{"id":346,"date":"2026-07-25T21:52:56","date_gmt":"2026-07-25T19:52:56","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=346"},"modified":"2026-07-25T21:52:56","modified_gmt":"2026-07-25T19:52:56","slug":"molloy","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=molloy","title":{"rendered":"Molloy"},"content":{"rendered":"<p>Molloy<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>MOLLOY. Roman de Samuel Beckett (Irlande, 1906-1989), publi\u00e9 \u00e0 Paris aux \u00c9ditions de Minuit en 1951.<\/p>\n<p>Molloy est l\u2019un des premiers textes de Beckett r\u00e9dig\u00e9s directement en fran\u00e7ais, de septembre 1947 \u00e0 janvier 1948. Il avait produit auparavant, dans cette langue d\u2019adoption qui sera la sienne d\u00e9sormais, Mercier et Camier (roman paru en\u00a01970), quelques nouvelles (recueillies dans Nouvelles et Textes pour rien) et un court r\u00e9cit (Premier Amour). Ses deux premiers romans (Murphy en\u00a01938 et Watt en\u00a01942-1944) avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9crits en anglais.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Ce roman est divis\u00e9 en deux parties qui constituent deux r\u00e9cits distincts quoique sym\u00e9triques en bien des aspects. Chacun d\u2019eux, \u00e9crit \u00e0 la premi\u00e8re personne, est pris en charge par un narrateur diff\u00e9rent. Il s\u2019agit en premier lieu de Molloy, personnage r\u00e9duit \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9 quasi-totale au moment o\u00f9, ayant enfin rejoint la demeure de sa m\u00e8re, il se met \u00e0 \u00e9crire pour raconter l\u2019histoire de son errance \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une ville puis dans la campagne environnante \u00e0 la recherche justement de ce logement maternel. Ce vieil homme \u00e0 la jambe raide effectue ainsi, d\u2019abord juch\u00e9 sur une bicyclette et ensuite en s\u2019aidant de ses b\u00e9quilles, une p\u00e9nible d\u00e9ambulation au cours de laquelle il conna\u00eet une lente d\u00e9gradation physique, qui rend ses d\u00e9placements de plus en plus difficiles jusqu\u2019\u00e0 le r\u00e9duire \u00e0 la reptation. Ce laborieux vagabondage est entrecoup\u00e9 de quelques rencontres: celle d\u2019un commissaire d\u2019abord qui le met dans l\u2019embarras lorsqu\u2019il lui demande de d\u00e9cliner son identit\u00e9, celle de Lousse ensuite, vieille dame qui l\u2019h\u00e9berge et qu\u2019il quitte subrepticement apr\u00e8s un s\u00e9jour assez prolong\u00e9 chez elle, et celle, dans la for\u00eat, d\u2019un charbonnier qu\u2019il rosse m\u00e9thodiquement apr\u00e8s un court dialogue. Il ach\u00e8ve ce pitoyable parcours dans un foss\u00e9.<\/p>\n<p>Le second narrateur s\u2019appelle Jacques Moran. Il est enqu\u00eateur et une \u00abvoix\u00bb l\u2019a charg\u00e9 de r\u00e9diger un rapport sur une mission qu\u2019il vient de terminer. L\u2019objectif de celle-ci, transmis par le messager Gaber, consistait \u00e0 partir \u00e0 la recherche d\u2019un certain Molloy. Moran est un homme tr\u00e8s m\u00e9thodique, catholique pratiquant, qui m\u00e8ne sa propre vie, celles de son fils et de sa gouvernante Marthe selon des principes rigides. Mais d\u00e8s le d\u00e9part de cette nouvelle enqu\u00eate, il semble en proie \u00e0 un certain rel\u00e2chement et ses m\u00e9thodes habituelles perdent leur efficacit\u00e9. Il a ordre d\u2019emmener son fils pour effectuer le trajet vers le lieu o\u00f9 il est cens\u00e9 retrouver Molloy. Mais en chemin les difficult\u00e9s s\u2019accumulent. Moran perd peu \u00e0 peu l\u2019usage d\u2019une jambe, avance de plus en plus lentement et s\u2019installe dans un coin de for\u00eat d\u2019o\u00f9 il envoie son fils acheter une bicyclette au bourg le plus proche. Rest\u00e9 seul, il tue un homme qui l\u2019importunait, apr\u00e8s, semble-t-il, une courte rixe. Son fils le rejoint enfin, mais c\u2019est pour l\u2019abandonner un peu plus tard. Il reste immobile, ne sachant comment faire pour gagner Bally, sa destination, lorsque apr\u00e8s plusieurs jours il re\u00e7oit, apport\u00e9es par Gaber, de nouvelles instructions: il doit rentrer chez lui \u00abtoutes affaires cessantes\u00bb. Sur le chemin du retour, accompli \u00e0 grand-peine durant tout l\u2019hiver, Moran se pose des questions et pense \u00e0 ce qu\u2019il a pu advenir de ses abeilles et de ses poules pendant son absence.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Quoique constituant une \u0153uvre parfaitement autonome par ailleurs, Molloy doit se lire aussi, et peut-\u00eatre surtout, comme le premier volet du grand triptyque romanesque beckettien qui comprend \u00e9galement Malone meurt et l\u2019Innommable. Car il s\u2019agit bien ici en effet de la pr\u00e9sentation des premiers protocoles d\u2019une d\u00e9couverte lentement et ch\u00e8rement acquise, et de la maturation gr\u00e2ce \u00e0 laquelle celle-ci est advenue: l\u2019\u00e9criture requiert avant tout immobilit\u00e9 et silence mais elle est aussi le seul chemin qui y conduise, apr\u00e8s qu\u2019aient \u00e9t\u00e9 surmont\u00e9s toute une vari\u00e9t\u00e9 d\u2019obstacles d\u2019ordre quasiment initiatique. Au d\u00e9part donc cette \u00abaporie\u00bb: les conditions \u00e0 remplir pour qu\u2019une activit\u00e9, ici l\u2019\u00e9criture, puisse se mettre en branle, ne peuvent \u00eatre atteintes que par cette activit\u00e9 m\u00eame. Beckett rejoue ainsi \u00e0 sa mani\u00e8re dans cette grande trilogie narrative la mise en place du dispositif proustien: le texte dont le lecteur prend connaissance ne fait que d\u00e9crire le processus gr\u00e2ce auquel, \u00e0 cause duquel ou en d\u00e9pit duquel le narrateur s\u2019est enfin retrouv\u00e9 devant sa table de travail pour raconter pr\u00e9cis\u00e9ment le cheminement qui l\u2019y a conduit. Mais aussi peut-\u00eatre pour tenter de r\u00e9pondre \u00e0 cette rumeur qui se l\u00e8ve \u00e0 la naissance et m\u00eame avant, \u00e0 cet insatiable \u00abComment faire? Comment faire?\u00bb.<\/p>\n<p>Le propos consiste ici en une double m\u00e9tamorphose que vivent ou subissent deux narrateurs distincts, \u00e0 moins que ce ne soit le m\u00eame, pris \u00e0 deux p\u00e9riodes diff\u00e9rentes de son \u00e9volution: \u00abLe fait est, on dirait, que tout ce qu\u2019on peut esp\u00e9rer c\u2019est d\u2019\u00eatre un peu moins, \u00e0 la fin, celui qu\u2019on \u00e9tait au commencement, et par la suite.\u00bb \u00abUn peu moins\u00bb en effet et toujours de moins en moins, c\u2019est bien ce que doit supporter l\u2019\u00eatre beckettien, qu\u2019une force ext\u00e9rieure (comme un irr\u00e9m\u00e9diable destin, \u00e0 moins que ce destin ne soit justement le seul rem\u00e8de) semble conduire \u00e0 un d\u00e9pouillement de plus en plus radical. Tout d\u2019abord par abandon plus ou moins volontaire ou d\u00e9possession r\u00e9sign\u00e9e des accessoires qui paraissaient pourtant lui \u00eatre initialement indispensables. Parmi les objets qui disparaissent ainsi de l\u2019univers de nos deux narrateurs, citons la bicyclette, en ce qu\u2019elle appara\u00eet peut-\u00eatre comme le dernier symbole de leur v\u00e9locit\u00e9, elle-m\u00eame caract\u00e9ristique de l\u2019empressement mis \u00e0 s\u2019\u00e9loigner de soi: l\u2019un (Molloy) abandonne la sienne chez Lousse lorsqu\u2019il la quitte, en proie peut-\u00eatre \u00e0 la crainte d\u2019une installation servile dans le confort, l\u2019autre (Moran) s\u2019en voit priv\u00e9 par son fils qui s\u2019est enfui. L\u2019odyss\u00e9e d\u00e9risoire des deux personnages s\u2019accomplit, comme le r\u00e9cit lui-m\u00eame, \u00e0 la faveur d\u2019un v\u00e9ritable all\u00e8gement progressif, d\u2019une suppression graduelle et implacable de ce qui finit par se r\u00e9v\u00e9ler apr\u00e8s coup comme superflu. Les objets, une fois accompli leur office (\u00abRamener le silence, c\u2019est le r\u00f4le des objets\u00bb), sont rel\u00e9gu\u00e9s au rayon des auxiliaires devenus inutiles. M\u00eame l\u2019objectif qui est assign\u00e9 \u00e0 chacun des deux \u00aberrants\u00bb comme motif de leur mise en route, l\u2019un r\u00e9pondant aux ordres de son patron Youdi et l\u2019autre \u00e0 une sorte d\u2019impr\u00e9cise mais n\u00e9anmoins imp\u00e9rieuse prescription int\u00e9rieure, est une \u00abb\u00e9quille\u00bb qui devient tr\u00e8s vite d\u00e9su\u00e8te. Cette tension initiale, soit vers le giron maternel, soit vers la jonction avec Molloy, se trouve vite oubli\u00e9e et remplac\u00e9e par la concentration sur le mode de progression proprement dit.<\/p>\n<p>Beckett proc\u00e8de dans ce roman \u00e0 un v\u00e9ritable exercice de renonciation croissante \u00e0 tous les ingr\u00e9dients qui fondent habituellement le romanesque: amenuisement du d\u00e9placement, rencontres r\u00e9duites \u00e0 une incompr\u00e9hension qui tourne la plupart du temps \u00e0 un \u00e9change de coups, voire au meurtre, paysages sommairement entrevus et, liste non exhaustive, une conception purement fonctionnelle de l\u2019amour, redoutablement ramen\u00e9 \u00e0 sa stricte r\u00e9alit\u00e9 physiologique et qui n\u2019est pas sans rappeler le Chamfort le plus noir. Le narrateur lui-m\u00eame a vocation, dans une semblable entreprise, \u00e0 devenir en quelque sorte quantit\u00e9 n\u00e9gligeable, du moins en tant que promoteur de son existence, et \u00e0 c\u00e9der de plus en plus la place \u00e0 la \u00abvoix\u00bb qui emprunte son canal et l\u2019utilise comme interm\u00e9diaire pour se faire entendre. Rien de surprenant d\u00e8s lors \u00e0 ce que les deux protagonistes soient de plus en plus mal en point: l\u2019\u00e9criture n\u2019aura bient\u00f4t plus besoin du pr\u00e9texte de leurs agissements pour se poursuivre. La parole, comme \u00e9pur\u00e9e, d\u00e9li\u00e9e, devient de plus en plus pr\u00e9pond\u00e9rante. Beckett se fait le romancier de l\u2019\u00e9criture, comme mode d\u2019expression d\u2019une pr\u00e9sence au monde unique, et du laborieux parcours qu\u2019elle doit accomplir pour sortir de la confusion du tout-puissant discours anonyme. Molloy en ce sens, dans sa m\u00e9fiance insigne \u00e0 l\u2019\u00e9gard de toute conversation, est bien plus proche du silence que Moran: \u00abIl m\u2019arrivait souvent, du temps o\u00f9 je parlais encore, d\u2019avoir trop dit en croyant avoir dit trop peu et d\u2019avoir trop peu dit en croyant avoir dit trop.\u00bb De m\u00eame dans cette entreprise de d\u00e9tachement, Molloy, qui a pratiquement tout oubli\u00e9 de son pass\u00e9 (\u00abOui, il m\u2019arrivait d\u2019oublier non seulement qui j\u2019\u00e9tais, mais que j\u2019\u00e9tais, d\u2019oublier d\u2019\u00eatre\u00bb), semble \u00eatre parvenu \u00e0 un stade beaucoup plus avanc\u00e9 que Moran. C\u2019est avec une r\u00e9elle jubilation communicative que l\u2019\u00e9crivain r\u00e9duit d\u2019ailleurs ce dernier, sorte de M.\u00a0Homais exalt\u00e9 de certitudes et p\u00e9rorant inlassablement pour les transmettre, \u00e0 toujours plus de doute et d\u2019impuissance. Trajet hautement symbolique donc que ce roman de Beckett dont l\u2019humour d\u00e9vastateur, paradoxalement li\u00e9 \u00e0 son exc\u00e8s de noirceur m\u00eame, peut se r\u00e9v\u00e9ler \u00e9tonnamment stimulant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>G.\u00a0COGEZ<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-346","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/346","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=346"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}