{"id":422,"date":"2026-07-30T16:18:02","date_gmt":"2026-07-30T14:18:02","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=422"},"modified":"2026-07-30T16:18:02","modified_gmt":"2026-07-30T14:18:02","slug":"pensees","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=pensees","title":{"rendered":"Pens\u00e9es"},"content":{"rendered":"<p>Pens\u00e9es<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>PENS\u00c9ES. Ensemble de fragments de Blaise Pascal (1623-1662), publi\u00e9s par Port-Royal \u00e0 Paris chez Guillaume Desprez en 1670; nombreuses r\u00e9\u00e9ditions suivant des m\u00e9thodes de classement diff\u00e9rentes: par Condorcet et Voltaire en\u00a01778; par Brunschvicg en\u00a01897 et\u00a01904 (chez Hachette); par Chevalier (chez Gabalda) en\u00a01925,\u00a01936 et\u00a01949; par Tourneur (\u00c9ditions de Cluny) en\u00a01938 et\u00a01942; par Lafuma en\u00a01951 (\u00c9ditions du Luxembourg) et\u00a01963 (\u00c9ditions du Seuil); par Sellier en\u00a01976 (Mercure de France); par Le Guern (\u00abFolio\u00bb) en\u00a01977 et Kaplan (\u00c9ditions du Cerf) en\u00a01982\u00a0\u2014 pour ne citer que les principales.<\/p>\n<p>Ces fragments \u00e9taient destin\u00e9s \u00e0 une Apologie de la religion chr\u00e9tienne, dont le projet remonte haut dans la vie de Pascal. R\u00e9cemment converti\u00a0\u2014 en\u00a01646\u00a0\u2014 \u00e0 la spiritualit\u00e9 de Saint-Cyran et \u00e0 la th\u00e9ologie augustinienne, il aspire \u00e0 convertir \u00e0 son tour, comme on le pressent dans une lettre \u00e0 sa s\u0153ur Gilberte P\u00e9rier du\u00a026\u00a0janvier\u00a01648: \u00abJe lui dis ensuite que je pensais que l\u2019on pouvait, suivant les principes m\u00eames du sens commun, montrer beaucoup de choses que les adversaires disent lui \u00eatre contraires, et que le raisonnement bien conduit portait \u00e0 les croire quoiqu\u2019il les faille croire sans l\u2019aide du raisonnement.\u00bb Aussit\u00f4t apr\u00e8s la seconde \u00abconversion\u00bb de Pascal\u00a0\u2014 en\u00a01654\u00a0\u2014, son dessein se confirme: l\u2019Entretien avec M.\u00a0de Sacy prouve qu\u2019il est possible d\u2019utiliser au profit de la religion les philosophes pa\u00efens ou assimil\u00e9s, en l\u2019occurrence \u00c9pict\u00e8te ou Montaigne, dont les libertins font leurs ma\u00eetres. Mais l\u2019occasion particuli\u00e8re d\u2019o\u00f9 naquirent les premi\u00e8res \u00abpens\u00e9es\u00bb fut le miracle survenu le\u00a024\u00a0mars\u00a01656 dans le ch\u0153ur de Port-Royal de Paris: une relique, la Sainte-\u00c9pine, gu\u00e9rit par simple attouchement la ni\u00e8ce de Pascal d\u2019une fistule lacrymale jug\u00e9e incurable. Quelles preuves plus tangibles pouvait-on proposer aux incroyants que ces interventions divines dans l\u2019histoire humaine, que l\u2019on appelle \u00abmiracles\u00bb? Pascal consacre plusieurs dossiers, les plus anciens des Pens\u00e9es (s\u00e9ries\u00a0XXXII \u00e0\u00a0XXXIV, dans la terminologie de L.\u00a0Lafuma, \u0152uvres compl\u00e8tes de Pascal, \u00c9ditions du Seuil,\u00a01963), \u00e0 d\u00e9finir le miracle et ses conditions de cr\u00e9dibilit\u00e9. Le projet d\u2019Apologie ne tarde pas, cependant, \u00e0 d\u00e9passer la probl\u00e9matique initiale: \u00abComme toutes les v\u00e9rit\u00e9s sont tir\u00e9es les unes des autres, \u00e9crit Gilberte P\u00e9rier dans la Vie de son fr\u00e8re, c\u2019\u00e9tait assez qu\u2019il se f\u00fbt appliqu\u00e9 \u00e0 une, les autres lui venaient comme \u00e0 la foule.\u00bb Pascal estime avoir besoin de dix ann\u00e9es de sant\u00e9 pour mener l\u2019entreprise \u00e0 terme. Il en aura une \u00e0 peine, de juin 1657 \u00e0 mai 1658. Une l\u00e9g\u00e8re am\u00e9lioration de son \u00e9tat en\u00a01660\u00a0\u2014\u00a01661 permet de nouveaux d\u00e9veloppements\u00a0\u2014 par exemple les s\u00e9ries\u00a0V,\u00a0IX,\u00a0XI et\u00a0XXX\u00a0\u2014 mais l\u2019Apologie n\u2019est pas achev\u00e9e lorsque la mort emporte son auteur, en ao\u00fbt 1662. Commence alors la rude t\u00e2che des \u00e9diteurs.<\/p>\n<p>Ils ont en face d\u2019eux pr\u00e8s de mille fragments, les uns \u00e9tendus et \u00e9labor\u00e9s, les autres fort brefs et elliptiques. La plupart se rattachent au projet apolog\u00e9tique, mais certains prolongent la campagne des Provinciales, pr\u00e9parent les Trois Discours sur la condition des Grands ou enregistrent\u00a0\u2014 comme le c\u00e9l\u00e8bre \u00abMyst\u00e8re de J\u00e9sus\u00bb\u00a0\u2014 m\u00e9ditations et pri\u00e8res. Comment se retrouver dans une telle confusion? Trois solutions ont \u00e9t\u00e9 retenues. La premi\u00e8re consiste, pour l\u2019\u00e9diteur, \u00e0 choisir son ordre. Il regroupe alors les fragments en fonction de leur sujet, de fa\u00e7on \u00e0 offrir au lecteur sinon un texte suivi, du moins des n\u00e9buleuses de textes coh\u00e9rents parce que centr\u00e9s sur un th\u00e8me commun. La commodit\u00e9 de cette m\u00e9thode a pour contrepartie son arbitraire: c\u2019est l\u2019\u00e9diteur qui d\u00e9cide des th\u00e8mes et de leur ordre. Tel fut le principe de la premi\u00e8re \u00e9dition, dite de Port-Royal, qui sortit des presses le\u00a02\u00a0janvier\u00a01670; il inspira aussi, pour aboutir \u00e0 un ordre bien s\u00fbr diff\u00e9rent, l\u2019\u00e9dition Brunschvicg parue \u00e0 l\u2019or\u00e9e du\u00a0XXe si\u00e8cle et qui reste toujours recommandable par la perspicacit\u00e9 de son commentaire. Une deuxi\u00e8me solution semble devoir \u00e9viter le d\u00e9faut de la premi\u00e8re: pourquoi ne pas classer les fragments selon l\u2019ordre dans lequel Pascal lui-m\u00eame les aurait rang\u00e9s? Nombre de \u00abpens\u00e9es\u00bb contiennent en effet des indications de plan, par exemple le fragment\u00a06 (\u00e9d. Lafuma) \/\u00a040 (\u00e9d. Sellier), o\u00f9 il est question de deux parties: \u00abMis\u00e8re de l\u2019homme sans Dieu\u00bb et \u00abF\u00e9licit\u00e9 de l\u2019homme avec Dieu\u00bb. \u00c0 partir de ces renseignements, plusieurs \u00e9diteurs ont tent\u00e9 de reconstituer l\u2019architecture de l\u2019Apologie et d\u2019ins\u00e9rer \u00e0 leur juste place les mat\u00e9riaux qui nous en restent: ainsi Jacques Chevalier pour la \u00abPl\u00e9iade\u00bb en\u00a01964, ou Francis Kaplan aux \u00c9ditions du Cerf en\u00a01982. Mais les limites de l\u2019enqu\u00eate apparaissent vite: les indications donn\u00e9es par Pascal sont trop sommaires pour permettre de classer tous les fragments et pour leur assigner avec certitude une place dans telle partie plut\u00f4t que dans telle autre. On n\u2019a donc affaire ici qu\u2019\u00e0 une objectivit\u00e9 hypoth\u00e9tique, dont la fragilit\u00e9 se mesure au nombre des \u00e9ditions (une vingtaine) qui pr\u00e9tendent, chacune \u00e0 sa mani\u00e8re, restituer l\u2019authentique plan de Pascal.<\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 dire qu\u2019une \u00e9dition v\u00e9ritablement objective soit hors d\u2019atteinte? Les travaux de L.\u00a0Lafuma ont prouv\u00e9 le contraire. Ils partent du t\u00e9moignage d\u2019\u00c9tienne P\u00e9rier, neveu de Pascal, sur l\u2019\u00e9tat des papiers laiss\u00e9s par son oncle: \u00abOn les trouva tous ensemble\u00a0[les fragments] enfil\u00e9s en diverses liasses, mais sans aucun ordre et sans aucune suite.\u00bb La critique\u00a0\u2014 exception faite de Tourneur en\u00a01938\u00a0\u2014 n\u2019avait retenu que l\u2019absence d\u2019ordre, sans voir que l\u2019existence de liasses constitu\u00e9es par Pascal lui-m\u00eame contredisait cette assertion. Or, de ces liasses, nous connaissons la composition interne gr\u00e2ce \u00e0 deux copies que firent ex\u00e9cuter les h\u00e9ritiers de Pascal. Nous connaissons m\u00eame, en partie, leur ordre relatif. Les vingt-sept premi\u00e8re liasses, en effet, ont chacune un titre (la premi\u00e8re: \u00abOrdre\u00bb; la derni\u00e8re: \u00abConclusion\u00bb) qui se retrouve dans une table des mati\u00e8res remontant originellement \u00e0 Pascal. Inutile de chercher ailleurs le plan de l\u2019Apologie! Restent trente-quatre liasses sans titres\u00a0\u2014 que Lafuma appelle \u00abs\u00e9ries\u00bb\u00a0\u2014, pour lesquelles les deux copies ne donnent pas le m\u00eame ordre. Il y aura donc deux types d\u2019\u00e9ditions objectives des Pens\u00e9es, selon qu\u2019elles suivent le classement de la premi\u00e8re copie\u00a0\u2014 c\u2019est l\u2019option de L.\u00a0Lafuma\u00a0\u2014 ou de la seconde\u00a0\u2014 c\u2019est l\u2019option de Ph. Sellier. En tout \u00e9tat de cause, l\u2019ordre des vingt-sept premi\u00e8res liasses demeure: c\u2019est l\u00e0 que se laisse rep\u00e9rer la trajectoire de l\u2019Apologie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>L\u2019homme y est pr\u00e9sent\u00e9 tout d\u2019abord sous le jour triplement n\u00e9gatif de sa \u00abvanit\u00e9\u00bb (liasse\u00a0II), de sa \u00abmis\u00e8re\u00bb (III) et de son \u00abennui\u00bb (IV). Tromp\u00e9 par une raison ployable en tous sens selon les pr\u00e9jug\u00e9s de la coutume, les fantaisies de l\u2019imagination ou les pi\u00e8ges de l\u2019amour-propre, il ne peut trouver la v\u00e9rit\u00e9 ni la justice. Il n\u2019est point cependant incapable de vivre en communaut\u00e9 avec ses semblables (V), et la conscience m\u00eame de sa mis\u00e8re est un signe de sa \u00abgrandeur\u00bb (VI). Mais comment concilier ces \u00abcontrari\u00e9t\u00e9s\u00bb (VII)? L\u2019homme pr\u00e9f\u00e8re se fuir dans le \u00abdivertissement\u00bb (VIII), oublier gr\u00e2ce aux plaisirs mais aussi aux tracas de l\u2019existence l\u2019\u00e9nigme d\u2019une condition qui n\u2019offre d\u2019autre issue que la mort. S\u2019adressera-t-il aux \u00abphilosophes\u00bb (IX)? Ils ne connaissent pas l\u2019homme dans sa totalit\u00e9, les uns\u00a0\u2014 \u00e0 l\u2019image des sceptiques\u00a0\u2014 voyant sa mis\u00e8re seule, les autres\u00a0\u2014 dans la lign\u00e9e des sto\u00efciens\u00a0\u2014 fascin\u00e9s par sa seule grandeur. Faute de savoir notre v\u00e9ritable \u00e9tat, ils ne peuvent proposer que des souverains biens contradictoires (X). Le discours chr\u00e9tien, au contraire, rend compte de la dualit\u00e9 de notre condition, par la r\u00e9v\u00e9lation d\u2019une chute ontologique cons\u00e9cutive au p\u00e9ch\u00e9 originel, et peut \u00e0 partir de l\u00e0 d\u00e9signer les voies d\u2019un retour au bonheur (XI). Mais ce discours, \u00abv\u00e9n\u00e9rable\u00bb en ce qu\u2019il explique l\u2019homme, \u00abaimable\u00bb par les promesses de f\u00e9licit\u00e9 qu\u2019il contient, est-il \u00abv\u00e9ritable\u00bb? Des preuves existent. Encore faut-il, au principe, vouloir la v\u00e9rit\u00e9 de toutes ses forces (XII). Il faut aussi conna\u00eetre les r\u00e8gles de la raison et les limites de leur validit\u00e9 (XIII). Elle ne peut prouver Dieu, parce qu\u2019il n\u2019a pas de proportion avec nous; en revanche, il est possible de prouver J\u00e9sus-Christ, car il est Dieu fait homme (XIV). Le Christ permet la \u00abtransition de la connaissance de l\u2019homme \u00e0 Dieu\u00bb (XV). Avant de franchir le pas, il est n\u00e9cessaire de montrer la \u00abfausset\u00e9 des autres religions\u00bb (XVI)\u00a0\u2014 essentiellement, celle de Mahomet\u00a0\u2014 et l\u2019\u00e9chec du juda\u00efsme comme du paganisme \u00e0 procurer le bonheur de l\u2019homme (liasse\u00a0XVII).<\/p>\n<p>Maintenant que les philosophies et les autres religions ont \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9es, maintenant que l\u2019incr\u00e9dule souhaite la v\u00e9rit\u00e9 du christianisme, les preuves lui peuvent \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9es. Elles ne seront pas \u00e9videntes pour tous, puisque le christianisme affirme un Dieu cach\u00e9, pr\u00e9cis\u00e9ment un Dieu qui se cache pour \u00e9prouver le c\u0153ur de l\u2019homme et se faire chercher de lui (XVIII). Point de d\u00e9monstrations math\u00e9matiques, donc, mais une enqu\u00eate sur la Bible et sur l\u2019Histoire. L\u2019Ancien Testament rapporte les hauts faits de Dieu pour Isra\u00ebl et sa promesse de lui envoyer un Messie sauveur. Chaque lecteur de ce texte est jug\u00e9 par l\u2019interpr\u00e9tation qu\u2019il en donne: les charnels, qui en restent \u00e0 la lettre, ne voient dans l\u2019alliance divine qu\u2019un contrat de prosp\u00e9rit\u00e9 mat\u00e9rielle et se repr\u00e9sentent le Messie comme un chef de guerre victorieux; les spirituels, eux, comprennent\u00a0\u2014 \u00e0 la suggestion du texte lui-m\u00eame\u00a0\u2014 qu\u2019il faut lire \u00e9v\u00e9nements et proph\u00e9ties comme autant de figures d\u2019une religion nouvelle accomplie dans le Christ: tout ce qu\u2019annonce l\u2019Ancien Testament est r\u00e9alis\u00e9 dans le Nouveau. J\u00e9sus-Christ est celui qu\u2019attendaient les patriarches et les proph\u00e8tes depuis l\u2019origine, il est venu aux temps et lieu pr\u00e9dits, il a r\u00e9alis\u00e9 des miracles qu\u2019aucun homme n\u2019aurait pu faire, il a men\u00e9 une vie et enseign\u00e9 une doctrine parfaitement saintes, enfin sa mort\u00a0\u2014 offerte pour le salut de tous les hommes\u00a0\u2014, est arriv\u00e9e par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui portaient, sans les comprendre, les \u00c9critures o\u00f9 elle \u00e9tait annonc\u00e9e: de sorte que c\u2019est en le rejetant qu\u2019ils ont authentifi\u00e9 en lui le Messie. Juifs et Romains ont conspir\u00e9 \u00e0 cette mort, et voici que J\u00e9rusalem devient le si\u00e8ge de la premi\u00e8re \u00c9glise et Rome le centre de la chr\u00e9tient\u00e9. L\u2019\u00e9tat de l\u2019\u00c9glise et du monde apr\u00e8s la venue de J\u00e9sus-Christ manifeste l\u2019accomplissement parfait des proph\u00e9ties, qui forment ainsi comme un \u00abmiracle subsistant\u00bb parce que toujours v\u00e9rifiable (XIX-XXV).<\/p>\n<p>Quelle vie maintenant m\u00e8nera celui qui a \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 par ces preuves? La vie d\u2019un membre du Corps mystique de J\u00e9sus-Christ (XXVI). Il n\u2019en faut pas rester \u00e0 la conviction intellectuelle, mais s\u2019offrir \u00e0 la gr\u00e2ce qui met la croyance dans le c\u0153ur et permet de passer de la simple connaissance \u00e0 l\u2019amour de Dieu (XXVII).<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Deux articulations majeures dans cette Apologie: le retournement de la mis\u00e8re en grandeur; celui de l\u2019indiff\u00e9rence en recherche. Pascal n\u2019impose pas dogmatiquement une v\u00e9rit\u00e9, il part de ce que chacun\u00a0\u2014 croyant ou incroyant\u00a0\u2014 peut observer: l\u2019inconstance de l\u2019homme, son aspiration inqui\u00e8te \u00e0 un bonheur stable qui toujours lui \u00e9chappe et dont l\u2019improbable possession s\u2019interromprait de toute fa\u00e7on \u00e0 la mort. Mais si l\u2019on en restait l\u00e0, il n\u2019y aurait d\u2019autre issue que le d\u00e9sespoir, et la connaissance de notre condition demeurerait incompl\u00e8te. Au sein de notre mis\u00e8re, une grandeur se fait jour: dans la conscience prise de cette mis\u00e8re (\u00abUn arbre ne se conna\u00eet pas mis\u00e9rable\u00bb, fragment\u00a0114\/146\u00a0[\u00e9d. Lafuma \/ \u00e9d. Sellier]), mais aussi, curieusement, dans l\u2019ordre politique. Non que les cit\u00e9s humaines soient des havres de justice, mais pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il est miraculeux de faire subsister ensemble des hommes injustes et d\u2019instaurer une paix appr\u00e9ciable, quoique relative, entre des individus qui ne songent qu\u2019\u00e0 se r\u00e9duire mutuellement en esclavage. Oui, \u00abgrandeur de l\u2019homme dans sa concupiscence m\u00eame, d\u2019en avoir su tirer un r\u00e8glement admirable et en avoir fait un tableau de charit\u00e9\u00bb (fr.\u00a0118\/150). Cette premi\u00e8re articulation, qui rend recevable le discours chr\u00e9tien sur la dualit\u00e9 de notre nature, est rep\u00e9rable au niveau de la liasse\u00a0V, intitul\u00e9e \u00abRaisons des effets\u00bb. La seconde se trouve au niveau de la liasse\u00a0XII, intitul\u00e9e \u00abCommencement\u00bb. C\u2019est l\u00e0 que Pascal aurait plac\u00e9 le fameux fragment du pari (fr.\u00a0418\/680). Le pari n\u2019est nullement une d\u00e9monstration de l\u2019existence de Dieu, mais le calcul \u00e0 la fois rationnel et risqu\u00e9 de ce qu\u2019il faut faire quand on ne sait pas s\u2019il existe. Impossible de rester neutre: \u00abVous \u00eates embarqu\u00e9s\u00bb, dit Pascal. Refuser de parier, c\u2019est parier que Dieu n\u2019est pas. Puisqu\u2019il faut parier, que choisira-t-on? Parier pour Dieu implique qu\u2019on cesse de placer dans les plaisirs terrestres son souverain bien. \u00c0 la mort, si Dieu existe, il nous donnera \u00abune infinit\u00e9 de vie infiniment heureuse\u00bb; s\u2019il n\u2019existe pas, les plaisirs que nous aurons sacrifi\u00e9s seront perdus. Dans le premier cas, le gain est infini; dans le second, la perte est finie. Or le fini n\u2019est rien par rapport \u00e0 l\u2019infini. Conclusion: \u00abSi vous gagnez, vous gagnez tout, et si vous perdez, vous ne perdez rien.\u00bb Mais ai-je une chance raisonnable de gagner, et ne mets-je pas trop dans la balance en jouant ma vie? Trois \u00e9l\u00e9ments sont \u00e0 consid\u00e9rer: le gain, la chance, l\u2019enjeu; le jeu est \u00e9quitable si l\u2019esp\u00e9rance math\u00e9matique (le produit du gain par la chance) est \u00e9gale \u00e0 l\u2019enjeu. Le gain \u00e9tant infini, la probabilit\u00e9 de\u00a01\/2 (en pariant pour Dieu, j\u2019ai une chance sur deux de tomber juste) et l\u2019enjeu de\u00a01 (ma vie terrestre), un calcul tr\u00e8s simple montre que le jeu est non seulement \u00e9quitable, mais si avantageux que tout autre pari, d\u00e8s lors que nous sommes oblig\u00e9s de parier, est absolument d\u00e9raisonnable. Et quand bien m\u00eame il n\u2019y aurait qu\u2019une chance sur une infinit\u00e9 pour que Dieu exist\u00e2t, il serait encore raisonnable de parier pour lui. Dans ces conditions, il faut se mettre en route et partir \u00e0 la d\u00e9couverte de Celui qu\u2019on ignore, sans apercevoir encore que cette recherche est d\u00e9j\u00e0 possession: \u00abTu ne me chercherais pas si tu ne m\u2019avais trouv\u00e9\u00bb (fr.\u00a0919\/751).<\/p>\n<p>Devant l\u2019homme \u00e9tonn\u00e9, Pascal d\u00e9ploie le clair-obscur du monde et de l\u2019Histoire. Le cosmos transmis par l\u2019Antiquit\u00e9, doublement rassurant d\u2019\u00eatre fini et finalis\u00e9, a vol\u00e9 en \u00e9clats sous les coups de Copernic et de Galil\u00e9e: la Cr\u00e9ation cesse d\u2019\u00eatre transparente d\u2019un Cr\u00e9ateur, et l\u2019homme, d\u2019en occuper le centre. Les rep\u00e8res partent \u00e0 la d\u00e9rive dans cette \u00absph\u00e8re infinie\u00bb en grandeur et en petitesse qui d\u00e9fie l\u2019imagination en m\u00eame temps que la raison. Pour Pascal, la nature ne prouve pas Dieu\u00a0\u2014 sinon \u00e0 ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 la foi et per\u00e7oivent l\u2019infinit\u00e9 mat\u00e9rielle de l\u2019univers comme une image de l\u2019infinit\u00e9 spirituelle de son auteur. Dans l\u2019Histoire aussi, Dieu se cache: parmi la multitude des r\u00e9volutions qui depuis l\u2019origine engloutissent peuples et rois, il faut apprendre \u00e0 distinguer la perp\u00e9tuit\u00e9 du peuple juif et de sa Loi; dans l\u2019humble pr\u00e9dication et la fin ignominieuse d\u2019un charpentier de Palestine, il faut savoir reconna\u00eetre la vie et la mort d\u2019un Dieu; au sein d\u2019une pluralit\u00e9 de religions qui toutes se pr\u00e9tendent vraies, il faut avoir la patience h\u00e9ro\u00efque d\u2019identifier la seule qui m\u00e9rite ce titre\u00a0\u2014 et n\u2019est peut-\u00eatre pas la n\u00f4tre. Mais si Dieu lui-m\u00eame assure, comme il le fait dans la Bible, qu\u2019il est un Deus absconditus\u00a0[Dieu cach\u00e9], comprenons que son absence apparente est le mode de sa r\u00e9v\u00e9lation. Il ne serait pas Lui-m\u00eame s\u2019il imposait aux hommes la fulguration de Son \u00e9vidence, et les hommes non plus ne seraient point eux-m\u00eames, puisqu\u2019ils n\u2019auraient pas alors la libert\u00e9 de se d\u00e9tourner de Lui. C\u2019est bien pourquoi Pascal indique que les preuves de la religion ne sont pas absolument \u00abconvaincantes\u00bb, quoiqu\u2019on ne puisse dire \u00abque ce soit \u00eatre sans raison que de les croire\u00bb (fr.\u00a0835\/423): la foi au Dieu qui est Amour ne se communique pas par la contrainte, f\u00fbt-ce la contrainte de la raison, mais elle proc\u00e8de du \u00abc\u0153ur\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une inspiration d\u2019amour qui d\u00e9chiffre l\u2019essentielle ambivalence des proph\u00e9ties, des miracles et de la \u00abperp\u00e9tuit\u00e9\u00bb. L\u2019originalit\u00e9 de la d\u00e9marche pascalienne est de construire une apolog\u00e9tique du signe. Le monde, l\u2019Histoire, l\u2019\u00c9criture forment un message susceptible de deux interpr\u00e9tations diff\u00e9rentes, dont l\u2019une cependant rend compte de l\u2019autre: pour le trouver, la raison ne suffit pas, il y faut encore la disponibilit\u00e9 \u00e0 la gr\u00e2ce, qui seule permet de discerner dans un ordre de r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u2014 mat\u00e9riel ou intellectuel\u00a0\u2014 une r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un tout autre ordre\u00a0\u2014 spirituel.<\/p>\n<p>Au service du dessein apolog\u00e9tique, une \u00e9criture qui sait \u00e0 la fois utiliser et d\u00e9passer (puisque \u00abla vraie \u00e9loquence se moque de l\u2019\u00e9loquence\u00bb, fr.\u00a0513\/671) les ressources de la rh\u00e9torique traditionnelle. Pascal partage avec tous les classiques l\u2019horreur du jargon pr\u00e9cieux ou p\u00e9dant, il fait sienne la passion de la clart\u00e9 et vise \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un \u00abmod\u00e8le naturel\u00bb (fr.\u00a0586\/486): mais o\u00f9 le trouver, sinon dans la nature corrompue qui est notre lot depuis la chute? Paradoxalement, la nature, condamn\u00e9e au plan th\u00e9ologique, se trouve r\u00e9habilit\u00e9e au plan esth\u00e9tique. C\u2019est qu\u2019elle doit servir \u00e0 son propre d\u00e9passement. S\u2019adressant \u00e0 un homme domin\u00e9 par le principe de plaisir, l\u2019\u00e9crivain religieux lui-m\u00eame, s\u2019il veut \u00eatre lu et suivi, doit procurer un \u00abplaisir du texte\u00bb\u00a0\u2014 non que le texte ait le plaisir pour fin, mais pour que le lecteur, par le moyen du plaisir, adh\u00e8re \u00e0 un texte qui le d\u00e9tourne des plaisirs. La litt\u00e9rature rel\u00e8ve d\u2019un bon usage de la concupiscence. En cela, elle a Dieu pour garant, qui s\u2019est servi en tant qu\u2019auteur d\u2019une multitude de \u00abfigures\u00bb qui toutes conduisent \u00e0 l\u2019unique n\u00e9cessaire, la charit\u00e9: \u00abL\u2019unique objet de l\u2019\u00c9criture est la charit\u00e9. Tout ce qui ne va point \u00e0 l\u2019unique bien en est la figure\u00bb (fr.\u00a0270\/301). Inutile d\u2019aller se chercher des ma\u00eetres du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Horace ou de Quintilien. Puisque seul \u00abDieu parle bien de Dieu\u00bb (fr.\u00a0303\/334), c\u2019est dans la Bible que l\u2019apologiste trouvera le meilleur mod\u00e8le rh\u00e9torique, tant pour le choix des th\u00e8mes et des termes que pour celui de leur ordre: au lieu de l\u2019ordre de l\u2019esprit, qui veut \u00abinstruire\u00bb, l\u2019ordre du c\u0153ur, qui veut \u00ab\u00e9chauffer\u00bb et \u00abconsiste principalement \u00e0 la digression sur chaque point qui a rapport \u00e0 la fin, pour la montrer toujours\u00bb (fr.\u00a0298\/329).<\/p>\n<p>Les Pens\u00e9es ont \u00e9bloui et parfois irrit\u00e9: on conna\u00eet les critiques formul\u00e9es par Voltaire dans la vingt-cinqui\u00e8me de ses Lettres philosophiques, le dilemme des lecteurs \u00ab\u00e9clair\u00e9s\u00bb du\u00a0XVIIIe et du\u00a0XIXe si\u00e8cle s\u2019\u00e9chinant \u00e0 faire un tri entre pens\u00e9es \u00abreligieuses\u00bb et pens\u00e9es \u00abphilosophiques\u00bb. Pur enthousiasme, en revanche, chez les romantiques, qui ont le culte de l\u2019inachev\u00e9 fulgurant (Chateaubriand parle de ces \u00abpens\u00e9es qui tiennent autant de Dieu que de l\u2019homme\u00bb). Mais le m\u00eame inach\u00e8vement est propice \u00e0 l\u2019arbitraire herm\u00e9neutique, qui v\u00e9hicule Pascal du scepticisme (V.\u00a0Cousin) \u00e0 une sorte de pr\u00e9marxisme (L.\u00a0Goldmann, le Dieu cach\u00e9,\u00a01955). Heureusement, les progr\u00e8s \u00e9ditoriaux\u00a0\u2014 parce qu\u2019ils donnent \u00e0 chaque \u00abpens\u00e9e\u00bb son authentique contexte\u00a0\u2014 et une meilleure connaissance de l\u2019augustinisme jans\u00e9niste restituent un Pascal infiniment plus proche de sa v\u00e9rit\u00e9: l\u2019\u00e9tonnant est que jamais il n\u2019a \u00e9t\u00e9 plus proche de la n\u00f4tre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>G.\u00a0FERREYROLLES<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-422","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/422","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=422"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}