{"id":377,"date":"2026-07-26T09:58:20","date_gmt":"2026-07-26T07:58:20","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=377"},"modified":"2026-07-26T09:58:20","modified_gmt":"2026-07-26T07:58:20","slug":"la-chute","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=la-chute","title":{"rendered":"la Chute"},"content":{"rendered":"<p>Chute (la)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>CHUTE (la). R\u00e9cit d\u2019Albert Camus (1913-1960), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Gallimard en 1956.<\/p>\n<p>Camus a d\u2019abord imagin\u00e9 la Chute comme une nouvelle qui devait s\u2019ajouter \u00e0 celles de l\u2019Exil et le Royaume; puis il s\u2019est, selon son expression, laiss\u00e9 emporter par son propos. Ce r\u00e9cit en forme de monologue para\u00eetra pendant l\u2019\u00e9t\u00e9 de\u00a01956, quelques mois avant le recueil auquel il \u00e9tait destin\u00e9. C\u2019est la derni\u00e8re \u0153uvre achev\u00e9e par Camus. Un an plus tard, il recevra le prix Nobel de litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Dans un bar crasseux d\u2019Amsterdam, un consommateur, qui dit s\u2019appeler Jean-Baptiste Clamence, en aborde un autre, comme lui quadrag\u00e9naire, fran\u00e7ais, bourgeoisement v\u00eatu et cultiv\u00e9. Il lui parle de la Hollande, terre de songe et d\u2019histoire, o\u00f9 la vie quotidienne se teinte des couleurs du mythe (chap.\u00a01). Son monologue vire \u00e0 la confession. Il fut nagu\u00e8re un brillant avocat parisien, respect\u00e9 de tous et d\u2019abord de lui-m\u00eame, \u00e9pris de hauteurs et de justice. Un soir, un rire, entendu par hasard, \u00e9branla son assurance (2). Son image s\u2019effrita \u00e0 ses propres yeux: une petite l\u00e2chet\u00e9, une aventure sentimentale peu reluisante; une nuit enfin, une jeune femme sauta dans la Seine; il faisait noir, l\u2019eau \u00e9tait froide; il n\u2019a jamais su ce que cette femme \u00e9tait devenue (3). La confession se poursuit dans une \u00eele du Zuyderzee. Du jour o\u00f9 il a d\u00e9couvert que tout n\u2019\u00e9tait que com\u00e9die, Clamence s\u2019est ing\u00e9ni\u00e9 \u00e0 tenir des r\u00f4les et \u00e0 se rendre odieux pour d\u00e9truire l\u2019image d\u2019honn\u00eate homme qu\u2019on s\u2019\u00e9tait forg\u00e9e de lui. D\u00e9go\u00fbt\u00e9 de l\u2019amour, il s\u2019installa dans la d\u00e9bauche, puis dans le mal-confort, dont le Christ a donn\u00e9 l\u2019exemple en mourant pour une faute dont il se sentait obscur\u00e9ment coupable (4-5). Clamence re\u00e7oit cette fois son compagnon dans sa chambre: il a la fi\u00e8vre. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il \u00e9tait prisonnier, il a un jour vol\u00e9 sa ration d\u2019eau \u00e0 un camarade agonisant. Ayant ferm\u00e9 son cabinet d\u2019avocat, il exerce d\u00e9sormais \u00e0 Amsterdam le m\u00e9tier de juge-p\u00e9nitent. Offrant \u00e0 ses interlocuteurs de rencontre le miroir de ses crimes, il les persuade de leur mis\u00e8re. Il cache chez lui un tableau vol\u00e9 (les Juges int\u00e8gres, de Van Eyck) dans l\u2019espoir que son interlocuteur sera un policier et l\u2019arr\u00eatera. H\u00e9las! celui-ci lui ressemble trop: il est, comme lui, avocat (6).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Chacun des chapitres (non num\u00e9rot\u00e9s dans le texte) correspond approximativement \u00e0 une journ\u00e9e. La confession progresse: la \u00abchute\u00bb de la jeune femme dans la Seine n\u2019en est qu\u2019une \u00e9tape, certes d\u00e9cisive puisqu\u2019elle a, succ\u00e9dant \u00e0 quelques signes avant-coureurs, d\u00e9clench\u00e9 la prise de conscience de Clamence; mais, remontant plus loin dans son pass\u00e9, celui-ci va d\u00e9couvrir un crime plus noir encore: c\u2019est volontairement qu\u2019il a h\u00e2t\u00e9 la mort de son compagnon de captivit\u00e9, en trahissant un devoir de solidarit\u00e9. Comme la soci\u00e9t\u00e9 condamne souvent les hommes pour une autre faute que celle qu\u2019ils ont commise (dans l\u2019\u00c9tranger, Meursault \u00e9tait condamn\u00e9 \u00e0 mort pour n\u2019avoir pas pleur\u00e9 \u00e0 la mort de sa m\u00e8re), le recel du tableau appara\u00eet comme un subterfuge invent\u00e9 par Clamence pour mat\u00e9rialiser une culpabilit\u00e9 plus profond\u00e9ment enracin\u00e9e ailleurs. Au vrai, il se peut bien que tout ce dont il s\u2019accuse ne soit qu\u2019invention: suffit-il de se pr\u00e9tendre com\u00e9dien pour convaincre de la fausset\u00e9 de son caract\u00e8re? On en vient m\u00eame \u00e0 douter qu\u2019il parle \u00e0 quelqu\u2019un: postul\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 un monologue qui reproduit parfois des bribes de r\u00e9ponses (proc\u00e9d\u00e9 utilis\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre, par exemple quand un acteur t\u00e9l\u00e9phone), l\u2019interlocuteur pourrait aussi bien n\u2019\u00eatre qu\u2019un double que Clamence a invent\u00e9 pour tromper sa solitude et qu\u2019il \u00e9choue finalement \u00e0 imaginer sous d\u2019autres traits que les siens. Ce doute vertigineux sur le monde \u00e9voqu\u00e9 (que tout lecteur de roman traditionnel s\u2019attache \u00e0 croire r\u00e9el) fonde la modernit\u00e9 de la Chute. Ne demeure, en d\u00e9finitive, qu\u2019un \u00abtexte\u00bb.<\/p>\n<p>Telle n\u2019\u00e9tait pourtant pas (il s\u2019en est expliqu\u00e9) l\u2019ambition de Camus. Il a seulement voulu peindre \u00abun h\u00e9ros de notre temps\u00bb (titre auquel il avait song\u00e9 en composant son \u0153uvre), c\u2019est-\u00e0-dire un intellectuel prisonnier d\u2019une parole grisante, qu\u2019il utilise comme un jeu pour pervertir les valeurs et qui lui permet de s\u2019accuser pour mieux accuser les autres. La technique du r\u00e9cit s\u2019apparente ici \u00e0 celle des M\u00e9moires \u00e9crits dans un souterrain, de Dosto\u00efevski; que la Chute soit \u00e0 peu pr\u00e8s contemporaine des d\u00e9buts du Nouveau Roman rel\u00e8ve du hasard. \u00abPol\u00e9mique Temps modernes&#8230; Leur seule excuse est dans la terrible \u00e9poque\u00bb, notait Camus en\u00a01954. \u00c0 l\u2019origine de la Chute, on trouve en effet sa querelle avec la revue de Jean-Paul Sartre, chez qui il d\u00e9nonce une \u00abaspiration \u00e0 la servitude\u00bb. Sans doute l\u2019\u00e9poque n\u2019\u00e9pargne-t-elle personne. En pr\u00eatant \u00e0 Clamence son propre go\u00fbt pour le th\u00e9\u00e2tre et le football, Camus a pu faire penser qu\u2019il se livrait \u00e0 une autocritique. Comme Clamence, il s\u2019est mis \u00e0 d\u00e9tester cette \u00e9tiquette de \u00abjuste\u00bb qui le suivait, et, enferm\u00e9 dans les contraintes du discours, il l\u2019autorise d\u2019autant mieux qu\u2019il la repousse avec modestie. \u00c0 s\u2019entendre r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019on est honn\u00eate, on finit par se r\u00eaver criminel&#8230; Camus ne se reconna\u00eetra pourtant qu\u2019un point commun avec son h\u00e9ros: une \u00abamiti\u00e9\u00bb pour le Christ qui ne signifie nullement un ralliement au catholicisme, comme l\u2019ont cru certains critiques, tromp\u00e9s peut-\u00eatre par la connotation religieuse du titre de l\u2019\u0153uvre et le nom que son h\u00e9ros a choisi de porter: Jean-Baptiste annonce le Christ, m\u00eame si sa voix pr\u00eache dans le d\u00e9sert (vox clamans in deserto&#8230;). Mais c\u2019est une \u00abmauvaise\u00bb parole qu\u2019adresse Clamence, et son patronyme sonne plut\u00f4t comme une d\u00e9rision sacril\u00e8ge.<\/p>\n<p>Le destin a voulu que la post\u00e9rit\u00e9 lise parfois comme un testament la plus ambigu\u00eb des \u0153uvres de Camus. Lui qui c\u00e9l\u00e9brait d\u2019ordinaire les pays du soleil et de la mer enferme ici son h\u00e9ros dans le froid humide d\u2019une ville de canaux dont les cercles concentriques \u00e9voquent l\u2019Enfer de Dante. S\u2019\u00e9tendant platement jusqu\u2019au-dessous du niveau de la mer et punissant ainsi Clamence de son go\u00fbt des hauteurs, la Hollande peut elle-m\u00eame avoir valeur symbolique: en anglais, les Pays-Bas (Netherlands) signifient l\u2019enfer (netherworld). \u00c0 l\u2019innocence de Meursault dans l\u2019\u00c9tranger, \u00e0 la puret\u00e9 de c\u0153ur de Rieux ou de Tarrou dans la Peste, Camus oppose cette fois la perversit\u00e9 et les proc\u00e9d\u00e9s retors d\u2019un ma\u00eetre des apparences. Loin du style d\u00e9pouill\u00e9 qui avait fait son succ\u00e8s, il se compla\u00eet jusqu\u2019\u00e0 la parodie dans la pr\u00e9ciosit\u00e9 et les artifices de la rh\u00e9torique. La Chute est un texte ironique, qui brouille les pistes de lecture et l\u2019image m\u00eame de Camus. Autant dire que, f\u00fbt-ce \u00e0 son corps d\u00e9fendant, celui-ci prend ses admirateurs \u00e0 contre-pied par l\u2019\u00e9criture, comme son h\u00e9ros le fait par la parole. Dans le m\u00eame temps o\u00f9 il pol\u00e9mique douloureusement avec ceux qui \u00e9taient nagu\u00e8re ses amis et o\u00f9 il d\u00e9nonce les dangers que fait courir \u00e0 la personne humaine leur complaisance pour des id\u00e9ologies totalitaires, il se remet lui-m\u00eame en question. L\u2019amertume du combat o\u00f9 il s\u2019est engag\u00e9 l\u2019\u00e9loigne \u00e0 jamais des terres o\u00f9 il se croyait innocent. Mais peut-\u00eatre cette \u0153uvre brillante, d\u00e9concertante, qui a abondamment nourri les r\u00e9flexions majeures de la critique moderne (sur la voix du narrateur, la distinction entre discours et r\u00e9cit, le caract\u00e8re illusoire du r\u00e9f\u00e9rent&#8230;), donnait-elle \u00e0 Camus l\u2019occasion de r\u00e9gler une fois pour toutes ses comptes avec les autres et avec lui-m\u00eame avant qu\u2019il ne retrouve la pente naturelle de son talent: le Premier Homme, roman \u00e9bauch\u00e9 ensuite et que sa mort brutale l\u2019emp\u00eacha d\u2019achever, en donne le soup\u00e7on.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>P.-L.\u00a0REY<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-377","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/377","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=377"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}