e8ve le Sentiment des citoyens, libelle injurieux (dont l\u2019anonymat cache Voltaire) attaquant violemment Rousseau et r\u00e9v\u00e9lant l\u2019abandon de ses enfants. D\u00e8s lors, le d\u00e9sir de se justifier pr\u00e9cipite la r\u00e9daction de ces Confessions, dont la composition ne sera finalement achev\u00e9e qu\u2019en\u00a01770. D\u00e8s l\u2019hiver\u00a01770, Rousseau commen\u00e7a, en une s\u00e9rie de lectures publiques, \u00e0 donner connaissance de son manuscrit. En\u00a01771, il en lut la seconde partie chez la comtesse d\u2019Egmont. Le scandale ne fut pas \u00e9vit\u00e9, et Mme\u00a0d\u2019\u00c9pinay demanda \u00e0 la police d\u2019interdire ces lectures.<\/p>\n<p>Les Confessions ne sont pas de simples M\u00e9moires. Leur lecteur, pris \u00e0 t\u00e9moin, est invit\u00e9 \u00e0 se faire juge de l\u2019auteur \u00aben dernier ressort\u00bb. \u00c0 lui d\u2019assembler les fragments d\u2019une \u0153uvre \u00abfaite de pi\u00e8ces et morceaux\u00bb, pour d\u00e9terminer l\u2019\u00eatre qui la compose: t\u00e2che dans laquelle Rousseau, lui, risquerait bien facilement de se tromper, et dont le souci pourrait l\u2019emp\u00eacher de se peindre avec la plus totale sinc\u00e9rit\u00e9. Cet appel au jugement d\u2019une conscience ext\u00e9rieure autorise Rousseau \u00e0 se raconter en toute innocence, avec une ing\u00e9nuit\u00e9 qui permet de ne rien cacher: \u00abVoici le seul portrait d\u2019homme, peint exactement d\u2019apr\u00e8s nature et dans toute sa v\u00e9rit\u00e9, qui existe et qui probablement existera jamais.\u00bb D\u00e8s les premi\u00e8res lignes le ton est donn\u00e9. L\u2019\u0153uvre doit \u00eatre \u00abune premi\u00e8re pi\u00e8ce de comparaison pour l\u2019\u00e9tude des hommes\u00bb. Il faudra donc \u00abtout dire\u00bb, que cela ait de l\u2019importance ou non. Se taire sur un point, m\u00eame minime, ne dire qu\u2019une partie de la v\u00e9rit\u00e9, reviendrait \u00e0 ne rien dire; un seul trait manquant, et le portrait dans son ensemble en serait fauss\u00e9. Rousseau, dans ces pages, sera donc \u00abtransparent\u00bb; d\u2019une transparence de cristal, multipliant les points de vue, le jeu des reflets d\u2019une face \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Les Confessions, on l\u2019a souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9, transforment le concept m\u00eame de litt\u00e9rature, qui n\u2019est plus, avec elles, centr\u00e9 sur l\u2019\u0153uvre mais sur l\u2019auteur. Cependant Rousseau bouleverse aussi bien le statut de l\u2019auteur. Dans les romans du\u00a0XVIIIe si\u00e8cle, le narrateur, d\u00e9j\u00e0, n\u2019est pas toujours omniscient (voir Jacques le Fataliste, par exemple). Les Confessions vont encore plus loin. Leur auteur ne peut faire que la moiti\u00e9 de la t\u00e2che, la moiti\u00e9 d\u2019un livre dont le sens final lui appartiendra moins qu\u2019au lecteur de bonne foi auquel Rousseau s\u2019en remet.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Premi\u00e8re partie. Le livre\u00a0I pr\u00e9sente l\u2019enfance de Jean-Jacques jusqu\u2019\u00e0 sa seizi\u00e8me ann\u00e9e (1712-1728). Les \u00e9v\u00e9nements rapport\u00e9s t\u00e9moignent d\u2019un bonheur perdu et des premi\u00e8res avanc\u00e9es de la destin\u00e9e. Les premiers souvenirs, la conscience de soi apparaissent \u00e0 travers les lectures faites avec son p\u00e8re. L\u00e0 est la source de son esprit \u00ablibre et r\u00e9publicain\u00bb, nourri des auteurs latins. \u00c0 Bossey, o\u00f9 il est mis en pension avec son cousin chez le pasteur Lambercier (1722), Rousseau d\u00e9couvre la campagne, l\u2019amiti\u00e9, mais aussi une sensualit\u00e9 trouble, source de frustrations et de complications durables, qui annonce et explique les \u00e9checs \u00e0 venir aupr\u00e8s des femmes. Pour la premi\u00e8re fois aussi, pour vivre ses d\u00e9sirs, Rousseau doit trouver refuge dans l\u2019imaginaire. Cet aveu du plaisir re\u00e7u aux fess\u00e9es de Mlle\u00a0Lambercier, est \u00able premier pas le plus p\u00e9nible\u00bb fait par ces Confessions dans lesquelles Rousseau a promis de tout dire. \u00c0 Bossey, ch\u00e2ti\u00e9 pour un vol qu\u2019il n\u2019a pas commis, Rousseau fait \u00e9galement pour la premi\u00e8re fois l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019injustice. La s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de la vie enfantine est perdue. \u00c0 Gen\u00e8ve, il est plac\u00e9 en apprentissage chez un graveur. Rousseau est, sous le regard d\u2019un ma\u00eetre brutal, r\u00e9duit \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019apprenti, fig\u00e9 dans cette nouvelle condition. Il d\u00e9veloppe, en r\u00e9action, des go\u00fbts vils, devient menteur, fain\u00e9ant, voleur. De ces travers \u00e9galement, il lui sera difficile de se gu\u00e9rir par la suite. Il trouve refuge dans les lectures et dans des vies imaginaires. Appara\u00eet ainsi ce go\u00fbt pour la solitude qui lui est toujours rest\u00e9 et qui explique sa misanthropie. Son c\u0153ur trop aimant est forc\u00e9 de s\u2019alimenter de fictions faute de trouver d\u2019autres c\u0153urs qui lui ressemblent. Rousseau finit par fuir Gen\u00e8ve. Mais les derni\u00e8res pages retiennent un instant son destin. S\u2019il avait eu un meilleur ma\u00eetre, sa vie aurait \u00e9t\u00e9 celle d\u2019un graveur, \u00e0 Gen\u00e8ve. Elle lui aurait assur\u00e9 ce bonheur paisible pour lequel il \u00e9tait fait.<\/p>\n<p>Le livre\u00a0II s\u2019\u00e9tend sur une p\u00e9riode de huit \u00e0 neuf mois (mars-novembre\u00a01728). Ayant quitt\u00e9 Gen\u00e8ve, un sentiment d\u2019ind\u00e9pendance le remplit. Tout lui semble possible. L\u2019auteur prend le ton ironique du Quichotte et du roman picaresque pour se peindre adolescent, la t\u00eate pleine de lectures, avec l\u2019espoir de rencontrer des ch\u00e2teaux, des demoiselles, des aventures. Il arrive \u00e0 Turin. Entre-temps, il a rencontr\u00e9 Mme\u00a0de Warens \u00e0 Annecy. Il entre comme cat\u00e9chum\u00e8ne \u00e0 l\u2019hospice du Saint-Esprit et s\u2019y laisse convertir au catholicisme. Il imagine les aventures les plus romanesques, mais il ne trouve d\u2019autre place que celle de laquais chez une dame de la noblesse. C\u2019est le terme de toute ses grandes esp\u00e9rances. Le voil\u00e0 de nouveau fig\u00e9 dans sa condition par le regard de sa ma\u00eetresse. Ses mauvais d\u00e9mons le reprennent et il est finalement renvoy\u00e9 apr\u00e8s le vol d\u2019un ruban dont il a r\u00e9ussi \u00e0 faire accuser une domestique. Le remords de cet acte\u00a0\u2014 qu\u2019il n\u2019a jamais avou\u00e9 \u00e0 quiconque\u00a0\u2014 ne l\u2019a jamais quitt\u00e9.<\/p>\n<p>Le livre\u00a0III (d\u00e9cembre\u00a01728-avril\u00a01730) raconte la fin de l\u2019adolescence. Le ton est g\u00e9n\u00e9ralement noir. Les premi\u00e8res pages font un nouvel aveu p\u00e9nible. \u00c0 Turin, Rousseau s\u2019exhibe devant des femmes et cela manque de mal tourner. Il entre comme domestique chez le comte de Gouvon, et dans cette grande maison devient \u00abune esp\u00e8ce de favori\u00bb. On s\u2019occupe de son instruction. On veut le lancer dans la carri\u00e8re diplomatique. Rousseau pourrait se livrer \u00e0 l\u2019espoir de parvenir. Mais en fait, il est d\u00e9\u00e7u. Il ne voit pas de femme ni rien de romanesque dans ce qu\u2019on lui promet. Il vient finalement \u00e0 bout de se faire chasser et reprend la route, accompagn\u00e9 de B\u00e2cle, un ami genevois. \u00c0 Chamb\u00e9ry, il retrouve Mme\u00a0de Warens qui veut faire de lui un musicien. Mais Rousseau s\u2019engoue pour un nouvel ami, Venture, un \u00abaimable d\u00e9bauch\u00e9\u00bb. Le revoil\u00e0 parti \u00e0 l\u2019aventure. \u00c0 Lyon, il abandonne en pleine rue\u00a0\u2014 encore un aveu p\u00e9nible\u00a0\u2014 son compagnon Le Maistre en proie \u00e0 une crise d\u2019\u00e9pilepsie. \u00c0 son retour, Mme\u00a0de Warens est partie pour Paris. Rousseau est seul.<\/p>\n<p>Le livre\u00a0IV est celui du vagabondage et du d\u00e9nuement (avril\u00a01730-octobre\u00a01731), des voyages \u00e0 pied et de la solitude r\u00eaveuse. \u00c0 Lausanne, il tente d\u2019imiter Venture et se fait passer pour un ma\u00eetre de musique parisien sous le nom de Vaussore de Villeneuve. Il ne conna\u00eet pas la musique mais, \u00abdans un moment de d\u00e9lire\u00bb, il accepte de composer et de diriger une pi\u00e8ce au concert d\u2019un amateur. Il est d\u00e9masqu\u00e9. Il quitte Lausanne et d\u00e9couvre le pays de Vaud, les rives du L\u00e9man. C\u2019est une nouvelle image du bonheur. Il voyage \u00e0 pied, seul, accompagn\u00e9 de ses \u00abdouces chim\u00e8res\u00bb. Il r\u00eave de gloire militaire. Il est d\u00e9\u00e7u par Paris, victime des exag\u00e9rations de son imagination. Il couche dans la rue \u00e0 Lyon. Il rejoint, enfin, Mme\u00a0de Warens \u00e0 Chamb\u00e9ry.<\/p>\n<p>Les livres\u00a0V et\u00a0VI s\u2019\u00e9tendent du retour \u00e0 Chamb\u00e9ry, en octobre 1731, au d\u00e9part pour Paris en\u00a01742. Pendant huit ou neuf ans, il ne se passe rien qu\u2019une vie simple et douce. Rousseau travaille au cadastre de Savoie. Puis il donne des le\u00e7ons de musique. Il devient\u00a0\u2014 presque \u00e0 son corps d\u00e9fendant\u00a0\u2014 l\u2019amant de Mme\u00a0de Warens qu\u2019il partage avec Claude Anet, l\u2019intendant. Rousseau se satisfait parfaitement de cette situation de m\u00e9nage \u00e0 trois. Ils parviennent \u00e0 former une \u00absoci\u00e9t\u00e9 sans exemple sur la Terre\u00bb et leurs c\u0153urs sont tellement \u00aben commun\u00bb que le t\u00eate-\u00e0-t\u00eate leur para\u00eet moins doux que la r\u00e9union \u00e0 trois. Mais bient\u00f4t, Anet meurt. Rousseau h\u00e9rite du r\u00f4le d\u2019intendant mais y montre peu de talent. Son humeur est toujours vagabonde. Il fait de petits voyages \u00e0 Nyon, \u00e0 Gen\u00e8ve, \u00e0 Lyon. Il est inquiet, tourment\u00e9, ne sait trop \u00e0 quoi se fixer. Sa sant\u00e9 commence \u00e0 se d\u00e9grader. \u00abLes vapeurs succ\u00e8dent aux passions\u00bb et sa langueur devient tristesse. Il a des \u00abfrayeurs vives au bruit d\u2019une feuille, d\u2019un oiseau\u00bb. Il sent la vie lui \u00e9chapper sans l\u2019avoir go\u00fbt\u00e9e. En\u00a01736 (la date est controvers\u00e9e), premier s\u00e9jour aux Charmettes. L\u00e0, \u00e0 la campagne, retranch\u00e9 du monde, il conna\u00eet un bonheur \u00abpeut-\u00eatre unique parmi les humains\u00bb. C\u2019est le court bonheur de la communication totale avec \u00abMaman\u00bb (Mme\u00a0de Warens). Mais du bonheur, il n\u2019y a rien \u00e0 dire; ni action ni pens\u00e9e. Le vrai bonheur n\u2019est pas un recueil de faits mais un sentiment, un \u00e9tat permanent. Aussi le Livre\u00a0VI parle-t-il plut\u00f4t de sa sant\u00e9 chancelante, de ses inqui\u00e9tudes morbides. Rousseau est persuad\u00e9 de sa mort prochaine. Il consacre presque tout son temps \u00e0 l\u2019\u00e9tude. Les vapeurs, \u00abcet ennui du bien-\u00eatre qui fait extravaguer la sensibilit\u00e9\u00bb, le reprennent. Persuad\u00e9 qu\u2019il a un polype au c\u0153ur, il part pour Montpellier consulter un m\u00e9decin r\u00e9put\u00e9. Mais en route, ses inqui\u00e9tudes sont bient\u00f4t oubli\u00e9es \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une br\u00e8ve aventure avec Mme\u00a0de Larnage. Pour la premi\u00e8re fois, Rousseau est rempli d\u2019une m\u00e2le fiert\u00e9 et se livre aux sens avec joie. Il est \u00abassez lui-m\u00eame\u00bb pour s\u2019ouvrir \u00e0 la fois aux plaisirs de la vanit\u00e9 et de la volupt\u00e9. Maman est oubli\u00e9e. Et, tout \u00e0 son triomphe, il imagine d\u00e9j\u00e0 s\u00e9duire la fille de cette Mme\u00a0de Larnage \u00e0 laquelle il doit \u00abde ne pas \u00eatre mort sans avoir connu le plaisir\u00bb. \u00c0 Montpellier, on le regarde comme un malade imaginaire et il en con\u00e7oit quelque d\u00e9fiance envers les m\u00e9decins. Pris de remords, mais surtout peu confiant dans la possibilit\u00e9 d\u2019entretenir son succ\u00e8s, il renonce \u00e0 aller retrouver Mme\u00a0de Larnage et rentre \u00e0 Chamb\u00e9ry. Maman l\u2019accueille froidement. Un certain Wintzenried a pris sa place aupr\u00e8s d\u2019elle. C\u2019est la fin de la jeunesse, la fin de l\u2019intimit\u00e9 avec Maman. Rousseau forme le projet de quitter la maison. Mme\u00a0de Warens l\u2019y pousse. \u00c0 Lyon, il devient le pr\u00e9cepteur des deux fils de M.\u00a0de Mably. Dans cette fonction, le futur auteur de l\u2019\u00c9mile conna\u00eet, de son propre aveu, \u00abun \u00e9chec presque complet\u00bb. Il redevient voleur. Derni\u00e8re tentative aupr\u00e8s de Mme\u00a0de Warens, en vain. Le pass\u00e9 est mort. Mably lui a donn\u00e9 quelques lettres de recommandation et Rousseau se rend \u00e0 Paris, une nouvelle m\u00e9thode de notation musicale dans la poche, avec laquelle il ne doute pas de faire une r\u00e9volution.<\/p>\n<p>Seconde partie. Rousseau pr\u00e9vient tout de suite que celle-ci ne peut \u00eatre qu\u2019inf\u00e9rieure \u00e0 la premi\u00e8re. Le contraste est en effet frappant dans l\u2019inspiration et dans le style. Il n\u2019y aura plus gu\u00e8re d\u2019aveux p\u00e9nibles. Soucieux de se disculper, Rousseau insiste plut\u00f4t sur son innocence, surtout en ce qui concerne l\u2019abandon de ses enfants.<br \/>\nLe livre\u00a0VII couvre sept ann\u00e9es (1742-1749). Introduit par R\u00e9aumur, Rousseau lit \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des sciences son Projet concernant de nouveaux signes pour la musique. Il est d\u00e9\u00e7u par l\u2019accueil et le verbiage des acad\u00e9miciens. Un moment r\u00e9duit \u00e0 la mis\u00e8re, il consent \u00e0 suivre \u00e0 Venise, en qualit\u00e9 de secr\u00e9taire, le comte de Montaigu nomm\u00e9 ambassadeur du roi de France. Il passe une ann\u00e9e aupr\u00e8s de ce diplomate peu intelligent et finit par quitter l\u2019ambassade, suite \u00e0 des d\u00e9m\u00eal\u00e9s violents avec lui (1744). Tous ses projets d\u2019ambition sont ainsi renvers\u00e9s: Rousseau se r\u00e9sout \u00e0 ne plus s\u2019attacher \u00e0 personne et \u00e0 tirer parti de ses talents, dont il commence \u00e0 sentir la mesure. Il se met en m\u00e9nage avec une ling\u00e8re, Th\u00e9r\u00e8se Levasseur, fille \u00absensible, simple et sans coquetterie\u00bb, sans oser toutefois se montrer en public avec elle. Il entre en qualit\u00e9 de secr\u00e9taire chez les Dupin, malgr\u00e9 ses r\u00e9solutions. Il abandonne ses deux premiers enfants aux Enfants-trouv\u00e9s. Il s\u2019en justifie longuement, refuse, malgr\u00e9 ses remords, de se consid\u00e9rer coupable. Il fait la connaissance de Mme\u00a0d\u2019\u00c9pinay, fr\u00e9quente Condillac et Diderot, rencontre d\u2019Alembert et est charg\u00e9 des articles concernant la musique dans l\u2019Encyclop\u00e9die. En\u00a01749, Diderot est enferm\u00e9 \u00e0 Vincennes pour sa Lettre sur les aveugles. Rousseau en est profond\u00e9ment affect\u00e9.<\/p>\n<p>Le livre\u00a0VIII couvre sept autres ann\u00e9es (1749-1756), jusqu\u2019\u00e0 l\u2019installation \u00e0 l\u2019Ermitage. Rousseau abandonne ses trois derniers enfants. Mais ce n\u2019est pas, \u00e0 l\u2019entendre, par duret\u00e9 ou manque de sentiment: en les confiant aux Enfants-trouv\u00e9s, il est convaincu de remplir un devoir de citoyen. Il d\u00e9cide d\u2019une \u00abr\u00e9forme\u00bb personnelle profonde. Pour subsister, il copiera de la musique. Il vivra d\u00e9tach\u00e9 des fers de l\u2019opinion. Mais la publication du Discours sur les sciences et les arts est un succ\u00e8s et le voil\u00e0 jet\u00e9, malgr\u00e9 lui, dans la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Son op\u00e9ra le Devin de village est repr\u00e9sent\u00e9 devant le roi et remporte un \u00e9clatant succ\u00e8s. Moiti\u00e9 par fiert\u00e9, moiti\u00e9 par timidit\u00e9, il refuse une pension royale, ce que lui reproche Diderot. Il prend activement part \u00e0 la querelle des Bouffons (1752) et soutient la sup\u00e9riorit\u00e9 de la musique italienne dans sa Lettre sur la musique fran\u00e7aise. On lui refuse l\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra. Il s\u2019installe \u00e0 Saint-Germain-en-Laye pour travailler au Discours sur l\u2019origine et les fondements de l\u2019in\u00e9galit\u00e9. Il part pour Gen\u00e8ve. Sur la route, il revoit Mme\u00a0de Warens, vieillie et quasi mis\u00e9rable, au cours d\u2019une rapide visite qui lui laisse de lourds remords. Il est f\u00eat\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve et se reconvertit au protestantisme. Mais les relations avec ses compatriotes se refroidissent avec la publication du second Discours (voir Essai sur l\u2019origine des langues). Il revient alors en France et s\u2019installe avec Th\u00e9r\u00e8se et la m\u00e8re de celle-ci dans une retraite que Mme\u00a0d\u2019\u00c9pinay a fait am\u00e9nager pour lui, l\u2019Ermitage.<\/p>\n<p>Le livre\u00a0IX est celui de l\u2019amour impossible et de l\u2019amiti\u00e9 perdue. En avril 1756, Rousseau est install\u00e9 \u00e0 l\u2019Ermitage, la t\u00eate pleine du souvenir des Charmettes. Mais il a du mal \u00e0 \u00eatre seul et Mme\u00a0d\u2019\u00c9pinay veut trop souvent l\u2019avoir pr\u00e8s d\u2019elle. Il s\u2019enivre de vertu. Le voil\u00e0 devenu fier, insensible \u00e0 l\u2019opinion, sarcastique m\u00eame, dans l\u2019\u00e9tat \u00able plus contraire \u00e0 son naturel\u00bb. Il voit le bonheur de tr\u00e8s pr\u00e8s, mais sans pouvoir l\u2019atteindre et sans qu\u2019il y ait de sa faute \u00e0 le manquer. Il se prend \u00e0 soup\u00e7onner Diderot et surtout Grimm de vouloir tourner la m\u00e8re de Th\u00e9r\u00e8se contre lui. Il a l\u2019impression qu\u2019on l\u2019\u00e9pie. Incapable de communiquer avec Th\u00e9r\u00e8se dont l\u2019intelligence est trop limit\u00e9e, il d\u00e9couvre qu\u2019il n\u2019est pas tout pour elle et qu\u2019elle n\u2019est presque rien pour lui. D\u00e9vor\u00e9 du d\u00e9sir d\u2019aimer sans jamais avoir pu le satisfaire, il se voit, aux portes de la vieillesse, \u00abmourir sans avoir v\u00e9cu\u00bb. Mais le repli attrist\u00e9 sur soi n\u2019est pas sans douceur. Le sentiment de l\u2019injustice exalte le sentiment de sa valeur. Rousseau est de nouveau jet\u00e9 dans le pays des chim\u00e8res par l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019atteindre les \u00eatres r\u00e9els. Ne voyant rien d\u2019existant qui soit \u00abdigne de son d\u00e9lire\u00bb autour de lui, il se fait en r\u00eave des soci\u00e9t\u00e9s de cr\u00e9atures aimantes et parfaites. La Nouvelle H\u00e9lo\u00efse sortira de ces r\u00eaveries. L\u2019\u00e9criture sera finalement un substitut \u00e0 la vie. C\u2019est alors, qu\u2019\u00abivre d\u2019amour sans objet\u00bb, il re\u00e7oit la visite de Mme\u00a0d\u2019Houdetot. Elle sera \u00able premier et unique amour de toute\u00a0[sa] vie\u00bb. Mais ce sera un amour inabouti. Rousseau sombre dans un \u00e9tat d\u2019\u00e9puisement et de maladie. Il entre en conflit avec Mme\u00a0d\u2019\u00c9pinay qu\u2019il soup\u00e7onne d\u2019intriguer contre Mme\u00a0d\u2019Houdetot. Dans le Fils naturel, que Diderot vient d\u2019achever, une sentence le blesse au vif: \u00abIl n\u2019y a que le m\u00e9chant qui soit seul.\u00bb Rousseau constate de la froideur chez Mme\u00a0d\u2019Houdetot. Le bruit se r\u00e9pand qu\u2019il n\u2019est pas l\u2019auteur du Devin de village. Son amiti\u00e9 avec Grimm se d\u00e9fait: seuls, celui-ci, Diderot et Mme\u00a0d\u2019\u00c9pinay ont \u00e9t\u00e9 mis au courant par Rousseau de l\u2019abandon de ses enfants. Quand cet aveu transpire, le soup\u00e7on de conspiration se fait jour. Se produit alors cette \u00abgrande r\u00e9volution\u00bb dans sa destin\u00e9e, cette \u00abcatastrophe\u00bb qui a partag\u00e9 sa vie \u00aben deux parties si diff\u00e9rentes et qui d\u2019une bien l\u00e9g\u00e8re cause a tir\u00e9 de si terribles effets\u00bb. Rousseau refuse d\u2019accompagner \u00e0 Gen\u00e8ve Mme\u00a0d\u2019\u00c9pinay, rompt avec Mme\u00a0d\u2019Houdetot qui le pousse \u00e0 faire ce voyage, et avec Mme\u00a0d\u2019\u00c9pinay, qui lui signifie son cong\u00e9. Il quitte l\u2019Ermitage. Le procureur fiscal du prince de Cond\u00e9 offre de l\u2019h\u00e9berger dans une petite maison en son jardin de Mont-Louis \u00e0 Montmorency.<\/p>\n<p>En\u00a01758, au d\u00e9but du livre\u00a0X (qui va jusqu\u2019\u00e0 la fin de\u00a01760), Rousseau, dans un \u00e9tat de langueur, se laisse envahir par des songes morbides. Le voil\u00e0 d\u00e9tach\u00e9 de tout ce qui lui avait fait aimer la vie, revenu surtout de l\u2019amiti\u00e9. Une cabale est mont\u00e9e contre lui \u00e0 Gen\u00e8ve, puis \u00e0 Paris. Grimm est \u00e0 la t\u00eate de ce \u00abcomplot\u00bb et entra\u00eene Diderot, d\u2019Holbach et la \u00abcoterie holbachique\u00bb. Il est r\u00e9solu \u00e0 rompre avec Diderot, qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, est en proie \u00e0 des pers\u00e9cutions, de sorte que, dans l\u2019opinion, cette rupture se retourne contre Rousseau. La Lettre \u00e0 d\u2019Alembert est un grand succ\u00e8s. Rousseau ach\u00e8ve la Nouvelle H\u00e9lo\u00efse. Il conna\u00eet alors une vie \u00e9gale et paisible, correspond avec Malesherbes. En\u00a01759, il fait le projet de quitter tout \u00e0 fait la litt\u00e9rature. Il se met \u00e0 r\u00e9diger l\u2019\u00c9mile pourtant. Son \u00e9diteur le presse d\u2019\u00e9crire ses M\u00e9moires. S\u00e9duit par l\u2019id\u00e9e, Rousseau commence \u00e0 recueillir lettres et papiers. \u00c0 Montmorency, il se lie d\u2019amiti\u00e9 avec le mar\u00e9chal de Luxembourg, qui le traite d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal. Le prince de Conti lui rend visite et consent, \u00abpar un comble de gr\u00e2ce\u00bb, \u00e0 jouer aux \u00e9checs avec lui: Rousseau se d\u00e9fend pourtant d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9bloui par le prestige de ses h\u00f4tes. Il s\u2019\u00e9prend un temps, mollement, de quelques dames. Il d\u00e9cide bient\u00f4t de faire ses adieux \u00e0 l\u2019amour pour le reste de sa vie.<\/p>\n<p>Le livre\u00a0XI retrace une p\u00e9riode de dix-huit mois, jusqu\u2019\u00e0 la journ\u00e9e du\u00a09\u00a0juin\u00a01762, racont\u00e9e heure par heure. La Nouvelle H\u00e9lo\u00efse est un \u00e9norme succ\u00e8s. Mais, durant l\u2019hiver\u00a01761, Rousseau est malade. Il s\u2019inqui\u00e8te \u00abfollement\u00bb, jusqu\u2019au d\u00e9lire, de la publication de l\u2019\u00c9mile, dont il est persuad\u00e9 que les j\u00e9suites se sont empar\u00e9s pour l\u2019alt\u00e9rer. Malesherbes le tranquillise et le raisonne. Pour s\u2019expliquer, se justifier, Rousseau lui adresse quatre lettres exposant les vrais motifs de sa conduite et \u00abtout ce qui se passe dans son c\u0153ur\u00bb. Ces lettres, \u00abla seule chose \u00e9crite avec facilit\u00e9 de toute ma vie\u00bb, sont une esquisse de ces M\u00e9moires dont Rousseau a le projet. L\u2019\u00c9mile lui vaut des menaces du Parlement; on le d\u00e9cr\u00e8te bient\u00f4t de prise de corps. L\u2019\u00c9mile est br\u00fbl\u00e9. Le\u00a09\u00a0juin, Rousseau quitte la France. Il devine un complot mont\u00e9 contre lui par ses anciens amis. Mme\u00a0de Boufflers lui a propos\u00e9 de passer en Angleterre. Mais il n\u2019aime ni l\u2019Angleterre ni les Anglais, et part pour la Suisse.<\/p>\n<p>Le livre\u00a0XII est inachev\u00e9 (juin\u00a01762-octobre\u00a01765). Les \u00e9v\u00e9nements qu\u2019il relate sont si tristes que Rousseau pr\u00e9vient que son r\u00e9cit manquera d\u2019ordre. D\u00e9sormais \u00abfugitif sur la Terre\u00bb, il ne trouve gu\u00e8re d\u2019accueil en Suisse. Il est chass\u00e9 du territoire de Berne. Le Grand Conseil de Gen\u00e8ve le condamne. L\u2019\u00c9mile et Du contrat social sont br\u00fbl\u00e9s. Rousseau sent que la mal\u00e9diction s\u2019\u00e9tend sur lui dans toute l\u2019Europe. Il trouve refuge dans les \u00c9tats du roi de Prusse, malgr\u00e9 son aversion pour ce monarque. Il se fixe \u00e0 M\u00f4tiers-Travers, pr\u00e8s de Neufch\u00e2tel\u00a0[Neuch\u00e2tel], pendant pr\u00e8s de deux ans. L\u2019amiti\u00e9 de George Keith, gouverneur de Neufch\u00e2tel et tr\u00e8s li\u00e9 \u00e0 Fr\u00e9d\u00e9ric\u00a0II, lui donne ses derniers souvenirs heureux. Fr\u00e9d\u00e9ric propose de lui faire b\u00e2tir une maison et l\u2019assure de sa protection. Rousseau change d\u2019opinion \u00e0 son \u00e9gard et lui \u00e9crit pour lui conseiller de travailler \u00e0 la paix de l\u2019Europe et \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 de ses \u00c9tats. Persuad\u00e9 que le public va revenir de sa fr\u00e9n\u00e9sie, Rousseau songe \u00e0 mener une vie tranquille et douce. Il prend l\u2019habit arm\u00e9nien. Mais la catastrophe plane. Il apprend la mort du mar\u00e9chal de Luxembourg et celle de Mme\u00a0de Warens. George Keith quitte Neufch\u00e2tel. L\u2019ordre et le d\u00e9tail des \u00e9v\u00e9nements se brouillent dans son esprit, ne lui laissant qu\u2019une horrible impression de myst\u00e8re. La parution des Lettres \u00e9crites de la montagne soul\u00e8ve des r\u00e9actions tr\u00e8s vives. Le livre est br\u00fbl\u00e9. Le peuple s\u2019anime contre Rousseau trait\u00e9 d\u2019ant\u00e9christ. On lui jette des pierres alors qu\u2019il herborise ou se prom\u00e8ne. Keith l\u2019invite \u00e0 venir le rejoindre \u00e0 Potsdam, o\u00f9 Fr\u00e9d\u00e9ric serait pr\u00eat \u00e0 l\u2019accueillir. Mais Rousseau a un autre projet: habiter l\u2019\u00eele Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne. Il veut prendre cong\u00e9 de son si\u00e8cle et de ses contemporains, et vivre sans g\u00eane dans un loisir \u00e9ternel. Avec Th\u00e9r\u00e8se, il se met en pension chez le receveur de l\u2019\u00eele, qui en est le seul habitant. Mais, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019hiver, on lui intime l\u2019ordre de partir. Rousseau propose alors qu\u2019on le tienne captif dans l\u2019\u00eele. En vain. Il avait parl\u00e9 des Corses comme d\u2019un peuple neuf dans Du contrat social. On lui propose de r\u00e9diger des institutions pour les gouverner. Trouverait-il le repos dans cette \u00eele? Il semble s\u2019y r\u00e9soudre un moment. Des admirateurs l\u2019invitent \u00e0 Bienne, un petit \u00c9tat libre. Mais la population ne l\u2019aime pas. O\u00f9 aller?<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me partie, jamais \u00e9crite, devait montrer comment, croyant partir pour Berlin, Rousseau se retrouvera finalement en Angleterre, o\u00f9, selon lui, deux dames (Mmes de Verdelin et de Boufflers), l\u2019ayant fait chasser de Suisse pour le livrer \u00e0 leur ami Hume, pouvaient mieux disposer de lui.<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Les Confessions bouleversent l\u2019art de l\u2019autoportrait. Avec elles, il ne s\u2019agit plus de d\u00e9nombrer des vertus et des vices, de recenser et d\u2019accommoder au mieux des traits physiques et de caract\u00e8re, des particularit\u00e9s. Il ne s\u2019agit plus de d\u00e9crire. Rousseau rompt avec le r\u00e9alisme psychologique. Il est trop \u00e9gocentrique pour chercher \u00e0 se peindre objectivement: cela impliquerait de prendre du recul, de se quitter un instant. Et, paradoxalement, l\u00e0 est le gage de sa sinc\u00e9rit\u00e9. Adoptant la m\u00eame m\u00e9thode lockienne que dans ses ouvrages th\u00e9oriques, il \u00e9claire ses actions par leur origine, fait comprendre ses motifs, ses sentiments en retra\u00e7ant leur gen\u00e8se; il remonte aux causes premi\u00e8res pour expliquer l\u2019encha\u00eenement des effets. Mais il d\u00e9tourne cette m\u00e9thode aussi bien. L\u2019intention de faire un portrait devient bien plus importante que le portrait lui-m\u00eame. Le moi n\u2019est plus un objet mais un souci: il est tout entier dans sa propre recherche inlassable; il ne peut plus faire l\u2019objet d\u2019un tableau, il n\u2019a plus de pr\u00e9sence imm\u00e9diate \u00e0 lui-m\u00eame et n\u2019existe que dans la rem\u00e9moration. Rousseau ne p\u00e9n\u00e8tre rien du pr\u00e9sent, affirme-t-il; il ne voit bien que ce qu\u2019il se rappelle. Encore cette rem\u00e9moration est-elle toujours partielle, \u00e9clat\u00e9e en quelques moments privil\u00e9gi\u00e9s. Et c\u2019est seulement \u00e0 travers la r\u00e9collection de ces fragments que se laisse deviner, sous-jacente, la v\u00e9ritable nature du moi.<\/p>\n<p>Loin de s\u2019affirmer dans l\u2019action, la conscience de soi est ainsi contemplation, retrait et, par l\u00e0 m\u00eame, d\u00e9j\u00e0, attendrissement, charme, envo\u00fbtement du regret. Le moi ne peut plus \u00eatre isol\u00e9 du discours qu\u2019il se tient sur lui-m\u00eame: il est ins\u00e9parable de sa propre mise en sc\u00e8ne. Il n\u2019y a plus simplement un mod\u00e8le ext\u00e9rieur \u00e0 transcrire, \u00e0 reproduire et l\u2019on peut donc inventer sans faire outrage \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9.<br \/>\nDans la \u00abquatri\u00e8me Promenade\u00bb des R\u00eaveries du promeneur solitaire, Rousseau avoue que la m\u00e9moire lui manqua souvent pour \u00e9crire les Confessions et qu\u2019il en a combl\u00e9 les lacunes par des d\u00e9tails imagin\u00e9s, mais non contraires aux souvenirs dont ils sont les suppl\u00e9ments. On remarque en effet que Rousseau pr\u00e9sente des \u00e9v\u00e9nements souvent id\u00e9alis\u00e9s: certaines aventures de jeunesse ne sont pas sans rappeler les r\u00e9cits de Lesage et les h\u00e9ros de Pr\u00e9vost. D\u2019autre part, Rousseau respecte les r\u00e8gles du roman: il est peu probable, ainsi, qu\u2019il ait appris \u00e0 son retour de Montpellier seulement que Wintzenried l\u2019avait remplac\u00e9 aupr\u00e8s de Mme\u00a0de Warens; mais l\u2019effet de surprise renforce l\u2019expression de son d\u00e9pit. Et puis, de m\u00eame que dans les Dialogues (voir Rousseau juge de Jean-Jacques) la vie imagin\u00e9e sera jug\u00e9e plus vraie que la vie r\u00e9ellement v\u00e9cue, de m\u00eame, dans les Confessions, le moi se confond avec ses lectures et ses r\u00eaveries. La conscience de soi appara\u00eet avec les premiers livres, avec la rencontre de l\u2019imaginaire et la possibilit\u00e9 de devenir autre (ses lectures d\u2019enfant\u00a0\u2014 les Vies de Plutarque, en particulier\u00a0\u2014 donn\u00e8rent \u00e0 Rousseau des notions \u00abbizarres et romanesques\u00bb de la vie humaine, dont l\u2019exp\u00e9rience et la r\u00e9flexion n\u2019ont jamais bien pu le gu\u00e9rir).<\/p>\n<p>Si le souvenir enfui n\u2019inqui\u00e8te pas plus Rousseau, c\u2019est que le pass\u00e9 essentiel est forc\u00e9ment intact. Sa m\u00e9moire peut l\u2019abuser sur les d\u00e9tails mais non pas sur ce qu\u2019il a ressenti, ni sur ce que ses sentiments lui ont fait faire. De sorte que c\u2019est moins une image du pass\u00e9, que l\u2019auteur des Confessions veut rendre et retrouver, que son propre regard, son sentiment instantan\u00e9. Il veut raviver l\u2019imm\u00e9diat, l\u2019instant. Il n\u2019a pas de m\u00e9moire: c\u2019est un leitmotiv des Confessions. En fait, c\u2019est l\u2019effort de m\u00e9moire qui est impossible: le souvenir ne peut \u00eatre forc\u00e9. Rousseau, en faisant resurgir le sentiment v\u00e9cu, veut susciter une r\u00e9miniscence, une m\u00e9moire vivante, distincte de la r\u00e9flexion et bien plus s\u00fbre qu\u2019elle. L\u2019impression sentimentale est reviviscence. Mais c\u2019est aussi une valeur, qui t\u00e9moigne des bonnes intentions de la belle \u00e2me: car les Confessions r\u00e9pondent \u00e0 un souci de justification. Leur objet est de composer \u00e0 distance, par \u00e9crit, une image de soi pour r\u00e9pondre \u00e0 des mises en cause calomnieuses. Les Confessions sont une \u0153uvre d\u2019irresponsabilisation.<\/p>\n<p>Souvent, Rousseau se pr\u00e9sente comme un automate. Il ne peut dissimuler \u00abla vile et indigne pens\u00e9e\u00bb d\u2019h\u00e9riter du bel habit noir d\u2019Anet qui vient de mourir: \u00abJe le pensai, par cons\u00e9quent, je le dis.\u00bb Au gr\u00e9 d\u2019une rencontre, dans les bras de Mme\u00a0de Larnage, son grand amour pour Mme\u00a0de Warens et ses soucis de sant\u00e9 sont aussit\u00f4t oubli\u00e9s. La continuit\u00e9 du sentiment imm\u00e9diat va de pair avec la discontinuit\u00e9 des sensations nouvelles. En certains instants, Rousseau est pris d\u2019une \u00abesp\u00e8ce de d\u00e9lire\u00bb (voir l\u2019\u00e9pisode du Palais-Royal au livre\u00a0IV). Il y a comme des absences, des flottements dans son comportement. Il en tire la conclusion qu\u2019il ne faut pas juger les hommes sur leurs actions, mais plut\u00f4t sur leurs intentions: or ses sentiments sont purs. M\u00eame ses pr\u00e9c\u00e9dents livres, ses \u00e9crits politiques surtout, sont pr\u00e9sent\u00e9s comme de simples t\u00e9moignages des \u00e9lans de son \u00e2me\u00a0\u2014 comme si toute son \u0153uvre ant\u00e9rieure \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une confession.<\/p>\n<p>L\u2019irresponsabilit\u00e9 se compla\u00eet dans le sensualisme. La condition fait le caract\u00e8re: tous les apprentis doivent \u00eatre fripons (comme il l\u2019a \u00e9t\u00e9), comme les laquais; le m\u00e9lange de convoitise et d\u2019impuissance auquel ils sont r\u00e9duits m\u00e8ne l\u00e0. \u00abSans causes occasionnelles, un homme tr\u00e8s sensible mourrait sans avoir connu son \u00eatre\u00bb, et Rousseau s\u2019en remet finalement au destin. Tout, autour de lui, d\u00e9cide de lui, en fonction de lui\u00a0\u2014 de son caract\u00e8re\u00a0\u2014, mais en quelque sorte sans lui. Tout devient signe et annonce de soi. \u00c0 la limite, le paysage entier est le reflet du moi: t\u00e9moin cettepromenade, au livre\u00a0III, au cours de laquelle le paysage se met \u00e0 l\u2019unisson d\u2019une triste r\u00eaverie et suscite la pr\u00e9monition du bonheur futur&#8230;<\/p>\n<p>Cette id\u00e9e de destin, Rousseau le confesse, est source \u00e0 la fois d\u2019apitoiement et de jouissance. Le narcissisme y culmine. Rousseau soupire: si j\u2019avait \u00e9t\u00e9 fait comme un autre&#8230; Il se plaint de son destin et en m\u00eame temps celui-ci le rassure et lui permet de cultiver sa diff\u00e9rence: \u00abJe ne suis fait comme aucun de ceux\u00a0[les hommes] que j\u2019ai vus; j\u2019ose croire n\u2019\u00eatre fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaut pas mieux, au moins je suis autre\u00bb (livre\u00a0I). Le moi triomphe, narcissiquement, quoiqu\u2019il en paraisse, lorsqu\u2019il constate la ruine de ses pr\u00e9tentions \u00e0 la ma\u00eetrise de soi, lorsqu\u2019il \u00e9chappe \u00e0 sa responsabilit\u00e9, lorsqu\u2019il se fait chose, loin de soi, entre les mains du destin. Il finit par se regarder comme un autre et retrouve en cela une spontan\u00e9it\u00e9 qui est le soulagement d\u2019une conscience \u00e9prouvant tellement de difficult\u00e9 \u00e0 se laisser aller, \u00e0 simplement vivre; qui \u00absait crier mais non pas agir\u00bb; qui a toutes les peines du monde pour apprendre \u00e0 danser, \u00e0 se battre, \u00e0 lire la musique, \u00e0 converser&#8230; Le bonheur ne peut \u00eatre que dans la reconqu\u00eate de cette spontan\u00e9it\u00e9, presque enfantine, dans son affirmation et dans la capacit\u00e9 \u00e0 l\u2019assumer. Rousseau est ici directement \u00e0 la source du culte romantique\u00a0\u2014 et au-del\u00e0, de l\u2019idol\u00e2trie moderne\u00a0\u2014 de la spontan\u00e9it\u00e9, du naturel et de l\u2019irr\u00e9fl\u00e9chi.<\/p>\n<p>Finalement, le g\u00e9nie de la singularit\u00e9 s\u2019affirme dans le sentiment de l\u2019inconstance. Rousseau semble se complaire \u00e0 d\u00e9couvrir l\u2019instabilit\u00e9 au fond de sa nature. Il voudrait \u00eatre, comme Saint-Preux, \u00abcontent ou triste au gr\u00e9 des vents\u00bb. Le Persifleur (fragment d\u2019un p\u00e9riodique avort\u00e9, \u00e9crit en\u00a01749), d\u00e9j\u00e0, l\u2019indiquait: \u00abIl serait inutile de tenter de me d\u00e9finir autrement que par cette variabilit\u00e9 singuli\u00e8re.\u00bb Dans ses Essais, Montaigne, lui aussi, se d\u00e9couvrait labile, dissemblable, toujours en contradiction avec lui-m\u00eame. Il y a l\u00e0, sans doute, comme une r\u00e8gle de l\u2019introspection. La pr\u00e9sence \u00e0 soi r\u00e9v\u00e8le imm\u00e9diatement une diff\u00e9rence, un manque de co\u00efncidence. Autant dire que le moi n\u2019aura jamais conquis la certitude d\u00e9finitive de ce qu\u2019il est.<\/p>\n<p>Mais, pr\u00e9cis\u00e9ment, les Confessions n\u2019en restent pas l\u00e0. Toute leur richesse, peut-\u00eatre, vient de ce que Rousseau ne cherche pas non plus \u00e0 cacher sa mauvaise foi (voir, en particulier, la justification de<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-500","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/500","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=500"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}