{"id":298,"date":"2026-07-25T18:40:54","date_gmt":"2026-07-25T16:40:54","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=298"},"modified":"2026-07-25T18:40:54","modified_gmt":"2026-07-25T16:40:54","slug":"eupalinos-ou-larchitecte","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=eupalinos-ou-larchitecte","title":{"rendered":"Eupalinos ou l&#8217;Architecte"},"content":{"rendered":"<p>Eupalinos ou l\u2019Architecte<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>EUPALINOS OU L\u2019ARCHITECTE. Dialogue de Paul Val\u00e9ry (1871-1945), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Gallimard en 1921 en guise de Pr\u00e9face \u00e0 un recueil intitul\u00e9 Architectures.<\/p>\n<p>Une lettre de\u00a01934 \u00e0 Dontenville explique les circonstances particuli\u00e8res de la r\u00e9daction de cette \u0153uvre de commande. Pour des raisons de composition\u00a0\u2014 il s\u2019agissait d\u2019un livre d\u2019art\u00a0\u2014, la longueur de la Pr\u00e9face \u00e9tait fix\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0\u00a0115\u00a0800 signes. Cette f\u00e9conde contrainte engagea Paul Val\u00e9ry \u00e0 recourir \u00e0 la forme du dialogue, auquel il \u00e9tait ais\u00e9 d\u2019ajouter ou de retrancher quelques r\u00e9pliques.<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Au royaume des Morts, Ph\u00e8dre retrouve Socrate, ab\u00eem\u00e9 dans la contemplation du fleuve du Temps. Il lui rappelle le souvenir de l\u2019architecte Eupalinos, constructeur du temple d\u2019Art\u00e9mis, avec lequel il s\u2019\u00e9tait li\u00e9 et qui r\u00e9ussissait, selon ses propres termes, \u00e0 faire \u00abchanter les \u00e9difices\u00bb. Le philosophe est tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9 par l\u2019\u00e9vocation de ce personnage, qui l\u2019entra\u00eene dans une r\u00e9flexion sur la beaut\u00e9 et sa n\u00e9cessaire insertion dans les formes sensibles. Socrate d\u00e9veloppe ensuite l\u2019analogie propos\u00e9e par Eupalinos entre l\u2019architecture et la musique, les deux seuls arts \u00abqui enferment l\u2019homme dans l\u2019homme\u00bb en l\u2019enveloppant dans la totalit\u00e9 d\u2019un espace cr\u00e9\u00e9. Il se rem\u00e9more l\u2019origine de son choix d\u2019\u00eatre philosophe et non artiste: la d\u00e9couverte, encore adolescent, d\u2019un ossement de poisson ou d\u2019un morceau d\u2019ivoire taill\u00e9 dont il n\u2019avait pu d\u00e9terminer l\u2019origine. S\u2019\u00e9bauche alors l\u2019image de l\u2019anti-Socrate, l\u2019architecte qu\u2019il aurait pu \u00eatre, objet d\u2019un \u00e9ternel regret, car le philosophe comprend finalement\u00a0\u2014 h\u00e9las! bien trop tard\u00a0\u2014 que ce n\u2019est pas dans les paroles, mais \u00abdans les actes\u00a0[&#8230;] que nous devons trouver le sentiment le plus imm\u00e9diat de la pr\u00e9sence du divin\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Si Eupalinos a toutes les apparences d\u2019un dialogue platonicien, les d\u00e9clarations de Paul Val\u00e9ry nous dissuadent bien vite de nous laisser abuser par son hell\u00e9nisme de fa\u00e7ade. Il avoue en effet n\u2019avoir eu recours \u00e0 aucune documentation particuli\u00e8re et n\u2019avoir aucunement cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9viter les anachronismes. Le nom d\u2019Eupalinos, choisi dans la Grande Encyclop\u00e9die de M.\u00a0Berthelot, \u00e0 l\u2019article \u00abArchitecture\u00bb, est en r\u00e9alit\u00e9 celui d\u2019un ing\u00e9nieur et constructeur de canaux dont les temples \u00e9taient loin d\u2019\u00eatre la sp\u00e9cialit\u00e9: \u00abJe lui ai pr\u00eat\u00e9 mes id\u00e9es comme j\u2019ai fait \u00e0 Socrate et \u00e0 Ph\u00e8dre\u00bb. Le recours \u00e0 une forme canonique appara\u00eet donc comme une mani\u00e8re originale d\u2019exprimer des id\u00e9es, voire des th\u00e8mes r\u00e9currents de l\u2019exp\u00e9rience personnelle et intellectuelle de Val\u00e9ry. Il \u00e9voque ainsi, dans le tome\u00a0V des Cahiers (mais aussi dans l\u2019Homme et la Coquille), l\u2019\u00e9pisode du coquillage d\u00e9couvert sur la plage pr\u00e8s de Maguelonne lorsqu\u2019il \u00e9tait adolescent et qui figure dans le dialogue comme le tournant de la destin\u00e9e de Socrate. Ne pouvant d\u00e9terminer s\u2019il s\u2019agit d\u2019un objet d\u2019origine naturelle ou humaine, Socrate \u00e9tend sa r\u00e9flexion aux objets humains, introducteurs de d\u00e9sordre et de simplification dans la nature \u00e0 des fins d\u2019utilit\u00e9. Il fait alors le choix d\u2019\u00eatre un \u00abesprit\u00bb plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre un \u00abhomme\u00bb afin d\u2019avoir la connaissance du tout, sup\u00e9rieure, penset-il, \u00e0 celle des parties.<\/p>\n<p>Si le dialogue semble parfois vagabonder, le point central en est et reste la doctrine d\u2019Eupalinos, l\u2019architecte, relay\u00e9e par celle de Tridon le Sidonien, constructeur des plus beaux navires. Elle s\u2019exprime en quelques pr\u00e9ceptes clairs et directs: \u00abIl n\u2019y a point de d\u00e9tails dans l\u2019ex\u00e9cution\u00bb; \u00abIl faut que mon temps meuve les hommes comme les meut l\u2019objet aim\u00e9.\u00bb Pour atteindre ce dernier objectif, l\u2019implication du corps est n\u00e9cessaire: il doit \u00eatre \u00abde la partie dans l\u2019\u0153uvre elle-m\u00eame\u00bb, dans la conception comme dans la r\u00e9alisation. Le petit temple d\u2019Herm\u00e8s construit par Eupalinos est ainsi \u00abl\u2019image math\u00e9matique d\u2019une fille de Corinthe\u00bb. L\u2019art de l\u2019architecte, comme celui du musicien, parle alors sans interm\u00e9diaire puisqu\u2019il cr\u00e9e un monde qui environne compl\u00e8tement le spectateur. La communication est ainsi la plus directe possible, d\u2019esprit \u00e0 esprit. Socrate \u00e9voque \u00e0 ce propos une audition o\u00f9 \u00abla symphonie elle-m\u00eame\u00a0[lui] faisait oublier le sens de l\u2019ou\u00efe\u00bb. Par la production d\u2019\u00abobjets essentiellement humains\u00bb, l\u2019artiste remanie de mani\u00e8re significative la doctrine du \u00abconnais-toi toi-m\u00eame\u00bb. \u00ab\u00c0 force de construire, conclut Eupalinos, je crois bien que je me suis construit moi-m\u00eame.\u00bb<\/p>\n<p>Le Socrate d\u00e9sabus\u00e9 de Val\u00e9ry semble l\u2019\u00e9cho des m\u00e9ditations de Montaigne ou de Nietzsche, qui r\u00eavaient justement d\u2019un \u00abSocrate musicien\u00bb. C\u2019est la mort qui, dans la fiction, permet son ultime remise en question, supr\u00eame et imaginaire libert\u00e9 de l\u2019esprit: \u00abD\u2019ici tout est m\u00e9connaissable. La v\u00e9rit\u00e9 est devant nous et nous ne comprenons plus rien.\u00bb La critique du discours qui se fait jour dans les propos tenus n\u2019est pas celle de la philosophie dans son ensemble, mais celle des philosophes qui n\u00e9gligent la question de la forme, \u00abcette chanson et cette couleur d\u2019une voix, que nous traitons \u00e0 tort comme d\u00e9tails et accidents\u00bb. Philosophes \u00abdont c\u2019est le grand malheur qu\u2019ils ne voient jamais s\u2019\u00e9crouler les univers qu\u2019ils imaginent, puisque enfin ils n\u2019existent pas\u00bb. C\u2019est pourquoi, au fil de ce dialogue d\u00e9senchant\u00e9, le lyrisme abstrait de Ph\u00e8dre et de Socrate s\u2019exerce largement dans la description des ports ou des temples des mortels ainsi que par l\u2019\u00e9dification d\u2019analogies somptueuses (musique\/architecture, mais aussi constructeur\/d\u00e9miurge). Si Socrate \u00abcontenait un architecte\u00bb, comme le pense Ph\u00e8dre, son r\u00eave d\u2019architecture et ses remords d\u2019artiste manqu\u00e9 sont avant tout ceux d\u2019un grand po\u00e8te de la raison.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A.\u00a0SCHAFFNER<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-298","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/298","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=298"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}