{"id":427,"date":"2026-07-30T16:39:09","date_gmt":"2026-07-30T14:39:09","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=427"},"modified":"2026-08-02T17:43:23","modified_gmt":"2026-08-02T15:43:23","slug":"essais","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=essais","title":{"rendered":"Essais"},"content":{"rendered":"<p>Essais<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>ESSAIS. Ouvrage de Michel Eyquem, seigneur de Montaigne (1533-1592), publi\u00e9 \u00e0 Bordeaux chez Simon Millanges en 1580 (livres\u00a0I et\u00a0II), \u00e0 Paris chez Abel l\u2019Angelier en 1588 (livres\u00a0I et\u00a0II augment\u00e9s, et livre\u00a0III); r\u00e9\u00e9dition dans une version d\u00e9finitive chez le m\u00eame \u00e9diteur en\u00a01595.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir c\u00e9d\u00e9 sa charge de conseiller au parlement de Bordeaux, en\u00a01570, Montaigne se retira sur ses terres: il fit inscrire dans sa biblioth\u00e8que un texte latin qui t\u00e9moignait du d\u00e9sir de consacrer \u00abces douces retraites paternelles\u00bb \u00e0 sa \u00ablibert\u00e9, \u00e0 sa tranquillit\u00e9 et \u00e0 ses loisirs\u00bb. Le fruit de cette retraite fut l\u2019\u00e9dition des deux premiers livres des Essais. Apr\u00e8s un long voyage en Europe de juin 1580 \u00e0 novembre 1581 (voir Journal de voyage en Italie), quelques missions diplomatiques et deux \u00e9lections \u00e0 la mairie de Bordeaux (1581 et\u00a01584), Montaigne publia une seconde \u00e9dition revue et augment\u00e9e: elle contenait un troisi\u00e8me livre et de nombreuses additions aux deux premiers. \u00c0 sa mort, l\u2019auteur laissait un exemplaire des Essais couvert d\u2019additions marginales: c\u2019est l\u2019exemplaire dit \u00abde Bordeaux\u00bb. En\u00a01595, cet ultime \u00e9tat du texte fut publi\u00e9 gr\u00e2ce aux soins de Pierre de Brach et de Mlle\u00a0de Gournay, \u00abfille d\u2019alliance\u00bb de Montaigne.<\/p>\n<p>Si l\u2019h\u00e9ritage antique d\u00e9termine l\u2019horizon intellectuel des Essais, la recherche des sources est d\u00e9licate et doit s\u2019entourer de pr\u00e9cautions m\u00e9thodologiques. Montaigne entretient en effet un rapport ambivalent avec l\u2019immense culture litt\u00e9raire et philosophique qui lui fournit exemples et citations: pla\u00e7ant son entreprise sous l\u2019\u00e9clairage et le regard de la tradition\u00a0\u2014 la \u00ablibrairie\u00bb et les sentences inscrites sur ses trav\u00e9es constituent \u00e0 cet \u00e9gard un espace symbolique\u00a0\u2014, il fraie cependant une voie personnelle qui n\u2019exclut ni la refonte des sources ni leur utilisation cavali\u00e8re. Montaigne ne divinise pas le texte antique: il ignore le z\u00e8le philologique ou les scrupules herm\u00e9neutiques qui caract\u00e9risaient la g\u00e9n\u00e9ration d\u2019un \u00c9rasme ou d\u2019un Guillaume Bud\u00e9. Quelle que soit la part d\u2019affectation contenue dans certaines d\u00e9clarations (\u00abNous autres qui avons peu de pratique avec les livres\u00bb, livre\u00a0III, chap.\u00a08), son attitude s\u2019ordonne autour d\u2019un principe cat\u00e9gorique: \u00abQui suit un autre, il ne suit rien\u00bb (I,\u00a026). Cette ind\u00e9pendance intellectuelle complique naturellement la recherche des sources et en relativise la validit\u00e9: lecteur \u00ab\u00e0 pi\u00e8ces d\u00e9cousues\u00bb, Montaigne emprunte aussi bien aux floril\u00e8ges qu\u2019aux textes originaux, redistribue ou d\u00e9figure les r\u00e9f\u00e9rences, pratique les contaminations les plus \u00e9clectiques, au point de d\u00e9courager plus d\u2019une fois l\u2019identification de ses dettes effectives.<\/p>\n<p>Des trois grands courants philosophiques qui irriguent l\u2019\u0153uvre\u00a0\u2014 sto\u00efcisme, \u00e9picurisme et scepticisme pyrrhonien\u00a0\u2014 Montaigne retient la dimension \u00e9thique et anthropologique plus que la sp\u00e9culation m\u00e9taphysique, qu\u2019il r\u00e9duit \u00e0 une \u00abconfusion infinie d\u2019avis et de sentences\u00bb. Chacune de ces trois \u00abinfluences\u00bb pose des probl\u00e8mes qui engagent le sens global du texte. Si les Essais portent la marque d\u2019une lecture approfondie de S\u00e9n\u00e8que, rien ne corrobore la l\u00e9gende tenace d\u2019une \u00abp\u00e9riode sto\u00efcienne\u00bb de Montaigne: l\u2019id\u00e9alisme asc\u00e9tique du philosophe romain\u00a0\u2014 impassibilit\u00e9, fermet\u00e9 de l\u2019\u00e2me devant la mort\u00a0\u2014 l\u2019int\u00e9resse moins que la subtilit\u00e9 psychologique et la prise en compte des probl\u00e8mes de morale pratique qu\u2019il trouve dans les Lettres \u00e0 Lucilius. L\u2019utilisation de r\u00e9f\u00e9rences \u00e9picuriennes provient vraisemblablement de la lecture de Diog\u00e8ne La\u00ebrce, Lucr\u00e8ce et Cic\u00e9ron; l\u2019affinit\u00e9 \u00e9vidente de Montaigne avec les \u00abdous fruits des jardins poltronesques d\u2019Epicurus\u00bb ne ressortit que superficiellement \u00e0 ses penchants h\u00e9donistes: de la morale \u00e9picurienne, les Essais retiendront surtout la culture de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 individuelle, dans les limites sereinement assum\u00e9es d\u2019une conscience agnostique. Quant au fameux scepticisme de Montaigne, il est aliment\u00e9 au premier chef par la lecture des Hypotyposes de Sextus Empiricus, traduites depuis\u00a01562, et par des ouvrages contemporains comme l\u2019Examen vanitatis de Fran\u00e7ois Pic de La Mirandole ou le De incertitudine et vanitate scientiarum d\u2019Agrippa von Nettesheim. \u00c0 Sextus Empiricus est emprunt\u00e9e la revue contradictoire des doctrines philosophiques, ainsi que le contenu et la terminologie de nombreux arguments oppos\u00e9s au dogmatisme de la raison.<\/p>\n<p>De toute la tradition antique, c\u2019est n\u00e9anmoins Plutarque qui fait office de mod\u00e8le et d\u2019aiguillon permanents: \u00abJe ne le puis si peu racointer que je n\u2019en tire cuisse ou aile\u00bb (III,\u00a05). Plus encore que les Vies parall\u00e8les, les \u0152uvres morales dans la traduction d\u2019Amyot ont contrebalanc\u00e9 l\u2019influence de S\u00e9n\u00e8que: Montaigne admire tout particuli\u00e8rement leur plasticit\u00e9 rh\u00e9torique et l\u2019allure rapsodique qui fait s\u2019entrem\u00ealer r\u00e9flexions, images, citations et anecdotes; il n\u2019a pu qu\u2019\u00eatre sensible, en outre, \u00e0 l\u2019\u00e9clectisme d\u2019une \u0153uvre qui brasse les doctrines philosophiques sans se laisser happer par aucune, et multiplie les emprunts au risque \u00e9vident de la contradiction.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Le livre\u00a0I s\u2019ouvre sur un chapitre au titre r\u00e9v\u00e9lateur: \u00abPar divers moyens on arrive \u00e0 pareille fin\u00bb. Il montre l\u2019impossibilit\u00e9 de fonder l\u2019observation des conduites humaines sur des principes g\u00e9n\u00e9raux: \u00abC\u2019est un subject merveilleusement vain, divers, et ondoyant, que l\u2019homme.\u00bb De cette diversit\u00e9 et fluctuation, les chapitres suivants exploreront la triple dimension sociale, psychologique et \u00e9pist\u00e9mologique: les lois varient selon les peuples et les \u00e9poques, et leur autorit\u00e9 ne proc\u00e8de que de leur long usage (23,\u00a036,\u00a049); les sentiments et passions emportent l\u2019homme dans un flux contradictoire o\u00f9 se dissolvent les rep\u00e8res fixes (2,\u00a03,\u00a04,\u00a018); les facult\u00e9s intellectuelles n\u2019\u00e9chappent pas au \u00abbranle\u00bb g\u00e9n\u00e9ral, et c\u2019est ind\u00fbment qu\u2019elles transforment leurs \u00abfantaisies\u00bb en articles dogmatiques (14,\u00a021,\u00a027,\u00a032,\u00a056). Dans cette mutation universelle se fait n\u00e9anmoins jour la possibilit\u00e9 d\u2019une sagesse, fond\u00e9e sur l\u2019acceptation des contingences et des limites humaines. C\u2019est en ce sens qu\u2019\u0153uvrera l\u2019authentique philosophie, qui se doit de pr\u00e9parer des \u00abdiscours pour la naissance des hommes comme pour la decrepitude\u00bb: elle exercera le jeune enfant au libre emploi de ses facult\u00e9s, loin du p\u00e9dantisme et des \u00absubtilitez espineuses de la Dialectique\u00bb (26), et infusera \u00e0 l\u2019homme m\u00fbr la \u00abpremeditation de la mort\u00bb, qui est \u00abpremeditation de la libert\u00e9\u00bb (20). La pierre de touche d\u2019une telle sagesse est la solitude (39): Montaigne sait, depuis le vide creus\u00e9 par la mort de La Bo\u00e9tie (1563), qu\u2019il n\u2019est donn\u00e9 qu\u2019exceptionnellement au sage de vivre l\u2019exp\u00e9rience absolue de l\u2019amiti\u00e9, o\u00f9 les \u00e2mes \u00abse meslent et confondent l\u2019une en l\u2019autre\u00bb (28).<\/p>\n<p>Le livre\u00a0II contient de nombreuses notations physiques, morales et intellectuelles qui compl\u00e8tent l\u2019autoportrait amorc\u00e9 au livre pr\u00e9c\u00e9dent: il est question des go\u00fbts litt\u00e9raires de Montaigne\u00a0\u2014 il se passionne pour les historiens (10) et pr\u00e9f\u00e8re de plus en plus nettement Plutarque \u00e0 S\u00e9n\u00e8que (32)\u00a0\u2014 aussi bien que de ses \u00abconditions corporelles\u00bb, de sa \u00abcomplexion\u00bb rebelle \u00e0 l\u2019ambition et \u00e0 la servitude, de son absence de m\u00e9moire et de son intelligence \u00ablente et embrouill\u00e9e\u00bb (17). Les justifications du dessein de \u00abse peindre\u00bb abondent (6,\u00a017), et Montaigne r\u00e9pond plus d\u2019une fois \u00e0 l\u2019accusation de pr\u00e9somption qui pourrait lui \u00eatre adress\u00e9e. All\u00e9guant la consubstantialit\u00e9 de son livre et de son \u00eatre intime, il fait du processus d\u2019\u00e9criture un moyen de construction de la personnalit\u00e9: \u00abMe peignant pour autruy, je me suis peint en moy de couleurs plus nettes que n\u2019estoyent les miennes premieres\u00bb (18). Outre ces d\u00e9veloppements introspectifs, ce livre contient la c\u00e9l\u00e8bre \u00abApologie de Raimond Sebond\u00bb (12). Dans ce chapitre complexe et sinueux, le plus long des Essais, Montaigne s\u2019en prend aux pr\u00e9tentions d\u2019une th\u00e9ologie fond\u00e9e sur des arguments rationnels: sa d\u00e9marche aboutit \u00e0 une rel\u00e9gation des contenus de la foi dans une transcendance obscure (\u00abNous n\u2019avons aucune communication \u00e0 l\u2019estre\u00bb). D\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre l\u2019\u00abApologie\u00bb d\u00e9veloppe une impitoyable critique de la raison: illusoire, inutile et m\u00eame dangereuse, celle-ci n\u2019assure \u00e0 l\u2019homme aucune sup\u00e9riorit\u00e9 sur les animaux, et ne favorise nullement l\u2019adaptation aux exigences de la vie.<\/p>\n<p>Le livre\u00a0III confirme cette \u00e9pist\u00e9mologie sceptique: \u00abL\u2019humaine raison est un instrument libre et vague\u00bb (11), et la perp\u00e9tuelle mutation des actions humaines rend impossible leur codification par des \u00abloix fixes et immobiles\u00bb (13). \u00c0 l\u2019exercice d\u2019une raison trop s\u00fbre d\u2019elle-m\u00eame et \u00e0 la manie des g\u00e9n\u00e9ralisations r\u00e9ductrices, Montaigne oppose l\u2019exp\u00e9rience directe et concr\u00e8te du moi, dont la figure de Socrate lui offre le mod\u00e8le le plus achev\u00e9 (12). Plusieurs chapitres s\u2019attachent \u00e0 d\u00e9finir une relation \u00e9quilibr\u00e9e entre jouissance de soi et n\u00e9cessit\u00e9s sociales: ainsi la parole (\u00abDe l\u2019art de conferer\u00bb,\u00a08), \u00e0 condition de refuser tout \u00abmoyen scholastique\u00bb, constitue \u00able plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit\u00bb; quant \u00e0 l\u2019acceptation d\u2019une charge publique, elle ne sera pas n\u00e9faste si on reconna\u00eet que \u00abla plupart de nos vacations sont farcesques\u00bb et qu\u2019elle maintient une diff\u00e9rence essentielle entre le masque et le visage: \u00abLe maire et Montaigne ont tousjours est\u00e9 deux, d\u2019une separation bien claire\u00bb (\u00abDe mesnager sa volont\u00e9\u00bb,\u00a010). Le livre\u00a0III s\u2019ach\u00e8ve sur un long portrait physique et moral de l\u2019auteur, dont tous les \u00e9l\u00e9ments convergent dans une \u00e9thique de l\u2019acceptation de soi: \u00abC\u2019est une absolue perfection, et comme divine, de s\u00e7avoir jouyr loyallement de son estre\u00bb (13).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>\u00abIl se faut reserver une arriere boutique toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissons nostre vraye libert\u00e9 et principale retraicte et solitude\u00bb (I,\u00a039). Telle est l\u2019une des innombrables versions de l\u2019imp\u00e9ratif fondateur des Essais: dans le suspense des \u00e9nergies centrifuges, loin des effets pervers du regard social, la \u00abretraite\u00bb m\u00e9nage la possibilit\u00e9 d\u2019une attention \u00e0 soi o\u00f9 rigueur et jouissance se confondent. Montaigne s\u2019est attach\u00e9 \u00e0 la d\u00e9limitation et \u00e0 la d\u00e9fense d\u2019un territoire personnel, au point que les Essais s\u2019offrent d\u00e9sormais comme paradigme \u00e0 tout effort d\u2019appropriation de la vie intime. Une critique radicale de l\u2019ali\u00e9nation s\u2019y d\u00e9ploie, qui renvoie dos \u00e0 dos les formes extr\u00eames de l\u2019asservissement et les demi-mesures o\u00f9 se complaisent les faux sages: si peu que l\u2019individu s\u2019engage dans une \u00abobligation\u00bb, c\u2019est tout son \u00eatre qu\u2019il y engouffre, car la d\u00e9pendance ne conna\u00eet pas de degr\u00e9s. Il est vrai que cette \u00e9thique intransigeante ne r\u00e9sume pas toute la position de Montaigne: l\u2019essai \u00abDe mesnager sa volont\u00e9\u00bb insistera sur la double n\u00e9cessit\u00e9 de ne pas esquiver le devoir social ou politique, et de ne pas y \u00e9pargner \u00abl\u2019attention, les pas, les parolles, la sueur et le sang\u00bb. Mais le souci de tracer une fronti\u00e8re salvatrice se perp\u00e9tue jusque dans le \u00abmaniement d\u2019affaires estrangieres\u00bb: \u00abDu masque et de l\u2019apparence il ne faut pas faire une essance r\u00e9elle, ni de l\u2019estranger le propre\u00bb (III,\u00a010). La d\u00e9pense d\u2019\u00e9nergie sociale doit trouver un r\u00e9gime qui maintienne inviol\u00e9 l\u2019espace symbolique de l\u2019\u00abarriere boutique\u00bb: nombreuses sont les formulations binaires de l\u2019essai\u00a0III,\u00a010, qui reconduisent obstin\u00e9ment une polarit\u00e9 essentielle aux yeux de Montaigne. Prise \u00e0 la lettre, cette apologie du masque peut appara\u00eetre comme un curieux m\u00e9lange de cynisme et de candeur. En fait, il faut surtout l\u2019\u00e9valuer \u00e0 l\u2019aune de sa fonction r\u00e9gulatrice, dans une \u00e9poque o\u00f9 les rapports entre la conscience et le monde connaissent de profondes perturbations et cherchent le crit\u00e8re d\u2019un accommodement. La solution montaignienne veut emp\u00eacher l\u2019interf\u00e9rence ou la confusion d\u00e9sastreuse des normes: elle r\u00e9duit la pratique sociale \u00e0 un maniement de signes et de r\u00e8gles d\u2019autant plus efficace que l\u2019individu n\u2019en sacralise pas la valeur; corr\u00e9lativement, elle assigne \u00e0 l\u2019exercice de la singularit\u00e9 un domaine strictement priv\u00e9, qu\u2019il faut s\u2019interdire d\u2019outrepasser pour soumettre le monde \u00e0 la pression de ses exigences intimes. L\u2019\u00e9thique du masque \u00abd\u00e9passionne\u00bb donc la participation \u00e0 la vie publique, dont elle exclut aussi bien la f\u00e9brilit\u00e9 ambitieuse que la critique r\u00e9formatrice\u00a0\u2014 double d\u00e9rive dont le cours ne souffre plus ni ma\u00eetrise ni contr\u00f4le.<\/p>\n<p>Mais la pr\u00e9servation de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 ne se prolonge malheureusement pas en appropriation placide. L\u2019objet du regard introspectif ne se constitue comme tel que dans un mouvement de pluralisation et de dispersion: la \u00abpleine oisivet\u00e9\u00bb esp\u00e9r\u00e9e se transforme en engendrement permanent de \u00abchimeres et monstres fantasques\u00bb, et la substance la plus intime de l\u2019\u00eatre s\u2019offre paradoxalement sous les esp\u00e8ces de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9: \u00abJe n\u2019ay veu monstre et miracle au monde plus expres que moy-mesme\u00bb (III,\u00a011). Ironie de la \u00abretraite et solitude\u00bb, l\u2019expulsion du remous social se paie d\u2019un d\u00e9cha\u00eenement des flux de conscience: \u00abIl se fait mille agitations indiscretes et casuelles en moy\u00bb (II,\u00a012). Puisqu\u2019une fatalit\u00e9 psycho-physiologique entra\u00eene le moi dans une fragmentation contradictoire, la rigueur consistera d\u2019abord \u00e0 en prendre acte, en toute modestie: \u00abJe ne me tiens pas bien en ma possession et disposition. Le hasard y a plus de droict que moy\u00bb (I,\u00a010). L\u2019\u00e9criture aura donc pour t\u00e2che de consigner les \u00abhasards\u00bb. Elle se fera registre d\u2019une vie enti\u00e8re, sur le mode mim\u00e9tique de l\u2019expression d\u00e9cousue: \u00abJe ne peins pas l\u2019estre. Je peins le passage: non un passage d\u2019aage en autre, ou, comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute\u00bb (III,\u00a02).<\/p>\n<p>M\u00eame si Montaigne ne d\u00e9veloppe pas \u00e0 proprement parler une th\u00e9orie de l\u2019\u00e9criture, il sent bien que le caract\u00e8re in\u00e9dit de son entreprise exige un nouveau langage: un langage, en somme, qui int\u00e8gre et revendique les conditions instables de son \u00e9nonciation, au lieu de se projeter dans une excessive g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9. Le c\u00e9l\u00e8bre chapitre \u00abDes boyteux\u00bb (III,\u00a011) actualise cette n\u00e9cessit\u00e9 sous une forme fuyante: la valeur d\u2019un \u00e9nonc\u00e9, dit-il en substance, ne s\u2019\u00e9tend pas au-del\u00e0 de ce que la \u00abpens\u00e9e tumultuaire et vacillante\u00bb de l\u2019auteur peut garantir \u00e0 un moment donn\u00e9 de son d\u00e9veloppement. Sujet et objet de la connaissance ne sauraient \u00eatre fix\u00e9s dans une \u00e9pist\u00e9mologie d\u00e9finitive. Il faut donc recommencer perp\u00e9tuellement les exp\u00e9riences corr\u00e9latives de soi et du monde, sans esp\u00e9rer trouver de v\u00e9rit\u00e9 ailleurs qu\u2019en l\u2019infinie labilit\u00e9 du langage. Cette r\u00e9it\u00e9ration, qui correspond \u00e0 l\u2019une des composantes s\u00e9mantiques du mot \u00abessai\u00bb, rend compte de l\u2019\u00e9laboration stratifi\u00e9e du texte: le discours pr\u00e9sent ne pouvant se targuer d\u2019un degr\u00e9 de pertinence qui invaliderait le discours pass\u00e9, Montaigne ne cesse d\u2019ajouter \u00abdiverses pieces\u00bb les unes aux autres, en un \u00abfagotage\u00bb qui exclut les suppressions et les corrections autres que ponctuelles. La v\u00e9rit\u00e9 du moi appartient \u00e0 la totalit\u00e9 de ses moments, sans souci de classement ni de hi\u00e9rarchisation. Aussi les Essais accueillent-ils les mati\u00e8res les plus diverses\u00a0\u2014 maux d\u2019estomac, r\u00e9flexions philosophiques, go\u00fbts litt\u00e9raires, petits probl\u00e8mes domestiques: \u00abIl n\u2019est subject si vain, qui ne merite un rang en cette rapsodie\u00bb (I,\u00a013).<\/p>\n<p>Comme l\u2019a soulign\u00e9 Merleau-Ponty, on chercherait en vain chez Montaigne la limpidit\u00e9 cart\u00e9sienne d\u2019une conscience intellectuelle: aucune pens\u00e9e ne vaut hors de l\u2019enracinement existentiel qui lui donne sens en la ramenant \u00e0 l\u2019humilit\u00e9 concr\u00e8te de son origine. La \u00abv\u00e9rit\u00e9\u00bb se d\u00e9pouille donc de toute pr\u00e9tention \u00e0 une objectivit\u00e9 ontologique: si les Essais peuvent s\u2019offrir au lecteur comme un \u00ablivre de bonne foy\u00bb, c\u2019est qu\u2019ils refusent, au risque des ruptures, des incompatibilit\u00e9s et des contradictions, de dissocier l\u2019expression des id\u00e9es du cours de la vie particuli\u00e8re de celui qui les formule.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience de soi oriente donc Montaigne vers une critique des g\u00e9n\u00e9ralisations abstraites et de la raison sp\u00e9culative. Les Essais n\u2019ont pas de termes assez durs pour rabattre les pr\u00e9tentions de l\u2019esprit humain, \u00abutil\u00a0[outil] vagabond, dangereux et temeraire\u00bb (II,\u00a012) dont la \u00abfantaisie\u00bb est le r\u00e9gime in\u00e9luctable. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, ils d\u00e9noncent l\u2019aveuglement d\u2019une raison qui croit s\u2019approprier l\u2019\u00eatre quand elle demeure englu\u00e9e dans la contingence, le devenir et la relativit\u00e9. Fier de ses op\u00e9rations et de ses r\u00e9sultats, le \u00abjugement\u00bb m\u00e9conna\u00eet \u00e0 la fois l\u2019arbitraire irr\u00e9ductible de ses combinaisons et la d\u00e9pendance qui l\u2019attache aux vicissitudes corporelles: il expulse ses d\u00e9terminations trop humaines pour mieux en imposer. Aussi la critique montaignienne consistera-t-elle \u00e0 organiser un vaste retour du refoul\u00e9 dans les grandes sph\u00e8res de l\u2019activit\u00e9 humaine\u00a0\u2014 philosophie, religion, droit, politique\u00a0\u2014 pour d\u00e9noncer l\u2019inanit\u00e9 de leurs pr\u00e9tendus fondements argumentatifs. Cette entreprise conna\u00eet son d\u00e9veloppement le plus ample et le plus insistant dans l\u2019\u00abApologie de Raimond Sebond\u00bb, dont les mart\u00e8lements pr\u00e9pascaliens accablent l\u2019homme de tous les t\u00e9moignages classiques de la miseria hominis. Comment les \u00abchetives armes de la raison\u00bb sauraient-elles appr\u00e9hender la transcendance divine, alors qu\u2019elles ob\u00e9issent manifestement \u00e0 l\u2019inertie de la coutume (\u00abNous sommes Chrestiens \u00e0 mesme titre que nous sommes Perigordins ou Alemans\u00bb), et qu\u2019elles se laissent d\u00e9figurer par le jeu des int\u00e9r\u00eats politiques et confessionnels (\u00abVoyez l\u2019horrible impudence de quoy nous pelotons les raisons divines\u00bb)? Les articles de la foi se d\u00e9naturent en se r\u00e9fractant dans l\u2019\u00e9troitesse des facult\u00e9s humaines et la diversit\u00e9 des conditions sociales: le corollaire en est l\u2019\u00e9loignement inconcevable de la majest\u00e9 divine. Montaigne se refuse \u00e0 envisager une interpr\u00e9tation rationnelle des v\u00e9rit\u00e9s r\u00e9v\u00e9l\u00e9es, qui comblerait l\u2019ab\u00eeme entre l\u2019absolu divin et la relativit\u00e9 humaine. Indiff\u00e9rent ou r\u00e9tif \u00e0 toute discussion sur les dogmes du christianisme, il n\u2019accorde de validit\u00e9 \u00e0 la religion qu\u2019au regard d\u2019une double dimension: sa puissance institutionnelle, principe d\u2019ordre auquel chacun devra se soumettre au moins en apparence, et sa force interrogatrice, qui m\u00e9nage la part de l\u2019\u00e9nigme au sein de notre condition. Toute th\u00e9ologie articul\u00e9e par un entendement content de soi ne peut que subir le d\u00e9menti cinglant de notre \u00eatre terrestre.<\/p>\n<p>Sous le vocable de \u00abraison\u00bb se cachent donc le plus souvent ignorances et \u00e9lucubrations, dont la vanit\u00e9 ne pr\u00eaterait gu\u00e8re \u00e0 cons\u00e9quence si elle ne s\u2019\u00e9rigeait en norme universelle et instrument de coercition. Ainsi en va-t-il des lois: elles magnifient leur origine et se pr\u00e9valent d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 rationnelle, alors qu\u2019elles r\u00e9sultent de la cons\u00e9cration d\u2019un \u00e9tat de fait inique ou absurde. Ainsi en va-t-il \u00e9galement de nos usages et modes de pens\u00e9e: incapables d\u2019objectiver le moins du monde leur singularit\u00e9, ils qualifient de barbare ce qui ne leur ressemble pas (voir\u00a0I,\u00a031, \u00abDes cannibales\u00bb) et l\u00e9gitiment ainsi leur propre barbarie destructrice.<\/p>\n<p>La r\u00e9duction de la raison \u00e0 une \u00abapparence de discours\u00bb, \u00e0 un \u00abinstrument ployable et accommodable \u00e0 tous biais et \u00e0 toutes mesures\u00bb ne disqualifie pas pour autant le travail de la pens\u00e9e. Elle lui impose la recherche de nouvelles modalit\u00e9s d\u2019investigation, dont l\u2019ancrage psychologique et biologique n\u2019emp\u00eache pas l\u2019universalisation. Telle est bien l\u2019une des questions cardinales des Essais: comment une m\u00e9thode heuristique immerg\u00e9e dans le moi concret peut-elle fonder une \u00e9thique de la communication? La r\u00e9ponse de Montaigne trouve son impulsion dans un renversement paradoxal: \u00abQui veut guerir de l\u2019ignorance, il faut la confesser\u00bb (III,\u00a011). Cette \u00abignorance qui se s\u00e7ait\u00bb (II,\u00a012) ne peut gu\u00e8re se d\u00e9finir que par t\u00e2tonnements, et n\u00e9gations successives. Elle se caract\u00e9rise, sch\u00e9matiquement, par un triple refus: refus de l\u2019unification arbitraire des diff\u00e9rences, des d\u00e9terminismes g\u00e9n\u00e9ralisateurs et des conclusions p\u00e9remptoires. Mais plus que d\u2019une explicitation philosophique, elle fait l\u2019objet d\u2019une actualisation rh\u00e9torique et stylistique. La pens\u00e9e de Montaigne ne craint pas de se chercher dans la juxtaposition, les longues p\u00e9riodes narratives, le laconisme ou les accumulations pl\u00e9onastiques. Plut\u00f4t que de se figer dans une terminologie intellectuelle et un appareil d\u00e9ductif, elle multiplie les m\u00e9taphores emprunt\u00e9es \u00e0 la vie mat\u00e9rielle et corporelle: \u00abMes conceptions et mon jugement ne marche qu\u2019\u00e0 tastons, chancelant, bronchant et chopant\u00bb (I,\u00a026). Aussi l\u2019id\u00e9e se ressource-t-elle constamment dans l\u2019\u00e9ventail des intuitions sensibles. La mat\u00e9rialit\u00e9 du langage fascine Montaigne autant que Rabelais, comme le prouvent les innombrables figures sonores\u00a0\u2014 allit\u00e9rations, assonances, parall\u00e9lismes rythmiques. Loin de ressortir \u00e0 un quelconque esth\u00e9tisme, la plasticit\u00e9 du discours sanctionne la r\u00e9versibilit\u00e9 infinie de la pens\u00e9e: \u00abJe n\u2019establis rien; il n\u2019est non plus ainsi qu\u2019ainsin, ou que ny l\u2019un ny l\u2019autre;\u00a0[&#8230;] les apparences sont \u00e9gales par tout; la loi de parler et pour et contre est pareille. Rien ne semble vray, qui ne puisse sembler faux\u00bb (II,\u00a012). Tel est le sens du fameux \u00abQue s\u00e7ay-je?\u00bb: la pens\u00e9e de Montaigne ne formule ses crit\u00e8res de vigilance et de rigueur que sur le mode mouvant de l\u2019interrogation. Les mod\u00e8les rh\u00e9toriques et proc\u00e9d\u00e9s stylistiques qu\u2019elle \u00abessaie\u00bb infatigablement lui permettent d\u2019\u00e9viter les facilit\u00e9s sym\u00e9triques de l\u2019arrogance dogmatique et du doute \u00e9rig\u00e9 en principe.<\/p>\n<p>Reconna\u00eetre l\u2019ambivalence et l\u2019incompl\u00e9tude de toute \u00e9laboration intellectuelle, c\u2019est admettre qu\u2019elle fait signe vers un au-del\u00e0: \u00abNul esprit genereux ne s\u2019arreste en soy\u00bb (III,\u00a013). Le travail de la pens\u00e9e ne peut s\u2019accomplir que dans une alt\u00e9rit\u00e9 effective ou projet\u00e9e: les d\u00e9faillances constitutives de l\u2019esprit se changent alors en exigence de coop\u00e9ration, appel au \u00abjugement\u00bb d\u2019autrui. L\u2019essai \u00abDe l\u2019art de conferer\u00bb (III,\u00a08) ne d\u00e9nonce-t-il pas la pr\u00e9somption de l\u2019homme qui s\u2019en tient \u00e0 sa propre \u00absentence\u00bb? Cette d\u00e9nonciation ne contredit nullement les revendications ant\u00e9rieures d\u2019autonomie: car le rapport \u00e0 soi rec\u00e8le autant de pi\u00e8ges et de possibilit\u00e9s d\u00e9figuratrices que la \u00abrelation \u00e0 autruy\u00bb. Toute la difficult\u00e9 tient donc \u00e0 l\u2019instauration d\u2019\u00e9changes r\u00e9gl\u00e9s entre le moi et les autres. \u00c0 cet \u00e9gard, le mod\u00e8le conversationnel d\u00e9velopp\u00e9 dans le chapitre pr\u00e9cit\u00e9 constitue une proposition remarquable de pertinence et de modernit\u00e9: dialoguer, ce n\u2019est pas entrechoquer des \u00e9nonc\u00e9s; c\u2019est faire en sorte que l\u2019interlocuteur questionne la n\u00e9cessit\u00e9 de son propre parcours argumentatif\u00a0\u2014 c\u2019est l\u2019amener \u00e0 une assimilation plus compl\u00e8te et intime des id\u00e9es qu\u2019il expose. Sous de telles conditions, l\u2019autre est celui qui fait en sorte que le mien soit vraiment mien.<\/p>\n<p>Ce qui vaut pour la parole vaut a fortiori pour l\u2019\u00e9criture, o\u00f9 la fonction intellectuelle de l\u2019autre se double d\u2019une fonction \u00e9thique. Le lecteur des Essais est investi d\u2019un pouvoir de solidification de l\u2019\u00eatre intime de l\u2019auteur: \u00abJe sens ce profit inesp\u00e9r\u00e9 de la publication de mes meurs qu\u2019elle me sert aucunement de regle. Il me vient parfois quelque consideration de ne trahir l\u2019histoire de ma vie. Cette publique d\u00e9claration m\u2019oblige de me tenir en ma route, et de ne desmentir l\u2019image de mes conditions\u00bb (III,\u00a09). \u00c9trange effet de l\u2019\u00e9criture; la dispersion acquiert force de loi, et le registre banal des faits de conscience suscite une \u00e9thique scrupuleuse. C\u2019est donc sous le regard de l\u2019autre, du lecteur \u00e0 venir, que s\u2019accomplit l\u2019union du livre et de la vie: mod\u00e8le et portrait n\u2019ont garde d\u00e9sormais de se \u00abtrahir\u00bb l\u2019un l\u2019autre. Toute la force des Essais tient \u00e0 la d\u00e9couverte et \u00e0 la concr\u00e9tion progressive de cette r\u00e9gulation existentielle, o\u00f9 convergent les dimensions fondamentales de l\u2019\u0153uvre: la connaissance, le plaisir et la morale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>P.\u00a0MARI<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-427","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/427","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=427"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}