{"id":391,"date":"2026-07-29T07:41:42","date_gmt":"2026-07-29T05:41:42","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=391"},"modified":"2026-07-30T19:23:12","modified_gmt":"2026-07-30T17:23:12","slug":"madame-bovary","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=madame-bovary","title":{"rendered":"Madame Bovary"},"content":{"rendered":"<p>Madame Bovary<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>MADAME BOVARY. M\u0153urs de province. Roman de Gustave Flaubert (1821-1880), publi\u00e9 \u00e0 Paris en feuilleton dans la Revue de Paris du\u00a01er octobre au\u00a015\u00a0d\u00e9cembre\u00a01856, et en volume chez Michel L\u00e9vy en 1857.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s diverses \u0153uvres de jeunesse\u00a0\u2014 jug\u00e9es comme telles par Flaubert qui n\u2019envisagea jamais de les publier\u00a0\u2014 et la Tentation de saint Antoine (premi\u00e8re version)\u00a0\u2014 texte encore insatisfaisant et qui fera l\u2019objet de deux autres r\u00e9dactions\u00a0\u2014, Flaubert, de\u00a01849 \u00e0\u00a01851, voyage en Orient. D\u00e8s son retour, il se consacre \u00e0 Madame Bovary qu\u2019il r\u00e9dige entre septembre 1851 et avril 1856. D\u00e9sormais, il a trouv\u00e9 son \u00e9criture propre et il d\u00e9sire livrer son \u0153uvre au public. Or, le\u00a029\u00a0janvier\u00a01857, il doit compara\u00eetre devant la justice: le r\u00e9quisitoire de l\u2019avocat imp\u00e9rial pr\u00e9tend d\u00e9montrer le caract\u00e8re scandaleux du roman, tant du point de vue moral que du point de vue religieux; selon Me Pinard, la \u00abcouleur g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019auteur\u00a0[&#8230;], c\u2019est la couleur lascive\u00bb. Flaubert est finalement acquitt\u00e9 mais, atterr\u00e9 et d\u00e9go\u00fbt\u00e9 par cette affaire, il songe \u00e0 interdire la publication de son ouvrage. Press\u00e9 par son \u00e9diteur, il accepte tout de m\u00eame que Madame Bovary paraisse. Mal accueilli, dans l\u2019ensemble, par la critique, le roman, gr\u00e2ce \u00e0 la publicit\u00e9 du proc\u00e8s, remporte n\u00e9anmoins un grand succ\u00e8s de vente.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Premi\u00e8re partie. Charles Bovary, apr\u00e8s de m\u00e9diocres \u00e9tudes, s\u2019est \u00e9tabli comme m\u00e9decin \u00e0 Tostes, un village de Normandie, o\u00f9 il a \u00e9pous\u00e9 une veuve \u00ablaide\u00bb et \u00abs\u00e8che\u00bb (chap.\u00a01). Il rencontre, lors d\u2019une consultation, Emma Rouault, la fille du fermier des Berteaux et, peu de temps apr\u00e8s la mort soudaine de sa femme, il \u00e9pouse la jeune fille (2-4). Emma, au contraire de son mari, n\u2019est pas heureuse: cette union ne correspond pas \u00e0 ses r\u00eaves d\u2019adolescente romanesque (5-7). Apr\u00e8s un bal au ch\u00e2teau de La Vaubyessard, fugitif mirage de luxe et de bonheur (8), elle sombre dans une morosit\u00e9 accrue et Charles d\u00e9cide d\u2019aller l\u2019installer \u00e0 Yonville-l\u2019Abbaye: il esp\u00e8re que la vie dans un gros bourg distraira sa femme, alors enceinte (9).<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me partie. \u00c0 Yonville, le couple fait la connaissance du pharmacien Homais et d\u2019un jeune clerc, L\u00e9on Dupuis (chap.\u00a01-2). Une tendre complicit\u00e9 s\u2019installe entre Emma et le jeune homme (3-5), mais ce dernier, ne se croyant pas aim\u00e9, part terminer son droit \u00e0 Paris (6). Emma rencontre ensuite Rodolphe Boulanger, cynique et aristocratique s\u00e9ducteur, dont elle devient la ma\u00eetresse (7-9). Effray\u00e9 par l\u2019ardeur de l\u2019amour qu\u2019il inspire, Rodolphe abandonne brutalement Emma qui pensait fuir avec lui (10-13). Plus tard, lors d\u2019une soir\u00e9e \u00e0 Rouen, Charles et sa femme retrouvent par hasard L\u00e9on (14-15).<\/p>\n<p>Troisi\u00e8me partie. Ce dernier est bient\u00f4t l\u2019amant d\u2019Emma, qui invente divers pr\u00e9textes pour le retrouver \u00e0 Rouen (chap.\u00a01-5). Somm\u00e9e par Lheureux, son cr\u00e9ancier, de rembourser les multiples dettes qu\u2019elle a contract\u00e9es, Emma s\u2019empoisonne \u00e0 l\u2019arsenic (6-7). Charles, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et ruin\u00e9, meurt, apr\u00e8s avoir trouv\u00e9 dans les papiers de sa femme les preuves de son infid\u00e9lit\u00e9 (8-11).<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Le titre du roman contient d\u00e9j\u00e0 toute la port\u00e9e tragique de l\u2019\u0153uvre: en effet, le destin d\u2019Emma est de ne pouvoir \u00e9chapper \u00e0 un nom, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 son mariage et \u00e0 sa condition sociale. D\u2019embl\u00e9e, elle est prisonni\u00e8re, vou\u00e9e \u00e0 occuper une place d\u00e9termin\u00e9e dans une structure pr\u00e9existante. Ainsi, alors que le lecteur attend le personnage f\u00e9minin \u00e9ponyme, le roman le met tout d\u2019abord en pr\u00e9sence d\u2019un \u00abpauvre gar\u00e7on\u00bb (I,\u00a01) ridiculis\u00e9 par ses camarades de coll\u00e8ge, qui tournent en d\u00e9rision le \u00abnom inintelligible\u00bb (ibid.) qu\u2019il a bredouill\u00e9: \u00abCharbovari\u00bb est le premier avatar du nom. La sc\u00e8ne inaugurale du roman op\u00e8re donc un double d\u00e9calage par rapport au titre: Bovary est d\u2019abord une identit\u00e9 masculine, et celle-ci, appropri\u00e9e et d\u00e9form\u00e9e par les autres, se constitue avec peine. La trag\u00e9die d\u2019Emma sera d\u2019endosser \u00e0 son tour ce nom ridicule, port\u00e9 par un \u00abpauvre diable\u00bb (ibid.). En effet, de m\u00eame que le premier chapitre est consacr\u00e9 \u00e0 Charles, les derniers portent \u00e9galement sur lui: la vie de l\u2019h\u00e9ro\u00efne est donc, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la structure romanesque, ench\u00e2ss\u00e9e dans une autre destin\u00e9e. Telle est la teneur fondamentale de la trag\u00e9die d\u2019Emma: elle est condamn\u00e9e \u00e0 \u00eatre Madame Bovary. L\u2019habile Rodolphe saura exploiter une telle situation dans ses propos s\u00e9ducteurs: \u00abMadame Bovary!&#8230; Eh! tout le monde vous appelle comme cela!&#8230; Ce n\u2019est pas votre nom, d\u2019ailleurs; c\u2019est le nom d\u2019un autre\u00bb (II,\u00a09). \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019identit\u00e9 de la femme ne peut se constituer de mani\u00e8re autonome, c\u2019est-\u00e0-dire autrement que par le mariage, Emma n\u2019avait d\u2019ailleurs pas le choix: si Charles, de par l\u2019ordonnance des chapitres, encadre son existence, c\u2019est parce que le sort de la femme est inf\u00e9od\u00e9 \u00e0 celui de l\u2019homme, singuli\u00e8rement dans le contexte \u00e9triqu\u00e9 de la vie provinciale. Le sous-titre du roman, \u00abM\u0153urs de province\u00bb, d\u00e9signe clairement la port\u00e9e sociale exemplaire de l\u2019histoire qu\u2019il narre.<\/p>\n<p>En outre, le commencement du roman joue \u00e0 tromper, de fa\u00e7on significative, l\u2019attente du lecteur. En effet, alors que le titre nous invite \u00e0 d\u00e9couvrir dans le texte la traditionnelle h\u00e9ro\u00efne, nous trouvons par deux fois l\u2019identit\u00e9 de \u00abMadame Bovary\u00bb attribu\u00e9e \u00e0 des personnages qui n\u2019occupent pas le centre de la sc\u00e8ne romanesque: la m\u00e8re de Charles, puis sa premi\u00e8re femme. Autrement dit, Emma se voit l\u00e0 encore affecter une identit\u00e9 qui lui pr\u00e9existe. Alors que ses r\u00eaves d\u2019adolescente, nourris de lectures romanesques, lui avaient fait esp\u00e9rer une vie aussi passionnante et unique que celles qu\u2019on trouve dans les livres, elle fait l\u2019exp\u00e9rience de la r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire de la d\u00e9ception et de la r\u00e9p\u00e9tition. Le r\u00e9el d\u00e9joue les mirages de la fiction: la jeune Emma, en devenant Madame Bovary, devient une femme comme tant d\u2019autres\u00a0\u2014 en l\u2019occurrence, comme les deux autres qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e dans le roman. L\u2019h\u00e9ro\u00efne romanesque de Flaubert n\u2019est pas un \u00eatre d\u2019exception. Elle est au contraire ordinaire, et c\u2019est cela qui la rend vraie et fait sa force. La trag\u00e9die moderne est celle du quotidien.<\/p>\n<p>Le tragique d\u2019une existence est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 travers les d\u00e9tails, \u00e0 travers les riens de la vie de tous les jours, qui sont en fait lourds de sens: \u00abMais c\u2019\u00e9tait surtout aux heures des repas qu\u2019elle n\u2019en pouvait plus, dans cette petite salle au rez-de-chauss\u00e9e, avec le po\u00eale qui fumait, la porte qui criait, les murs qui suintaient, les pav\u00e9s humides\u00bb (I,\u00a09). Flaubert, qui use savamment du discours indirect libre dans l\u2019ensemble du roman, laisse planer le doute quant au point de focalisation d\u2019une telle description: elle peut tout aussi bien \u00e9maner du regard du narrateur ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019histoire que de celui d\u2019Emma. En tout cas, le lecteur est pris dans cette vision d\u2019un quotidien qui semble objectivement insupportable. Une porte, un mur r\u00e9sument l\u2019horreur d\u2019une destin\u00e9e: \u00abToute l\u2019amertume de l\u2019existence lui semblait servie sur son assiette\u00bb (ibid.).<\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9riorit\u00e9 des personnages est ainsi souvent dessin\u00e9e par le biais des objets sur lesquels se porte leur regard, proc\u00e9d\u00e9 qui ajoute \u00e0 la vraisemblance psychologique. Flaubert d\u00e9peint des \u00eatres qui s\u2019ignorent largement, incapables d\u2019analyser en profondeur et de verbaliser exactement leurs exp\u00e9riences: \u00abElle souhaitait \u00e0 la fois mourir et habiter Paris\u00bb (ibid.), \u00e9crit-il \u00e0 propos de Madame Bovary. Charles, personnage fruste, est encore plus ignorant de lui-m\u00eame. Ainsi, le sentiment amoureux que lui inspire Emma n\u2019est pas d\u00e9sign\u00e9 comme tel, mais le d\u00e9sir se d\u00e9voile \u00e0 travers le regard port\u00e9 sur elle: \u00abEt, la t\u00eate en arri\u00e8re, les l\u00e8vres avanc\u00e9es, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, tandis que le bout de la langue, passant entre ses dents fines, l\u00e9chait \u00e0 petits coups le fond du verre\u00bb (I,\u00a03.). La sensualit\u00e9 d\u2019Emma est \u00e0 la fois montr\u00e9e en tant que telle et comme produite par l\u2019ardeur des yeux qui la contemplent.<\/p>\n<p>La subjectivit\u00e9 ne se d\u00e9voile donc gu\u00e8re sous la forme du discours int\u00e9rieur; elle est plut\u00f4t prise en charge par la neutralit\u00e9 apparente de la description. Le lecteur a ainsi l\u2019impression que, si l\u2019histoire tourne mal, \u00abc\u2019est la faute de la r\u00e9alit\u00e9\u00bb, pour reprendre, modifi\u00e9e, la derni\u00e8re phrase prononc\u00e9e par Charles avant sa mort: \u00abC\u2019est la faute de la fatalit\u00e9!\u00bb (III,\u00a011). Au fond, c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame chose: Madame Bovary d\u00e9montre l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, laquelle reprend d\u2019ailleurs pleinement ses droits \u00e0 la fin du roman. Celui-ci s\u2019ach\u00e8ve en effet sur l\u2019apoth\u00e9ose du pharmacien Homais, incarnation des valeurs bourgeoises triomphantes: \u00abIl vient de recevoir la croix d\u2019honneur\u00bb (III,\u00a011). Le pragmatisme vainqueur dit la faillite de l\u2019id\u00e9al et du r\u00eave dans le monde tel qu\u2019il est.<\/p>\n<p>Outre les descriptions, les s\u00e9quences narratives sont \u00e9galement construites de mani\u00e8re que les faits d\u00e9gagent d\u2019eux-m\u00eames leur propre commentaire. Par exemple, un habile montage frappe d\u2019embl\u00e9e de d\u00e9rision la sc\u00e8ne durant laquelle Rodolphe s\u00e9duit Emma (II,\u00a08). L\u2019\u00e9pisode se d\u00e9roule en effet sur fond de f\u00eate rurale, en l\u2019occurrence les comices agricoles. Or, non content d\u2019inscrire la rencontre amoureuse dans un contexte trivial et \u00e9minemment provincial\u00a0\u2014 qui invalide d\u2019embl\u00e9e les r\u00eaves de fuite que forgera plus tard Emma\u00a0\u2014, Flaubert juxtapose sans transition deux textes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes: le dialogue amoureux et les discours de \u00abM.\u00a0le Conseiller\u00bb puis de \u00abM.\u00a0le Pr\u00e9sident\u00bb. L\u2019\u00e9crivain n\u2019\u00e9tait pas m\u00e9content de cette trouvaille: \u00abJ\u2019ai un fouillis de b\u00eates et de gens beuglant et bavardant, avec mes amoureux en dessus, qui sera bon, je crois\u00bb (lettre \u00e0 Louise Colet,\u00a022\u00a0septembre\u00a01853). Plus la sc\u00e8ne avance et plus le rythme de l\u2019alternance s\u2019acc\u00e9l\u00e8re: \u00abEt il saisit sa main; elle ne la retira pas. \u201cEnsemble de bonnes cultures!\u201d cria le pr\u00e9sident.\u00a0\u2014 Tant\u00f4t, par exemple, quand je suis venu chez vous&#8230; \u201c\u00c0 M.\u00a0Bizet, de Quincampoix.\u201d\u00a0\u2014 Savais-je que je vous accompagnerais? \u201cSoixante et dix francs!\u201d\u00a0\u2014 Cent fois m\u00eame j\u2019ai voulu partir, et je vous ai suivie, je suis rest\u00e9. \u201cFumiers.\u201d\u00bb (II,\u00a08).<\/p>\n<p>L\u2019expression du sentiment vient lamentablement et ridiculement buter sur la plus grossi\u00e8re r\u00e9alit\u00e9. Ce t\u00e9lescopage de deux ordres de discours est en lui-m\u00eame \u00e9loquent. De plus, le lecteur sait que Rodolphe joue la com\u00e9die pour s\u00e9duire, si bien que la version subjective d\u2019Emma, qui vient ensuite, appara\u00eet \u00e0 la fois risible et pitoyable: \u00abElle entrait dans quelque chose de merveilleux o\u00f9 tout serait passion, extase, d\u00e9lire; une immensit\u00e9 bleu\u00e2tre l\u2019entourait, les sommets du sentiment \u00e9tincelaient sous sa pens\u00e9e, et l\u2019existence ordinaire n\u2019apparaissait qu\u2019au loin, tout en bas, dans l\u2019ombre, entre les intervalles de ses hauteurs\u00bb (II,\u00a09). Les comices et leur symbolique \u00abfumier\u00bb, gr\u00e2ce au syst\u00e8me narratif qui les a abruptement m\u00eal\u00e9s \u00e0 la naissance de l\u2019amour, ont eu soin de pr\u00e9venir le lecteur que \u00abl\u2019existence ordinaire\u00bb demeure toujours au premier plan. Madame Bovary ou la trag\u00e9die de l\u2019impossible ascension: le subtil travail narratif de Flaubert en dit plus long que bien des commentaires n\u2019auraient pu le faire.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne d\u2019amour entre Emma et L\u00e9on (III,\u00a01)\u00a0\u2014 dont on reprocha \u00e0 Flaubert le caract\u00e8re scandaleux\u00a0\u2014 est, elle aussi, construite d\u2019une fa\u00e7on singuli\u00e8re: \u00abon\u00bb voit de l\u2019ext\u00e9rieur le fiacre dans lequel se trouve le couple. La \u00abfureur de la locomotion\u00bb d\u2019une voiture s\u2019offre aux \u00abgrands yeux \u00e9bahis\u00bb des \u00abbourgeois\u00bb, et se donne comme \u00e9quivalent symbolique de l\u2019acte amoureux voil\u00e9 au regard. Cette voiture \u00abplus close qu\u2019un tombeau et ballott\u00e9e comme un navire\u00bb, emport\u00e9e dans une course fr\u00e9n\u00e9tique \u00absans parti pris ni direction, au hasard\u00bb est \u00e0 l\u2019image de la vie d\u2019Emma, livr\u00e9e au d\u00e9sordre et au d\u00e9sarroi.<\/p>\n<p>La critique et, \u00e0 travers le proc\u00e8s, l\u2019id\u00e9ologie bourgeoise dominante \u00e0 l\u2019\u00e9poque ont surtout \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9es par la froide neutralit\u00e9 du roman, par l\u2019adoption d\u2019un point de vue narratif en forme d\u2019observation quasi clinique: une caricature de Loriot repr\u00e9sente Flaubert en train de diss\u00e9quer litt\u00e9ralement Madame Bovary. Effectivement, le texte demeure impartial \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son h\u00e9ro\u00efne: ni piti\u00e9 ni m\u00e9pris ne sont l\u00e0 pour guider notre lecture, pour proposer de rassurants rep\u00e8res. Par l\u00e0, c\u2019est implicitement le syst\u00e8me des valeurs de son temps que Flaubert rejette, et c\u2019est sans doute ce qui explique que son \u00e9criture ait \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue comme aussi provocante.<\/p>\n<p>Cette neutralit\u00e9 narrative conf\u00e8re au roman sa force de v\u00e9rit\u00e9. Madame Bovary est \u00e0 la fois grande et mis\u00e9rable, path\u00e9tique et ridicule. Elle peut para\u00eetre, pour un regard dont l\u2019origine reste ind\u00e9cise\u00a0\u2014 celui du lecteur peut-\u00eatre\u00a0\u2014, \u00absublime\u00bb: \u00abNe semblait-elle pas traverser l\u2019existence en y touchant \u00e0 peine, et porter au front la vague empreinte de quelque pr\u00e9destination sublime?\u00bb (II,\u00a05). Ailleurs, ses h\u00e9sitations la rendent pitoyable. Au fond, Madame Bovary est aussi complexe et contradictoire que la r\u00e9alit\u00e9, et c\u2019est cela qui rend le personnage attachant et convaincant. C\u2019est ainsi qu\u2019elle valut \u00e0 Flaubert une longue amiti\u00e9 \u00e9pistolaire avec une lectrice qui s\u2019\u00e9tait reconnue en elle, et qui pensait que Flaubert s\u2019\u00e9tait inspir\u00e9 d\u2019une personne r\u00e9elle pour constituer son personnage. Il prit soin de la d\u00e9tromper: \u00abMadame Bovary n\u2019a rien de vrai. C\u2019est une histoire totalement invent\u00e9e; je n\u2019y ai rien mis de mes sentiments ni de mon existence. L\u2019illusion (s\u2019il y en a une) vient au contraire de l\u2019impersonnalit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre. C\u2019est un de mes principes, qu\u2019il ne faut pas s\u2019\u00e9crire. L\u2019artiste doit \u00eatre dans son \u0153uvre comme Dieu dans la cr\u00e9ation, invisible et tout-puissant; qu\u2019on le sente partout, mais qu\u2019on ne le voie pas\u00bb (lettre \u00e0 Mlle\u00a0Leroyer de Chantepie,\u00a018\u00a0mars\u00a01857). Avec son premier v\u00e9ritable roman, Flaubert met au point une esth\u00e9tique \u00e0 laquelle il demeurera toujours fid\u00e8le.<\/p>\n<p>Enfin, si Flaubert a choqu\u00e9 ses contemporains, c\u2019est aussi parce qu\u2019il a exclu de l\u2019univers romanesque toute perspective transcendante. L\u2019id\u00e9al qu\u2019Emma\u00a0\u2014 version f\u00e9minine et moderne de don Quichotte\u00a0\u2014 s\u2019est forg\u00e9 \u00e0 travers ses lectures se r\u00e9v\u00e8le d\u00e9risoire, mais aucun autre ne lui est substitu\u00e9. La croyance religieuse, incarn\u00e9e par l\u2019abb\u00e9 Bournisien, et la foi dans le progr\u00e8s, incarn\u00e9e par le pharmacien Homais, n\u2019\u00e9chappent pas non plus \u00e0 la m\u00e9diocrit\u00e9. Le dialogue de ces deux personnages, face \u00e0 face durant la veill\u00e9e mortuaire d\u2019Emma, ne peut que renvoyer chacun de leurs discours \u00e0 ses propres impasses: \u00abIls s\u2019\u00e9chauffaient, ils \u00e9taient rouges, ils parlaient \u00e0 la fois, sans s\u2019\u00e9couter; Bournisien se scandalisait d\u2019une telle audace; Homais s\u2019\u00e9merveillait d\u2019une telle b\u00eatise\u00bb (III,\u00a09). M\u00eame morte, Emma reste cern\u00e9e par les mis\u00e8res de la banalit\u00e9, par la tragique ineptie de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A.\u00a0SCHWEIGER<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-391","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/391","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=391"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}