{"id":466,"date":"2026-07-31T16:56:12","date_gmt":"2026-07-31T14:56:12","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=466"},"modified":"2026-07-31T16:56:12","modified_gmt":"2026-07-31T14:56:12","slug":"tiers-livre","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=tiers-livre","title":{"rendered":"Tiers livre"},"content":{"rendered":"<p>Tiers Livre<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>TIERS LIVRE des faits et dits h\u00e9ro\u00efques du bon Pantagruel. R\u00e9cit de Fran\u00e7ois Rabelais (vers\u00a01483-1553), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Christian Wechel en 1546. Imm\u00e9diatement censur\u00e9 par la Sorbonne, l\u2019ouvrage, troisi\u00e8me r\u00e9cit du cycle des g\u00e9ants, connut pourtant plusieurs r\u00e9impressions, avant l\u2019\u00e9dition d\u00e9finitive de\u00a01552.<\/p>\n<p>La fin du Pantagruel promettait une suite qui r\u00e9v\u00e9lerait \u00abcomment Panurge fut mari\u00e9, et cocqu d\u00e8s le premier moys de ses nopces; et comment Pantagruel trouva la pierre philosophale\u00a0[&#8230;]\u00bb (chap.\u00a034). Le Tiers Livre diff\u00e8re la r\u00e9alisation de cette double promesse: \u00e0 l\u2019inverse des deux r\u00e9cits pr\u00e9c\u00e9dents, l\u2019action et l\u2019aventure y occupent moins de place que l\u2019exploration des savoirs de l\u2019\u00e9poque (droit, m\u00e9decine, th\u00e9ologie) et de ses repr\u00e9sentations intellectuelles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la victoire sur les Dipsodes (voir Pantagruel), Pantagruel a donn\u00e9 \u00e0 Panurge, en r\u00e9compense, la ch\u00e2tellenie de Salmigondin; mais celui-ci ne tarde pas \u00e0 dilapider, \u00aben mille petitz banquets et festins joyeulx\u00bb, les revenus de son domaine (chap.\u00a01-2). \u00c0 Pantagruel qui lui adresse d\u2019amicales remontrances, il r\u00e9pond par un vibrant \u00e9loge des dettes: \u00abPrester et emprunter\u00bb, telle est la loi qui, d\u2019apr\u00e8s lui, r\u00e9git le corps de l\u2019homme aussi bien que l\u2019organisation du cosmos (3-4).<\/p>\n<p>Le lendemain de cette entrevue, Panurge fait part \u00e0 Pantagruel de sa perplexit\u00e9: son dessein serait de se marier, s\u2019il ne craignait par-dessus tout d\u2019\u00abestre fait cocqu\u00bb (9). Pantagruel lui r\u00e9pond qu\u2019il est difficile de donner des conseils en cette mati\u00e8re: les deux amis vont donc chercher des pr\u00e9sages en ouvrant au hasard les \u0153uvres d\u2019Hom\u00e8re et de Virgile; mais comme chacun interpr\u00e8te \u00e0 sa mani\u00e8re les passages en question, la perplexit\u00e9 de Panurge reste enti\u00e8re (10-12). La divination par les songes produit les m\u00eames interpr\u00e9tations contradictoires (13-14), comme la consultation de la Sibylle de Panzoust, du po\u00e8te Raminagrobis (21) et de l\u2019astrologue Her Trippa (25). Pantagruel assemble un th\u00e9ologien, un m\u00e9decin, un l\u00e9giste et un philosophe, mais aucun d\u2019eux ne dissipe les doutes et les craintes de Panurge (29-36). Le juge Bridoye et le fou Triboullet n\u2019y r\u00e9ussissent pas mieux (39-46).<\/p>\n<p>Pantagruel et Panurge d\u00e9cident alors d\u2019aller consulter la Dive Bouteille, en compagnie de fr\u00e8re Jean des Entommeures et d\u2019\u00c9pist\u00e9mon. Lors des pr\u00e9paratifs du voyage, les navires sont charg\u00e9s d\u2019une herbe nomm\u00e9e Pantagru\u00e9lion, herbe indestructible, aux propri\u00e9t\u00e9s admirables, dont l\u2019usage hisse l\u2019homme au rang de la divinit\u00e9 (49-52).<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>\u00c9pop\u00e9e bouffonne dans Pantagruel et Gargantua, le r\u00e9cit rabelaisien prend, avec le Tiers Livre, la forme it\u00e9rative d\u2019une qu\u00eate toujours d\u00e9\u00e7ue: \u00e0 la courbe ascensionnelle des \u00e9preuves et de l\u2019exaltation du h\u00e9ros, il substitue le cercle, figure de l\u2019impossible issue, et du retour obsessionnel de la m\u00eame interrogation. Le discours des personnages garde toute sa verve, mais il a perdu sa force r\u00e9solutive. Encadr\u00e9s par l\u2019\u00e9loge des dettes et l\u2019hymne au Pantagru\u00e9lion, les d\u00e9boires de Panurge n\u2019en font que mieux ressortir la d\u00e9tresse d\u2019un langage incapable de r\u00e9pondre \u00e0 une question prosa\u00efque. Juge, m\u00e9decin, philosophe, pr\u00eatre et magicienne n\u2019ont rien \u00e0 dire \u00e0 Panurge\u00a0\u2014 ou plut\u00f4t, l\u2019accumulation de leurs discours ne trace aucune voie certaine. La bouffonnerie, d\u00e8s lors, se fait plus am\u00e8re et intellectuelle que dans Pantagruel et Gargantua: elle tient \u00e0 la disproportion entre les affres bien terrestres de Panurge et la mobilisation rh\u00e9torique et conceptuelle qui en r\u00e9sulte.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 vient cette circularit\u00e9 sans issue? Est-elle seulement le fait des pratiques et des savoirs, convoqu\u00e9s par l\u2019obligeant Pantagruel? De l\u2019astrologie \u00e0 la th\u00e9ologie, du droit \u00e0 la m\u00e9decine et \u00e0 la philosophie, il ne fait pas de doute que Rabelais stigmatise la culture de son temps, et la technicit\u00e9 creuse de ses discours. Mais l\u2019essentiel est ailleurs. Il semble en effet que la question de Panurge, mal pos\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9part, pervertisse toute la suite de la qu\u00eate: candidat au mariage, Panurge n\u2019exige-t-il pas, avant d\u2019entreprendre quoi que ce soit, d\u2019en conna\u00eetre exactement les cons\u00e9quences? Son fameux \u00abSeray-je poinct cocqu?\u00bb r\u00e9sonne comme une litanie d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du livre, comme si le futur pouvait faire l\u2019objet d\u2019une r\u00e9ponse ferme et d\u00e9finitive, qui d\u00e9livre des dilemmes du pr\u00e9sent. Personne ne pourra satisfaire Panurge, et il est \u00e9trange qu\u2019aucun de ses interlocuteurs ne lui r\u00e9p\u00e8te le conseil initial de Pantagruel: \u00abEn vos propositions tant y a de si et de mais, que je n\u2019y s\u00e7auroys rien fonder ne rien resouldre. N\u2019estez-vous asseur\u00e9 de vostre vouloir? Le poinct principal y gist: tout le reste est fortuit et dependent des fatales dispositions du Ciel\u00bb (chap.\u00a010). Pantagruel ne saurait mieux dire. Par ses questions r\u00e9it\u00e9r\u00e9es, Panurge ne tend qu\u2019\u00e0 se d\u00e9charger sournoisement de son libre arbitre: exigeant un oracle, il s\u2019en remet \u00e0 quiconque l\u2019exemptera du soin de d\u00e9cider. Il ne voit pas, ce faisant, que l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 propre \u00e0 tout oracle le condamne \u00e0 une perplexit\u00e9 infinie. Une nette similitude se dessine, par-del\u00e0 les si\u00e8cles, entre la conduite de Panurge et la probl\u00e9matique sartrienne: l\u2019homme est seul devant l\u2019action, aucun signe tir\u00e9 de la nature ou des livres ne saurait lui prescrire sa voie.<\/p>\n<p>Entre l\u2019exaltation conqu\u00e9rante de Gargantua et les apories du Tiers Livre, la rupture n\u2019est qu\u2019apparente. La devise th\u00e9l\u00e9mite \u00abFay ce que vouldras\u00bb, que Pantagruel pourrait d\u2019ailleurs opposer \u00e0 Panurge, constitue le point d\u2019articulation des deux r\u00e9cits: lib\u00e9r\u00e9s de l\u2019obscurantisme et de la barbarie du monde ancien, les personnages, d\u00e9sormais, doivent affronter les difficult\u00e9s et les angoisses li\u00e9es \u00e0 l\u2019exercice de cette libert\u00e9 nouvelle. C\u2019est paradoxalement Panurge, le destructeur joyeux des dogmes et des traditions fig\u00e9es, qui s\u2019affole \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019homme doive forger son propre destin, et que le futur ne puisse \u00eatre l\u2019objet ni d\u2019un savoir ni d\u2019une ma\u00eetrise.<\/p>\n<p>Paradoxe d\u2019autant plus \u00e9tonnant que Panurge, dans les chapitres consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9loge des dettes, s\u2019est fait l\u2019ap\u00f4tre d\u2019un dynamisme universel, d\u2019une g\u00e9n\u00e9reuse circulation des \u00e9nergies: \u00abRepr\u00e9sentez-vous un monde\u00a0[&#8230;] onquel un chascun preste, un chascun doibve, tous soient debteurs, tous soient presteurs. O quelle harmonie sera parmy les r\u00e9guliers mouvements des cieulx!\u00bb (4). Comment Panurge, en pr\u00f4nant le d\u00e9s\u00e9quilibre f\u00e9cond du pr\u00eat et de la dette, ne voit-il pas que sa th\u00e9orie implique l\u2019id\u00e9e d\u2019un avenir ouvert, foisonnant de possibilit\u00e9s multiples? Comment, pliant et maniant le verbe en rh\u00e9teur joyeux, peut-il qu\u00eater frileusement, dans les chapitres suivants, une injonction univoque, qui dispenserait de parler et de s\u2019interroger? Panurge ne serait-il plus Panurge, comme l\u2019ont avanc\u00e9 jadis certains commentateurs de Rabelais? C\u2019est oublier un peu vite le nom du personnage\u00a0\u2014 \u00able bon \u00e0 tout\u00bb\u00a0\u2014, qui le rend apte \u00e0 des r\u00f4les vari\u00e9s et m\u00eame contradictoires. Plut\u00f4t que de chercher une vaine coh\u00e9rence psychologique, il faut voir en Panurge l\u2019incarnation des tensions qui d\u00e9finissent l\u2019homme de la Renaissance\u00a0\u2014 \u00e0 la fois d\u00e9miurge et interpr\u00e8te superstitieux de l\u2019ordre du monde: l\u2019ivresse d\u2019une libert\u00e9 nouvellement conquise n\u2019emp\u00eache pas l\u2019all\u00e9geance \u00e0 la tradition, aux savoirs constitu\u00e9s, \u00e0 une nature m\u00e8re tout h\u00e9riss\u00e9e de signes et de pr\u00e9sages.<\/p>\n<p>Envisag\u00e9e de ce point de vue, la coh\u00e9rence du Tiers Livre est remarquable: les personnages, la structure des \u00e9pisodes, le mouvement du r\u00e9cit tout entier composent un perp\u00e9tuel mixte d\u2019\u00e9nergie et d\u2019immobilisme. La double question des savoirs et des pouvoirs humains est peut-\u00eatre la plus r\u00e9v\u00e9latrice \u00e0 cet \u00e9gard. Le lecteur de Pantagruel et de Gargantua serait en droit d\u2019attendre, de ceux-l\u00e0 m\u00eames qui ont ridiculis\u00e9 les sciences enfl\u00e9es de leur n\u00e9ant, une attitude moins docile et plus critique en ce domaine. Non seulement les savoirs, convoqu\u00e9s sans ordre et sans m\u00e9thode, forment cet amas h\u00e9t\u00e9roclite que d\u00e9non\u00e7ait justement Gargantua, mais aucune r\u00e8gle discriminante ne se soucie de leurs l\u00e9gitimit\u00e9s respectives: m\u00e9decine et divination, droit et astrologie ont la m\u00eame valeur aux yeux des personnages. Un monstrueux corpus savant finit par envahir le Tiers Livre, au point que la belle autonomie des h\u00e9ros rabelaisiens para\u00eet s\u2019y engluer. Et pourtant, le r\u00e9cit s\u2019ach\u00e8ve sur la description du Pantagru\u00e9lion, hymne \u00e0 l\u2019\u00e9nergie humaine, \u00e0 ce pouvoir d\u2019exploration et de ma\u00eetrise du monde qui fait dire aux dieux de l\u2019Olympe: \u00abPantagruel nous a mis en pensement nouveau\u00a0[&#8230;] par l\u2019usaige et vertus de son herbe. Il sera de brief mari\u00e9, de sa femme aura enfans.\u00a0[&#8230;] Par ses enfans (peut-estre) sera invent\u00e9e herbe de semblable \u00e9nergie, moyenant laquelle pourront les humains\u00a0[&#8230;] envahir les r\u00e9gions de la Lune, entrer le territoire des signes c\u00e9lestes, et l\u00e0 prendre logis\u00bb (51). Voici, soudain, que les tergiversations infinies de Panurge passent au second plan: le mariage de Pantagruel, source d\u2019un d\u00e9passement prom\u00e9th\u00e9en de l\u2019humanit\u00e9, ne fait, lui, aucun doute.<\/p>\n<p>Quelle conclusion tirer d\u2019un r\u00e9cit qui consacre\u00a039 chapitres \u00e0 une qu\u00eate inf\u00e9conde et\u00a02 chapitres d\u2019\u00e9pilogue \u00e0 l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 humaine? Pas plus que dans Pantagruel ou Gargantua, il ne saurait \u00eatre question de privil\u00e9gier une dimension de l\u2019\u0153uvre ou l\u2019autre pour s\u2019y r\u00e9fugier. S\u2019il faut parler d\u2019une \u00abpens\u00e9e\u00bb de Rabelais, elle r\u00e9side moins dans les aphorismes un peu solennels de Pantagruel que dans l\u2019affrontement de deux conceptions du devenir: l\u2019\u00e9lan et le risque d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019accumulation et la r\u00e9p\u00e9tition de l\u2019autre. C\u2019est toute la force et la subtilit\u00e9 du Tiers Livre, que de ne pas incarner l\u2019une et l\u2019autre de ces conceptions dans des personnages embl\u00e8mes: le texte joue au contraire sur la plasticit\u00e9 de ses h\u00e9ros, sur la r\u00e9versibilit\u00e9 de leurs orientations au gr\u00e9 des \u00e9pisodes. Ainsi Pantagruel, pr\u00eachant \u00e0 Panurge l\u2019\u00e9pargne, accorde au temps une fonction de lente accumulation, qui pr\u00e9serve l\u2019avenir du hasard et du risque; et c\u2019est le m\u00eame Pantagruel, dans les derniers chapitres, qui inqui\u00e8te les dieux par son pouvoir d\u2019exc\u00e9der les limites de l\u2019homme. Grisaille parcimonieuse, griserie des conqu\u00eates: Pantagruel participe-t-il du gigantisme ou de l\u2019aurea mediocritas?<\/p>\n<p>Cette ambivalence indique peut-\u00eatre que les h\u00e9ros\u00a0\u2014 tout comme l\u2019humanisme en ce milieu du\u00a0XVIe si\u00e8cle\u00a0\u2014 se trouvent \u00e0 la crois\u00e9e des chemins. Entre la consolidation des acquis et l\u2019euphorie du changement, entre la s\u00e9curit\u00e9 du sens et la relance vertigineuse de l\u2019interrogation, ils semblent partag\u00e9s. Est-ce un hasard, au fond, si le Tiers Livre occupe le milieu de l\u2019\u0153uvre rabelaisienne?<\/p>\n<p>P.\u00a0MARI<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-466","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/466","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=466"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}