{"id":467,"date":"2026-07-31T16:57:55","date_gmt":"2026-07-31T14:57:55","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=467"},"modified":"2026-07-31T16:57:55","modified_gmt":"2026-07-31T14:57:55","slug":"quart-livre","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=quart-livre","title":{"rendered":"Quart Livre"},"content":{"rendered":"<p>Quart Livre<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>QUART LIVRE des faits dits h\u00e9ro\u00efques du bon Pantagruel. R\u00e9cit de Fran\u00e7ois Rabelais (vers\u00a01483-1553), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez F\u00e9zandat en 1552. Trois \u00e9ditions partielles avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, dont la premi\u00e8re \u00e0 la foire de Lyon, en\u00a01547: elles comprenaient, outre le Prologue,\u00a011 chapitres qui s\u2019achevaient brutalement, et dont la mati\u00e8re fut redistribu\u00e9e dans les\u00a025 premiers chapitres de\u00a01552. \u00c0 la virulence du Prologue initial, o\u00f9 Rabelais attaquait les d\u00e9tracteurs de ses \u00e9crits, \u00abmesdisans et calumniateurs\u00bb, fut substitu\u00e9, dans l\u2019\u00e9dition d\u00e9finitive, un Prologue plus serein qui contient la c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9finition du pantagru\u00e9lisme: \u00abCertaine gayet\u00e9 d\u2019esprit conficte en mespris des choses fortuites.\u00bb La Sorbonne d\u00e9non\u00e7a le livre au Parlement, mais ce dernier ne s\u2019opposa pas \u00e0 la mise en vente.<\/p>\n<p>R\u00e9cit de voyage complexe et touffu, ce quatri\u00e8me volet du cycle des g\u00e9ants emprunte aux \u00e9v\u00e9nements de l\u2019actualit\u00e9 autant qu\u2019\u00e0 la tradition litt\u00e9raire: depuis Hom\u00e8re et Virgile, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019Orlando furioso et Amadis, qui embarquaient leurs h\u00e9ros pour le Cathay, la navigation appartient au roman et \u00e0 l\u2019\u00e9pop\u00e9e. Mais l\u2019int\u00e9r\u00eat de Rabelais pour ce th\u00e8me a \u00e9t\u00e9 aviv\u00e9, surtout, par les voyages successifs de Jacques Cartier au Canada entre\u00a01532 et\u00a01546: le Bref R\u00e9cit publi\u00e9 par le navigateur en\u00a01545, dans un climat d\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale, n\u2019a vraisemblablement pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019auteur du Quart Livre.<\/p>\n<p>Le voyage dans les \u00eeles imaginaires permet, comme plus tard chez Swift, une satire violente des m\u0153urs du temps. En cette p\u00e9riode de tension entre la France et le Saint-Si\u00e8ge, la papaut\u00e9 devient la cible essentielle: dans les chapitres consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00eele des Papimanes, Rabelais se range du c\u00f4t\u00e9 des humanistes gallicans, qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent contre l\u2019amoindrissement de l\u2019autonomie politique et financi\u00e8re de la couronne de France. Il attaque en outre le culte des reliques, l\u2019idol\u00e2trie et le syst\u00e8me des indulgences. Plus insistante que dans les trois livres pr\u00e9c\u00e9dents, la satire religieuse s\u2019en prend \u00e0 toutes les formes du ritualisme aberrant de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<br \/>\nPantagruel, Panurge et leurs compagnons s\u2019embarquent pour aller consulter l\u2019oracle de la Dive Bouteille (chap.\u00a01). Ils rencontrent un navire qui revient du pays de Lanternois. Panurge, \u00e9chappant de peu aux coups d\u2019un marchand de moutons avec qui il s\u2019est querell\u00e9, jure de se venger: il ach\u00e8te un mouton qu\u2019il jette aussit\u00f4t \u00e0 la mer, et tout le troupeau s\u2019y pr\u00e9cipite \u00e0 la suite, entra\u00eenant marchand et bergers (5-8). Dans l\u2019\u00eele de Procuration, Pantagruel et les siens constatent l\u2019\u00abestrange mani\u00e8re de vivre\u00bb des Chicquanous, qui \u00abgaingnent leur vie \u00e0 estre battuz\u00bb (12-16). Une temp\u00eate \u00e9clate et r\u00e9v\u00e8le la poltronnerie de Panurge, dont fr\u00e8re Jean ne manque pas de se gausser (18-24). Pantagruel \u00e9vite l\u2019\u00eele de Quaresmeprenant, ennemi jur\u00e9 des Andouilles dodues avec lesquelles il est en lutte perp\u00e9tuelle (29-41). Les voyageurs font escale dans l\u2019\u00eele des Papimanes, adorateurs du pape: Homenaz, \u00e9v\u00eaque du lieu, leur montre les D\u00e9cr\u00e9tales, livre sacr\u00e9 qui rassemble toutes les ordonnances papales (48-54). Reprenant leur voyage, Pantagruel et ses compagnons entendent d\u2019\u00e9tranges clameurs en pleine mer: ce sont les paroles, les cris et les bruits d\u2019une bataille vieille d\u2019un an; la rigueur de l\u2019hiver les avait gel\u00e9s, la \u00abs\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et temp\u00e9rie du bon temps\u00bb les fait fondre (55-56). Dans l\u2019\u00eele de Messer Gaster, les voyageurs d\u00e9couvrent le culte dont fait l\u2019objet ce personnage, symbole de la toute-puissance de l\u2019estomac (57-62).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>\u00c9voluant entre farce et cauchemar, le Quart Livre semble d\u00e9truire les sch\u00e8mes ant\u00e9rieurs du r\u00e9cit rabelaisien. Pantagruel et Gargantua, parodies des romans de chevalerie, adoptaient une progression sans surprise; le Tiers Livre lui-m\u00eame, si vibrant d\u2019interrogations et de d\u00e9sarrois, se rangeait dans la forme it\u00e9rative de la qu\u00eate. Mais que dire du Quart Livre? Nombre de commentateurs ont soulign\u00e9 l\u2019abandon, au moins apparent, du souci structural: le th\u00e8me odyss\u00e9en unifie moins la narration qu\u2019il ne la r\u00e9duit en fragments, \u00e0 l\u2019image des \u00eeles visit\u00e9es successivement par Pantagruel et les siens. L\u2019itin\u00e9raire des personnages semble n\u2019ob\u00e9ir qu\u2019\u00e0 la logique de l\u2019irruption\u00a0\u2014 archipels fabuleux, peuplades grotesques, monstres marins et temp\u00eates d\u00e9vastatrices.<\/p>\n<p>Faut-il croire que l\u2019inspiration rabelaisienne ne parvient pas \u00e0 trouver un v\u00e9ritable r\u00e9gime narratif, et qu\u2019elle s\u2019essouffle dans une accumulation h\u00e9t\u00e9roclite? De fait, le Quart Livre ne renoue qu\u2019occasionnellement avec la libert\u00e9 de Gargantua ou les audaces \u00e9pist\u00e9mologiques du Tiers Livre: la violence satirique alourdit le r\u00e9cit, quand elle ne l\u2019immobilise pas purement et simplement (\u00e9pisode \u00e9rasmien de l\u2019\u00eele des Papimanes), et il faut reconna\u00eetre que les all\u00e9gories se font parfois bien voyantes (Messer Gaster, ou l\u2019estomac qui m\u00e8ne le monde). On ne saurait, n\u00e9anmoins, parler d\u2019un fl\u00e9chissement de l\u2019inspiration sans n\u00e9gliger la coh\u00e9rence profonde de l\u2019\u0153uvre rabelaisienne. Tout le probl\u00e8me, depuis Gargantua, est celui de l\u2019exercice de la responsabilit\u00e9 et de la libert\u00e9 humaines dans un monde qui ne d\u00e9livre plus de signes certains: Panurge en a fait l\u2019am\u00e8re exp\u00e9rience, qui n\u2019a trouv\u00e9 de r\u00e9ponse \u00e0 la question du mariage ni dans les livres ni dans la parole des hommes. Le Quart Livre, de ce point de vue, prolonge et amplifie les d\u00e9sarrois panurgiens du Tiers Livre: le d\u00e9fil\u00e9 grotesque et composite des \u00eeles dessine un monde rebelle \u00e0 toute explication logique, arrach\u00e9 d\u00e9finitivement \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 du sens. Sans doute chacun des archipels imaginaires renvoie-t-il clairement \u00e0 une sph\u00e8re de l\u2019activit\u00e9 sociale: la justice (les Chicquanous), la religion (les Papimanes), les arts et les techniques (Messer Gaster). Mais la d\u00e9sarticulation des \u00e9pisodes et le grossissement carnavalesque du trait transforment toutes cr\u00e9atures en \u00e9pouvantails inqui\u00e9tants, plus dignes de l\u2019enfer dantesque que d\u2019un monde organis\u00e9.<\/p>\n<p>Cette dissolution des rep\u00e8res trouve son expression la plus frappante dans l\u2019omnipr\u00e9sence de l\u2019oc\u00e9an et dans le th\u00e8me r\u00e9current de la noyade. D\u00e8s les premiers chapitres, moutons, bergers et marchands disparaissent en pleine mer, comme jadis viandes et salades s\u2019ab\u00eemaient dans le gosier de Gargantua. Mais l\u2019engloutissement ne renvoie plus, dans le Quart Livre, \u00e0 cette jubilation organique o\u00f9 l\u2019homme exc\u00e8de ses limites. Au contraire, les navigateurs semblent bien petits et d\u00e9sarm\u00e9s devant la puissance d\u00e9voratrice des \u00e9l\u00e9ments, comme en t\u00e9moigne l\u2019\u00e9pisode de la temp\u00eate: \u00abCroyez que nous sembloit estre l\u2019antique Cahos, onquel estoient feu, air, mer, terre, tous les \u00e9l\u00e9mens en r\u00e9fraictaire confusion\u00bb (18). Juste retour des choses, Panurge, le bourreau des moutons, devient la principale victime de ce d\u00e9cha\u00eenement: \u00abC\u2019est faict de moy! Je me conchie de male raige de paour. Bou bou, bou bou! Otto to to to to ti!\u00bb (ibid.). D\u00e9sarticulation du langage et rel\u00e2chement du corps vont de pair: \u00abLa vertus retentrice du nerf qui restreint le muscle nomm\u00e9 sphincter (c\u2019est le trou du cul) estoit dissolue par la v\u00e9h\u00e9mence de la paour qu\u2019il avoit eu\u00bb (67). Cette d\u00e9rive verbale et organique, signe d\u2019une panique incontr\u00f4lable que fr\u00e8re Jean ne manque pas de stigmatiser (\u00abFy! Qu\u2019il est laid, le pleurart de merde!\u00bb), renvoie \u00e0 la logique profonde du personnage de Panurge. Homme de toutes les angoisses depuis le Tiers Livre, il constitue le maillon faible de la troupe: ses questions sans r\u00e9ponse lui interdisent l\u2019agressive virilit\u00e9 d\u2019un fr\u00e8re Jean, autant que l\u2019inalt\u00e9rable dignit\u00e9 morale d\u2019un Pantagruel. Il n\u2019est peut-\u00eatre pas excessif de faire de lui le personnage principal du Quart Livre: en sa fragile humanit\u00e9, Panurge n\u2019assume-t-il pas les actes d\u2019une vie corporelle dont les autres personnages semblent bien \u00e9loign\u00e9s d\u00e9sormais? Et ne porte-t-il pas sur lui l\u2019essentiel de la surabondance rabelaisienne? Il n\u2019est pas indiff\u00e9rent, \u00e0 ce propos, que le r\u00e9cit s\u2019ach\u00e8ve sur l\u2019\u00e9pisode de la d\u00e9jection, o\u00f9 le personnage se lib\u00e8re en m\u00eame temps qu\u2019il d\u00e9clenche, chez ses compagnons, un grand rire cathartique qui fait oublier tous les ennuis du voyage.<\/p>\n<p>Charg\u00e9 de menaces, l\u2019oc\u00e9an r\u00e9v\u00e8le aussi de magnifiques surprises, comme ces paroles gel\u00e9es que Pantagruel jette sur le pont du navire. C\u00e9l\u00e8bre \u00e0 juste titre, l\u2019\u00e9pisode s\u2019inscrit dans la r\u00e9flexion rabelaisienne sur le pouvoir des mots. N\u2019en est-il pas, au fond, l\u2019\u00e9panouissement plastique et dramatique? Jamais, dans les trois r\u00e9cits pr\u00e9c\u00e9dents, la mat\u00e9rialit\u00e9 du langage n\u2019avait fait l\u2019objet d\u2019une \u00e9vocation aussi puissante: \u00abNous y veismes des motz de gueule, des motz de sinople, des motz de azur, des motz de sable, des motz dorez\u00bb (56). Bien loin des all\u00e9gories laborieuses dont le Quart Livre n\u2019est pas exempt, l\u2019\u00e9pisode des paroles gel\u00e9es poss\u00e8de la force d\u2019un mythe, et d\u00e9joue toute signification univoque. Nettement optimiste, le commentaire de Pantagruel s\u2019appuie sur l\u2019autorit\u00e9 d\u2019Aristote et de Platon: il arrive, dit-il en substance, que les discours prof\u00e9r\u00e9s dans des conditions d\u00e9favorables \u00abg\u00e8lent\u00bb, et que nul n\u2019en comprenne le sens; mais d\u2019autres conditions adviennent un jour, qui les font \u00abd\u00e9geler\u00bb et entendre de tous. L\u2019\u00e9pisode ne peut-il admettre une autre interpr\u00e9tation, moins confiante dans la f\u00e9condit\u00e9 du temps? En d\u00e9gelant, les paroles mani\u00e9es par la joyeuse troupe ne font entendre qu\u2019un \u00ablangage barbare\u00bb, et d\u2019ailleurs la soustraction \u00e0 leur contexte d\u2019origine les prive de signification: \u00abHin, hin, hin, hin his, ticque, torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr\u00bb (56). Une fois d\u00e9gel\u00e9es, en quoi ces paroles ont-elles plus de valeur que les onomatop\u00e9es poltronnes de Panurge?<\/p>\n<p>Cette double interpr\u00e9tation peut au fond s\u2019appliquer au Quart Livre. Trop d\u00e9pendantes du contexte politique et religieux qui les ont inspir\u00e9es, la satire et l\u2019all\u00e9gorie ont pu durcir et geler, ne laissant plus entendre au lecteur moderne que les \u00e9chos lointains d\u2019un d\u00e9bat qu\u2019il peut \u00e0 bon droit trouver rebutant. Il n\u2019emp\u00eache que ce r\u00e9cit de navigation vibre de trop de peurs et d\u2019exaltations mill\u00e9naires pour ne pas susciter, ind\u00e9finiment, des lecteurs capables d\u2019en r\u00e9chauffer et d\u00e9geler le sens.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>P.\u00a0MARI<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-467","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/467","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=467"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}