{"id":399,"date":"2026-07-30T13:18:54","date_gmt":"2026-07-30T11:18:54","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=399"},"modified":"2026-07-30T13:18:54","modified_gmt":"2026-07-30T11:18:54","slug":"labbe-c","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=labbe-c","title":{"rendered":"l&#8217;Abb\u00e9 C."},"content":{"rendered":"<p>Abb\u00e9 C. (l\u2019)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>ABB\u00c9 C. (l\u2019). R\u00e9cit de Georges Bataille (1897-1962), publi\u00e9 \u00e0 Paris aux \u00c9ditions de Minuit en 1950.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir fond\u00e9 en\u00a01946 la revue Critique, Bataille publie en\u00a01949 la Part maudite. La parution de l\u2019Abb\u00e9 C. suscite l\u2019indignation: la figure centrale du r\u00e9cit, le pr\u00eatre vuln\u00e9rable dans ses aspirations divines et ses devoirs sacr\u00e9s, est pourtant un th\u00e8me litt\u00e9raire ancien, mais il est pouss\u00e9 ici \u00e0 son paroxysme. Les Lettres fran\u00e7aises crient au scandale et voient dans l\u2019abb\u00e9 C. un homme qui a r\u00e9ellement exist\u00e9, abb\u00e9, r\u00e9sistant et d\u00e9lateur: \u00abLes Lettres fran\u00e7aises consid\u00e8rent qu\u2019il est intol\u00e9rable qu\u2019une telle maison d\u2019\u00e9dition puisse \u00e0 la fois sortir un tel livre et garder son nom.\u00bb Bataille se d\u00e9fend: \u00abIl se pourrait qu\u2019un personnage ait exist\u00e9 qui aurait des traits communs avec celui que met en sc\u00e8ne le roman. Mais l\u2019auteur n\u2019a jamais entendu parler de rien de semblable.\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Premi\u00e8re partie. \u00abR\u00e9cit de l\u2019\u00e9diteur\u00bb. Le narrateur-\u00e9diteur se voit confier un manuscrit (intitul\u00e9 \u00abR\u00e9cit de la mort de Robert\u00bb) par son ami Charles, fr\u00e8re de Robert, l\u2019abb\u00e9 C. Germaine vient d\u2019\u00e9pouser Charles, sachant qu\u2019elle aura avec lui la vie libertine qu\u2019elle aime. Au cours d\u2019un spectacle de prestidigitation, Charles gifle, sans raison, le prestidigitateur.<br \/>\nDeuxi\u00e8me partie. \u00abR\u00e9cit de Charles C.\u00bb. Au cours de l\u2019\u00e9t\u00e9\u00a01942, l\u2019abb\u00e9, Charles et \u00c9ponine forment un scandaleux trio. Charles, qui se sent une profonde rivalit\u00e9 avec son fr\u00e8re, aurait aim\u00e9 entra\u00eener ce dernier dans le vide alors qu\u2019ils se trouvent au sommet d\u2019une \u00e9chelle, pr\u00e8s d\u2019une \u00e9glise. \u00c9ponine, la \u00abhonte du pays\u00bb, supporte mal de voir l\u2019abb\u00e9 rester indiff\u00e9rent \u00e0 ses avances. Charles voudrait aussi qu\u2019il c\u00e9d\u00e2t aux caprices sexuels d\u2019\u00c9ponine. Charles, persuad\u00e9 que la soutane de son fr\u00e8re n\u2019est qu\u2019un d\u00e9guisement, lui propose enfin de coucher avec \u00c9ponine, mais l\u2019abb\u00e9 d\u00e9cline l\u2019offre. Accompagn\u00e9e de ses bruyantes amies Rosie et Raymonde, \u00c9ponine assiste \u00e0 une messe; elles chahutent l\u2019officiant\u00a0\u2014 l\u2019abb\u00e9 C.\u00a0\u2014 qui s\u2019\u00e9vanouit sur les marches de l\u2019autel. Charles est tout \u00e0 la joie d\u2019imaginer la mort de son fr\u00e8re. Un soir, \u00c9ponine et Charles d\u00e9couvrent une ombre qui se faufile dans la nuit, sous leurs fen\u00eatres: ne serait-ce pas Robert, sortant de l\u2019appartement d\u2019une des deux amies?<\/p>\n<p>Troisi\u00e8me partie. \u00ab\u00c9pilogue du R\u00e9cit de Charles\u00bb. Charles revient sur les circonstances de la mort de Robert. Ce dernier avait pris pour habitude de rejoindre chaque nuit Rosie et Raymonde qui lui faisaient l\u2019amour \u00abavec fureur\u00bb.<br \/>\nQuatri\u00e8me partie. \u00abNotes de l\u2019abb\u00e9 C.\u00bb. Charles tente d\u2019analyser les raisons de la fascination \u00e9prouv\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9gard du manuscrit de Robert, \u00e9tonnamment obsc\u00e8ne et obscur (\u00abAvant-propos de Charles C.\u00bb). Dans ce journal intime, l\u2019abb\u00e9 C. confie son amour de la volupt\u00e9 et la jouissance qu\u2019il tire de sa honte (\u00able Journal de Chianine\u00bb). Dans un court r\u00e9cit d\u2019hallucination (intitul\u00e9 \u00abla Conscience\u00bb), il raconte comment il s\u2019adonne avec Rosie \u00e0 la \u00abvision de plaisirs immod\u00e9r\u00e9s\u00bb.<\/p>\n<p>Cinqui\u00e8me partie. \u00abSuite du R\u00e9cit de l\u2019\u00e9diteur\u00bb. Charles l\u00e8ve le voile sur la mort myst\u00e9rieuse de Robert. Un ancien d\u00e9port\u00e9 a recueilli les derni\u00e8res confidences de Robert: arr\u00eat\u00e9 pour ses activit\u00e9s clandestines dans la R\u00e9sistance, soumis \u00e0 la torture au cours de la d\u00e9tention pr\u00e9alable \u00e0 la d\u00e9portation, au lieu de donner ses amis r\u00e9sistants, Robert a d\u00e9nonc\u00e9 son fr\u00e8re Charles et sa ma\u00eetresse \u00c9ponine. \u00c0 l\u2019instant de sa mort, il a reconnu avoir \u00abjoui de trahir ceux\u00a0[qu\u2019il] aime\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Dans l\u2019Abb\u00e9 C. le pointill\u00e9, le blanc et l\u2019inach\u00e8vement sont les marques ext\u00e9rieures d\u2019un silence qui semble le principe g\u00e9n\u00e9rateur de ce livre \u00e9nigmatique. En l\u2019absence de d\u00e9veloppement lin\u00e9aire, le discours proc\u00e8de toujours par d\u00e9tours: Charles ne parle-t-il pas d\u2019\u00abentourloupette\u00bb? La structure narrative d\u00e9coule de ce th\u00e8me de la dissimulation, du leurre et de l\u2019\u00e9garement volontaire du lecteur. Le \u00abR\u00e9cit de l\u2019\u00e9diteur\u00bb avoue sa g\u00eane et sa perplexit\u00e9 face au ph\u00e9nom\u00e8ne Charles qui semble \u00aben m\u00eame temps se d\u00e9rober et s\u2019offrir\u00bb tandis que Robert \u00abjouait \u00e0 Charles une com\u00e9die qui avait pour fin de l\u2019exc\u00e9der\u00bb. La curiosit\u00e9 suscit\u00e9e par Charles et Robert, fr\u00e8res jumeaux, se trouvera-t-elle rassasi\u00e9e dans le manuscrit que le \u00abR\u00e9cit de l\u2019\u00e9diteur\u00bb a pour fonction de pr\u00e9senter? L\u2019intention du livre ne sera pas pour autant r\u00e9v\u00e9l\u00e9e puisque Charles avoue clairement jouer la com\u00e9die face \u00e0 Robert (\u00abJe g\u00e9missais, jouant cette com\u00e9die avec outrance\u00bb) et que le comportement des deux fr\u00e8res demeure ind\u00e9chiffrable. Dans le \u00abR\u00e9cit de Charles C.\u00bb et dans l\u2019\u00ab\u00c9pilogue\u00bb, qui sont \u00e0 eux seuls la moiti\u00e9 du livre, on nous annonce d\u2019embl\u00e9e la d\u00e9ception que susciteront ces \u00e9crits pour tout lecteur avide d\u2019\u00e9claircissements: \u00abRien ne pouvait d\u2019ailleurs me d\u00e9cevoir davantage que le conte sans rime ni raison qui termine ces notes.\u00bb Reste la premi\u00e8re moiti\u00e9 des \u00abNotes\u00bb de Robert, sauf qu\u2019ici Robert s\u2019appelle Chianine et dispara\u00eet derri\u00e8re un personnage dont il joue le r\u00f4le dans un nouveau jeu de cache-cache qui lui permet de parler de lui-m\u00eame \u00e0 la troisi\u00e8me personne. Le tout dernier manuscrit se trouvant au centre de la bo\u00eete gigogne qu\u2019est ce texte (et que tout ce qui avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 n\u2019avait pour t\u00e2che que d\u2019annoncer et de pr\u00e9senter) ne permet pas plus de progresser vers le \u00abc\u0153ur des choses\u00bb: le personnage que l\u2019on s\u2019attendait \u00e0 trouver sous les traits de Robert s\u2019efface derri\u00e8re l\u2019\u00eatre fictif Chianine, n\u00e9 sous la plume de Robert, dont l\u2019imagination est seule responsable. Ces \u00abNotes\u00bb passent rapidement sur le t\u00e9moignage de Robert et ne font que constituer un voile de plus. Pr\u00e9sent\u00e9 comme \u00abinachev\u00e9\u00bb, l\u2019ensemble constitu\u00e9 par le \u00abR\u00e9cit\u00bb, l\u2019\u00abAvant-propos de Charles\u00bb et les \u00abNotes\u00bb de Robert reste en effet incomplet. Il oblige \u00e0 revenir plus loin en arri\u00e8re, vers l\u2019\u00e9diteur, lequel parle du \u00abr\u00e9el inach\u00e8vement de ce livre qui motive ma pr\u00e9sente intervention\u00bb. Quelle \u00e9tait sa fonction? compl\u00e9ter les manuscrits confi\u00e9s par Charles: \u00abJe devais r\u00e9diger la pr\u00e9face et rapporter ce que Charles m\u2019avait appris de la mort de Robert, et qu\u2019il n\u2019avait pas eu la force d\u2019\u00e9crire.\u00bb Mais l\u2019\u00e9dition du manuscrit avait aux yeux de l\u2019\u00e9diteur une autre fonction\u00a0\u2014 une fonction th\u00e9rapeutique destin\u00e9e \u00e0 r\u00e9tablir son \u00e9quilibre qu\u2019il sentait vaciller (\u00abJe crus devenir fou, si bien que j\u2019allai voir un m\u00e9decin\u00bb). \u00c0 l\u2019origine de tout se trouve non pas l\u2019\u00e9diteur mais le psychiatre. D\u2019un narrateur \u00e0 l\u2019autre, de l\u2019\u00e9diteur \u00e0 Charles et de Charles \u00e0 Robert, trois \u00e9crivains-narrateurs se relaient et ach\u00e8vent ce que leur pr\u00e9curseur n\u2019a pas su terminer lui-m\u00eame: le lecteur est pris au c\u0153ur de ce labyrinthe, de cette s\u00e9rie de mises en abyme, chaque s\u00e9quence \u00e9tant le reflet de celle qui pr\u00e9c\u00e8de ou qui suit.<\/p>\n<p>Si le rapport entre les diff\u00e9rents textes se caract\u00e9rise par un processus de reproduction ou de reprise, l\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame est pr\u00e9sent\u00e9e comme un leurre: \u00abTout cela est peut-\u00eatre un jeu\u00bb, pr\u00e9vient Charles. Le r\u00e9cit de Charles est rythm\u00e9 par ce leitmotiv de la com\u00e9die tandis que, face \u00e0 \u00c9ponine, Robert \u00abn\u2019a plus besoin de jouer son r\u00f4le\u00bb. Au jeu des textes r\u00e9pond aussi l\u2019interchangeabilit\u00e9 de Charles et Robert qui partagent une commune apparence physique. Il s\u2019agit toujours, pour le lecteur, de suivre la r\u00e8gle d\u2019un jeu empreint d\u2019ironie. Comment d\u00e9m\u00ealer, dans l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 des paroles de Charles au sujet de Robert, l\u2019\u00e9lan vers le sacr\u00e9 d\u2019avec la parodie? La soif de l\u2019infini se distingue mal de la soif d\u2019alcool. Le rire, voire le ridicule, se m\u00ealent \u00e0 ce qu\u2019il y a de plus \u00absacr\u00e9\u00bb dans l\u2019homme. Tel lieu, l\u2019\u00e9glise, n\u2019aura pas un r\u00f4le univoque: celle o\u00f9 Robert officie, son autel et les marches qui y m\u00e8nent, est le th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 se joue un jeu dans lequel la perfidie, l\u2019incantation et l\u2019impudeur s\u2019entrecroisent et atteignent un degr\u00e9 de blasph\u00e8me d\u2019autant plus efficace aux yeux du narrateur qu\u2019il est choquant et \u00abrend malade\u00bb. Ailleurs, la clameur d\u2019un Te Deum que Charles imagine pour c\u00e9l\u00e9brer la gloire de la tentatrice (\u00c9ponine) accompagne le brusque mouvement de vent qui soul\u00e8ve le manteau de celle-ci et montre son derri\u00e8re nu. Ces sc\u00e8nes qui lient le d\u00e9sir \u00e9rotique aux rites sacr\u00e9s sont autant de d\u00e9fis lanc\u00e9s aux croyances de l\u2019\u00c9glise. En pla\u00e7ant l\u2019\u00e9rotisme dans ce cadre sacr\u00e9, Bataille lui conf\u00e8re cependant une splendeur inou\u00efe. Le d\u00e9fi total lanc\u00e9 par ces \u00eatres qui se jettent \u00e0 corps perdu dans une aventure qui les m\u00e8ne tout droit \u00e0 leur ruine a presque valeur d\u2019exemple. C\u2019est un d\u00e9fi (\u00abmal formul\u00e9\u00bb pr\u00e9cise le narrateur) qui acc\u00e9l\u00e8re le processus de lib\u00e9ration de cet abb\u00e9 C. (affable, hypocrite et peureux, il est bient\u00f4t monstrueux, mais sa transformation n\u2019est jamais tragique) qui, dans ses \u00abNotes\u00bb (\u00e9crits th\u00e9oriques? fantastiques? \u00e9rotiques?), s\u2019identifie \u00e0 Dieu. Le discours de Robert porte clairement les traces du c\u00e9l\u00e8bre passage du Gai Savoir de Nietzsche o\u00f9 celui-ci parle du fou qui vient annoncer aux gens que Dieu est mort. Chez Nietzsche, c\u2019est l\u2019univers entier qui s\u2019est effac\u00e9, c\u2019est la Terre qui s\u2019\u00e9loigne du Soleil. Chez Bataille, Robert tremble de \u00abn\u2019\u00eatre plus vraiment sur terre\u00bb, il se trouve \u00abdans la grandeur c\u00e9leste o\u00f9 la raison vibre comme une lanterne de verre\u00bb. Celui qui se fait Dieu se fait aussi souverain et Robert se d\u00e9barrasse de tout syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence, transgressant les r\u00e8gles propres \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, r\u00e8gles et lois con\u00e7ues afin de pr\u00e9server cette humanit\u00e9 de ce qui aurait pu menacer sa survie et l\u2019ordonnance de son \u00e9conomie. Si la fiction ne s\u2019\u00e9panouit pas dans l\u2019Abb\u00e9 C., c\u2019est aussi que le r\u00e9cit a surtout pour t\u00e2che de d\u00e9montrer comment l\u2019obsc\u00e8ne et la trahison ont partie li\u00e9e. \u00c0 ce titre l\u2019Abb\u00e9 C.\u00a0\u2014 en incluant tout ce dont l\u2019humanit\u00e9 ne veut pas, l\u2019\u00abh\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne\u00bb et le \u00abd\u00e9chet\u00bb (termes utilis\u00e9s par Bataille dans la Part maudite)\u00a0\u2014 est aussi une illustration de la pens\u00e9e philosophique de son auteur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>P.\u00a0GOURVENNEC<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-399","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/399","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=399"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}