{"id":497,"date":"2026-08-02T15:12:53","date_gmt":"2026-08-02T13:12:53","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=497"},"modified":"2026-08-10T13:43:02","modified_gmt":"2026-08-10T11:43:02","slug":"memoires-doutre-tombe","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=memoires-doutre-tombe","title":{"rendered":"M\u00e9moires d\u2019outre-tombe"},"content":{"rendered":"<p>M\u00e9moires d\u2019outre-tombe<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>M\u00c9MOIRES D\u2019OUTRE-TOMBE. R\u00e9cit autobiographique de Fran\u00e7ois-Ren\u00e9, vicomte de Chateaubriand (1768-1848), publi\u00e9 \u00e0 Paris en feuilleton dans la Presse du\u00a021\u00a0octobre\u00a01848 au\u00a03\u00a0juillet\u00a01850, et en volume chez Penaud de 1849 \u00e0 1850 (12 vol.). On dispose aujourd\u2019hui, essentiellement, de quatre versions de l\u2019\u0153uvre: l\u2019\u00e9dition originale de\u00a01849-1850, r\u00e9\u00e9dit\u00e9e en format de poche; une \u00e9dition dite \u00abdu Centenaire\u00bb (procur\u00e9e par Maurice Levaillant en\u00a01948) qui est suppos\u00e9e r\u00e9tablir, dans la mesure du possible, le texte de\u00a01841; l\u2019\u00e9dition de la \u00abBiblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade\u00bb \u00e9tablie sur la base des derniers manuscrits laiss\u00e9s \u00e0 sa mort par Chateaubriand et de l\u2019\u00e9dition originale; enfin, une nouvelle \u00e9dition des \u00abClassiques Garnier\u00bb par J.-Cl. Berchet, fond\u00e9e exclusivement sur les manuscrits de\u00a01847 et de\u00a01848, dernier \u00e9tat du texte revu par l\u2019auteur. La num\u00e9rotation des livres suivie dans le pr\u00e9sent article se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 cette derni\u00e8re \u00e9dition.<\/p>\n<p>Ce dernier texte de Chateaubriand a \u00e9t\u00e9 destin\u00e9 par l\u2019auteur lui-m\u00eame \u00e0 une publication posthume. L\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9crire les \u00abM\u00e9moires de\u00a0[sa] vie\u00bb remonte \u00e0\u00a01803, quand il \u00e9tait secr\u00e9taire d\u2019ambassade \u00e0 Rome, et la composition du vaste ouvrage (pr\u00e8s de\u00a04\u00a0000 pages manuscrites) traverse ainsi la majeure partie de l\u2019existence de Chateaubriand. Il y songea s\u00e9rieusement de\u00a01811 \u00e0\u00a01814 et y travailla surtout de\u00a01817 \u00e0\u00a01822, en\u00a01828-1829, puis dans les ann\u00e9es\u00a01830 avant de le terminer, au moins dans leur premi\u00e8re r\u00e9daction, le\u00a016\u00a0novembre\u00a01841. Enfin, il r\u00e9duisit et corrigea le texte de\u00a01845 \u00e0\u00a01847.<\/p>\n<p>Le gen\u00e8se des M\u00e9moires d\u2019outre-tombe est en m\u00eame temps celle d\u2019un genre litt\u00e9raire \u00e0 mi-chemin entre l\u2019autobiographie et les M\u00e9moires historiques. Si Chateaubriand, dans les \u00abM\u00e9moires de ma vie\u00bb (\u00e9crits entre\u00a01811 et\u00a01822), d\u2019o\u00f9 sortirent les douze premiers livres des M\u00e9moires d\u00e9finitifs, voulait raconter sa vie et ses sentiments, \u00abrendre compte de\u00a0[soi] \u00e0\u00a0[soi]-m\u00eame\u00bb, \u00abexpliquer\u00a0[son] inexplicable c\u0153ur\u00bb, ce n\u2019\u00e9tait pas pour livrer des secrets intimes, tel le Rousseau des Confessions, \u00e0 un public curieux de vies priv\u00e9es. Ce qu\u2019il confie \u00e0 Mme\u00a0R\u00e9camier, en lui donnant son premier manuscrit en\u00a01822, c\u2019est la simple histoire de son enfance et de sa jeunesse, sous une forme \u00abconvenable \u00e0\u00a0[sa] dignit\u00e9 d\u2019homme\u00bb, comme il le dit d\u00e8s\u00a01806. Le projet autobiographique \u00e9tait, en effet, \u00e0 cette \u00e9poque de la vie de Chateaubriand, au premier plan de ses pr\u00e9occupations, comme en t\u00e9moignent Ren\u00e9 et l\u2019Itin\u00e9raire de Paris \u00e0 J\u00e9rusalem. Toutefois, les M\u00e9moires devenaient de plus en plus, pour l\u2019auteur, un essai sur lui-m\u00eame, et Chateaubriand s\u2019inspirait parfois directement de Montaigne. \u00c0 cela s\u2019ajoute la perspective historique du texte, son caract\u00e8re de M\u00e9moires proprement dits. Lorsque Chateaubriand lisait, en\u00a01834, toujours dans le salon de Mme\u00a0R\u00e9camier, des extraits de la premi\u00e8re (enfance et jeunesse) et de la quatri\u00e8me (1830-1833) partie des M\u00e9moires, il pouvait pr\u00e9senter \u00e0 un public restreint ces deux facettes de son \u0153uvre, en m\u00eame temps que les deux extr\u00e9mit\u00e9s de l\u2019\u00e9difice; il lui restait \u00e0 accomplir la construction des deux parties interm\u00e9diaires (1800-1814 et\u00a01814-1830), couvrant les \u00e9poques o\u00f9 lui-m\u00eame avait plong\u00e9 dans l\u2019Histoire collective. En\u00a01832, il parlait de ses M\u00e9moires \u00e0 Augustin Thierry: \u00abJe les agrandis, je les compl\u00e8te, j\u2019y mettrai beaucoup d\u2019histoire g\u00e9n\u00e9rale.\u00bb Il pensait \u00e0 la partie historique sur Napol\u00e9on (pour laquelle il puisait dans S\u00e9gur: Histoire de Napol\u00e9on et de la Grande Arm\u00e9e en\u00a01812) et \u00e0 celle consacr\u00e9e \u00e0 la Restauration (pour laquelle il disposait personnellement de toute une s\u00e9rie de documents). Chateaubriand se faisait donc historien en m\u00eame temps qu\u2019autobiographe.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Les M\u00e9moires couvrent les trois ou quatre grandes \u00e9poques de la vie de Chateaubriand co\u00efncidant avec les \u00e9poques importantes de l\u2019histoire politique de la France:\u00a01769-1800 (la carri\u00e8re du \u00abvoyageur\u00bb),\u00a01800-1814 (celle du \u00ablitt\u00e9rateur\u00bb),\u00a01814-1830 (celle de \u00abl\u2019homme d\u2019\u00c9tat\u00bb), et l\u2019apr\u00e8s-juillet\u00a01830.<br \/>\nLa premi\u00e8re partie se termine bien par une longue s\u00e9rie de voyages, mais c\u2019est \u00e9galement l\u2019\u00e9poque de l\u2019enfance pass\u00e9e au ch\u00e2teau de Combourg, o\u00f9 il s\u2019arr\u00eate plus particuli\u00e8rement au portrait de sa s\u0153ur Lucile et \u00e0 celui, presque lugubre, du p\u00e8re, vieux marin et n\u00e9gociant, renfrogn\u00e9 et s\u00e9v\u00e8re. Par la suite, l\u2019auteur raconte longuement son voyage en Am\u00e9rique (1791-1792), l\u2019\u00e9migration en Angleterre (1793-1800), o\u00f9 il rencontre la jeune Charlotte Ives et \u00e9crit ou pr\u00e9pare ses premi\u00e8res \u0153uvres (l\u2019Essai sur les r\u00e9volutions, les Natchez). Deux ou trois fois, Chateaubriand passe par Paris (livres\u00a0V,\u00a0IX) et en profite pour d\u00e9crire la vie parisienne sous la R\u00e9volution et les protagonistes de celle-ci. Il int\u00e8gre, dans son texte, d\u2019autres genres litt\u00e9raires apparent\u00e9s \u00e0 l\u2019autobiographie: le r\u00e9cit de voyage en citant son Voyage en Am\u00e9rique, et l\u2019essai en ins\u00e9rant des \u00abIncidences\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire des digressions descriptives, par exemple sur la litt\u00e9rature anglaise (XII).<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me partie est consacr\u00e9e aux premiers succ\u00e8s litt\u00e9raires de Chateaubriand (Atala, le G\u00e9nie du christianisme,\u00a0XIII), puis \u00e0 ses premiers pas dans le monde politique: un poste de secr\u00e9taire d\u2019ambassade \u00e0 Rome duquel il d\u00e9missionne d\u00e8s\u00a01804 apr\u00e8s l\u2019arrestation et l\u2019ex\u00e9cution du duc d\u2019Enghien dont il raconte le proc\u00e8s (XVI). Autres morts: celle de son amie Pauline de Beaumont survenue \u00e0 Rome en\u00a01803 (XV), celle de sa s\u0153ur Lucile (livre\u00a0XVII). En outre, plusieurs chapitres r\u00e9sument son voyage en Orient de\u00a01806-1807.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me partie comprend deux sections: d\u2019abord l\u2019histoire de Bonaparte (et de Napol\u00e9on) depuis sa naissance jusqu\u2019\u00e0 sa mort \u00e0 Sainte-H\u00e9l\u00e8ne, avec, pour les ann\u00e9es\u00a01814 et\u00a01815, le r\u00f4le politique de Chateaubriand, plac\u00e9 entre Louis\u00a0XVIII, Fouch\u00e9 et Talleyrand, ainsi que ses jugements sur la politique de l\u2019une et de l\u2019autre partie, monarchique et imp\u00e9riale (XIX-XXIV, v\u00e9ritable le\u00e7on d\u2019Histoire). La suite de la troisi\u00e8me partie contient l\u2019histoire de la carri\u00e8re politique proprement dite de Chateaubriand: son engagement \u00abultra\u00bb (le pamphlet de la Monarchie selon la Charte,\u00a01816), son action antiminist\u00e9rielle avec son p\u00e9riodique le Conservateur, et son poste d\u2019ambassadeur \u00e0 Berlin en\u00a01821 (XXV-XXVI). En\u00a01822, il est nomm\u00e9 ambassadeur \u00e0 Londres, o\u00f9 il participe \u00e0 la pr\u00e9paration du congr\u00e8s de V\u00e9rone&#8230; et revoit Charlotte Ives (XXVII) avant de regagner Paris o\u00f9 l\u2019attend le poste de ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res avec \u00absa\u00bb guerre d\u2019Espagne en\u00a01824. Son bref s\u00e9jour comme ambassadeur \u00e0 Rome est \u00e9voqu\u00e9 dans les deux livres suivants (XXIX-XXX), alors que l\u2019ann\u00e9e\u00a01830 occupe trois livres contenant l\u2019histoire de la crise politique de\u00a01829 et celle, racont\u00e9e dans les d\u00e9tails, de la r\u00e9volution de Juillet et de ses suites, avec le grand discours d\u2019adieu de Chateaubriand au S\u00e9nat, le\u00a07\u00a0ao\u00fbt\u00a01830 (XXXI-XXXIV).<\/p>\n<p>Suivent, dans la quatri\u00e8me partie, le r\u00e9cit des voyages en Suisse (XXXV), son ralliement \u00e0 la cause de la duchesse de Berry, et ses deux voyages \u00e0 Prague (o\u00f9 il revoit Charles\u00a0X exil\u00e9) au service de l\u2019extravagante duchesse (XXXVI-XLI), l\u2019ensemble culminant avec une saisissante description de Venise au livre\u00a0XXXIX.\u00a0Un dernier livre (XLII) cl\u00f4t l\u2019\u00e9difice, avec des portraits d\u2019hommes politiques (Thiers, La Fayette, Talleyrand), quelques pages pour un portrait de George Sand, et, finalement, la Conclusion, pr\u00e9par\u00e9e depuis\u00a01833, dans laquelle Chateaubriand livre sur un ton d\u00e9sabus\u00e9 son ultime diagnostic sur la France et l\u2019\u00abavenir du monde\u00bb qu\u2019il juge promis au r\u00e8gne de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>\u00abChaque homme renferme en soi un monde \u00e0 part, \u00e9tranger aux lois et aux destin\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales des si\u00e8cles\u00bb (XVI,\u00a06); n\u00e9anmoins, ajoute Chateaubriand, \u00abnous travaillons tous un \u00e0 un \u00e0 la cha\u00eene de l\u2019histoire commune\u00bb. Les M\u00e9moires semblent bien \u00eatre fond\u00e9s sur une dialectique de l\u2019homme seul et de l\u2019Histoire. Cette dialectique forme peut-\u00eatre le substrat intime de l\u2019\u0153uvre, dans la mesure o\u00f9 Chateaubriand ne cesse d\u2019insister sur sa propre dualit\u00e9 d\u2019homme \u00abdu si\u00e8cle\u00bb et d\u2019homme \u00absongeur\u00bb. La narration, elle, est structur\u00e9e et relanc\u00e9e \u00e0 tout moment par une autre dialectique: celle de la m\u00e9moire et du temps. En effet, si l\u2019on consid\u00e8re d\u2019abord ce dernier rapport, on s\u2019aper\u00e7oit que le m\u00e9morialiste se penche sur le pass\u00e9 tel qu\u2019il l\u2019a v\u00e9cu, c\u2019est-\u00e0-dire sur son propre temps \u00abperdu\u00bb, dans l\u2019intention de le ressaisir tout en reconnaissant sa perte, et pour le teinter des couleurs de tout ce qui est arriv\u00e9 depuis; ce proc\u00e9d\u00e9 ressort clairement d\u2019une s\u00e9rie de \u00abprologues\u00bb aux divers livres, ainsi que de plusieurs passages gliss\u00e9s dans le r\u00e9cit, qui rapprochent le pr\u00e9sent de la narration du pass\u00e9 narr\u00e9, alors m\u00eame que la datation des livres rappelle la distance temporelle s\u00e9parant le narrateur de l\u2019objet de son discours. L\u2019autobiographe ne pr\u00e9tend pas construire une dur\u00e9e ou une permanence; au contraire, il constate une discontinuit\u00e9 et une perte: \u00abMoi qui me d\u00e9bats contre le temps, moi qui cherche \u00e0 lui faire rendre compte de ce qu\u2019il a vu\u00a0[&#8230;], que suis-je entre les mains de ce Temps, de ce grand d\u00e9vorateur des si\u00e8cles?\u00bb (XXII,\u00a016). Le moi continuellement recherch\u00e9 dans les M\u00e9moires ne se laisse pas figer dans le temps ni d\u00e9finir dans l\u2019espace: Chateaubriand voudrait se fixer \u00e0 Rome o\u00f9 l\u2019histoire enti\u00e8re de la civilisation lui semble \u00eatre pr\u00e9sente comme en un palimpseste&#8230; Il ne le pourra jamais, car le \u00abJuif errant\u00bb qu\u2019il est selon lui-m\u00eame ne fait que plonger sans cesse dans le vide creus\u00e9 par le temps. Il ne peut donc \u00e9chapper \u00e0 la hantise de tout m\u00e9morialiste: celle du vide et de la perte, donc de la mort.<\/p>\n<p>Ce th\u00e8me de la mort est, en effet, dominant d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre des M\u00e9moires d\u2019outre-tombe, tant au niveau de l\u2019existence priv\u00e9e qu\u2019\u00e0 celui de l\u2019Histoire. Chateaubriand recense tous ceux qu\u2019il a vu mourir devant lui, ou \u00e0 l\u2019horizon \u00e9loign\u00e9 de la R\u00e9volution: sa famille d\u00e9cim\u00e9e par les \u00e9v\u00e9nements, Pauline morte dans ses bras, Lucile morte subitement\u00a0\u2014 peut-\u00eatre un suicide; le duc d\u2019Enghien fusill\u00e9 comme Armand de Chateaubriand, royaliste appr\u00e9hend\u00e9 par les sbires de Napol\u00e9on, tous les Grands de ce monde pr\u00e9sents nagu\u00e8re au congr\u00e8s de V\u00e9rone (XXXIX,\u00a03). Chateaubriand fait consciemment et consciencieusement de ses M\u00e9moires un \u00abobituaire\u00bb, un mausol\u00e9e rempli de fant\u00f4mes, fussent-ils encore vivants tel le roi Charles\u00a0X exil\u00e9 \u00e0 Prague. En ouverture, Paris sous la R\u00e9volution (V), o\u00f9 Chateaubriand, t\u00e9moin oculaire, regarde les t\u00eates de MM.\u00a0Foulon et Berthier port\u00e9es sur des piques par les premiers r\u00e9volutionnaires; et m\u00eame dans son propre pays, la Bretagne, il voit \u00abcouler les premi\u00e8res gouttes de sang que la R\u00e9volution devait r\u00e9pandre\u00bb. C\u2019est par la mort de l\u2019ordre ancien, du \u00abvieux rivage o\u00f9\u00a0[il est] n\u00e9\u00bb (Conclusion) que tout commence. Au finale, Venise domine l\u2019image du monde, ville tombant en ruine, avec ses gondoles qui ressemblent \u00e0 la barque de Charon. Les M\u00e9moires eux-m\u00eames, dit-il, se construisent \u00e0 partir \u00abdes ossements et des ruines\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019aide de fragments de souvenirs.<\/p>\n<p>Cependant, l\u2019autre rapport dialectique fondamental, celui qui relie l\u2019homme \u00e0 l\u2019Histoire, donne \u00e0 l\u2019ensemble des M\u00e9moires une coh\u00e9rence suppl\u00e9mentaire et permet \u00e0 l\u2019auteur de se mettre en avant comme celui qui, ayant \u00abfait de l\u2019Histoire\u00bb, d\u00e8s lors \u00abla pouvai[t] \u00e9crire\u00bb (Conclusion). L\u2019\u00e9crivain devient, ainsi, en quelque sorte, la conscience du temps: ainsi, il acquiert le droit de rapprocher des strates temporelles diff\u00e9rentes, de comparer l\u2019un et l\u2019autre \u00abrivage\u00bb de sa vie; lui seul peut aussi rapprocher des personnages \u00e9loign\u00e9s les uns des autres pour mieux voir leurs diff\u00e9rences (Washington et Napol\u00e9on, par exemple, repr\u00e9sentant chacun son si\u00e8cle,\u00a0XIV). C\u2019est \u00e9galement ce \u00abje\u00bb, conscience de l\u2019Histoire, qui juge le r\u00f4le des diff\u00e9rents r\u00e9volutionnaires (V,\u00a0IX). C\u2019est encore ce \u00abje\u00bb qui note les co\u00efncidences significatives, comme par exemple celle de sa propre pr\u00e9sence \u00e0 Venise apr\u00e8s Rousseau et Byron (XXXIX). Enfin, les descriptions lui permettent de se tailler une place dans l\u2019espace, par son regard parcourant le monde qui l\u2019entoure, l\u2019ordonnant, si possible, et le soumettant \u00e0 toutes sortes de jeux m\u00e9taphoriques, la mer devenant son berceau, et l\u2019oiseau l\u2019image de ce voyageur qu\u2019il ne cesse d\u2019\u00eatre. \u00abJ\u2019ai travers\u00e9 une belle contr\u00e9e, remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pour autant m\u2019\u00f4ter la tristesse de tous les autres souvenirs que je rencontrais \u00e0 chaque pas\u00a0[ceux de Pauline de Beaumont].\u00a0[&#8230;] Enfin, je suis entr\u00e9 dans Rome. Ses monuments, apr\u00e8s ceux d\u2019Ath\u00e8nes, comme je le craignais, m\u2019ont paru moins parfaits. Ma m\u00e9moire des lieux, \u00e9tonnante et cruelle \u00e0 la fois, ne m\u2019avait pas laiss\u00e9 oublier une seule pierre\u00bb (XXXIX,\u00a03): le voyageur ranime le souvenir de Mme\u00a0R\u00e9camier, le rapproche de celui de Mme\u00a0de Beaumont; en m\u00eame temps, sa m\u00e9moire historique le porte de Rome \u00e0 Ath\u00e8nes: tout a chang\u00e9, \u00e0 ce qu\u2019il lui semble, mais tout est toujours l\u00e0, objet de la m\u00eame conscience chez le m\u00eame narrateur.<\/p>\n<p>Cette superposition lui permet de d\u00e9passer les contradictions v\u00e9cues dans sa vie personnelle aussi bien que publique. Chateaubriand peut ainsi situer son vrai moi en dehors de l\u2019Histoire et du temps, se porter d\u00e9j\u00e0, en \u00e9crivant, \u00aboutre-tombe\u00bb. Il a, certes, pour cela, des raisons qui ne tiennent pas seulement aux soucis de l\u2019autobiographe et du m\u00e9morialiste d\u00e9sireux de parfaire un volumineux monument de souvenirs. Chateaubriand, en effet, est en plein d\u00e9saccord avec son si\u00e8cle, et non seulement avec Napol\u00e9on, toujours m\u00e9fiant \u00e0 son \u00e9gard, ou Louis\u00a0XVIII, ou Charles\u00a0X qui lui faisaient grief de sa double attitude d\u2019ultra et de lib\u00e9ral (Chateaubriand est le grand d\u00e9fenseur de la libert\u00e9 de la presse). Il a soin de se justifier, d\u2019expliquer tous ses d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec les Grands; il en est ainsi de sa d\u00e9mission provoqu\u00e9e par l\u2019ex\u00e9cution du duc d\u2019Enghien (XVI), de sa brochure la Monarchie selon la Charte (XXV), de son r\u00f4le politique \u00e0 l\u2019aube des Trois Glorieuses (XXXI), de sa d\u00e9mission de la pairie apr\u00e8s l\u2019\u00e9lection de Louis-Philippe (XXXIII), et enfin, de son d\u00e9saveu \u00e0 l\u2019\u00e9gard des Bourbons exil\u00e9s (la lettre \u00e0 Madame la Dauphine \u00abqui devait\u00a0[lui] casser le cou\u00bb,\u00a0XXXIX). Autant de preuves d\u2019une attitude critique qui rompt souvent avec le conformisme des puissants, mais aussi de signes de sa position \u00e0 l\u2019\u00e9cart de tout. Ce d\u00e9saccord fondamental assigne \u00e0 Chateaubriand, pour toute sc\u00e8ne d\u2019action, l\u2019\u00e9criture. Mais cette position permet pr\u00e9cis\u00e9ment au m\u00e9morialiste de s\u2019\u00e9lever au-dessus des autres, et de s\u2019\u00e9crier, au moment o\u00f9, symboliquement, il \u00abmonte\u00bb vers le Hradschin \u00e0 Prague: \u00abLes encha\u00eenements de l\u2019Histoire, le sort des hommes, la destruction des empires, les desseins de la Providence se pr\u00e9sentaient \u00e0 ma m\u00e9moire en s\u2019identifiant aux souvenirs de ma propre destin\u00e9e\u00a0[&#8230;]\u00bb (XXXVII,\u00a01). Inscription de Chateaubriand dans l\u2019Histoire \u00e0 part, exclu, seul, pour tout dire: romantique.<\/p>\n<p>Le projet romantique d\u2019\u00e9crire sa propre vie, de se mettre \u00e0 la recherche de son moi myst\u00e9rieux et de se faire le t\u00e9moin de son temps, double projet dangereux, ne peut r\u00e9ussir que dans la mesure o\u00f9 l\u2019auteur se pense un \u00eatre double. C\u2019est le cas de Chateaubriand qui s\u2019est senti \u00e0 la fois \u00aben dedans et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de\u00a0[son] si\u00e8cle\u00bb (\u00abPr\u00e9face testamentaire\u00bb, datant de\u00a01833). Que le monde et l\u2019homme ne puissent s\u2019identifier l\u2019un \u00e0 l\u2019autre qu\u2019en dehors de l\u2019Histoire, dans une synth\u00e8se \u00ab\u00e9crite\u00bb, comme le sont les M\u00e9moires d\u2019outre-tombe, c\u2019est bien la manifestation du caract\u00e8re romantique du texte, r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 une \u00e9poque de d\u00e9composition qui rel\u00e8gue les penseurs \u00e0 la solitude: \u00abMa vie solitaire et silencieuse marchait au travers du tumulte et du bruit avec les filles de mon imagination\u00bb (Conclusion), finit-il par \u00e9crire pour r\u00e9sumer, tant bien que mal, toute une existence et pour en justifier le compte rendu dans l\u2019\u0153uvre qui ne cesse d\u2019en rechercher l\u2019unit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>H.\u00a0P.\u00a0LUND<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-497","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/497","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=497"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}