{"id":411,"date":"2026-07-30T13:50:55","date_gmt":"2026-07-30T11:50:55","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=411"},"modified":"2026-07-30T13:50:55","modified_gmt":"2026-07-30T11:50:55","slug":"la-chartreuse-de-parme","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=la-chartreuse-de-parme","title":{"rendered":"la Chartreuse de Parme"},"content":{"rendered":"<p>Chartreuse de Parme (la)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>CHARTREUSE DE PARME (la). Roman de Stendhal, pseudonyme d\u2019Henri Beyle (1783-1842), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Ambroise Dupont en 1839.<\/p>\n<p>Stendhal dit avoir eu le\u00a03\u00a0septembre\u00a01838 \u00abl\u2019id\u00e9e\u00bb de la Chartreuse de Parme; \u00e0 cette m\u00eame \u00e9poque, il \u00e9crit un r\u00e9cit de la bataille de Waterloo. Le\u00a04\u00a0novembre, install\u00e9 rue Caumartin, \u00e0 Paris, il dicte \u00e0 un secr\u00e9taire la totalit\u00e9 de son roman en l\u2019espace de sept semaines. Sans doute son \u00e9diteur lui a-t-il demand\u00e9 d\u2019en abr\u00e9ger la fin. La Chartreuse de Parme, qui para\u00eet en deux volumes au d\u00e9but d\u2019avril\u00a01839, conna\u00eetra un honn\u00eate succ\u00e8s; elle sera surtout salu\u00e9e par un long article de Balzac paru dans la Revue parisienne du\u00a025\u00a0septembre\u00a01840.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Livre\u00a0I.\u00a0L\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise entre \u00e0 Milan le\u00a015\u00a0mai\u00a01796. Deux ans plus tard, au ch\u00e2teau de Grianta, na\u00eet Fabrice del Dongo, h\u00e9ros de l\u2019histoire (chap.1). Sa tante Gina, devenue veuve du comte de Pietranera, vient s\u2019installer \u00e0 Grianta en\u00a01814; elle se croit, \u00e0 trente ans, au seuil de la vieillesse. Apprenant le retour de Napol\u00e9on de l\u2019\u00eele d\u2019Elbe, Fabrice court combattre \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s (2). Il participe, avec la bravoure de l\u2019inexp\u00e9rience, \u00e0 la bataille de Waterloo, o\u00f9 il aper\u00e7oit le g\u00e9n\u00e9ral d\u2019A&#8230;, que la marquise del Dongo avait h\u00e9berg\u00e9 \u00e0 Grianta alors qu\u2019il n\u2019\u00e9tait que le lieutenant Robert. Sur la route du retour, il croise la toute jeune Cl\u00e9lia Conti, arr\u00eat\u00e9e par des gendarmes en compagnie de son p\u00e8re (3-5). Gina \u00e9pouse le duc de Sanseverina, un homme \u00e2g\u00e9 et discret, qui mourra bient\u00f4t; elle s\u2019installe \u00e0 Parme, o\u00f9 se trouve le comte Mosca, amoureux d\u2019elle et futur Premier ministre (6). Elle y est rejointe par Fabrice, dont la tendre intimit\u00e9 avec sa tante rend Mosca fou de jalousie (7). Fabrice va pourtant s\u2019\u00e9prendre, mais par caprice, de la petite actrice Marietta. Puis, au risque de se faire arr\u00eater (son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 ayant d\u00e9nonc\u00e9 aux autorit\u00e9s autrichiennes son \u00e9quip\u00e9e \u00e0 Waterloo), il retourne en cachette \u00e0 Grianta voir le vieil abb\u00e9 Blan\u00e8s, son p\u00e8re spirituel, qui lui a jadis enseign\u00e9 l\u2019astronomie et qui lui pr\u00e9dit la prison (8-10). Attaqu\u00e9 par Giletti, l\u2019amant de Marietta, Fabrice le tue et doit s\u2019enfuir \u00e0 Ferrare, puis \u00e0 Bologne, o\u00f9 il retrouve Marietta. Par jeu, il courtise une cantatrice, la Fausta, et blesse gri\u00e8vement son rival (11-13).<\/p>\n<p>Livre\u00a0II.\u00a0La Sanseverina menace le prince de quitter la cour de Parme, dont elle fait tout le charme, si Fabrice est inqui\u00e9t\u00e9, mais Mosca, par esprit courtisan, fait \u00e9chouer cette op\u00e9ration de chantage. Condamn\u00e9 \u00e0 douze ans de forteresse sous pr\u00e9texte qu\u2019il a tu\u00e9 Giletti, mais en r\u00e9alit\u00e9 pour des raisons politiques, Fabrice est incarc\u00e9r\u00e9 dans la tour Farn\u00e8se; il a pu, en y p\u00e9n\u00e9trant, apercevoir Cl\u00e9lia Conti dont le p\u00e8re est d\u00e9sormais gouverneur de la citadelle. Cl\u00e9lia s\u2019apitoie sur le sort de ce jeune prisonnier, qu\u2019elle croit\u00a0\u2014 comme tout le monde\u00a0\u2014 l\u2019amant de sa tante (14 -15). En d\u00e9pit de ses efforts pour fl\u00e9chir Rassi, le ministre de la Justice, Mosca subit la rancune de la Sanseverina. Dans sa prison, Fabrice conna\u00eet un \u00e9trange bonheur. Il observe bient\u00f4t, de sa fen\u00eatre, Cl\u00e9lia qui vient tous les jours nourrir ses oiseaux (16-18). D\u2019abord effarouch\u00e9e par les signes joyeux du prisonnier, Cl\u00e9lia, c\u00e9dant \u00e0 la piti\u00e9, accepte de correspondre avec lui (19). Fabrice risquant d\u2019\u00eatre empoisonn\u00e9, la Sanseverina a pr\u00e9par\u00e9 son \u00e9vasion avec l\u2019aide de Ferrante Palla, po\u00e8te de g\u00e9nie, fou amoureux d\u2019elle; mais il faut l\u2019intervention \u00e9nergique de Cl\u00e9lia pour que Fabrice accepte ce projet qui le privera de voir de la fen\u00eatre de sa cellule celle dont il est devenu \u00e9perdument amoureux (20-21). L\u2019\u00e9vasion r\u00e9ussie, la duchesse donne \u00e0 Ferrante Palla le signal de l\u2019ex\u00e9cution du prince, tandis que Cl\u00e9lia est rong\u00e9e par le remords d\u2019avoir complot\u00e9 contre son p\u00e8re. Le prince est ex\u00e9cut\u00e9. Inconsolable de ne plus voir Cl\u00e9lia, Fabrice passe d\u00e9sormais ses journ\u00e9es en face de la citadelle, et finit par se constituer de nouveau prisonnier (22-24). Follement inqui\u00e8te des dangers qui le menacent, Cl\u00e9lia s\u2019introduit dans sa cellule et se donne \u00e0 lui, mais elle fait v\u0153u \u00e0 la Madone de ne plus jamais le voir. La Sanseverina, de son c\u00f4t\u00e9, a promis ses faveurs au nouveau prince s\u2019il fait lib\u00e9rer Fabrice. Fabrice lib\u00e9r\u00e9, Cl\u00e9lia, devenue \u00e0 son corps d\u00e9fendant marquise de Crescenzi, demeure fid\u00e8le \u00e0 son v\u0153u (25-26). Ayant acquitt\u00e9 sa dette envers le prince, la Sanseverina quitte \u00e0 jamais Parme et va s\u2019\u00e9tablir \u00e0 Naples o\u00f9 elle \u00e9pouse Mosca. Fabrice, \u00e0 qui a \u00e9t\u00e9 promis l\u2019archev\u00each\u00e9 de Parme, s\u2019est mis \u00e0 pr\u00eacher; le chagrin l\u2019a rendu m\u00e9connaissable et ses sermons bouleversent les foules (27). Cl\u00e9lia, qui s\u2019est rendue \u00e0 l\u2019un de ses sermons, lui donne un rendez-vous dans l\u2019obscurit\u00e9 et, trichant avec son v\u0153u, reprend avec lui de tendres relations. Ils ont un fils, Sandrino, dont la mort pr\u00e9coce appara\u00eet \u00e0 Cl\u00e9lia comme un ch\u00e2timent c\u00e9leste. Cl\u00e9lia meurt; Fabrice, retir\u00e9 \u00e0 la chartreuse de Parme, ne lui survit qu\u2019un an; la Sanseverina elle-m\u00eame ne survit que peu de temps \u00e0 ce neveu qu\u2019elle adorait (28).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Pour \u00e9crire en un temps aussi bref une \u0153uvre aussi longue, il faut l\u2019avoir longuement m\u00fbrie. Ayant perdu sa m\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e2ge de sept ans, Henri Beyle se laissa persuader par sa grand-tante \u00c9lisabeth Gagnon que sa patrie maternelle se situait de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des Alpes. \u00c0 dix sept ans,franchissant le Saint-Bernard, il la d\u00e9couvre \u00e0 la suite de Bonaparte. Milan, Cimarosa, l\u2019amour fou pour Angela Pietragrua, \u00abcatin sublime \u00e0 l\u2019italienne\u00bb: ces souvenirs se pressent en foule quand il les d\u00e9taille dans la Vie de Henry Brulard, en\u00a01835. Environ \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, il d\u00e9couvre de vieux manuscrits qui lui fourniront la mati\u00e8re des Chroniques italiennes. L\u2019un de ces manuscrits, qui relate les amours tapageuses de Vandozza Farn\u00e8se avec son neveu Alexandre Farn\u00e8se (futur pape Paul\u00a0III), le passionne au point qu\u2019il projette d\u2019en faire un romanzetto. Quant au r\u00e9cit de la bataille de Waterloo, r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 de\u00a01838, il s\u2019inscrit dans la lign\u00e9e de ses incessantes tentatives d\u2019\u00e9crire un Napol\u00e9on. La Chartreuse de Parme na\u00eet ainsi \u00e0 la crois\u00e9e de ces trois \u0153uvres; elle permet \u00e0 Stendhal de donner libre cours \u00e0 une imagination qu\u2019il s\u2019effor\u00e7ait de brider ailleurs.<\/p>\n<p>L\u2019Italie de la Renaissance lui a donc fourni le principal motif du roman. Mais, transposant l\u2019histoire de la famille Farn\u00e8se au d\u00e9but du\u00a0XIXe si\u00e8cle, il va pr\u00eater \u00e0 l\u2019\u00e9quivoque Alexandre, m\u00e9tamorphos\u00e9 en Fabrice del Dongo, sa propre passion pour Napol\u00e9on et une vraie puret\u00e9 d\u2019\u00e9lans amoureux. Les Italiens qu\u2019il eut l\u2019occasion de c\u00f4toyer au moment o\u00f9 il fut nomm\u00e9 consul \u00e0 Civita-Vecchia, en\u00a01830, ne r\u00e9pondaient pas toujours \u00e0 l\u2019image qu\u2019il s\u2019\u00e9tait, depuis l\u2019enfance, fabriqu\u00e9e de sa patrie d\u2019\u00e9lection. De l\u2019\u00e9poque de la Renaissance, les h\u00e9ros de la Chartreuse vont conserver (en particulier la Sanseverina, en qui on verra volontiers une Angela Pietragrua id\u00e9alis\u00e9e) une \u00e9nergie qui ne recule pas devant le crime. Mais leur tendresse, leurs na\u00efvet\u00e9s, leur \u00e9gotisme prolongent les confidences et les aspirations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es par Stendhal dans ses r\u00e9cits de voyage, ses \u0153uvres intimes ou encore dans De l\u2019amour. Par \u00e9gotisme, que Stendhal emploie parfois dans un sens p\u00e9joratif, on entendra ici un culte du moi qui permet de faire fructifier le meilleur de soi-m\u00eame tout en respectant le moi des autres\u00a0\u2014 il faut savoir s\u2019aimer pour aimer vraiment.<\/p>\n<p>Dans un \u00abAvertissement\u00bb o\u00f9, pour \u00e9carter tout rapprochement avec des \u00e9v\u00e9nements contemporains, il pr\u00e9tend que son roman a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en\u00a01830, Stendhal multiplie les masques: le narrateur est cens\u00e9 raconter une histoire qui s\u2019est r\u00e9ellement pass\u00e9e \u00e0 Parme du temps o\u00f9 \u00abla duchesse\u00a0[Sanseverina] y faisait la pluie et le beau temps\u00bb. Cette histoire serait le produit d\u2019un r\u00e9cit oral, d\u00fb au neveu d\u2019un chanoine aujourd\u2019hui d\u00e9c\u00e9d\u00e9, et d\u2019annales que celui-ci d\u00e9tenait. D\u00e9clarant \u00abbl\u00e2mables\u00bb les actions de la duchesse, le narrateur \u00e9pouse ironiquement la mentalit\u00e9 du bourgeois fran\u00e7ais que choqueront les exc\u00e8s o\u00f9 m\u00e8nent les passions. Au d\u00e9but du r\u00e9cit, il semble qu\u2019il tienne les faits du lieutenant Robert (chap.\u00a01), mais sa perspective se r\u00e9tr\u00e9cit au point de vue de Fabrice lors de la bataille de Waterloo, dont le r\u00e9cit fragmentaire \u00e9pouse la na\u00efvet\u00e9 et l\u2019inexp\u00e9rience du h\u00e9ros (chap.\u00a03); d\u2019autres \u00e9pisodes seront vus par ses yeux, notamment son \u00e9vasion (chap.\u00a023), m\u00eame si Stendhal attribue \u00e0 un \u00abmagnifique sonnet\u00bb \u00e9crit par Ferrante Palla la connaissance de l\u2019\u00e9v\u00e9nement (mais faute de savoir \u00e9crire un sonnet, il choisit d\u2019y faire seulement allusion&#8230;). L\u2019histoire, pourtant, sera v\u00e9cue aussi bien \u00e0 travers les \u00e9motions de la Sanseverina: \u00abJe ne sais si elle se trompait\u00bb, dit d\u2019elle le narrateur (chap.\u00a02), avant d\u2019\u00e9crire des pages o\u00f9 ses r\u00e9flexions sont m\u00eal\u00e9es au monologue de l\u2019h\u00e9ro\u00efne. Ce sont des monologues aussi librement conduits qui nous feront partager les esp\u00e9rances et les tourments jaloux du comte Mosca, l\u2019\u00e9volution des sentiments de Cl\u00e9lia, mais \u00e9galement, de fa\u00e7on tr\u00e8s \u00e9pisodique, les pens\u00e9es de tel ou tel personnage tr\u00e8s secondaire, comme Rassi ou l\u2019archev\u00eaque Landriani. Bref, le point de d\u00e9part du r\u00e9cit et \u00e0 plus forte raison l\u2019\u00abAvertissement\u00bb sont oubli\u00e9s: demeure d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre un narrateur h\u00e9ritier de la tradition du roman anglais du\u00a0XVIIIe si\u00e8cle (Fielding, Richardson) qui intervient fr\u00e9quemment pour s\u2019excuser aupr\u00e8s du lecteur de h\u00e2ter le cours de l\u2019intrigue, laisser entendre qu\u2019il pourrait fournir mille autres d\u00e9tails (ainsi est maintenue l\u2019illusion que nous lisons non une histoire invent\u00e9e, mais une chronique), ou intervenir en faveur de \u00abnotre h\u00e9ros\u00bb pour faire pardonner son esprit superstitieux (\u00abOserons-nous dire qu\u2019il voulait consulter l\u2019abb\u00e9 Blan\u00e8s?\u00bb, chap.\u00a08) ou sa peu reluisante conduite aupr\u00e8s de la Fausta (chap.\u00a013).<\/p>\n<p>Ce r\u00e9cit comporte un point (relativement) obscur: la naissance de Fabrice. Au vrai, le lecteur a devin\u00e9 que le lieutenant Robert, h\u00e9berg\u00e9 au ch\u00e2teau de Grianta lors de l\u2019occupation de l\u2019Italie par les troupes fran\u00e7aises, est le vrai p\u00e8re du h\u00e9ros\u00a0\u2014 ainsi Stendhal, qui s\u2019est toujours voulu b\u00e2tard par haine de son p\u00e8re, r\u00e9alise-t-il magiquement son v\u0153u. Il comporte aussi des incoh\u00e9rences. Fabrice ne saurait voir d\u2019une prison situ\u00e9e \u00e0 Parme le magnifique spectacle de la cha\u00eene des Alpes (chap.\u00a018), et quand, de la fen\u00eatre de sa cellule, il entre en conversation avec Cl\u00e9lia au moyen d\u2019un alphabet grossi\u00e8rement confectionn\u00e9, Stendhal oublie les conditions du dialogue pour faire longuement discuter les amants et leur permettre de \u00abs\u2019\u00e9crier\u00bb (chap.\u00a019). Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que, pr\u00e9occup\u00e9 de traduire les pens\u00e9es d\u2019\u00ab\u00e2mes sensibles\u00bb, il oublie les conditions mat\u00e9rielles de la fiction. Mettra-t-on au compte de sa distraction les variations d\u2019\u00e2ge de la Sanseverina? Les lecteurs de Rome, Naples et Florence et de De l\u2019amour savent que dans le c\u0153ur des Italiens la passion se moque des ann\u00e9es&#8230;<\/p>\n<p>Quant aux infid\u00e9lit\u00e9s \u00e0 l\u2019Histoire, elles tiennent surtout aux origines complexes de l\u2019intrigue. S\u2019il est vrai que le roman commence \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une chronique soigneusement dat\u00e9e, o\u00f9 l\u2019auteur n\u2019exag\u00e8re qu\u2019\u00e0 peine la liesse des Italiens accueillant les lib\u00e9rateurs fran\u00e7ais, on ne cherchera pas dans les annales qui concernent la p\u00e9riode cette principaut\u00e9 de Parme que Stendhal a choisie assez peu marquante pour ne pas indigner les adeptes du \u00abroman historique\u00bb. Ce genre avait fait \u00e9cole en France au d\u00e9but du si\u00e8cle gr\u00e2ce aux romans de Walter Scott; il suppose que la fiction ne contrarie pas les donn\u00e9es essentielles de l\u2019Histoire. Du moment o\u00f9 il se laisse guider par les \u00e9lans de c\u0153ur de ses h\u00e9ros et s\u2019amuse \u00e0 charger jusqu\u2019\u00e0 la caricature ceux qui leur font obstacle, Stendhal ne met aucun frein \u00e0 sa fantaisie. Quant aux lieux qui sollicitent le plus l\u2019imagination du lecteur, ceux o\u00f9 na\u00eet et meurt Fabrice, on ne les trouvera pas sur une carte: il n\u2019existe pas de ch\u00e2teau de Grianta sur les rives du lac de C\u00f4me, en face de la villa Melzi, et sans doute Stendhal pensa-t-il \u00e0 la chartreuse de Pavie, voire \u00e0 celle qu\u2019il connut enfant pr\u00e8s de Grenoble, pour donner un terme \u00e0 son roman, dont le titre ne prend curieusement sens qu\u2019aux toutes derni\u00e8res lignes.<\/p>\n<p>\u00abNotre h\u00e9ros\u00bb, suivant l\u2019expression r\u00e9p\u00e9t\u00e9e maintes fois par le narrateur, c\u2019est \u00e9videmment Fabrice del Dongo. Ce jeune homme dont l\u2019ascendance est, \u00e0 l\u2019image de celle de Beyle (si l\u2019on en croit la grand-tante Gagnon), \u00e0 la fois fran\u00e7aise et italienne, a h\u00e9rit\u00e9 les gr\u00e2ces refus\u00e9es \u00e0 son cr\u00e9ateur. Pour voler au secours de Napol\u00e9on, lui aussi franchit les Alpes\u00a0\u2014 quoique en sens oppos\u00e9. Mais sa beaut\u00e9, sa hardiesse, sa spontan\u00e9it\u00e9 lui valent tous les succ\u00e8s. \u00c0 l\u2019inverse de Julien Sorel (le Rouge et le Noir), il doit aux avantages de la naissance de penser que le bonheur est naturel. On le croirait, jusqu\u2019au s\u00e9jour \u00e0 la tour Farn\u00e8se, aussi impuissant \u00e0 se sentir amoureux que l\u2019\u00e9tait Octave \u00e0 en fournir les preuves (voir Armance); mais ce retard montre que, au contraire de ceux qui mod\u00e8lent leurs sentiments sur des mots, Fabrice a su attendre pour faire parler librement son c\u0153ur. Au plus l\u2019\u00e9pisode de la Fausta (chap.\u00a013), qui le voit s\u2019essayer \u00e0 l\u2019amour-pique (voir De l\u2019amour,\u00a0I,\u00a038), trahit-il peut-\u00eatre le penchant fran\u00e7ais de son temp\u00e9rament pour la vanit\u00e9. On notera pourtant que l\u2019\u00e9trange bonheur qui le saisit au moment o\u00f9, dans la tour Farn\u00e8se, il se croit \u00e0 jamais prisonnier, ne doit rien \u00e0 l\u2019amour, mais aux seules ressources de son moi profond; plus qu\u2019une condition n\u00e9cessaire du bonheur, l\u2019amour deviendra chez lui une mani\u00e8re privil\u00e9gi\u00e9e d\u2019en saisir les nuances.<\/p>\n<p>Le bonheur, tel est le vrai sujet du roman. \u00abEst-ce donc au commencement de la vieillesse\u00a0[&#8230;] que le bonheur se serait r\u00e9fugi\u00e9?\u00bb, se demande la Sanseverina (chap.2) devant le lac de C\u00f4me o\u00f9 elle se retrouve pour communier avec Fabrice dans l\u2019amour des beaux paysages et de la libert\u00e9\u00a0\u2014 ce lac \u00absublime\u00bb, \u00e9crit Stendhal, parce que les mots tout simples marquent chez lui la limite de l\u2019\u00e9motion. Il est vrai que pour la duchesse plus que pour Fabrice, la\u00abchasse au bonheur\u00bb passe d\u2019abord par l\u2019amour. Si elle est en harmonie avec ses passions, autant dire avec elle-m\u00eame, d\u00e9fiant jusqu\u2019au crime un pouvoir ha\u00ef, elle est heureuse seulement dans les moments de complicit\u00e9 avec son neveu. Seuls les happy few \u00e0 qui le roman est d\u00e9di\u00e9 ont en partage cette aptitude au bonheur. Mais le bonheur est fragile. Fabrice ne survivra pas \u00e0 Cl\u00e9lia, non plus que la duchesse \u00e0 Fabrice, m\u00eame si Stendhal s\u2019ing\u00e9nie \u00e0 user d\u2019euph\u00e9mismes pour apprendre au lecteur, aux derni\u00e8res lignes, la fin de ses h\u00e9ros. Le comte Mosca leur survit. Lui aussi est engag\u00e9, comme Stendhal la cinquantaine pass\u00e9e, dans une inlassable chasse au bonheur. Serviteur z\u00e9l\u00e9 d\u2019un pouvoir ex\u00e9crable, il pratique l\u2019\u00e9gotisme, mais de mani\u00e8re suspecte: celle qui consiste \u00e0 envisager le monde comme une com\u00e9die dans laquelle on peut se compromettre sans entamer l\u2019essence de son moi. Follement amoureux de la Sanseverina, il est toujours sur le point de tout abandonner pour elle. Sa disponibilit\u00e9 ne lui permet pourtant pas d\u2019\u00e9galer les vrais h\u00e9ros du roman, qui mettent leur esprit de renoncement en pratique jusqu\u2019\u00e0 la mort. Cette histoire o\u00f9 Fabrice et la duchesse ne cessent de jeter l\u2019argent \u00e0 pleines poign\u00e9es avant de finir dans la pauvret\u00e9 se conclut sur l\u2019immense fortune du comte. Stendhal ne pouvait plus clairement situer celui-ci en retrait dans la hi\u00e9rarchie de ses happy few.<\/p>\n<p>Homme de c\u0153ur et d\u2019esprit malgr\u00e9 tout, Mosca sert sans trop de remords un tyran, tandis que Fabio Conti, qui veut la mort de Fabrice, appartient au clan des lib\u00e9raux. Fabrice r\u00e9cite, quand on l\u2019en prie, le br\u00e9viaire de l\u2019aristocratie avec lequel il a \u00e9t\u00e9 form\u00e9. Si l\u2019on \u00e9voque la belle figure de Ferrante Palla, po\u00e8te r\u00e9publicain et r\u00e9gicide, il faudra att\u00e9nuer la port\u00e9e de ses id\u00e9aux politiques en rappelant qu\u2019il tue le prince par amour pour la duchesse. Les repr\u00e9sentants du peuple ont des mani\u00e8res sympathiques et leur courage est au-dessus de tout soup\u00e7on: ainsi de Ludovic, d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 la Sanseverina. Il para\u00eet m\u00eame que l\u2019\u00e9nergie qui distinguait les Italiens de la Renaissance s\u2019est mieux perp\u00e9tu\u00e9e dans les classes modestes que parmi la \u00abrace comique\u00bb des courtisans (chap.\u00a028); mais les rapports de la duchesse avec ses gens gardent un caract\u00e8re singuli\u00e8rement f\u00e9odal. On demeure perplexe, en somme, devant le message politique de ce roman \u00e9crit par un partisan des Jacobins. Il faut se souvenir, pourtant, que Stendhal n\u2019en \u00e9tait pas sur ce chapitre \u00e0 une contradiction pr\u00e8s. Lui qui aimait le peuple n\u2019aurait pu, \u00e0 l\u2019image de Fabrice, vivre parmi lui. Il observa souvent que la tyrannie d\u2019un prince servait de rempart contre la tyrannie de l\u2019opinion, qui rend les r\u00e9gimes d\u00e9mocratiques insupportables. La Chartreuse de Parme, enfin, est un roman de l\u2019individu, o\u00f9 l\u2019\u00e9l\u00e9vation de l\u2019\u00e2me n\u2019a que faire des \u00e9tiquettes politiques.<\/p>\n<p>Balzac, dont le compte rendu paru dans la Revue parisienne est tr\u00e8s \u00e9logieux, reprochera \u00e0 Stendhal de n\u2019avoir pas commenc\u00e9 son r\u00e9cit par \u00absa magnifique esquisse de la bataille de Waterloo\u00bb, quitte \u00e0 revenir en arri\u00e8re pour \u00e9voquer ensuite le d\u00e9but de la vie de Fabrice. Mais Stendhal a pour habitude d\u2019aller de l\u2019avant, improvisant au fur et \u00e0 mesure (un critique a heureusement compar\u00e9 le d\u00e9ploiement de la Chartreuse \u00e0 celle d\u2019un chorus de jazz). L\u2019ouvrage, observe encore Balzac, \u00abne perdrait rien \u00e0 ce que l\u2019abb\u00e9 Blan\u00e8s dispar\u00fbt enti\u00e8rement\u00bb. C\u2019est m\u00e9conna\u00eetre, cette fois, l\u2019un des caract\u00e8res principaux du roman. Les pr\u00e9visions de l\u2019abb\u00e9 inscrivent les \u00e9v\u00e9nements, du moins ceux de la vie de Fabrice, dans une destin\u00e9e. Ainsi Stendhal, longtemps anticl\u00e9rical et irr\u00e9ligieux, se conforme-t-il par sympathie pour ses h\u00e9ros aux superstitions de l\u2019\u00e2me italienne. Ainsi encore Cl\u00e9lia peut-elle tricher avec son v\u0153u de ne jamais revoir Fabrice en le rejoignant dans l\u2019obscurit\u00e9: cet accommodement ne suscite aucune ironie de la part du narrateur. Si Stendhal prit en haine le catholicisme et particuli\u00e8rement les j\u00e9suites, c\u2019est parce qu\u2019apr\u00e8s la mort de sa m\u00e8re la religion s\u2019incarna \u00e0 ses yeux dans l\u2019affreuse tyrannie de son pr\u00e9cepteur, l\u2019abb\u00e9 Raillane. En lui restituant magiquement la patrie maternelle, la Chartreuse absout les p\u00e9ch\u00e9s de la religion et lui rend les couleurs de l\u2019innocence.<\/p>\n<p>La Chartreuse de Parme est, avec Armance et le Rouge et le Noir, l\u2019un des trois romans achev\u00e9s de Stendhal. Il est vrai que la narration se h\u00e2te curieusement, aux derni\u00e8res pages, vers son d\u00e9nouement. Les exigences de l\u2019\u00e9diteur ne suffisent sans doute pas \u00e0 expliquer cette rapidit\u00e9. Stendhal fournit-il un indice en confiant qu\u2019il avait en vue, quand il a \u00e9crit la Chartreuse, la mort de Sandrino, le fils de Fabrice et de Cl\u00e9lia? Mais celle-ci est si rapidement \u00e9voqu\u00e9e \u00e0 l\u2019avant-derni\u00e8re page qu\u2019elle renforce plut\u00f4t le soup\u00e7on que la fin de l\u2019histoire n\u2019a pas eu l\u2019ampleur que Stendhal pr\u00e9voyait de lui donner. On se r\u00e9signe mal, pourtant, \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il ait \u00e9court\u00e9 l\u2019intrigue pour de simples raisons commerciales. On verra volontiers la vraie fin du roman, avec Jean Pr\u00e9vost, dans le \u00abEntre ici, ami de mon c\u0153ur\u00bb prononc\u00e9 par Cl\u00e9lia (chap.\u00a028). Quand les amants ont atteint un impossible bonheur, il reste \u00e0 Stendhal \u00e0 le d\u00e9faire pour que l\u2019histoire atteigne au tragique. De la lumi\u00e8re des premiers chapitres, le roman a vir\u00e9 au noir (chapelle de marbre noir o\u00f9 se retrouvent les amants, \u00e0 laquelle se serait ajout\u00e9e une \u00abchartreuse noire\u00bb si Stendhal s\u2019\u00e9tait tenu \u00e0 cette id\u00e9e qui l\u2019effleura en cours de r\u00e9daction ). \u00abOn ne peut pas apercevoir distinctement la partie du ciel trop voisine du soleil\u00bb, disait-il dans la Vie de Henry Brulard (chap.\u00a047) avant d\u2019interrompre son r\u00e9cit. \u00c0 l\u2019inverse, il abr\u00e8ge la Chartreuse quand celle-ci s\u2019est rev\u00eatue de teintes trop sombres. Pour l\u2019essentiel, le r\u00e9cit a pris, \u00e0 en croire Stendhal lui-m\u00eame, les couleurs des tableaux du Corr\u00e8ge, dont les \u00abgrandes ombres,\u00a0[&#8230;] n\u00e9cessaires \u00e0 faire valoir les clairs,\u00a0[&#8230;] ont par elles-m\u00eames des gr\u00e2ces charmantes et qui jettent dans une douce r\u00eaverie\u00bb (De l\u2019amour, chap.\u00a031).<\/p>\n<p>Il accueille avec une vraie joie l\u2019article de Balzac. \u00abJe n\u2019avais jamais song\u00e9 \u00e0 l\u2019art de faire un roman\u00bb, avoue-t-il. Ce n\u2019est pas feinte modestie, puisqu\u2019il entreprend aussit\u00f4t de retoucher son style. Ces corrections, qui figurent sur l\u2019exemplaire Chaper (d\u00e9tenteur du manuscrit), ont \u00e9t\u00e9 reprises, mais en notes, par toutes les bonnes \u00e9ditions critiques; parfois elles corrigent une obscurit\u00e9, plus souvent elles alourdissent le trait et confirment que l\u2019art de Stendhal est fait d\u2019abord de libert\u00e9 et de spontan\u00e9it\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>P.-L.\u00a0REY<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-411","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/411","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=411"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}