{"id":410,"date":"2026-07-30T13:49:05","date_gmt":"2026-07-30T11:49:05","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=410"},"modified":"2026-07-30T14:16:23","modified_gmt":"2026-07-30T12:16:23","slug":"le-rouge-et-le-noir","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=le-rouge-et-le-noir","title":{"rendered":"le Rouge et le Noir"},"content":{"rendered":"<p>Rouge et le Noir (le)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>ROUGE ET LE NOIR (le). Chronique du XIXe si\u00e8cle. Roman de Stendhal, pseudonyme d\u2019Henri Beyle (1783-1842), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Levavasseur en 1830.<\/p>\n<p>C\u2019est dans la nuit du\u00a025 au\u00a026\u00a0octobre\u00a01829, \u00e0 Marseille (et non en\u00a01827, comme voudrait le faire croire l\u2019\u00abAvertissement de l\u2019\u00e9diteur\u00bb), que Stendhal con\u00e7ut l\u2019id\u00e9e de son second roman, qu\u2019il songea d\u2019abord \u00e0 intituler \u00abJulien\u00bb. En cours de r\u00e9daction, il va l\u2019appeler le Rouge et le Noir et envisager sans doute de le pr\u00e9senter comme une \u00abChronique de\u00a01830\u00bb. Il ne l\u2019a pas achev\u00e9 quand \u00e9clate la r\u00e9volution de Juillet, mais l\u2019a suffisamment avanc\u00e9 pour ne pouvoir prendre en compte, dans l\u2019intrigue, ce bouleversement que son tableau de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise faisait esp\u00e9rer au lecteur. Plut\u00f4t que \u00abChronique de\u00a01830\u00bb, qui e\u00fbt paru annoncer un r\u00e9cit de la R\u00e9volution, le Rouge et le Noir sera finalement sous-titr\u00e9 \u00abChronique du\u00a0XIXe si\u00e8cle\u00bb, l\u2019autre sous-titre figurant en t\u00eate de la premi\u00e8re partie. L\u2019ouvrage para\u00eetra en novembre 1830 (l\u2019\u00e9dition originale porte toutefois la date de\u00a01831).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Premi\u00e8re partie. Pr\u00e9sentation de Verri\u00e8res (chap.\u00a01). Le maire, M.\u00a0de R\u00eanal (2). Le vieux cur\u00e9, l\u2019abb\u00e9 Ch\u00e9lan. D\u00e9cision de M.\u00a0de R\u00eanal d\u2019engager Julien Sorel, le fils du charpentier, comme pr\u00e9cepteur de ses enfants (3). Pr\u00e9sentation du charpentier et de Julien (4). Caract\u00e8re de Julien; sa visite \u00e0 l\u2019\u00e9glise (5). Sa timidit\u00e9 devant Mme\u00a0de R\u00eanal; premi\u00e8re le\u00e7on aux enfants (6). Piti\u00e9 de Mme\u00a0de R\u00eanal; son int\u00e9r\u00eat innocent pour Julien (7). Sa jalousie envers \u00c9lisa, la femme de chambre, lui fait entrevoir qu\u2019elle aime Julien. Un soir, sous le tilleul, il effleure sa main (8). Le devoir lui impose de recommencer. S\u00e9v\u00e9rit\u00e9s de M.\u00a0de R\u00eanal. Le portrait de Napol\u00e9on cach\u00e9 dans la paillasse; nouvelle jalousie de Mme\u00a0de R\u00eanal (9). En guise d\u2019excuse, Julien obtient de M.\u00a0de R\u00eanal une augmentation (10). L\u2019id\u00e9e d\u2019\u00abadult\u00e8re\u00bb terrifie Mme\u00a0de R\u00eanal (11). Julien rend visite \u00e0 son ami Fouqu\u00e9 (12). Apr\u00e8s avoir song\u00e9 \u00e0 conqu\u00e9rir Mme\u00a0Derville, Julien fait une d\u00e9claration \u00e0 Mme\u00a0de R\u00eanal (13). Ses imprudences; se jugeant humili\u00e9, il songe un instant \u00e0 modifier ses projets (14). Il p\u00e9n\u00e8tre dans la chambre de Mme\u00a0de R\u00eanal; sa froideur apr\u00e8s la r\u00e9ussite de sa tentative (15). Mme\u00a0de R\u00eanal est partag\u00e9e entre le remords et le regret de n\u2019avoir pas connu Julien plus t\u00f4t (16). Susceptibilit\u00e9 et m\u00e9fiance de Julien; avec le temps, il oublie un peu son ambition pour c\u00e9der au bonheur (17). Un roi en visite \u00e0 Verri\u00e8res: Julien est nomm\u00e9 garde d\u2019honneur; sa joie et celle de Mme\u00a0de R\u00eanal. \u00c9tonnement de Julien devant les mimiques de l\u2019\u00e9v\u00eaque d\u2019Agde (18). La maladie de son plus jeune fils r\u00e9veille les remords de Mme\u00a0de R\u00eanal, mais cette crise augmente l\u2019amour de Julien. Une lettre anonyme (19). Mme\u00a0de R\u00eanal a l\u2019id\u00e9e de composer de fausses lettres pour d\u00e9tourner les soup\u00e7ons de son mari (20). La vanit\u00e9 bless\u00e9e de M.\u00a0de R\u00eanal; le sang-froid de sa femme (21). Julien d\u00eene chez les Valenod; rivalit\u00e9 de Valenod et de R\u00eanal (22). Une soir\u00e9e de gaiet\u00e9 gr\u00e2ce aux histoires de Geronimo. Mme\u00a0de R\u00eanal accepte sans \u00e9go\u00efsme que Julien quitte Verri\u00e8res (23). Besan\u00e7on. La rencontre d\u2019Amanda Binet (24). Le s\u00e9minaire. Julien s\u2019\u00e9vanouit lors de son entretien avec l\u2019abb\u00e9 Pirard (25). Grossi\u00e8ret\u00e9 de ses compagnons du s\u00e9minaire. Une visite de Fouqu\u00e9. Julien victime de l\u2019espionnage de l\u2019abb\u00e9 Castan\u00e8de et prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019abb\u00e9 Pirard (26). En d\u00e9pit de ses pr\u00e9cautions, il multiplie les imprudences (27). Une procession; Julien entrevoit Mme\u00a0de R\u00eanal (28). Le jour de l\u2019examen, il est victime du jans\u00e9nisme de son protecteur, l\u2019abb\u00e9 Pirard; la tendresse que celui-ci inspire \u00e0 Julien; politesse de l\u2019\u00e9v\u00eaque (29). Le marquis de La Mole accepte, sur le conseil de l\u2019abb\u00e9 Pirard, d\u2019engager Julien comme secr\u00e9taire. Julien retourne \u00e0 Verri\u00e8res, de nuit, pour revoir Mme\u00a0de R\u00eanal (30).<\/p>\n<p>Seconde partie. Recommandations de l\u2019abb\u00e9 Pirard \u00e0 Julien avant sa pr\u00e9sentation \u00e0 l\u2019h\u00f4tel de La Mole (1). Courtoisie du marquis; Mathilde de La Mole, sa fille, d\u00e9pla\u00eet \u00e0 Julien (2). Les bont\u00e9s du fils du marquis (3). Julien s\u2019initie aux subtilit\u00e9s de l\u2019\u00e9tiquette de l\u2019h\u00f4tel (4-5). Un malentendu le conduit \u00e0 provoquer un chevalier en duel, et donne \u00e0 M.\u00a0de La Mole l\u2019id\u00e9e de le faire passer pour le fils naturel d\u2019un gentilhomme (6). Familiarit\u00e9 croissante de M.\u00a0de La Mole (7). Lors d\u2019un bal donn\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4tel de Retz, Julien scandalise des jeunes gens bien \u00e9lev\u00e9s et s\u2019attire l\u2019admiration de Mathilde (8). Dans la biblioth\u00e8que; Mathilde froiss\u00e9e de l\u2019indiff\u00e9rence de Julien, puis effray\u00e9e par la violence de ses propos (9). Elle porte le deuil de son anc\u00eatre, Boniface de La Mole. \u00abM\u2019aime-t-elle?\u00bb (10). Les pens\u00e9es de \u00abl\u2019h\u00e9riti\u00e8re la plus envi\u00e9e du faubourg Saint-Germain\u00bb: \u00abJ\u2019aime, c\u2019est clair\u00bb (11). De ce moment, elle cesse de s\u2019ennuyer (12). Elle \u00e9crit \u00e0 Julien; craignant d\u2019\u00eatre victime d\u2019un complot, celui-ci prend ses pr\u00e9cautions (13). \u00c9change de lettres; le rendez-vous (14). Julien h\u00e9site \u00e0 s\u2019y rendre (15). Quand Mathilde s\u2019est donn\u00e9e \u00e0 lui, Julien \u00e9prouve plus d\u2019\u00e9tonnement que de bonheur; elle-m\u00eame a le sentiment d\u2019avoir accompli un devoir (16). Julien la menace d\u2019une \u00e9p\u00e9e; bonheur de Mathilde (17). Son m\u00e9pris soudain d\u00e9sesp\u00e8re Julien (18). Il s\u2019introduit dans sa chambre; un bonheur indescriptible. Nouvelle froideur de Mathilde (19). Le vase bris\u00e9; tourment\u00e9 par son amour, Julien est de plus en plus malheureux (20). La note secr\u00e8te: Julien, homme de confiance du marquis de La Mole, dans une conspiration d\u2019\u00abultras\u00bb (21-23). \u00c0 Strasbourg; les conseils de strat\u00e9gie amoureuse du prince Korasoff: Julien fait la cour \u00e0 Mme\u00a0de Fervaques: et lui adresse une correspondance assidue (24-28). Mathilde vaincue (29-31). Elle annonce \u00e0 son p\u00e8re qu\u2019elle est enceinte (32). M.\u00a0de La Mole hors de lui; les projets de Mathilde (33). Les dispositions du marquis: M.\u00a0Julien Sorel de La Vernaye, nomm\u00e9 lieutenant de hussards. Joie sans bornes de Julien (34). Une lettre de Mme\u00a0de R\u00eanal d\u00e9nonce l\u2019ambition de Julien; celui-ci se pr\u00e9cipite \u00e0 Verri\u00e8res, et, dans l\u2019\u00e9glise, tire sur elle deux coups de pistolet (35). La prison. Mme\u00a0de R\u00eanal est vivante. \u00abElle vivra pour me pardonner et pour m\u2019aimer\u00bb, pense Julien (36). Visite de l\u2019abb\u00e9 Ch\u00e9lan et de Fouqu\u00e9 (37). Les men\u00e9es secr\u00e8tes de l\u2019abb\u00e9 de Frilair: (38). Julien \u00e9perdument amoureux de Mme\u00a0de R\u00eanal; ses projets pour l\u2019enfant que porte Mathilde (39). Mme\u00a0de R\u00eanal \u00e9crit aux jur\u00e9s pour tenter de sauver Julien (40). Le proc\u00e8s; Julien condamn\u00e9 \u00e0 mort (41). Malgr\u00e9 les supplications de Mathilde, il refuse de faire appel (42). Les larmes de Mme\u00a0de R\u00eanal (43). M.\u00a0Sorel: rend visite \u00e0 son fils. R\u00e9solution de Julien devant la mort (44). Mathilde jalouse jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9garement de Mme\u00a0de R\u00eanal. Elle ensevelit la t\u00eate de son amant. Mme\u00a0de R\u00eanal ne survit que trois jours \u00e0 Julien (45).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Stendhal s\u2019est inspir\u00e9 d\u2019un fait divers r\u00e9cent: Antoine Berthet, fils d\u2019un mar\u00e9chal-ferrant, avait pass\u00e9 quatre ans au petit s\u00e9minaire de Grenoble avant d\u2019\u00eatre engag\u00e9 par M.\u00a0Michoud comme pr\u00e9cepteur d\u2019un de ses enfants. Devenu l\u2019amant de Mme\u00a0Michoud, Berthet fut renvoy\u00e9. Quatre ans plus tard, dans une \u00e9glise, il tire sur son ancienne ma\u00eetresse. Celle-ci survivra \u00e0 ses blessures, mais Berthet sera condamn\u00e9 \u00e0 mort et ex\u00e9cut\u00e9 le\u00a028\u00a0f\u00e9vrier\u00a01828. Stendhal a en outre song\u00e9 au meurtre de Th\u00e9r\u00e8se Castad\u00e8re par Adrien Lafargue qui sera condamn\u00e9, en mars 1829, \u00e0 cinq ans de prison. Commentant ce meurtre dans Promenades dans Rome (\u00e0 la date du\u00a025\u00a0novembre\u00a01828), Stendhal note que l\u2019\u00e9nergie semble d\u00e9sormais r\u00e9serv\u00e9e aux classes inf\u00e9rieures: \u00abProbablement tous les grands hommes sortiront d\u00e9sormais de la classe \u00e0 laquelle appartient M.\u00a0Lafargue. Napol\u00e9on r\u00e9unit autrefois les m\u00eames circonstances: bonne \u00e9ducation, imagination ardente et pauvret\u00e9 extr\u00eame.\u00bb<\/p>\n<p>Aux yeux de Julien Sorel, Napol\u00e9on \u00e9tait bien l\u2019\u00abhomme envoy\u00e9 de Dieu pour les jeunes Fran\u00e7ais\u00bb. Julien lisait le M\u00e9morial de Sainte-H\u00e9l\u00e8ne quand son p\u00e8re, l\u2019apostrophant avec brutalit\u00e9, a fait choir dans le ruisseau ce livre o\u00f9 il r\u00eavait \u00e0 un p\u00e8re id\u00e9al. Il va se croire officier d\u2019ordonnance de l\u2019Empereur quand on le nomme garde d\u2019honneur. Mme\u00a0de R\u00eanal, enfin, a des raisons de se montrer jalouse du portrait qu\u2019il tient cach\u00e9 dans sa paillasse: ce portrait n\u2019est pas celui d\u2019une rivale, mais de l\u2019homme qui lui inspire tous ses actes, y compris bient\u00f4t\u00a0\u2014 comment le devinerait-elle?\u00a0\u2014 sa r\u00e9solution de forcer la victoire en p\u00e9n\u00e9trant dans sa chambre. L\u2019habit rouge, qu\u2019il e\u00fbt rev\u00eatu sous l\u2019Empire gr\u00e2ce \u00e0 ses seuls m\u00e9rites, \u00e9tant sous la Restauration interdit \u00e0 un homme du peuple, Julien n\u2019a d\u2019autre solution que l\u2019habit noir de l\u2019\u00c9glise. On peut trouver d\u2019autres harmoniques au titre du roman: \u00abnoire\u00bb \u00e9tait la tyrannie impos\u00e9e \u00e0 Henri Beyle enfant par son pr\u00e9cepteur l\u2019abb\u00e9 Raillane (voir Vie de Henry Brulard), \u00abnoire\u00bb, comme la soutane, l\u2019ambition de Julien. Rouges sont les rideaux de l\u2019\u00e9glise o\u00f9 il p\u00e9n\u00e8tre \u00e0 l\u2019or\u00e9e de sa destin\u00e9e; la sentence d\u2019ex\u00e9cution de Louis Jenrel (anagramme de son propre nom), qu\u2019il lit sur un papier d\u00e9chir\u00e9, et le reflet rouge qu\u2019il prend d\u2019abord pour du sang annoncent le d\u00e9nouement tragique du roman. Au noir de l\u2019hypocrisie, Julien pr\u00e9f\u00e9rera en effet le rouge du sacrifice.<\/p>\n<p>Stendhal a limit\u00e9, dans son tableau de la Restauration, le nombre de r\u00e9f\u00e9rences pr\u00e9cises. Le renversement d\u2019alliances qui fait de M.\u00a0de R\u00eanal un \u00ablib\u00e9ral de la d\u00e9fection\u00bb, renvoie \u00e0 la situation \u00e9lectorale de\u00a01827, o\u00f9 des monarchistes hostiles \u00e0 Vill\u00e8le joignirent leurs suffrages \u00e0 ceux de l\u2019opposition. La \u00abnote secr\u00e8te\u00bb, complot auquel Julien est malgr\u00e9 lui m\u00eal\u00e9, d\u00e9signe \u00e0 la lettre un projet des \u00abultras\u00bb qui voulurent, en\u00a01817, contraindre Louis\u00a0XVIII \u00e0 renoncer \u00e0 sa politique lib\u00e9rale; mais P.-G.\u00a0Castex signale que, apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e de Polignac au pouvoir (septembre\u00a01829), un complot de m\u00eame inspiration visa \u00e0 asseoir, en recourant aux puissances \u00e9trang\u00e8res, l\u2019autorit\u00e9 menac\u00e9e de Charles\u00a0X. \u00c0 d\u00e9faut de laisser la r\u00e9volution de\u00a01830 infl\u00e9chir son intrigue, Stendhal la fait proph\u00e9tiser par Julien: celui-ci pr\u00e9dit en effet qu\u2019un bouleversement peut conduire, comme dans l\u2019Angleterre de\u00a01688, \u00e0 un changement de dynastie. Cette id\u00e9e, il est vrai, \u00abcourait les rues\u00bb depuis la nomination de Polignac (Talleyrand, M\u00e9moires). En aucun cas, Stendhal ne m\u00eale, suivant l\u2019exemple de Walter Scott, personnages r\u00e9els et fictifs. Si Polignac est \u00e9voqu\u00e9, c\u2019est sous le nom de l\u2019imaginaire M.\u00a0de Nerval. On ne pr\u00e9cise jamais qui r\u00e8gne au \u00abCh\u00e2teau\u00bb (comme dit M.\u00a0de R\u00eanal pour d\u00e9signer les Tuileries). Prudence oblige: le Rouge et le Noir n\u2019est pas un roman historique, mais un roman d\u2019actualit\u00e9, de la plus br\u00fblante qui soit. Seule figure historique, Napol\u00e9on est d\u00e9sormais un mythe. Quant \u00e0 la congr\u00e9gation des j\u00e9suites, qui intervient d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du roman (depuis la destitution de l\u2019abb\u00e9 Ch\u00e9lan jusqu\u2019au proc\u00e8s de Julien), elle constitue, malgr\u00e9 la mention de l\u2019abb\u00e9 de Frilair, un pouvoir occulte et anonyme.<\/p>\n<p>Plus qu\u2019au contexte politique, le lecteur s\u2019int\u00e9resse aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019itin\u00e9raire de Julien. Dans une soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9gie par l\u2019hypocrisie, s\u2019appliquer \u00e0 \u00eatre hypocrite rel\u00e8ve, de la part d\u2019un jeune homme pauvre, d\u2019une l\u00e9gitime d\u00e9fense. S\u2019il avait \u00e9t\u00e9, par nature, dou\u00e9 pour la dissimulation, Julien n\u2019aurait pas besoin de garder toujours en m\u00e9moire l\u2019exemple de Tartuffe. Mais, disciple de Rousseau (on sait quel amour Stendhal lui-m\u00eame vouait aux Confessions), il sera infid\u00e8le aux le\u00e7ons du faux d\u00e9vot. Chez les Valenod, d\u00e9j\u00e0, il ne peut retenir ses larmes devant le malheur des prisonniers; le s\u00e9minaire, \u00e9cole de sournoiserie et d\u2019ambition rampante, confirme avec \u00e9clat son inaptitude; au proc\u00e8s enfin, quand il sauverait sans doute sa t\u00eate par un discours cauteleux, il choisit de t\u00e9moigner en faveur de ses fr\u00e8res d\u2019infortune. Surtout, le meurtre manqu\u00e9 de Mme\u00a0de R\u00eanal, qu\u2019on y voie un geste impulsif ou le fruit d\u2019une froide r\u00e9solution, prouve que Julien est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 du mod\u00e8le qu\u2019il s\u2019\u00e9tait donn\u00e9. Dot\u00e9, m\u00eame apr\u00e8s la lettre d\u00e9nonciatrice, de dix mille livres de rente par le marquis et assur\u00e9 de l\u2019amour de sa fille, on imagine comment il pourrait satisfaire son ambition s\u2019il \u00e9tait un h\u00e9ros de Balzac. \u00c0 cette ambition, il pr\u00e9f\u00e8re le martyre.<\/p>\n<p>Les deux s\u00e9jours (en province chez M.\u00a0de R\u00eanal, \u00e0 Paris \u00e0 l\u2019h\u00f4tel de La Mole), s\u00e9par\u00e9s par l\u2019interm\u00e8de au s\u00e9minaire et marqu\u00e9s chacun par une aventure amoureuse, conf\u00e8rent au roman une composition binaire. La pr\u00e9sence de M.\u00a0de La Mole \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie de Bray-le-Haut sert toutefois lointainement d\u2019amorce \u00e0 la seconde partie. La simplicit\u00e9 vestimentaire du marquis, plac\u00e9 tout pr\u00e8s du roi, devrait avertir Julien que la vraie noblesse ne se mesure pas \u00e0 l\u2019ostentation et \u00e0 l\u2019arrogance, comme le lui fait croire le comportement de M.\u00a0de R\u00eanal: il devra attendre de fr\u00e9quenter le faubourg Saint-Germain pour compl\u00e9ter son apprentissage des castes sociales. Les pr\u00e9venances du marquis constitueront alors une menace pour l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de sa r\u00e9solution; mieux vaut, quand on est un r\u00e9volt\u00e9, ne pas risquer d\u2019\u00eatre amadou\u00e9 par un ennemi de classe, surtout si la carapace offre des zones de tendresse. Mais mieux que cette discr\u00e8te pr\u00e9paration \u00e0 l\u2019entr\u00e9e en sc\u00e8ne du marquis, la confrontation indirecte, dans la prison, des deux ma\u00eetresses de Julien donne au roman son unit\u00e9 en m\u00eame temps qu\u2019elle ach\u00e8ve la destin\u00e9e de son h\u00e9ros.<\/p>\n<p>Ses conqu\u00eates amoureuses ne font, au d\u00e9part, nulle place au sentiment. Elles justifient pleinement le recours \u00e0 un vocabulaire militaire dont la tradition litt\u00e9raire use plut\u00f4t par jeu. H\u00e9sitant d\u2019abord sur l\u2019objectif (Mme\u00a0de R\u00eanal ou Mme\u00a0Derville), Julien ne retire de sa premi\u00e8re nuit d\u2019amour d\u2019autre plaisir que celui du devoir accompli. Mais, surpris par sa conqu\u00eate au point de tomber bient\u00f4t \u00ab\u00e9perdument amoureux\u00bb, il se trouve livr\u00e9 \u00e0 un sentiment dont les progr\u00e8s \u00e9chappent aux analyses d\u2019un auteur qui semblait en avoir, dans De l\u2019amour, \u00e9tudi\u00e9 tous les cas de figure. \u00abChose \u00e9tonnante, il l\u2019en aima davantage\u00bb: le romancier, cr\u00e9ateur du personnage, s\u2019arr\u00eate ici au seuil de son myst\u00e8re. Tandis que l\u2019amour de Julien pour Mme\u00a0de R\u00eanal, accru par le danger, sera plus que \u00abl\u2019admiration pour la beaut\u00e9\u00bb et que \u00abl\u2019orgueil de la poss\u00e9der\u00bb, admiration et orgueil r\u00e9sument au contraire son amour pour Mathilde. \u00abEst-il possible d\u2019\u00eatre plus jolie?\u00bb, se demande-t-il quand il se croit le plus \u00e9pris d\u2019elle. La succession des deux \u00e9pisodes \u00e9pargne, jusqu\u2019\u00e0 la tentative de meurtre, tout vrai dilemme \u00e0 Julien. Mais en prison, o\u00f9 il se trouve sans fard face \u00e0 lui-m\u00eame, le conflit entre un amour-passion qui lui a fait oublier jusqu\u2019\u00e0 son devoir et un amour de t\u00eate pour celle qui demeure obscur\u00e9ment son ennemie va tourner en faveur de Mme\u00a0de R\u00eanal.<\/p>\n<p>Le lecteur entretient une \u00e9troite connivence avec Julien. Par monologues int\u00e9rieurs nous est d\u00e9voil\u00e9e d\u2019embl\u00e9e sa touchante et fragile application \u00e0 \u00eatre hypocrite. Le proc\u00e9d\u00e9 repose sur une convention: quand Julien d\u00e9lib\u00e8re trois pages durant s\u2019il se rendra ou non au rendez-vous fix\u00e9 par Mathilde, faut-il admettre qu\u2019il se parle aussi longuement \u00e0 voix haute, ou qu\u2019il formule en lui-m\u00eame des phrases aussi bien cisel\u00e9es? Stendhal, qui use de formules comme \u00abpensa\u00bb ou \u00abse dit\u00bb dans les incises, mais transcrit l\u2019accent gascon plaisamment adopt\u00e9 par Julien, est peu pr\u00e9occup\u00e9 par ces contingences. Le monologue int\u00e9rieur convient, au reste, \u00e0 ce h\u00e9ros qui conspire contre la soci\u00e9t\u00e9, cache son ambition \u00e0 ses ma\u00eetresses et m\u00eame \u00e0 son meilleur ami (Fouqu\u00e9) et ne se trouve vraiment lui-m\u00eame que dans la solitude, au sommet d\u2019une montagne ou en prison. Il n\u2019est pourtant pas r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 Julien; il permet de soup\u00e7onner, avant qu\u2019elle-m\u00eame en ait conscience, la naissance de l\u2019amour de Mme\u00a0de R\u00eanal, d\u2019\u00e9pouser \u00e0 un moindre degr\u00e9 les revirements de passion de Mathilde et jusqu\u2019aux souffrances de M.\u00a0de R\u00eanal.<\/p>\n<p>Les intrusions dans le c\u0153ur et l\u2019esprit des personnages, m\u00eame secondaires, ne contribuent gu\u00e8re \u00e0 l\u2019unit\u00e9 de perspective. Mais peut-\u00eatre jugera-t-on que celle-ci est assur\u00e9e par le ton du narrateur, qui intervient fr\u00e9quemment aupr\u00e8s du lecteur pour plaider la cause de Julien ou de Mathilde, voire de M.\u00a0de R\u00eanal: \u00abCet homme vraiment \u00e0 plaindre\u00bb, lit-on au milieu de son monologue, apart\u00e9 qui permet \u00e0 Stendhal d\u2019att\u00e9nuer le manich\u00e9isme avec lequel sont oppos\u00e9s, par la description et les dialogues, les \u00e2mes nobles et les \u00eatres vulgaires. Cette d\u00e9sinvolture semble imit\u00e9e des romanciers anglais du\u00a0XVIIIe si\u00e8cle. Stendhal, pourtant, se reprochera de ne pas avoir mieux suivi leur exemple: \u00abVrai, mais sec\u00bb, dit-il du d\u00e9but du roman. \u00abIl faut prendre un style plus fleuri et moins sec, spirituel et gai, non pas comme le Tom Jones de\u00a01750, mais comme serait le m\u00eame Fielding en\u00a01834\u00bb (Journal,\u00a026\u00a0septembre\u00a01834). Cette gaiet\u00e9 commande au romancier d\u2019aller de l\u2019avant (ainsi le veut la \u00abchronique\u00bb, qui encha\u00eene sans retour les \u00e9v\u00e9nements). S\u2019il court trop vite, les oublis seront r\u00e9par\u00e9s chemin faisant. A-t-il pouss\u00e9 trop loin la familiarit\u00e9 du marquis avec Julien? Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne: \u00abNous avons oubli\u00e9 de dire que depuis six semaines le marquis \u00e9tait retenu chez lui par une attaque de goutte.\u00bb Son immobilit\u00e9 forc\u00e9e explique qu\u2019il n\u2019ait pas mieux \u00e0 faire que converser avec son secr\u00e9taire. Stendhal, qui invente ce motif apr\u00e8s-coup, n\u2019est pas homme \u00e0 remodeler son chapitre pour m\u00e9nager d\u2019avance la vraisemblance de la sc\u00e8ne. \u00c0 plus forte raison le narrateur ne s\u2019attarde-t-il pas dans des descriptions. Stendhal s\u2019en justifiera dans un compte rendu du roman dont il dictera les termes \u00e0 son ami italien Salvagnoli: Walter Scott devait donner une id\u00e9e des r\u00e9alit\u00e9s mat\u00e9rielles de la p\u00e9riode qu\u2019il ressuscitait, mais quel besoin de d\u00e9crire, pour un lecteur de\u00a01830, la robe de Mme\u00a0de R\u00eanal ou de Mathilde de La Mole? On lui trouvera volontiers d\u2019autres excuses: l\u2019action est pour l\u2019essentiel observ\u00e9e par Julien qui, sauf \u00e0 Vergy dont la campagne le fait r\u00eaver, ne se soucie gu\u00e8re de pittoresque. Si son arriv\u00e9e \u00e0 Paris n\u2019est accompagn\u00e9e d\u2019aucune ligne de description, quoi de plus naturel? \u00c0 la diff\u00e9rence des jeunes provinciaux de la Com\u00e9die humaine, qui y rep\u00e8rent un th\u00e9\u00e2tre des mondanit\u00e9s, Julien ne voit dans la capitale qu\u2019un champ de bataille, d\u2019avance circonscrit \u00e0 l\u2019h\u00f4tel de La Mole.<\/p>\n<p>Le Rouge et le Noir fut remarqu\u00e9 d\u00e8s sa parution par Goethe, qui s\u2019en entretint, quelques mois avant de mourir, avec Eckermann. Les caract\u00e8res de femmes \u00abun peu trop romanesques\u00bb n\u2019effa\u00e7aient pas, \u00e0 ses yeux, \u00abun grand esprit d\u2019observation\u00bb, et \u00abune profonde intuition psychologique\u00bb. En France m\u00eame, l\u2019accueil fut plus mitig\u00e9. En\u00a01852 encore, Flaubert le jugera \u00abmal \u00e9crit et incompr\u00e9hensible, comme caract\u00e8res et intentions\u00bb. Quant \u00e0 Sainte-Beuve, on sait en quelle estime il tenait Stendhal; en\u00a01857, il consid\u00e9ra une fois pour toutes ses romans comme \u00abd\u00e9testables\u00bb. La vogue du r\u00e9alisme en litt\u00e9rature et du scientisme en g\u00e9n\u00e9ral vaudra une meilleure fortune au roman au cours de la seconde moiti\u00e9 du\u00a0XIXe si\u00e8cle. Taine, en particulier, pr\u00e9f\u00e8re le Rouge et le Noir \u00e0 la Chartreuse de Parme parce qu\u2019on y voit des \u00abvisages de connaissance\u00bb: \u00abNos souvenirs nous servent alors de contr\u00f4le.\u00bb Faut-il penser qu\u2019on a pris \u00e0 la lettre la d\u00e9finition que Stendhal pr\u00eate \u00e0 Saint-R\u00e9al et qu\u2019il place en exergue d\u2019un de ses chapitres (I,\u00a013): \u00abUn roman: c\u2019est un miroir qu\u2019on prom\u00e8ne le long d\u2019un chemin\u00bb? Nous savons bien que tout d\u00e9pend de la nature du miroir et de la main qui le prom\u00e8ne. Ainsi l\u2019entendent L\u00e9on Blum ou Alain, qui chercheront dans le Rouge et le Noir, plut\u00f4t qu\u2019un tableau fid\u00e8le de la soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019\u00e9poque, un avatar du \u00abbeylisme\u00bb, mani\u00e8re de sentir r\u00e9serv\u00e9e aux happy few, voire de l\u2019\u00e9gotisme (au \u00abPourquoi suis-je moi?\u00bb de Julien, fait \u00e9cho l\u2019interrogation initiale de la Vie de Henry Brulard). Les imperfections m\u00eames du style de Stendhal le rendent plus familier, et s\u2019il \u00e9choue \u00e0 d\u00e9crire le bonheur de Julien dans la chambre de Mathilde, rempla\u00e7ant les mots attendus par une ligne de points, on s\u2019attendrit de trouver dans une mise en \u0153uvre romanesque la m\u00eame sinc\u00e9rit\u00e9 qui le conduira, \u00e0 la fin de Henry Brulard, \u00e0 sugg\u00e9rer que le silence seul est \u00e0 la hauteur de certaines \u00e9motions. Au demeurant, la spontan\u00e9it\u00e9 qui se moque des r\u00e8gles peut bien enrichir la r\u00e9flexion sur le genre romanesque et devenir \u00e0 son tour un mod\u00e8le: on le mesure \u00e0 lire l\u2019ouvrage de Georges Blin (Stendhal et les Probl\u00e8mes du roman,\u00a01954) qui, en des termes qui ont fait \u00e9cole, met au jour une science du r\u00e9cit dont Stendhal e\u00fbt \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9 de se voir cr\u00e9diter.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>P.-L.\u00a0REY<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-410","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/410","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=410"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}