{"id":465,"date":"2026-07-31T14:43:39","date_gmt":"2026-07-31T12:43:39","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=465"},"modified":"2026-08-02T18:08:43","modified_gmt":"2026-08-02T16:08:43","slug":"voyage-au-bout-de-la-nuit","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=voyage-au-bout-de-la-nuit","title":{"rendered":"Voyage au bout de la nuit"},"content":{"rendered":"<p>Voyage au bout de la nuit<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT. Roman de Louis-Ferdinand C\u00e9line, pseudonyme de Louis Ferdinand Destouches (1894-1961), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Deno\u00ebl et Steele en 1932. Prix Th\u00e9ophraste-Renaudot.<\/p>\n<p>\u00c0 sa sortie, le roman suscita des r\u00e9actions d\u2019une violence in\u00e9gal\u00e9e pour le premier roman d\u2019un auteur inconnu. Son originalit\u00e9 stylistique et son ambigu\u00eft\u00e9 id\u00e9ologique divis\u00e8rent profond\u00e9ment la critique, par-del\u00e0 tout clivage pr\u00e9existant. S\u2019agissait-il d\u2019une v\u00e9ritable \u00abr\u00e9volution litt\u00e9raire\u00bb dans la tradition de la \u00ablitt\u00e9rature maudite\u00bb, ou bien d\u2019un livre \u00abillisible, \u00e9c\u0153urant\u00bb \u00e9crit dans un \u00abverbiage d\u00e9lirant\u00bb? Les \u00e9crivains eux-m\u00eames eurent \u00e0 c\u0153ur de prendre position dans le d\u00e9bat. Certains, aussi diff\u00e9rents que L\u00e9on Daudet, \u00c9lie Faure, Malraux, Aragon ou Bernanos, t\u00e9moign\u00e8rent bien vite qu\u2019il reconnaissaient C\u00e9line comme un de leurs pairs. Cependant, Voyage au bout de la nuit, qui faillit obtenir le prix Goncourt\u00a01932, le manqua par suite d\u2019un revirement de derni\u00e8re minute des fr\u00e8res Rosny. Le scandale dura plus d\u2019un an, se termina par deux proc\u00e8s, fit vaciller l\u2019acad\u00e9mie et mit en cause la l\u00e9gitimit\u00e9 des jur\u00e9s accus\u00e9s de corruption. Entre-temps le roman avait \u00e9t\u00e9 couronn\u00e9 par le prix Renaudot.<\/p>\n<p>Ce premier roman d\u2019un m\u00e9decin \u00e2g\u00e9 de trente-huit ans n\u2019est pas pour autant sa premi\u00e8re tentative d\u2019\u00e9crivain. Il s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 d\u2019une th\u00e8se de m\u00e9decine consacr\u00e9e \u00e0 un m\u00e9decin viennois, martyr de la science, le docteur Semmelweis, et dans le prolongement d\u2019une premi\u00e8re \u00e9bauche th\u00e9\u00e2trale. \u00abVoyage au bout de la nuit a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, \u00e7a s\u2019appelait l\u2019\u00c9glise\u00bb, confiait C\u00e9line \u00e0 Paul Vialar. On retrouve en effet dans cette \u0153uvre de jeunesse, dat\u00e9e de\u00a01926\u00a0mais publi\u00e9e apr\u00e8s le roman (Deno\u00ebl et Steele,\u00a01933) le d\u00e9coupage en \u00e9pisodes ainsi que le personnage principal qui en constituent l\u2019amorce.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9glise. Le docteur Bardamu, envoy\u00e9 en Bragamance\u00a0\u2014 r\u00e9gion imaginaire d\u2019Afrique noire\u00a0\u2014 par la Commission des \u00e9pid\u00e9mies de la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations, d\u00e9couvre que le jeune docteur Gaige vient de mourir de la peste pneumonique. L\u2019administration coloniale se refuse \u00e0 reconna\u00eetre la cause du d\u00e9c\u00e8s. Bardamu adopte le petit boy de Gaige, Gologolo, et annonce son d\u00e9part pour l\u2019Am\u00e9rique (Acte\u00a0I). \u00c0 New York, au Quick Theatre, Bardamu venu annoncer \u00e0 Elizabeth Gaige la mort de son mari, rencontre d\u2019abord Flora, une Fran\u00e7aise, puis la directrice Vera Stern qui, compromise dans un trafic d\u2019alcool en cette \u00e9poque de prohibition, lui propose de l\u2019\u00e9pouser. Il accepte et rentre en Europe sans m\u00eame avoir vu Elizabeth (Acte\u00a0II). \u00c0 la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations r\u00e8gne une agitation st\u00e9rile et paperassi\u00e8re. Le directeur du Service des compromis, M.\u00a0Yudenzweck (sic), re\u00e7oit Bardamu qui manifeste son peu d\u2019int\u00e9r\u00eat pour tous les travaux administratifs. Il n\u2019a d\u2019ailleurs remis qu\u2019une toute petite page de rapport sur l\u2019affaire Gaige. Lorsque Bardamu quitte Yudenzweck, celui-ci a d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9 son nom (Acte\u00a0III). Victime d\u2019une \u00e9pid\u00e9mie en Bragamance, l\u2019administrateur adjoint Pistil a achet\u00e9 un bistrot en banlieue parisienne, o\u00f9 Bardamu donne r\u00e9guli\u00e8rement ses consultations. Janine, jeune fille boiteuse et l\u00e9g\u00e8rement bossue, est amoureuse de lui. Vera annonce son d\u00e9part pour New York: elle va retrouver son th\u00e9\u00e2tre (Acte\u00a0IV). Dans le bistrot transform\u00e9 en clinique, Pistil est en train de mourir d\u2019une cirrhose. Janine, que Bardamu fait soigner, lui d\u00e9clare son amour. Mais celui-ci n\u2019aime que les belles femmes. Arrive Elizabeth qui se met \u00e0 danser. Janine tente de tuer Bardamu avec un revolver. Tous font cercle autour d\u2019Elizabeth dansant (Acte\u00a0V).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9glise constitue un pas suppl\u00e9mentaire dans la constitution par C\u00e9line d\u2019un v\u00e9ritable personnage romanesque. Du docteur Semmelweis, d\u00e9couvreur incompris des techniques modernes d\u2019hygi\u00e8ne, \u00e0 Bardamu, si nourri des obsessions c\u00e9liniennes, il y a toute la distance qui s\u00e9pare la biographie, m\u00eame romanc\u00e9e, d\u2019une v\u00e9ritable cr\u00e9ation.<br \/>\nLe Bardamu de l\u2019\u00c9glise est lui aussi m\u00e9decin. D\u00e9j\u00e0 anarchiste, il \u00abn\u2019a aucune importance collective, c\u2019est tout juste un individu\u00bb (phrase reprise par Sartre en \u00e9pigraphe \u00e0 la Naus\u00e9e). Comme dans le Voyage, l\u2019errance est associ\u00e9e \u00e0 la recherche de la v\u00e9rit\u00e9, et l\u2019amour, v\u00e9cu comme une sorte de morale anatomique dont le mod\u00e8le est la danseuse: \u00abAh! Ferdinand&#8230; tant que vous vivrez, vous irez entre les jambes des femmes demander le secret du monde!\u00bb, dit Vera. Cependant, la critique de la SDN laisse affleurer un antis\u00e9mitisme qui dispara\u00eetra dans le Voyage.<\/p>\n<p>Le passage au roman n\u00e9cessitera n\u00e9anmoins plusieurs mutations consid\u00e9rables. Le surgissement d\u2019une voix unique, celle du \u00abje\u00bb, s\u2019op\u00e8re par la marginalisation de Bardamu. L\u2019accentuation de son statut de bouc \u00e9missaire \u00e0 partir de l\u2019\u00e9pisode ajout\u00e9 de la guerre, l\u2019apparition du personnage de Robinson, qui reprend certains des caract\u00e8res de Pistil, permettent de donner une l\u00e9gitimit\u00e9 accrue au langage nouveau du personnage-narrateur et \u00e0 la noirceur du monde qu\u2019il d\u00e9crit.<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Voyage au bout de la nuit. Ferdinand Bardamu, jeune r\u00e9volt\u00e9, s\u2019engage sur un coup de t\u00eate dans l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise en route pour la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Mais, au front, dans l\u2019enfer d\u2019\u00abun monde o\u00f9 tout s\u2019est r\u00e9tr\u00e9ci au meurtre\u00bb, il d\u00e9couvre bien vite la v\u00e9rit\u00e9 sur la \u00absale \u00e2me h\u00e9ro\u00efque et fain\u00e9ante des hommes\u00bb: ils sont les complices de la mort qu\u2019ils redoutent&#8230; Au cours d\u2019une nuit d\u2019errance, Ferdinand rencontre Robinson, un r\u00e9serviste qui cherche \u00e0 d\u00e9serter. De retour \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, ayant \u00e9t\u00e9 r\u00e9form\u00e9, Bardamu met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve sa nouvelle conception des rapports humains (notamment en fr\u00e9quentant une belle infirmi\u00e8re am\u00e9ricaine, Lola, et une jolie musicienne nomm\u00e9e Musyne). Il constate que partout triomphe un \u00e9go\u00efsme forcen\u00e9 derri\u00e8re un patriotisme de fa\u00e7ade.<\/p>\n<p>\u00c9c\u0153ur\u00e9 mais bien content d\u2019avoir pu sauver sa peau, il s\u2019embarque pour l\u2019Afrique par le premier bateau, l\u2019Amiral Bragueton, sur lequel il ne doit son salut\u00a0\u2014 face \u00e0 l\u2019hostilit\u00e9 des coloniaux envers tout ce qui est \u00e9tranger\u00a0\u2014 qu\u2019aux plus basses flatteries et \u00e0 l\u2019esquive. H\u00e9las, la Bambola-Bragamance o\u00f9 il d\u00e9barque se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un monde englu\u00e9 dans la torpeur tropicale et o\u00f9 l\u2019on ne sait \u00e0 qui il faut s\u2019en prendre des injustices: aux colons profiteurs et cruels de la Compagnie Porduri\u00e8re, ou aux colonis\u00e9s na\u00effs et se pr\u00eatant au jeu. Bardamu, qui a de nouveau crois\u00e9 Robinson, finit par tomber malade avant d\u2019\u00eatre vendu par ses domestiques noirs au patron d\u2019une gal\u00e8re, l\u2019Infanta Combitta.<\/p>\n<p>Achevant le trajet triangulaire du trafic des esclaves, il parvient aux \u00c9tats-Unis. Mais la terre promise\u00a0\u2014 la r\u00e9v\u00e9lation annonc\u00e9e par le corps de Lola\u00a0\u2014 se r\u00e9v\u00e8le bien vite \u00eatre une continuation de la guerre par d\u2019autres moyens, un monde glac\u00e9 et mercantile o\u00f9 l\u2019exploitation de l\u2019homme (usines de Detroit) s\u2019av\u00e8re aussi implacable qu\u2019ailleurs. Apr\u00e8s avoir retrouv\u00e9 Robinson qui exerce un piteux emploi de travailleur de nuit, Bardamu refuse le bonheur avec Molly, une prostitu\u00e9e au grand c\u0153ur, et repart pour l\u2019Europe.<\/p>\n<p>Devenu m\u00e9decin, mais toujours aussi mis\u00e9rable, il s\u2019installe en banlieue parisienne, \u00e0 La Garenne-Rancy, o\u00f9 il a tout loisir, dans l\u2019exercice de ses fonctions, de d\u00e9couvrir les aspects les plus sordides et les plus d\u00e9sesp\u00e9rants de la condition humaine: sc\u00e8ne de sadisme de ses voisins avec leur petite fille, mort d\u2019un enfant (B\u00e9bert) que la science ne peut sauver, volont\u00e9 d\u2019un couple (les Henrouille) de se d\u00e9barrasser de leur vieille m\u00e8re en la faisant interner, etc. Robinson, reparu et lass\u00e9 de son labeur de pauvre, accepte de tuer la vieille Henrouille pour dix mille francs. Mais, par maladresse, il s\u2019aveugle avec la chevrotine qu\u2019il lui destinait. Robinson s\u2019exile \u00e0 Toulouse, tandis que Bardamu quitte Rancy et se fait engager au cin\u00e9ma Tarapout et comme figurant dans un ballet. Henrouille meurt dans des conditions suspectes, probablement empoisonn\u00e9 par sa femme. Bardamu retrouve Robinson convalescent \u00e0 Toulouse o\u00f9 il fait la connaissance de Madelon, sa fianc\u00e9e. Avec la m\u00e8re Henrouille, ils font visiter un caveau plein de cadavres aux touristes. La vieille tombe dans un escalier et se tue. Bardamu s\u2019enfuit.<\/p>\n<p>\u00c0 Vigny-sur-Seine, il entre comme m\u00e9decin dans l\u2019asile psychiatrique du docteur Baryton. Cette fois, c\u2019est Robinson, lass\u00e9 de sa fianc\u00e9e, qui vient l\u2019y rejoindre. Mais Madelon, amoureuse, le poursuit; et lorsque, de retour de la f\u00eate des Batignolles o\u00f9 ils se sont tous rendus, Robinson finit par avouer son d\u00e9go\u00fbt des grands sentiments, Madelon le tue de trois coups de revolver. Ferdinand \u00e9choue au bistrot de l\u2019\u00e9cluse. Le jour se l\u00e8ve.<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>\u00abLe seul livre vraiment m\u00e9chant de tous mes livres c\u2019est le Voyage&#8230; Je me comprends&#8230; Le fonds sensible&#8230;\u00bb Plus qu\u2019une simple volont\u00e9 de faire oublier les publications antis\u00e9mites qui avaient suivi, cette d\u00e9claration de C\u00e9line en\u00a01949 dans sa Postface au Voyage cherche \u00e0 atteindre les sources m\u00eames de son art. Voyage au bout de la nuit, c\u2019est le miroir sans piti\u00e9 de toute une \u00e9poque: la guerre fratricide de\u00a01914, les exc\u00e8s de la colonisation en Afrique, la froide modernit\u00e9 des \u00c9tats-Unis, la mis\u00e8re et la souffrance quotidiennes des banlieues sordides des grandes villes. C\u2019est aussi le livre o\u00f9 les id\u00e9es de C\u00e9line sur l\u2019existence apparaissent le plus clairement. Maximes au pr\u00e9sent gnomique, formules denses et percutantes expriment sous des formes diverses l\u2019\u00ababomination d\u2019\u00eatre pauvre\u00bb ou l\u2019ignominie de l\u2019existence, \u00abcette farce atroce de durer\u00bb. Plus que dans tous ses autres livres, C\u00e9line veut aller par la formule au c\u0153ur de la condition des hommes: \u00abQuand on n\u2019a pas d\u2019imagination, mourir c\u2019est peu de chose, quand on en a, mourir c\u2019est trop.\u00bb C\u2019est pourquoi les seuls vrais h\u00e9ros du livre, ce sont les \u00abpauvres de partout\u00bb, ceux dont la mort n\u2019int\u00e9resse personne et qui sont \u00e9cras\u00e9s par le mercantilisme universel. Le roman se r\u00e9v\u00e8le ici, dans sa conception, \u00e0 la fois stendhalien\u00a0\u2014 miroir qu\u2019on prom\u00e8ne le long d\u2019un chemin\u00a0\u2014 et proustien\u00a0\u2014 instrument d\u2019optique\u00a0\u2014 pour nous repr\u00e9senter le monde selon Ferdinand Bardamu.<\/p>\n<p>Ce miroir renvoie des hommes (\u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s: Molly ou Alcide, d\u2019une bont\u00e9 surhumaine, anomalies que l\u2019on croise sans s\u2019attarder) l\u2019image la plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment sombre. Si l\u2019on rit souvent, c\u2019est sous l\u2019effet d\u2019une ironie grin\u00e7ante, voire grima\u00e7ante. Car c\u2019est un des parias de la soci\u00e9t\u00e9 qui prend la parole et qui se livre avec d\u00e9lectation \u00e0 un complet renversement des valeurs reconnues. Le patriotisme n\u2019est que la folie m\u00e2tin\u00e9e d\u2019hypocrisie de ceux qui n\u2019ont pas l\u2019\u00abimagination de leur propre mort\u00bb. La colonisation est une exploitation pure et simple. Les institutions d\u00e9mocratiques ne sont que des leurres de puissants, destin\u00e9s \u00e0 se concilier gratuitement les faveurs du petit peuple et \u00e0 en faire de la chair \u00e0 canon. La science elle-m\u00eame est impuissante et d\u00e9risoire (les m\u00e9decins de l\u2019institut Bioduret, parodie de l\u2019Institut Pasteur, ne pourront sauver B\u00e9bert). Quant \u00e0 l\u2019amour, le lecteur est fix\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but du roman: \u00abC\u2019est l\u2019infini mis \u00e0 la port\u00e9e des caniches&#8230;\u00bb<\/p>\n<p>La d\u00e9monstration est faite: tout id\u00e9alisme n\u2019est que le camouflage d\u2019int\u00e9r\u00eats bassement biologiques. Le monde entier appara\u00eet par cons\u00e9quent (dans une perspective qui rejoint un instant celle de Shakespeare) comme un gigantesque th\u00e9\u00e2tre, une mascarade o\u00f9 s\u2019agitent des hommes uniquement pr\u00e9occup\u00e9s de leur r\u00f4le: \u00abLes \u00eatres vont d\u2019une com\u00e9die vers une autre.\u00bb \u00abComme le th\u00e9\u00e2tre \u00e9tait partout, il fallait jouer\u00bb: la survie n\u00e9cessite le masque, comme l\u2019a bien compris Branledore, faux patriote de g\u00e9nie dont les le\u00e7ons sauvent la vie de Bardamu en danger de mort sur l\u2019Amiral Bragueton. La l\u00e2chet\u00e9 de Ferdinand, dans la mesure o\u00f9 elle est avou\u00e9e, revendique paradoxalement une dignit\u00e9 plus haute que l\u2019hypocrisie cach\u00e9e de tous les id\u00e9alismes.<\/p>\n<p>Le \u00absujet\u00bb du roman\u00a0\u2014 dans tous les sens du terme\u00a0\u2014 est donc bien le personnage principal, Ferdinand Bardamu, anim\u00e9 par la fatalit\u00e9 d\u2019errance qu\u2019incarne son nom (celui du soldat pouss\u00e9 en avant par sa propre charge). La pr\u00e9sence du voyageur et celle de son ombre, Robinson, qui le pr\u00e9c\u00e8de puis le suit, constituent en effet le seul lien entre des \u00e9pisodes romanesques, qui pourraient par ailleurs sembler disparates. La profusion des \u00e9v\u00e9nements et des personnages, associ\u00e9e \u00e0 la mis\u00e8re persistante du personnage-narrateur, a pu faire \u00e9voquer \u00e0 propos du Voyage le roman picaresque espagnol. N\u00e9anmoins, l\u2019antihonneur du h\u00e9ros n\u2019a ici rien d\u2019h\u00e9r\u00e9ditaire, et sa vocation, aucune vertu moralisante, m\u00eame par d\u00e9faut. Au contraire, la d\u00e9valorisation lucide du h\u00e9ros lui permet de se d\u00e9marquer d\u2019un monde dont il ne s\u2019exclut certes pas (cette vision de l\u2019int\u00e9rieur est m\u00eame une des grandes originalit\u00e9s du roman), mais qu\u2019il tient en respect\u00a0\u2014 et le plus \u00e0 distance possible\u00a0\u2014 par sa compr\u00e9hension des lois qui le r\u00e9gissent.<\/p>\n<p>C\u2019est la guerre qui forme la matrice d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation sans cesse renouvel\u00e9e au cours des p\u00e9r\u00e9grinations de Bardamu: l\u2019\u00e9trange complicit\u00e9 des hommes et de la mort. \u00abC\u2019est tuer et se tuer qu\u2019ils voulaient.\u00bb Chacun des \u00e9pisodes du roman appara\u00eet alors constitu\u00e9 d\u2019au moins trois phases (parfois pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es d\u2019un prologue), correspondant \u00e0 la situation du h\u00e9ros: adaptation \u00e0 une situation nouvelle; confrontation: la vie devient insoutenable; \u00e9vasion vers d\u2019autres horizons o\u00f9 le cycle de l\u2019\u00e9chec peut se r\u00e9it\u00e9rer. Le voyage devient alors la \u00abrecherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillons\u00bb que repr\u00e9sentent ces quelques heures d\u2019exceptionnelle lucidit\u00e9 avant que les habitudes du pays nouveau se soient empar\u00e9es de vous. C\u2019est une maladie, une pauvre d\u00e9fense contre le destin, biologiquement fix\u00e9. Mais, si lointains que soient les lieux o\u00f9 le p\u00e9riple de Ferdinand le m\u00e8ne, tout se passe comme s\u2019il tentait de s\u2019\u00e9loigner sans succ\u00e8s de ces deux centres de gravit\u00e9 du roman que sont la place Clichy et le Tir des nations, symbole de la tuerie guerri\u00e8re poursuivie jusque dans la paix. Ainsi se dessine une fatalit\u00e9 moderne du perp\u00e9tuel retour (\u00abTout \u00e9tait \u00e0 recommencer\u00bb), absurdit\u00e9 d\u2019une vie qui refuse la mort, mais ne peut que tourner vainement autour d\u2019elle en cercles concentriques.<\/p>\n<p>Sous cette n\u00e9vrose d\u2019\u00e9chec du personnage, certains ont d\u00e9cel\u00e9 l\u2019influence sournoise de l\u2019inconscient. De m\u00eame, dans l\u2019insistance\u00a0\u2014 qui deviendra scatologique dans Mort \u00e0 cr\u00e9dit\u00a0\u2014 sur des fonctions corporelles habituellement pass\u00e9es sous silence. Il est vrai que C\u00e9line lui-m\u00eame reprochait aux romanciers de son \u00e9poque d\u2019avoir ignor\u00e9 l\u2019\u00ab\u00e9norme \u00e9cole freudienne\u00bb. La r\u00e9v\u00e9lation romanesque d\u2019une complicit\u00e9 des hommes avec la mort qu\u2019ils croient redouter, repr\u00e9sente la confirmation en quelque sorte \u00abexp\u00e9rimentale\u00bb (au sens de Zola) de l\u2019existence de cet instinct de mort qui dans Au-del\u00e0 du principe de plaisir (1920) appara\u00eet justement li\u00e9 \u00e0 la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition. Le statut de bouc \u00e9missaire du personnage, ses gaffes qui le conduisent \u00e0 se jeter au-devant du danger (l\u2019engagement, la rupture avec Molly, etc.), sont les r\u00e9v\u00e9lateurs d\u2019une angoisse et d\u2019une culpabilit\u00e9 extr\u00eames. L\u2019originalit\u00e9 de C\u00e9line est d\u2019avoir su les transposer et d\u2019en d\u00e9gager une architecture m\u00e9taphorique qui donne au livre une dimension m\u00e9taphysique. La m\u00e9taphore du voyage au bout de la nuit (\u00abNotre vie est un voyage&#8230; Notre voyage \u00e0 nous, c\u2019est un roman&#8230;\u00bb, dit le Prologue) est fil\u00e9e avec constance pendant toute l\u2019\u0153uvre et d\u00e9ploie l\u2019\u00e9ventail de ses significations ambivalentes. Le voyage, \u00e0 la fois fuite et qu\u00eate de la v\u00e9rit\u00e9; la nuit, pauvret\u00e9, menace, mais aussi refuge; la mort, n\u00e9ant redout\u00e9, mais repos souhait\u00e9. Cette dualit\u00e9 indissociable, c\u2019est celle du couple des deux \u00abvoyageurs\u00bb. Robinson ira pourtant plus loin que Bardamu, laiss\u00e9 en route dans la nuit: jusqu\u2019au meurtre et jusqu\u2019\u00e0 la mort. C\u00e9line lui-m\u00eame analysait ainsi la structure de son \u0153uvre gigogne: \u00abUne autobiographie, mon livre? C\u2019est un r\u00e9cit \u00e0 la troisi\u00e8me puissance. C\u00e9line fait d\u00e9lirer Bardamu qui dit ce qu\u2019il sait de Robinson\u00bb (Cahiers C\u00e9line, n\u00b0\u00a01).<\/p>\n<p>Mais une grande part de l\u2019incompr\u00e9hension et du scandale d\u00e9clench\u00e9s par la publication de Voyage au bout de la nuit (beaucoup des contemporains n\u2019y virent qu\u2019un monceau d\u2019ordures) tient \u00e0 l\u2019utilisation tout \u00e0 fait nouvelle qui y \u00e9tait faite de la langue orale populaire. Et ce, non seulement dans la bouche de personnages secondaires, mais comme le mode m\u00eame d\u2019expression d\u2019un narrateur qui parle \u00e0 la premi\u00e8re personne. L\u2019int\u00e9r\u00eat tout \u00e0 fait exceptionnel du Voyage vient en grande partie de ce qu\u2019\u00e0 une narration somme toute encore traditionnelle, se m\u00eale une langue in\u00e9dite visant \u00e0 faire passer l\u2019\u00ab\u00e9motion du parl\u00e9 \u00e0 travers l\u2019\u00e9crit\u00bb (Entretiens avec le professeur Y.). Bernanos \u00e9voque la \u00abv\u00e9rit\u00e9 de ce langage inou\u00ef, comble du naturel et de l\u2019artifice\u00bb o\u00f9, \u00e0 ces \u00abimparfaits du subjonctif\u00bb que C\u00e9line se reprochera plus tard (comme il le fera de l\u2019amour de la \u00abphrase fil\u00e9e\u00bb), viennent se joindre de tr\u00e8s nombreuses expressions argotiques ou tournures incorrectes \u00e0 l\u2019\u00e9crit. D\u2019o\u00f9 la jubilation\u00a0\u2014 qui fait pendant \u00e0 la noirceur du monde d\u00e9crit\u00a0\u2014 de retrouver une saveur de la langue perdue, selon C\u00e9line, depuis Rabelais dont il fait son grand anc\u00eatre.<\/p>\n<p>Ainsi la technique du rappel, \u00e9tudi\u00e9e par Leo Spitzer, consiste-t-elle \u00e0 faire suivre, au sein d\u2019une m\u00eame phrase, la partie exclamative jaillissant spontan\u00e9ment, d\u2019une partie explicative visant \u00e0 s\u2019assurer de la compr\u00e9hension de l\u2019interlocuteur. L\u2019absence de ponctuation contribue \u00e0 cr\u00e9er une phrase unique \u00e0 deux sommets d\u2019intensit\u00e9. \u00abElle compte sur notre h\u00e9ro\u00efsme \/ la France!\u00bb ou \u00abTu parles si \u00e7a a d\u00fb le faire jouir \/ la vache\u00bb. Dans chacun de ces deux exemples, le pronom (elle, le) pr\u00e9c\u00e8de le nom (la France, la vache) qui vient expliciter, renforcer avec toutes les nuances d\u2019affectivit\u00e9 ou d\u2019ironie n\u00e9cessaires, la pens\u00e9e du locuteur. Des effets de r\u00e9p\u00e9tition accentuent encore cette expressivit\u00e9 retrouv\u00e9e et organisent une syntaxe visant \u00e0 l\u2019impressionnisme, proc\u00e9dant par petites touches ou retouches, et qui annonce la phrase \u00e9clat\u00e9e et les \u00abtrois points\u00bb des romans ult\u00e9rieurs. Ainsi, \u00e0 propos de la m\u00e8re de B\u00e9bert \u00e0 la fin du roman: \u00abDu chagrin enfin lui \u00e9tait venu tout au bout des mots, elle n\u2019avait pas l\u2019air de savoir qu\u2019en faire du chagrin, elle essayait de se le moucher, mais il lui revenait son chagrin, dans la gorge et des larmes avec, et elle recommen\u00e7ait.\u00bb Ou au d\u00e9but, \u00e0 propos de Ferdinand: \u00abDe temps en temps, je ne savais d\u2019o\u00f9, une balle, comme \u00e7a, \u00e0 travers le soleil et l\u2019air, me cherchait, guillerette, ent\u00eat\u00e9e \u00e0 me tuer, dans cette solitude, moi.\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019usage du pl\u00e9onasme, de la redondance, de l\u2019accumulation des \u00e9l\u00e9ments grammaticaux ayant la m\u00eame fonction, les impropri\u00e9t\u00e9s, la d\u00e9sarticulation de la syntaxe, tout concourt \u00e0 faire de C\u00e9line non pas un amateur du \u00abd\u00e9cousu et de l\u2019\u00e0-peu-pr\u00e8s\u00bb comme le conclut faussement Leo Spitzer \u00e0 l\u2019issue de sa juste analyse, mais un styliste qui renouvelle les conditions m\u00eames de notre perception de la langue. La mise en avant du langage comme sujet du roman s\u2019\u00e9labore dans cette parenth\u00e8se entre la prise de parole de Ferdinand (\u00abMoi j\u2019avais jamais rien dit, rien\u00bb) et les derniers mots du roman: \u00abEt qu\u2019on n\u2019en parle plus.\u00bb Ainsi le Voyage, parenth\u00e8se de parole, est-il \u00e0 la fois une r\u00e9ussite unique par l\u2019unit\u00e9 de ton et l\u2019ampleur du projet romanesque, et la voie ouverte \u00e0 d\u2019autres exp\u00e9riences, plus audacieuses encore.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A.\u00a0SCHAFFNER<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-465","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/465","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=465"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}