{"id":442,"date":"2026-07-31T08:16:44","date_gmt":"2026-07-31T06:16:44","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=442"},"modified":"2026-07-31T08:16:44","modified_gmt":"2026-07-31T06:16:44","slug":"les-provinciales","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=les-provinciales","title":{"rendered":"les Provinciales"},"content":{"rendered":"<p>Provinciales (les)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>PROVINCIALES (les). Lettres pol\u00e9miques de Blaise Pascal (1623-1662), publi\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment \u00e0 Paris de janvier 1656 \u00e0 mai 1657, et en volume sous le titre Lettres \u00e9crites \u00e0 un provincial par un de ses amis sur le sujet des disputes pr\u00e9sentes de la Sorbonne chez Langlois (sous la marque fictive \u00ab\u00c0 Cologne, chez Pierre de la Vall\u00e9e\u00bb) en 1657; r\u00e9\u00e9dition avec de nombreuses corrections qui ne sont pas de la main de l\u2019auteur en\u00a01659.<\/p>\n<p>Rares sont les ouvrages de pol\u00e9mique \u00e0 survivre aux circonstances qui les ont suscit\u00e9s. Le cas des Provinciales est d\u2019autant plus remarquable que l\u2019occasion de leur naissance peut nous para\u00eetre non seulement lointaine, mais \u00e9trang\u00e8re\u00a0\u2014 \u00e0 savoir les d\u00e9bats provoqu\u00e9s par l\u2019\u00e9closion du mouvement jans\u00e9niste. Cornelius Jans\u00e9nius \u00e9tait un \u00e9v\u00eaque hollandais, mort en\u00a01638 dans la communion de l\u2019\u00c9glise, mais qui lui l\u00e9gua, avec le manuscrit de son Augustinus, un v\u00e9ritable br\u00fblot th\u00e9ologique propre \u00e0 alimenter un si\u00e8cle et demi de controverses. De quoi s\u2019agissait-il? De revenir, par-del\u00e0 l\u2019inspiration humaniste et optimiste de la Renaissance repr\u00e9sent\u00e9e dans le catholicisme par l\u2019ordre des j\u00e9suites, \u00e0 un augustinisme s\u00e9v\u00e8re, voire d\u00e9form\u00e9, qui semblait faire bon march\u00e9 de la libert\u00e9 de l\u2019homme devant la toute-puissance divine. Le jans\u00e9nisme sera condamn\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises par Rome: en\u00a01643 dans la bulle In eminenti d\u2019Urbain\u00a0VIII, en\u00a01653 dans la bulle Cum occasione d\u2019Innocent\u00a0X, puis dans la bulle Ad sacram fulmin\u00e9e par Alexandre\u00a0VII en\u00a01656. La papaut\u00e9 r\u00e9prouve en particulier cinq \u00abpropositions\u00bb qui lui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9f\u00e9r\u00e9es par la Sorbonne et sont cens\u00e9es contenir l\u2019essentiel de la doctrine de l\u2019Augustinus sur la gr\u00e2ce.<\/p>\n<p>Mais le jans\u00e9nisme trouve en France des d\u00e9fenseurs, spirituellement group\u00e9s autour du monast\u00e8re de Port-Royal qu\u2019a r\u00e9form\u00e9 au d\u00e9but du\u00a0XVIIe si\u00e8cle la jeune abbesse Ang\u00e9lique Arnauld: parmi eux, Saint-Cyran, directeur de conscience des religieuses, qui meurt en\u00a01643; les solitaires de Port-Royal (Antoine Le Maistre, Le Maistre de Sacy, Lancelot, Hamon, etc.) qui, sans v\u0153u de religion, m\u00e8nent dans la vall\u00e9e de Chevreuse une existence consacr\u00e9e \u00e0 la pri\u00e8re et \u00e0 l\u2019\u00e9tude; Antoine Arnauld, fr\u00e8re de la m\u00e8re Ang\u00e9lique, sans doute le plus brillant docteur en Sorbonne du si\u00e8cle. Pr\u00e9cis\u00e9ment, c\u2019est \u00e0 partir de deux ouvrages d\u2019Arnauld parus en\u00a01655 (la Lettre d\u2019un docteur de Sorbonne \u00e0 une personne de condition et la Seconde Lettre de M.\u00a0Arnauld \u00e0 un duc et pair de France) qu\u2019\u00e9clate la pol\u00e9mique o\u00f9 s\u2019inscriront les Provinciales. La Sorbonne reproche en effet \u00e0 Arnauld d\u2019avoir insinu\u00e9 dans ses Lettres que les cinq propositions condamn\u00e9es ne figuraient pas dans l\u2019Augustinus (question de fait) et d\u2019avoir lui-m\u00eame soutenu que la gr\u00e2ce avait manqu\u00e9 \u00e0 saint Pierre lors de son reniement (au lieu de dire que saint Pierre avait manqu\u00e9 \u00e0 la gr\u00e2ce: c\u2019est la question de droit). Malgr\u00e9 une d\u00e9fense vigoureuse, Arnauld est censur\u00e9 sur la question de fait le\u00a014\u00a0janvier\u00a01656 et la condamnation sur le droit semble in\u00e9vitable. Devant la perspective d\u2019une d\u00e9faite en Sorbonne, les jans\u00e9nistes d\u00e9cident d\u2019ouvrir un nouveau front: il faut passer des discussions techniques entre th\u00e9ologiens \u00e0 une v\u00e9ritable campagne aupr\u00e8s du public, non sp\u00e9cialis\u00e9 par d\u00e9finition, des \u00abhonn\u00eates gens\u00bb. De cette m\u00e9tamorphose, Arnauld est incapable: alors Pascal s\u2019offre.<\/p>\n<p>En janvier 1656, Pascal a trente-deux ans. Il n\u2019est connu encore que pour ses travaux scientifiques: principalement, l\u2019invention de la machine arithm\u00e9tique et les exp\u00e9riences sur le vide. Du point de vue religieux, il s\u2019est converti en\u00a01646 \u00e0 une vie spirituelle plus fervente, sous l\u2019influence d\u2019un disciple de Saint-Cyran. Premi\u00e8re empreinte port-royaliste donc, confirm\u00e9e par la lecture des ouvrages publi\u00e9s en faveur de l\u2019Augustinus. Sa s\u0153ur Jacqueline devient religieuse \u00e0 Port-Royal de Paris en\u00a01653 et lui-m\u00eame, apr\u00e8s la \u00abnuit de feu\u00bb du\u00a023\u00a0novembre\u00a01654, fait une retraite \u00e0 Port-Royal-des-Champs, o\u00f9 il s\u2019entretient avec Le Maistre de Sacy, le confesseur des moniales (voir l\u2019Entretien avec M.\u00a0de Sacy). Pascal est donc loin d\u2019\u00eatre un inconnu pour les jans\u00e9nistes. Mais en quoi peut-il leur \u00eatre utile dans la controverse? Par sa connaissance des milieux mondains vis\u00e9s dans la campagne d\u2019explication et par la solidit\u00e9 de sa culture th\u00e9ologique: sur ce dernier plan, Pascal ne doit pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un simple amateur; il est depuis\u00a01648 \u00abun augustinien consomm\u00e9\u00bb (Ph. Sellier), auteur en\u00a01655-1656 d\u2019\u00c9crits sur la gr\u00e2ce rest\u00e9s in\u00e9dits de son vivant. Au reste, Port-Royal lui fournit l\u2019appoint de deux th\u00e9ologiens professionnels, Arnauld et Nicole, qui mirent \u00e0 sa disposition une vaste documentation, esquiss\u00e8rent le plan de certaines lettres et les relurent toutes: par o\u00f9 les Provinciales peuvent \u00eatre dites une \u0153uvre collective. Elles sont aussi une \u0153uvre anonyme, parue d\u2019abord sous forme de lettres s\u00e9par\u00e9es, adress\u00e9es \u00ab\u00e0 un provincial par un de ses amis\u00bb. Ce n\u2019est qu\u2019avec le recueil de\u00a01657 qu\u2019appara\u00eet le pseudonyme de Louis de Montalte, et il fallut encore deux ans aux j\u00e9suites pour percer la v\u00e9ritable identit\u00e9 de leur adversaire. Les Provinciales enfin sont une \u0153uvre clandestine: il s\u2019agit de d\u00e9jouer les man\u0153uvres d\u2019un pouvoir qui a d\u00e8s l\u2019origine pris fait et cause contre le jans\u00e9nisme. La police inqui\u00e8te les libraires-imprimeurs amis de Port-Royal sans pouvoir emp\u00eacher, ni par scell\u00e9s ni par incarc\u00e9rations, la parution des \u00abpetites Lettres\u00bb; quant \u00e0 l\u2019auteur lui-m\u00eame, il se cache dans diff\u00e9rentes auberges\u00a0\u2014 dont l\u2019une serait situ\u00e9e en face du coll\u00e8ge de Clermont, tenu par les j\u00e9suites!\u00a0\u2014 et chez des amis, d\u2019o\u00f9 il lance \u00e0 ses toutes-puissantes victimes: \u00abVous vous sentez frapp\u00e9s par une main invisible, qui rend vos \u00e9garements visibles \u00e0 toute la terre\u00bb (lettre\u00a0XVII).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>L\u2019ami du provincial prend la plume pour d\u00e9brouiller \u00e0 son correspondant les confuses disputes de Sorbonne autour du cas Arnauld. Il importe peu de savoir si ce dernier doute que les propositions incrimin\u00e9es par le pape soient dans l\u2019Augustinus: ce n\u2019est qu\u2019une question de fait qui ne peut fournir mati\u00e8re \u00e0 h\u00e9r\u00e9sie. La question de droit, en revanche, int\u00e9resse la foi. Peut-on dire que \u00abla gr\u00e2ce, sans laquelle on ne peut rien, a manqu\u00e9 \u00e0 saint Pierre dans sa chute\u00bb? Montalte\u00a0\u2014 l\u2019honn\u00eate homme en qu\u00eate d\u2019\u00e9claircissements\u00a0\u2014 se rend aupr\u00e8s de toutes les parties en conflit et conclut \u00e0 l\u2019inanit\u00e9 de l\u2019accusation port\u00e9e contre Arnauld: il n\u2019a rien \u00e9crit qui ne soit appuy\u00e9 sur l\u2019autorit\u00e9 de saint Augustin et de saint Jean Chrysostome; sa conception d\u2019une gr\u00e2ce qui n\u2019est pas donn\u00e9e \u00e0 tous et agit efficacement sans d\u00e9pendre de l\u2019aval du libre arbitre est la seule orthodoxe, alors que les chim\u00e8res du \u00abpouvoir prochain\u00bb, de la \u00abgr\u00e2ce suffisante\u00bb et de la \u00abgr\u00e2ce actuelle\u00bb sont des inventions toutes r\u00e9centes qui servent \u00e0 rassembler dans l\u2019\u00e9quivoque, contre les docteurs augustiniens, une majorit\u00e9 num\u00e9rique form\u00e9e de th\u00e9ologiens\u00a0\u2014 les molinistes et les nouveaux thomistes\u00a0\u2014 en fait d\u00e9sunis sur le fond (lettres I-IV).<\/p>\n<p>\u00c0 la Sorbonne, cette \u00e9ph\u00e9m\u00e8re coalition l\u2019emporte sur Arnauld en f\u00e9vrier 1656, mais le combat des port-royalistes continue dans l\u2019opinion. Il passe du terrain dogmatique au terrain \u00e9thique, avec pour adversaire la Compagnie de J\u00e9sus. Montalte apprend d\u2019un ami jans\u00e9niste le dessein des j\u00e9suites: non point corrompre les m\u0153urs, ni les r\u00e9former, mais gouverner toutes les consciences et pour cela s\u2019accommoder \u00e0 toutes. Soucieux de v\u00e9rifier une si troublante information, l\u2019\u00e9pistolier se rend chez un des \u00abbons p\u00e8res\u00bb pour une s\u00e9rie d\u2019entretiens. Le j\u00e9suite r\u00e9v\u00e8le d\u2019abord \u00e0 Montalte, qu\u2019il prend pour un \u00abclient\u00bb admiratif, le fondement de la morale de son ordre, le probabilisme: d\u2019apr\u00e8s cette doctrine, une opinion est probable, et donc s\u00fbre en conscience, lorsqu\u2019elle est approuv\u00e9e par un th\u00e9ologien de quelque poids; c\u2019est-\u00e0-dire que tout casuiste un peu renomm\u00e9, et de pr\u00e9f\u00e9rence j\u00e9suite, pourra \u00e0 son gr\u00e9 faire et d\u00e9faire les r\u00e8gles de la morale, nonobstant les pr\u00e9ceptes contraires laiss\u00e9s par la tradition chr\u00e9tienne. La porte est ouverte \u00e0 un laxisme effr\u00e9n\u00e9 (V). Les entretiens ult\u00e9rieurs le confirment: par leurs maximes complaisantes, les j\u00e9suites rendent tout permis\u00a0\u2014 la simonie aux b\u00e9n\u00e9ficiers, la d\u00e9sob\u00e9issance aux religieux, le vol aux valets (VI). Gr\u00e2ce \u00e0 leur m\u00e9thode de diriger l\u2019intention, \u00abqui consiste \u00e0 se proposer pour fin de ses actions un objet permis\u00bb, ils innocentent le duel entre gentilshommes (VII). Quant aux gens du tiers \u00e9tat, ils sont largement autoris\u00e9s \u00e0 se laisser corrompre, \u00e0 ne pas rembourser leurs dettes, \u00e0 garder des biens acquis par les voies les plus inf\u00e2mes (VIII). Dans le domaine de la vie religieuse, les casuistes mettent de doux coussins sous les genoux des p\u00e9cheurs: les fautes capitales sont transform\u00e9es en fautes v\u00e9nielles, notamment par l\u2019usage de la restriction mentale, et les obligations du chr\u00e9tien all\u00e9g\u00e9es au maximum (IX). C\u2019est dans le sacrement de p\u00e9nitence que les j\u00e9suites ach\u00e8vent de banaliser ce qu\u2019ils n\u2019ont pu excuser avant, puisqu\u2019ils n\u2019exigent point de contrition\u00a0\u2014 ce regret des fautes fond\u00e9 sur l\u2019amour de Dieu\u00a0\u2014 de la part de leurs p\u00e9nitents. Dispenser les chr\u00e9tiens d\u2019aimer Dieu, voil\u00e0 le comble de l\u2019impi\u00e9t\u00e9: Montalte scandalis\u00e9 part en claquant la porte (X).<\/p>\n<p>Les j\u00e9suites ne laissent pas sans r\u00e9plique les terribles accusations port\u00e9es contre eux. Ils reprochent d\u2019abord \u00e0 Montalte d\u2019avoir trait\u00e9 de sujets religieux sur un mode ironique: \u00e0 quoi l\u2019auteur des lettres r\u00e9pond par une charte du pol\u00e9miste chr\u00e9tien incluant la possibilit\u00e9 d\u2019un bon usage de la raillerie (XI). Les j\u00e9suites lui imputent aussi d\u2019avoir rapport\u00e9 infid\u00e8lement les opinions de leurs casuistes: il justifie alors ses citations sur l\u2019aum\u00f4ne, la simonie, la banqueroute (lettre\u00a0XII), sur le duel et l\u2019homicide (XIII-XIV). Puis il passe \u00e0 la contre-attaque en d\u00e9voilant que les j\u00e9suites, qui se plaignent \u00e0 tort d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 calomni\u00e9s, ne se privent pas, eux de calomnier les autres\u00a0\u2014 et cela pour la bonne raison qu\u2019ils ne consid\u00e8rent pas la calomnie comme un p\u00e9ch\u00e9 mortel (XV). De l\u00e0 vient le flot de mensonges qu\u2019ils n\u2019ont cess\u00e9 de d\u00e9verser sur le compte de Port-Royal (XVI). Enfin, Montalte r\u00e9pond \u00e0 l\u2019accusation d\u2019h\u00e9r\u00e9sie lanc\u00e9e contre les jans\u00e9nistes par le P.\u00a0Annat: ne pas reconna\u00eetre la pr\u00e9sence, dans le livre de Jans\u00e9nius, des \u00abcinq propositions\u00bb condamn\u00e9es ne peut constituer une h\u00e9r\u00e9sie, puisque c\u2019est une question de fait (XVII); sur le droit, les jans\u00e9nistes sont parfaitement orthodoxes, puisqu\u2019ils pensent\u00a0\u2014 au contraire des protestants\u00a0\u2014 que la volont\u00e9 humaine a bel et bien le pouvoir de r\u00e9sister \u00e0 la gr\u00e2ce (XVIII).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Les Provinciales sont le plus long des ouvrages \u00abachev\u00e9s\u00bb de Pascal. Ni la fragmentation en lettres ni les rebondissements de la pol\u00e9mique n\u2019emp\u00eachent qu\u2019elles forment un ensemble organis\u00e9\u00a0\u2014 au demeurant expansible, puisqu\u2019on poss\u00e8de l\u2019\u00e9bauche d\u2019une\u00a0XIXe lettre. Class\u00e9es d\u2019apr\u00e8s leur contenu, elles se r\u00e9partissent ainsi: les quatre premi\u00e8res sont consacr\u00e9es au probl\u00e8me de la gr\u00e2ce; les six suivantes exposent la morale des j\u00e9suites pour la d\u00e9noncer; six autres reviennent sur cette mati\u00e8re pour justifier Montalte; les deux derni\u00e8res marquent un retour aux questions de la gr\u00e2ce. Cette r\u00e9partition co\u00efncide en outre avec celle qu\u2019induit la forme \u00e9pistolaire de l\u2019\u0153uvre, ou s\u2019y int\u00e8gre: les dix premi\u00e8res lettres sont adress\u00e9es au provincial; les lettres\u00a0XI-XVI, aux \u00abR\u00e9v\u00e9rends P\u00e8res\u00bb de la Compagnie de J\u00e9sus; les lettres\u00a0XVII et\u00a0XVIII au p\u00e8re Annat, confesseur du roi. Au changement de statut du destinataire qui, de fictif, devient r\u00e9el, correspond une \u00e9volution du destinateur: non seulement Montalte se transforme, au cours des dix premi\u00e8res lettres, d\u2019interlocuteur na\u00eff en interlocuteur avis\u00e9 et instruit, mais il se confond, \u00e0 partir du moment o\u00f9 il doit r\u00e9pondre de ses \u00e9crits, avec Pascal lui-m\u00eame. Depuis la lettre\u00a0XI inclusivement, le \u00abje\u00bb du narrateur ne fait plus qu\u2019un avec celui de l\u2019auteur. Montalte aura \u00e9t\u00e9 un relais d\u2019identification du lecteur \u00e0 la cause jans\u00e9niste.<\/p>\n<p>Le principal moyen rh\u00e9torique mis au service de ce processus est \u00e0 coup s\u00fbr l\u2019ironie. Dans les lettres\u00a0V \u00e0\u00a0X, o\u00f9 il s\u2019entretient avec le bon p\u00e8re, Montalte multiplie les formules par lesquelles il semble louer les maximes des casuistes j\u00e9suites qui, en r\u00e9alit\u00e9, le scandalisent (\u00ab\u00d4 que cela me pla\u00eet! lui r\u00e9pondis-je; que j\u2019en vois de belles cons\u00e9quences!\u00bb, \u00abVoil\u00e0 un honn\u00eate homme, lui dis-je, qu\u2019Escobar\u00bb, \u00abCela est tr\u00e8s respectueux, lui dis-je, etc.). Montalte est indign\u00e9, mais si son indignation \u00e9clate, le dialogue est rompu et le travail d\u2019information tourne court; les compliments au contraire incitent le j\u00e9suite \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler des articles toujours plus compromettants de la morale de son ordre. Ces fausses louanges permettent le rapprochement des points de vue du lecteur et de Montalte: ils ont en effet en commun la jouissance du sens authentique des paroles prononc\u00e9es, et peuvent ensemble jeter un regard condescendant sur le pauvre p\u00e8re r\u00e9duit au fallacieux bonheur du sens litt\u00e9ral. Mais l\u2019usage de l\u2019ironie n\u2019est pas limit\u00e9 aux lettres dites \u00abplaisantes\u00bb; il se poursuit dans les lettres dites s\u00e9rieuses (\u00e0 compter de la\u00a0XIe), o\u00f9 il prend les deux formes sp\u00e9cifiques de la permissio\u00a0\u2014 qui est un encouragement \u00e0 l\u2019adversaire\u00a0\u2014 et du sarcasme: \u00ab\u00d4 grands v\u00e9n\u00e9rateurs de ce saint myst\u00e8re, dont le z\u00e8le s\u2019emploie \u00e0 pers\u00e9cuter ceux qui l\u2019honorent par tant de communions saintes, et \u00e0 flatter ceux qui le d\u00e9shonorent par tant de communions sacril\u00e8ges!\u00bb (XVI). Comme chez Platon, l\u2019ironie cueille de la bouche m\u00eame de l\u2019antagoniste le fruit m\u00fbr de la contradiction: ce sont les propres livres de ses confr\u00e8res, cit\u00e9s par le j\u00e9suite avec toute les r\u00e9f\u00e9rences voulues, qui montrent un gouffre entre la th\u00e9ologie, la morale de la Compagnie et la tradition catholique, voire les pr\u00e9ceptes les plus \u00e9l\u00e9mentaires de la morale naturelle; ce sont ensuite les lettres authentiques des r\u00e9v\u00e9rends p\u00e8res auxquels r\u00e9pond Montalte-Pascal qui exhibent les contradictions de ses contradicteurs: \u00abQu\u2019il est avantageux, mes P\u00e8res, d\u2019avoir affaire \u00e0 ces gens qui disent le pour et le contre! Je n\u2019ai besoin que de vous-m\u00eames pour vous confondre\u00bb (XV). Le v\u00e9ritable auteur des Provinciales, ce sont les j\u00e9suites.<\/p>\n<p>Mais le conflit entre j\u00e9suites et jans\u00e9nistes n\u2019est pas seulement religieux: il oppose deux rh\u00e9toriques, et m\u00eame deux esth\u00e9tiques. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, ce que Marc Fumaroli a baptis\u00e9 la \u00abrh\u00e9torique des peintures\u00bb, qui vise \u00e0 s\u00e9duire l\u2019imagination et \u00e0 charmer le sensibilit\u00e9 en couvrant de fleurs les \u00e9pines du christianisme: elle est excellemment repr\u00e9sent\u00e9e par le p\u00e8re Le Moyne, dont Pascal d\u00e9chire la D\u00e9votion ais\u00e9e (IX) et les Peintures morales (XI). De l\u2019autre, la rh\u00e9torique gallicane, qui unit, en l\u2019auteur des Provinciales, la gravit\u00e9 de Du Vair au style coup\u00e9 h\u00e9rit\u00e9 de Montaigne. Ici, les \u00abmots\u00bb n\u2019ont droit de plaire que s\u2019ils sont transparents aux \u00abchoses\u00bb; l\u00e0, ils s\u2019enchantent de leurs chatoiements dans l\u2019indiff\u00e9rence \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. La confrontation, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des \u00abpetites lettres\u00bb, entre l\u2019\u00e9criture pascalienne et le style j\u00e9suite tourne \u00e0 la victoire d\u2019une esth\u00e9tique du naturel sur une esth\u00e9tique du bizarre, complaisante \u00e0 l\u2019all\u00e9gorie, \u00e0 la m\u00e9tamorphose, \u00e0 la pointe, compagne ins\u00e9parable des subtilit\u00e9s de la casuistique et d\u2019une morale du d\u00e9guisement. Si Voltaire a tant aim\u00e9 les Provinciales, ce n\u2019est pas seulement parce qu\u2019elles attaquaient les j\u00e9suites, c\u2019est parce qu\u2019avec elles, aux d\u00e9pens de ce qu\u2019il faut bien appeler le baroque, s\u2019ouvrait l\u2019\u00e8re du classicisme triomphant: \u00abLe premier livre de g\u00e9nie qu\u2019on vit en prose fut le recueil des Lettres provinciales, en\u00a01656.\u00a0[&#8230;] Il faut rapporter \u00e0 cet ouvrage l\u2019\u00e9poque de la fixation de la langue.\u00bb<\/p>\n<p>Le jugement de Voltaire, si excessif soit-il, n\u2019en traduit pas moins l\u2019admiration unanime\u00a0\u2014 exception faite du j\u00e9suite Daniel dans ses Entretiens de Cl\u00e9andre et d\u2019Eudoxe, en\u00a01694\u00a0\u2014 qu\u2019a suscit\u00e9e aux\u00a0XVIIe et\u00a0XVIIIe si\u00e8cles la valeur litt\u00e9raire des Provinciales: ce n\u2019est que depuis le\u00a0XIXe si\u00e8cle et le mythe romantique du g\u00e9nie foudroy\u00e9 que Pascal est \u00abl\u2019auteur des Pens\u00e9es\u00bb; avant, c\u2019est-\u00e0-dire aussi longtemps que r\u00e9gna l\u2019esth\u00e9tique classique, il \u00e9tait d\u2019abord \u00abl\u2019auteur des Provinciales\u00bb. Et l\u2019int\u00e9r\u00eat marqu\u00e9 de la critique contemporaine pour l\u2019analyse rh\u00e9torique et les strat\u00e9gies argumentatives ne peut manquer d\u2019inciter \u00e0 une f\u00e9conde relecture des \u00abpetites lettres\u00bb. Du point de vue moral, nombreux sont ceux qui ont accus\u00e9 Pascal de calomnie \u00e0 l\u2019\u00e9gard des j\u00e9suites: en fait, si l\u2019on peut mettre en question l\u2019interpr\u00e9tation syst\u00e9matiquement machiav\u00e9lique qu\u2019il donne de la politique de l\u2019ordre, \u00abMontalte\u00bb a d\u00e9nonc\u00e9 une authentique d\u00e9rive laxiste des casuistes de la Compagnie en m\u00eame temps qu\u2019une tentation prononc\u00e9e d\u2019utiliser le spirituel \u00e0 des fins de domination. Par l\u00e0, par le combat qu\u2019elles ont men\u00e9 contre des pouvoirs sortis de leur sph\u00e8re de l\u00e9gitimit\u00e9, les Provinciales ne cessent de t\u00e9moigner pour le libre amour de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>G.\u00a0FERREYROLLES<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-442","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/442","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=442"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}