{"id":437,"date":"2026-07-30T19:12:26","date_gmt":"2026-07-30T17:12:26","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=437"},"modified":"2026-07-30T19:12:26","modified_gmt":"2026-07-30T17:12:26","slug":"gargantua","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=gargantua","title":{"rendered":"Gargantua"},"content":{"rendered":"<p>Gargantua (la Vie tr\u00e8s horrifique du grand)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>GARGANTUA (la Vie tr\u00e8s horrifique du grand). R\u00e9cit de Fran\u00e7ois Rabelais (vers\u00a01483-1553), publi\u00e9 \u00e0 Lyon chez Fran\u00e7ois Juste en 1534 ou\u00a01535. L\u2019ouvrage est r\u00e9\u00e9dit\u00e9 et corrig\u00e9 plusieurs fois, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9dition d\u00e9finitive chez le m\u00eame \u00e9diteur en\u00a01542, que l\u2019auteur, prudemment, expurge d\u2019un certain nombre de railleries contre les th\u00e9ologiens de la Sorbonne.<\/p>\n<p>Avec Gargantua, Rabelais exploite le succ\u00e8s de Pantagruel paru quelque deux ans plus t\u00f4t. Au lieu de donner une suite \u00e0 son premier r\u00e9cit, comme il l\u2019avait pourtant promis dans l\u2019\u00c9pilogue, il remonte le temps et conte l\u2019histoire du p\u00e8re de Pantagruel. Il n\u2019invente pas le personnage de Gargantua, h\u00e9ros de l\u00e9gendes populaires qui avait connu les faveurs de l\u2019imprimerie en\u00a01532, avec les Grandes et Inestimables Chroniques du grand et \u00e9norme g\u00e9ant Gargantua. \u00c0 ce m\u00e9diocre r\u00e9cit anonyme, Rabelais n\u2019emprunte que quelques \u00e9pisodes, comme le vol des cloches de Notre-Dame; la structure de l\u2019ouvrage, qui fait se succ\u00e9der l\u2019enfance du h\u00e9ros, son \u00e9ducation, ses exploits guerriers et son triomphe final, doit plut\u00f4t aux romans de chevalerie. Mais c\u2019est surtout dans l\u2019actualit\u00e9 la plus imm\u00e9diate que Rabelais trouve son mat\u00e9riau: le r\u00e9cit, d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre, se fait l\u2019\u00e9cho des grandes questions morales, philosophiques et religieuses de l\u2019\u00e9poque, et l\u2019\u00e9pisode des guerres picrocholines n\u2019est pas sans rappeler les vis\u00e9es imp\u00e9rialistes de Charles Quint.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Fils de Grandgousier et de Gargamelle, Gargantua vient au monde un jour de banquet, et s\u2019\u00e9crie: \u00abA boyre! A boyre!\u00bb (chap.\u00a01-7).<br \/>\nEnfant espi\u00e8gle et subtil, il ne tarde pas \u00e0 faire l\u2019admiration de son p\u00e8re, qui le confie \u00e0 un pr\u00e9cepteur \u00absophiste\u00bb. Mais il appara\u00eet vite que cette \u00e9ducation formaliste et archa\u00efque ab\u00eatit l\u2019\u00e9l\u00e8ve. Gargantua est donc envoy\u00e9 \u00e0 Paris, o\u00f9 son premier exploit est d\u2019enlever les cloches de Notre-Dame (8-20). Son nouveau pr\u00e9cepteur, Ponocrates, use de m\u00e9thodes p\u00e9dagogiques fond\u00e9es sur une intelligente contrainte du corps et de l\u2019esprit. D\u00e9sormais, l\u2019emploi du temps de Gargantua est parfaitement r\u00e9gl\u00e9: les disciplines intellectuelles y alternent avec l\u2019exercice physique, et l\u2019\u00e9tude des grands textes ne n\u00e9glige pas l\u2019exp\u00e9rience directe des choses (21-24). Pendant ce temps, une querelle \u00e9clate dans son pays natal entre bergers et marchands de fouaces. Ces derniers, sujets du roi Picrochole, viennent se plaindre devant lui d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 battus et spoli\u00e9s. Picrochole, pris d\u2019une rage folle, d\u00e9clenche une guerre meurtri\u00e8re contre son voisin Grandgousier. Seule l\u2019intervention d\u2019un valeureux moine, fr\u00e8re Jean des Entommeures, arr\u00eate provisoirement les troupes picrocholines. Gargantua est rappel\u00e9 de Paris, tandis que Grandgousier tente vainement, en envoyant un ambassadeur, d\u2019apaiser la fureur de l\u2019ennemi (25-47). Aid\u00e9 de fr\u00e8re Jean et de ses compagnons parisiens, Gargantua r\u00e9ussit \u00e0 mettre en fuite l\u2019envahisseur et fait aux troupes vaincues une harangue sur l\u2019absurdit\u00e9 de tels conflits (48-51). Puis il fait construire, \u00e0 l\u2019instigation de fr\u00e8re Jean, une abbaye toute diff\u00e9rente des autres, l\u2019abbaye de Th\u00e9l\u00e8me. Sa r\u00e8gle principale, \u00abFay ce que vouldras\u00bb, incite ses membres \u00e0 vivre en parfaite harmonie, dans un climat de libre aspiration \u00e0 la vertu (52-58).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Si la succession des \u00e9pisodes\u00a0\u2014 enfance, \u00e9ducation et guerre\u00a0\u2014 rappelle Pantagruel, la structure du r\u00e9cit est beaucoup plus concert\u00e9e et rigoureuse. Gargantua se compose de deux vastes ensembles\u00a0\u2014 enfance et \u00e9ducation (chap.\u00a01 \u00e0\u00a024), guerre et triomphe (chap.\u00a025 \u00e0\u00a051)\u00a0\u2014 couronn\u00e9s, en conclusion, par la description utopique de Th\u00e9l\u00e8me (chap.\u00a052 \u00e0\u00a058). L\u2019\u00e9ducation du g\u00e9ant et les guerres picrocholines ne sont pas juxtapos\u00e9es arbitrairement; une m\u00eame opposition les caract\u00e9rise, celle de la raison et de l\u2019obscurantisme: au pr\u00e9cepteur sophiste, et \u00e0 l\u2019absurdit\u00e9 de ses m\u00e9thodes, s\u2019oppose le pr\u00e9cepteur humaniste, de m\u00eame qu\u2019au conqu\u00e9rant furieux, ivre de carnage, s\u2019oppose le roi soucieux avant tout de mesure et d\u2019harmonie. Par deux fois, la lumi\u00e8re l\u2019emporte sur les t\u00e9n\u00e8bres. Aussi l\u2019utopie finale appara\u00eet-elle comme la synth\u00e8se et la cons\u00e9cration de ce mouvement: l\u2019\u00e9ducation des Th\u00e9l\u00e9mites, \u00abgens libres\u00a0[&#8230;] conversant en compaignies honestes\u00bb, exclut tout ensemble le formalisme creux et les discordes barbares.<\/p>\n<p>Bien plus pr\u00e9sente que dans Pantagruel, l\u2019\u00e9ducation est le th\u00e8me cardinal de l\u2019\u0153uvre. Confi\u00e9 d\u2019abord \u00e0 un pr\u00e9cepteur scolastique, le jeune Gargantua devient \u00abfou\u00bb et \u00abniais\u00bb, totalement inapte aux rapports sociaux (chap.\u00a015); il ignore la discipline, mange et boit de fa\u00e7on inconsid\u00e9r\u00e9e, et ne s\u2019adonne \u00e0 l\u2019\u00e9tude qu\u2019une \u00abmeschante demye heure par jour\u00bb. Son emploi du temps se caract\u00e9rise par l\u2019omnipr\u00e9sence des actes corporels: \u00abfiantoyt, pissoyt, rendoyt sa gorge, rotoyt, pettoyt, crachoyt, toussoyt\u00bb. La t\u00e2che premi\u00e8re de Ponocrates, le nouveau p\u00e9dagogue, sera de remettre le corps \u00e0 sa juste place, et d\u2019emp\u00eacher la satisfaction anarchique de ses besoins: aussi Gargantua est-il \u00abpurg\u00e9\u00bb, car l\u2019\u00e9panouissement intellectuel et spirituel ne saurait s\u2019accomplir que dans la r\u00e9gularit\u00e9 des \u00e9changes organiques.<\/p>\n<p>Le nouvel emploi du temps est plac\u00e9 sous le triple signe de l\u2019ordre, de l\u2019\u00e9quilibre et de la concentration. L\u2019\u00e9tudiant Gargantua ne perd plus un instant d\u00e9sormais: lev\u00e9 avant l\u2019aube, il se voit assigner un type d\u2019activit\u00e9 \u00e0 chaque heure du jour; quand la tension intellectuelle devient trop forte, les conversations de plein air ou les exercices physiques sont un heureux d\u00e9rivatif. Fondement de cette \u00e9ducation, l\u2019\u00e9tude des grands textes ne saurait exclure le contact avec la nature et la soci\u00e9t\u00e9: Ponocrates sait bien que la lecture et l\u2019observation directe doivent s\u2019appeler l\u2019une l\u2019autre et se compl\u00e9ter; faute de quoi les livres se figent en autant de lettres mortes, comme dans l\u2019\u00e9ducation scolastique. La place qui revient \u00e0 la Bible est \u00e0 cet \u00e9gard remarquable: la journ\u00e9e de Gargantua s\u2019ouvre et s\u2019ach\u00e8ve par la lecture des textes sacr\u00e9s, qui font l\u2019objet de commentaires et de dialogues constants; aux innombrables messes et r\u00e9citations m\u00e9caniques du chapitre\u00a021, Ponocrates oppose l\u2019intelligibilit\u00e9 vivante de l\u2019\u00c9criture, seule condition de son efficacit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce mode d\u2019\u00e9ducation r\u00e9ussit o\u00f9 l\u2019autre avait \u00e9chou\u00e9: il socialise Gargantua et il fait de lui un interlocuteur digne d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9. Non que le g\u00e9ant, dans les chapitres pr\u00e9c\u00e9dents, ait ignor\u00e9 la parole et m\u00eame certaines habilet\u00e9s rh\u00e9toriques; mais son discours se r\u00e9duisait \u00e0 des diableries enfantines (chap.\u00a012), \u00e0 d\u2019interminables fantaisies scatologiques (chap.\u00a013), et se transformait en pleurs et en d\u00e9sarroi devant les belles mani\u00e8res d\u2019un page. D\u00e9sormais, \u00abintroduit \u00e8s compagnies des gens s\u00e7avants\u00bb, Gargantua mobilise dans chacun de ses discours toutes les ressources de la sagesse antique et de la religion chr\u00e9tienne: en parfait humaniste \u00e9rasmien, il ne manque pas une occasion de stigmatiser l\u2019inconduite des moines (chap.\u00a040) ou de pr\u00f4ner l\u2019esprit de concorde entre les peuples (chap.\u00a050).<\/p>\n<p>Form\u00e9 \u00e0 la meilleure rh\u00e9torique cic\u00e9ronienne, Gargantua croit au pouvoir de la parole; pour lui, comme pour Grandgousier, il ne fait pas de doute que le discours peut infl\u00e9chir ou corriger l\u2019action des hommes. Telle est la conviction que les guerres picrocholines vont mettre \u00e0 rude \u00e9preuve.<br \/>\nIl est significatif que le chapitre\u00a026, consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e en guerre de Picrochole, exclut presque totalement le langage. Entre les sujets venus se plaindre et leur roi, il n\u2019y a pas de dialogue: les uns n\u00e9gligent de fournir une explication, que d\u2019ailleurs l\u2019autre ne leur r\u00e9clame pas. Pour Picrochole, les faits sont l\u00e0 et parlent de fa\u00e7on p\u00e9remptoire; c\u2019est pourquoi il rassemble ses troupes \u00absans plus oultre se interroguer quoy ne comment\u00bb. En proie \u00e0 un \u00abcourroux furieux\u00bb (son nom signifie \u00able Bilieux\u00bb), il est l\u2019homme qu\u2019aucun discours rationnel ne peut atteindre: Grandgousier en fera l\u2019am\u00e8re exp\u00e9rience lorsqu\u2019il enverra un ambassadeur dont la rh\u00e9torique majestueuse n\u2019arrachera \u00e0 Picrochole qu\u2019une r\u00e9ponse obsc\u00e8ne. En fait de discours, Picrochole ne conna\u00eet gu\u00e8re que le d\u00e9lire imp\u00e9rialiste, o\u00f9 la parole abolit les fronti\u00e8res entre r\u00e9el et imaginaire, pr\u00e9sent et avenir: sa fameuse exclamation du chapitre\u00a033, \u00abNous ne beumes point frais\u00bb, t\u00e9moigne d\u2019une confusion aberrante de la logorrh\u00e9e et de l\u2019action.<\/p>\n<p>\u00c0 cette fureur s\u2019oppose l\u2019attitude de Grandgousier, qui plusieurs fois tente une conciliation avant d\u2019entreprendre la guerre. Alors que Picrochole oscille entre violence muette et discours fantasmatique, ses adversaires int\u00e8grent la parole \u00e0 l\u2019action, et en font un de ses moments essentiels: parler, pour Grandgousier et les siens, c\u2019est se r\u00e9jouir d\u2019une victoire (chap.\u00a039 et\u00a040), s\u2019interroger sur la strat\u00e9gie \u00e0 suivre (chap.\u00a041), ou t\u00e2cher, par la cl\u00e9mence, d\u2019amener l\u2019ennemi \u00e0 de meilleurs sentiments (chap.\u00a046). N\u2019est-il pas illusoire, cependant, de penser qu\u2019on peut persuader un Picrochole, et que le discours peut conjurer ce qui \u00e9chappe \u00e0 toute logique? Les faits sont sans appel, et s\u2019imposent rapidement au pauvre Grandgousier: la parole a tout au plus valeur dilatoire, elle ne saurait pr\u00e9tendre \u00e0 la r\u00e9solution du conflit. En ce sens, fr\u00e8re Jean, moine ignorant et pragmatique, se dissocie de ses compagnons humanistes, dont il ne partage pas les illusions: il ne manque pas de condamner leur rh\u00e9torique intempestive (chap.\u00a042), persuad\u00e9 qu\u2019\u00e0 la violence de Picrochole il ne faut qu\u2019opposer une autre violence.<\/p>\n<p>Tout l\u2019\u00e9pisode guerrier a donc des r\u00e9sonances autrement riches et subtiles que la guerre des Dipsodes dans Pantagruel. C\u2019est l\u2019occasion, pour Rabelais, de poser le probl\u00e8me de la parole, de ses conditions d\u2019exercice et de son efficacit\u00e9. Il ne faut pas oublier que le r\u00e9cit est \u00e9crit dans un contexte d\u2019exacerbation des antagonismes confessionnels, o\u00f9 la perspective d\u2019une r\u00e9conciliation entre catholiques et r\u00e9form\u00e9s s\u2019estompe un peu plus chaque jour. Pourquoi, semble demander Rabelais, y a-t-il \u00e0 certains moments impossibilit\u00e9 de s\u2019entendre et de se faire entendre? D\u2019o\u00f9 vient le refus d\u2019\u00e9couter, qui d\u00e9g\u00e9n\u00e8re si facilement en mauvaise foi destructrice?<\/p>\n<p>C\u2019est, au fond, \u00e0 cette derni\u00e8re question que r\u00e9pond la construction de l\u2019abbaye de Th\u00e9l\u00e8me. Pour emp\u00eacher le resurgissement de la barbarie, il faut cr\u00e9er la matrice d\u2019une humanit\u00e9 neuve, qui ne conna\u00eetra plus ni conflit ni m\u00eame dissonance. Dans la r\u00e8gle instaur\u00e9e par Gargantua, \u00abFay ce que vouldras\u00bb, l\u2019exercice de la libert\u00e9 individuelle se confond avec la recherche du bien commun: \u00abPar ceste libert\u00e9 entr\u00e8rent en louable \u00e9mulation de faire tous ce que \u00e0 un seul voyoient plaire. Si quelqu\u2019un ou quelcune disoit: \u201cBeuvons\u201d, tous buvoient; si disoit: \u201cJouons\u201d, tous jouoient.\u00bb Cette co\u00efncidence merveilleuse des mots et des actes ne doit pas cacher, cependant, les risques de monotonie et d\u2019inconsistance qui p\u00e8sent sur le discours: \u00e0 quoi bon parler quand on est s\u00fbr de la r\u00e9action de l\u2019autre, quand chaque parole se r\u00e9sorbe aussit\u00f4t dans une volont\u00e9 collective? Le dialogue, dimension essentielle du monde rabelaisien, n\u2019a plus sa raison d\u2019\u00eatre \u00e0 Th\u00e9l\u00e8me, et l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 s\u2019y efface sous pr\u00e9texte de concorde. Comment s\u2019\u00e9tonner, dans ces conditions, que l\u2019abbaye soit si vite oubli\u00e9e, et que les livres suivants n\u2019en fassent plus mention? L\u2019utopie, pour Rabelais, est moins la r\u00e9ponse \u00e0 un probl\u00e8me de fond que l\u2019occasion d\u2019exp\u00e9rimenter une nouvelle forme d\u2019\u00e9criture. Il n\u2019est donc pas question pour lui d\u2019y enclore, et immobiliser, le devenir de ses personnages. Le r\u00e9cit est trop attach\u00e9 \u00e0 la diff\u00e9renciation pittoresque des locuteurs pour s\u2019attarder longtemps dans ce lieu id\u00e9al.<\/p>\n<p>La vraie fin du livre n\u2019est d\u2019ailleurs pas la description de Th\u00e9l\u00e8me, mais l\u2019\u00ab\u00c9nigme en proph\u00e9tie\u00bb et les interpr\u00e9tations contradictoires qu\u2019elle suscite (chap.\u00a058). De ce texte myst\u00e9rieux, d\u00e9couvert en creusant les fondations de Th\u00e9l\u00e8me, Gargantua fait une lecture all\u00e9gorique; fr\u00e8re Jean, plus prosa\u00efquement, n\u2019y voit qu\u2019une \u00e9vocation du jeu de paume. L\u2019opposition des deux personnages est essentielle: elle r\u00e9pond, en une sym\u00e9trie parfaite, au Prologue bouffon et contradictoire o\u00f9 le narrateur, apostrophant le lecteur, r\u00e9clamait tant\u00f4t une interpr\u00e9tation all\u00e9gorique de son r\u00e9cit, tant\u00f4t une interpr\u00e9tation litt\u00e9rale. D\u00e9sorienter le lecteur, c\u2019\u00e9tait lui donner la libert\u00e9 de choisir\u00a0\u2014 ou d\u2019osciller\u00a0\u2014 entre la \u00abgayet\u00e9\u00bb et le \u00abchault sens\u00bb, et donc impliquer sa responsabilit\u00e9 dans le processus de lecture. De l\u2019ivresse de ce Prologue, il ressortait naturellement qu\u2019aucune lecture univoque, all\u00e9gorique ou litt\u00e9rale, ne pouvait \u00e9puiser la signification du r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Le livre s\u2019ach\u00e8ve donc comme il a commenc\u00e9, par l\u2019impossibilit\u00e9 de figer le sens dans des formules d\u00e9finitives: de m\u00eame que le lecteur acc\u00e9dait au rang de personnage perplexe du Prologue, les personnages deviennent lecteurs d\u2019un texte qui se refuse. Il n\u2019y a donc pas de \u00abconclusion\u00bb au r\u00e9cit, mais une relance ultime de sa dynamique, qui voue le moine jovial et le g\u00e9ant humaniste au dialogue contradictoire. Une nouvelle t\u00e2che incombe d\u00e9sormais aux personnages, plus ardue peut-\u00eatre que l\u2019\u00e9limination des mauvais p\u00e9dagogues et des conqu\u00e9rants furieux: il s\u2019agit pour eux d\u2019assumer une situation o\u00f9 le sens n\u2019est plus une donn\u00e9e d\u2019\u00e9vidence, mais un objet de d\u00e9bat et de remise en question perp\u00e9tuelle. En quelques lignes, l\u2019\u00e9difice par trop harmonieux et miraculeux de Th\u00e9l\u00e8me s\u2019effondre: aucun lieu de savoir et de vertu, aucun rassemblement de la fine fleur de l\u2019humanit\u00e9 ne pourra exempter l\u2019homme du souci d\u2019interroger sans cesse le monde. Gargantua n\u2019est pas termin\u00e9 que d\u00e9j\u00e0 s\u2019annonce le Tiers Livre, et ses inlassables controverses sur la signification des mots et des choses.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>P.\u00a0MARI<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-437","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/437","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=437"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}