{"id":224,"date":"2026-07-25T11:38:19","date_gmt":"2026-07-25T09:38:19","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=224"},"modified":"2026-07-25T11:38:19","modified_gmt":"2026-07-25T09:38:19","slug":"les-fleurs-du-mal","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=les-fleurs-du-mal","title":{"rendered":"Les Fleurs du Mal"},"content":{"rendered":"<p>Fleurs du mal (les)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>FLEURS DU MAL (les). Recueil po\u00e9tique de Charles Baudelaire (1821-1867), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Poulet-Malassis et de Broise en 1857. Une \u00abSeconde \u00e9dition augment\u00e9e de trente-cinq po\u00e8mes nouveaux\u00bb est publi\u00e9e chez les m\u00eames \u00e9diteurs en\u00a01861, et l\u2019\u00e9dition d\u00e9finitive chez Michel L\u00e9vy en\u00a01868.<\/p>\n<p>Le recueil fut l\u2019objet d\u2019un proc\u00e8s en ao\u00fbt 1857 pour \u00aboffense \u00e0 la morale religieuse\u00bb ainsi qu\u2019\u00e0 \u00abla morale publique et aux bonnes m\u0153urs\u00bb. Baudelaire fut condamn\u00e9 \u00e0\u00a0300 francs d\u2019amende et \u00e0 la suppression de six po\u00e8mes\u00a0\u2014 qui seront publi\u00e9s dans le Parnasse satyrique du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, \u00e0 Bruxelles, en\u00a01864, avant d\u2019\u00eatre repris avec d\u2019autres pi\u00e8ces de circonstance dans les \u00c9paves (Bruxelles, Poulet-Malassis,\u00a01866). Cette \u0153uvre majeure fut lentement m\u00fbrie par le po\u00e8te qui, d\u00e8s\u00a01840, parle de ses \u00abFleurs singuli\u00e8res\u00bb. Baudelaire avait fait plusieurs fois annoncer dans des revues la parution de son recueil sous les titres suivants: les Lesbiennes puis les Limbes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Apr\u00e8s une d\u00e9dicace au \u00abma\u00eetre et ami\u00bb Th\u00e9ophile Gautier, le \u00abpo\u00e8te impeccable\u00bb, le recueil, contenant des textes de formes et de longueurs diverses, s\u2019ouvre sur un po\u00e8me intitul\u00e9 \u201cAu lecteur\u201d: cette pr\u00e9face, long r\u00e9quisitoire dress\u00e9 contre le monde contemporain dont elle \u00e9num\u00e8re les vices, s\u2019ach\u00e8ve sur la nomination du \u00abplus laid, plus m\u00e9chant, plus immonde\u00bb de tous, l\u2019Ennui. La premi\u00e8re section, intitul\u00e9e \u00abSpleen et Id\u00e9al\u00bb, est de loin la plus fournie (quatre-vingt-cinq po\u00e8mes): les textes, de mani\u00e8re interne ou dans les rapports instaur\u00e9s avec les po\u00e8mes voisins, refl\u00e8tent la dualit\u00e9 pos\u00e9e dans le titre. La section suivante, \u00abTableaux parisiens\u00bb, n\u2019appara\u00eet qu\u2019\u00e0 partir de l\u2019\u00e9dition de\u00a01861 et contient dix-huit po\u00e8mes: la \u00abfourmillante cit\u00e9, cit\u00e9 pleine de r\u00eaves\u00bb (\u201cles Sept Vieillards\u201d), fascinante dans sa beaut\u00e9 et son horreur, invite \u00e0 de multiples parcours, tant r\u00e9els qu\u2019oniriques. R\u00e9unis sous le titre \u00able Vin\u00bb, cinq po\u00e8mes c\u00e9l\u00e8brent ensuite la magie de l\u2019ivresse, dispensatrice d\u2019une libert\u00e9 sans limites. Le titre de la quatri\u00e8me section reprend celui du recueil; les neuf textes qui la composent sont plac\u00e9s sous le signe d\u2019un \u00e9rotisme pervers et morbide. Vient ensuite un ensemble de trois po\u00e8mes blasph\u00e9matoires intitul\u00e9 \u00abR\u00e9volte\u00bb. La section \u00abla Mort\u00bb (six po\u00e8mes) constitue l\u2019\u00e9tape ultime de ce parcours po\u00e9tique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Dans les notes r\u00e9dig\u00e9es pour son avocat, Baudelaire insiste sur le fait que \u00able livre doit \u00eatre jug\u00e9 dans son ensemble\u00bb. La construction du recueil, \u00abce parfait ensemble\u00bb, est en effet complexe car elle offre la possibilit\u00e9 de plusieurs parcours de lecture. Le plus simple et \u00e9vident est un parcours lin\u00e9aire qui conf\u00e8re \u00e0 l\u2019\u0153uvre une lisibilit\u00e9 de type narratif: sous cet angle, les Fleurs du mal racontent une histoire qui d\u00e9bute par la naissance du po\u00e8te\u00a0\u2014 relat\u00e9e dans le premier po\u00e8me intitul\u00e9 \u201cB\u00e9n\u00e9diction\u201d\u00a0\u2014 et s\u2019ach\u00e8ve avec sa mort\u00a0\u2014 \u00ab\u00d4 Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l\u2019ancre!\u00bb, s\u2019\u00e9crie-t-il dans \u201cle Voyage\u201d, le dernier po\u00e8me. Ainsi, \u00abSpleen et Id\u00e9al\u00bb pr\u00e9sente en quelque sorte une donn\u00e9e de base: la condition humaine\u00a0\u2014 que le po\u00e8te, plus lucide que tout autre, vit de mani\u00e8re exacerb\u00e9e\u00a0\u2014 est tragique car l\u2019homme aspire \u00e0 l\u2019id\u00e9al, auquel sont associ\u00e9es des images d\u2019essor vertical (le vol de l\u2019oiseau par exemple) et d\u2019infini (la mer, l\u2019azur), mais vit sous l\u2019emprise du spleen, de cet ennui d\u00e9vorant qui \u00abdans un b\u00e2illement avalerait le monde\u00bb (\u201cAu lecteur\u201d) et change la terre \u00aben un cachot humide\u00bb (\u201cSpleen\u201d). C\u2019est le spleen qui l\u2019emporte, comme semble d\u00e9j\u00e0 l\u2019indiquer la pr\u00e9s\u00e9ance que lui accorde le titre de la section et comme le confirment les titres des po\u00e8mes qui la composent: l\u2019un d\u2019eux s\u2019intitule \u201cl\u2019Id\u00e9al\u201d contre quatre qui reprennent le titre \u201cSpleen\u201d; dans l\u2019ensemble, c\u2019est un lexique de la douleur et de la mort qui domine (\u201cle Guignon\u201d, \u201cle Poss\u00e9d\u00e9\u201d, \u201cObsession\u201d, \u201cle Go\u00fbt du n\u00e9ant\u201d, \u201cAlchimie de la douleur\u201d, etc.). Le cheminement de cette premi\u00e8re section ob\u00e9it donc \u00e0 une progression tragique\u00a0\u2014 l\u00e0 encore, certains titres sont \u00e9loquents: \u201cl\u2019Irr\u00e9parable\u201d, \u201cl\u2019Irr\u00e9m\u00e9diable\u201d. \u00c0 l\u2019image de l\u2019ensemble du recueil, elle se termine par la mort: \u00abMeurs, vieux l\u00e2che! il est trop tard!\u00bb (\u201cl\u2019Horloge\u201d).<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience urbaine des \u00abTableaux parisiens\u00bb semble alors offrir la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019enfermement solitaire du spleen. Toutefois, elle instaure surtout une fraternit\u00e9 douloureuse avec la mis\u00e8re des exclus: \u00abune mendiante\u00bb, \u00absept vieillards\u00bb, \u00ables petites vieilles\u00bb, \u00ables aveugles\u00bb. De plus, la ville approfondit encore l\u2019isolement car la multiplicit\u00e9 des rencontres qu\u2019elle promet n\u2019est qu\u2019un mirage. L\u2019id\u00e9al amoureux, un instant aper\u00e7u dans \u201c\u00c0 une passante\u201d, s\u2019efface aussit\u00f4t: \u00abUn \u00e9clair&#8230; puis la nuit!\u00bb La ville est donc magique et fascinante car elle dispense des sc\u00e8nes vari\u00e9es, inattendues, propices au d\u00e9ploiement des r\u00eaves et des visions du po\u00e8te \u00abarchitecte de\u00a0[ses] f\u00e9eries\u00bb (\u201cR\u00eave parisien\u201d) mais elle est aussi cruellement trompeuse. L\u2019ivresse du vin puis des sens et la r\u00e9volte (dans les sections suivantes) constituent de nouvelles tentatives pour conjurer la souffrance, mais seule la mort apporte finalement la v\u00e9ritable \u00e9vasion. Le dernier po\u00e8me qui lui est consacr\u00e9, \u201cle Voyage\u201d, en donne une image euphorique, en fait la vraie promesse: elle est d\u00e9part \u00abau fond de l\u2019Inconnu pour trouver du nouveau\u00bb.<\/p>\n<p>Cette lin\u00e9arit\u00e9 narrative oriente le recueil, mais n\u2019en \u00e9puise pas la polys\u00e9mie. Car la po\u00e9sie baudelairienne manie les contraires dans la simultan\u00e9it\u00e9 plut\u00f4t que dans la succession. Ainsi, la femme ange, r\u00e9demptrice id\u00e9ale, et la \u00abfemme impure\u00bb, d\u00e9moniaque \u00abreine des p\u00e9ch\u00e9s\u00bb, sont les deux faces d\u2019un unique imaginaire, les deux p\u00f4les d\u2019un univers po\u00e9tique plac\u00e9 sous le signe de la \u00abr\u00e9versibilit\u00e9\u00bb (c\u2019est l\u00e0 le titre d\u2019un po\u00e8me). V\u00e9n\u00e9r\u00e9e et insult\u00e9e, bienfaitrice et destructrice, la femme est tout cela en m\u00eame temps. Ainsi, les \u201cFemmes damn\u00e9es\u201d \u00e9veillent la compassion et la reconnaissance fraternelle: \u00abPauvres s\u0153urs, je vous aime autant que je vous plains.\u00bb \u00c0 l\u2019inverse, la sainte \u00abMadone\u00bb fait l\u2019objet d\u2019une pri\u00e8re idol\u00e2tre qui se termine par une agression sanglante et profanatrice: \u00abdes sept P\u00e9ch\u00e9s capitaux, \/ Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux\u00a0[&#8230;] \/ Je les planterai dans ton C\u0153ur pantelant, \/ Dans ton C\u0153ur sanglotant, dans ton C\u0153ur ruisselant!\u00bb (\u201c\u00c0 une Madone\u201d). Les r\u00e9f\u00e9rences biographiques, qui mettent des noms pr\u00e9cis sous telle ou telle figure, sont \u00e9minemment r\u00e9ductrices car cette po\u00e9sie refuse la transparence et l\u2019\u00e9panchement d\u2019un lyrisme personnel h\u00e9rit\u00e9 d\u2019un romantisme qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 Baudelaire et dont il veut \u00e0 tout prix se d\u00e9marquer.<\/p>\n<p>Ainsi la souffrance, si pr\u00e9sente dans les Fleurs du mal, est ind\u00e9pendante des circonstances anecdotiques. Elle est, r\u00e9p\u00e9tons-le, inh\u00e9rente \u00e0 une lucidit\u00e9 po\u00e9tique qui la subit tout autant qu\u2019elle la cr\u00e9e, comme pour mieux la contempler: \u00abJe suis la plaie et le couteau!\u00a0[&#8230;] Et la victime et le bourreau!\u00bb (\u201cl\u2019H\u00e9autontimoroum\u00e9nos\u201d). Le regard du po\u00e8te, ins\u00e9parable de la \u00abvorace Ironie\u00bb, d\u00e9busque la d\u00e9rision sous l\u2019id\u00e9al et l\u2019aspiration \u00e0 l\u2019absolu contenue dans toute mis\u00e8re, unissant ainsi la plus vibrante sensibilit\u00e9 au plus froid cynisme. En d\u00e9pit de ce que l\u2019on a pu parfois dire ou \u00e9crire \u00e0 ce sujet, la conscience malheureuse qui domine les Fleurs du mal est d\u00e9pourvue de complaisance: elle s\u2019exhibe orgueilleusement mais sans effusion. Certes le po\u00e8te peut dresser de sa destin\u00e9e un tableau tragique: \u201cl\u2019Albatros\u201d nous le montre par exemple vou\u00e9 \u00e0 une pitoyable infirmit\u00e9, martyris\u00e9 par la foule, \u00abExil\u00e9 sur le sol au milieu des hu\u00e9es\u00bb, lui, ce \u00abprince des nu\u00e9es\u00bb pourtant si beau et libre dans son essor ignor\u00e9 vers l\u2019id\u00e9al, symbolis\u00e9 ici par les espaces de la mer et du ciel. Toutefois, l\u2019utilisation de l\u2019image all\u00e9gorique m\u00e9diatise le propos, l\u2019\u00e9loigne de la confidence personnelle pour lui octroyer une plus large dimension. L\u2019humour, noir \u00e9videmment, et le sarcasme ont cette m\u00eame fonction de mise \u00e0 distance. Ainsi, dans \u201cUne charogne\u201d, un ton de galant marivaudage et d\u2019hyperbolique courtoisie\u00a0\u2014 \u00abRappelez-vous\u00a0[&#8230;] mon \u00e2me\u00bb, \u00ab\u00c9toile de mes yeux, soleil de ma nature, \/ Vous, mon ange et ma passion!\u00bb\u00a0\u2014 c\u00f4toie l\u2019horreur macabre\u00a0\u2014 \u00abLes mouches bourdonnaient sur ce ventre putride, \/ D\u2019o\u00f9 sortaient de noirs bataillons \/ De larves, qui coulaient comme un \u00e9pais liquide.\u00bb L\u2019ironie grin\u00e7ante de la mise en sc\u00e8ne d\u00e9cuple la force du message parabolique, rendant d\u2019autant plus poignant ce triomphe de la mort auquel l\u2019humour \u00f4te toute perspective d\u2019apitoiement. En outre, la r\u00e9versibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le po\u00e8me renforce le caract\u00e8re percutant de la fable: si l\u2019interlocutrice du texte et le po\u00e8te avec elle contemplent leur avenir dans cette charogne, cette derni\u00e8re se transmue, gr\u00e2ce au travail po\u00e9tique, en un objet non d\u00e9pourvu de beaut\u00e9\u00a0\u2014 \u00abEt le ciel regardait la carcasse superbe \/ Comme une fleur s\u2019\u00e9panouir.\u00bb Entre la femme et la charogne, les attributs en viennent \u00e0 s\u2019\u00e9changer. La conscience douloureuse de la mort choisit de se dire sur le mode de l\u2019agression. Provocantes et provocatrices, les Fleurs du mal contraignent finalement le lecteur, ce \u00absemblable\u00bb et ce \u00abfr\u00e8re\u00bb du po\u00e8te (\u201cAu lecteur\u201d), \u00e0 partager une lucidit\u00e9 sans merci \u00e0 l\u2019\u00e9gard de sa propre condition plut\u00f4t qu\u2019elles ne l\u2019invitent \u00e0 contempler le spectacle d\u2019une souffrance individuelle.<\/p>\n<p>Contradictoire, r\u00e9versible et ironique, le regard po\u00e9tique sait aussi d\u00e9chiffrer l\u2019univers des \u00abcorrespondances\u00bb, ainsi que l\u2019atteste le c\u00e9l\u00e8bre po\u00e8me portant ce titre. Le monde propose \u00e0 qui sait le lire une \u00abfor\u00eat de symboles\u00bb qu\u2019il incombe au po\u00e8te de r\u00e9v\u00e9ler et de cr\u00e9er \u00e0 son tour gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Majestueux, le vers baudelairien entrelace les m\u00e9taphores et propose au lecteur un r\u00e9seau \u00e9labor\u00e9 de signes multiples. Ainsi un po\u00e8me tel qu\u2019\u201cHarmonie du soir\u201d d\u00e9crit un paysage tant ext\u00e9rieur\u00a0\u2014 un coucher de soleil\u00a0\u2014 qu\u2019int\u00e9rieur\u00a0\u2014 le d\u00e9chirement d\u2019\u00abun c\u0153ur\u00bb\u00a0\u2014 et, gr\u00e2ce \u00e0 la magie incantatoire de la forme choisie\u00a0\u2014 celle du pantoum dont les vers se r\u00e9p\u00e8tent d\u2019une fa\u00e7on cyclique et lancinante\u00a0\u2014, des sonorit\u00e9s et des images, transmue l\u2019ensemble en une solennelle sc\u00e8ne mystique. Toujours somptueuse, l\u2019\u00e9criture baudelairienne s\u2019apparente \u00e0 une savante orf\u00e8vrerie dont certains admirent ou condamnent l\u2019ind\u00e9niable classicisme. Comme satur\u00e9e de mati\u00e8re, elle ne ressemble pourtant \u00e0 aucune autre. Les r\u00e9f\u00e9rences mythologiques y c\u00f4toient des sc\u00e8nes de la vie moderne croqu\u00e9es sur le vif\u00a0\u2014 on invoque parfois \u00e0 ce sujet la peinture que Baudelaire connaissait bien et sur laquelle il a beaucoup \u00e9crit (voir le Peintre de la vie moderne)\u00a0\u2014, le go\u00fbt de l\u2019archa\u00efsme ou du mot rare n\u2019exclut pas celui de la nomination la plus directe, le jeu des sonorit\u00e9s cr\u00e9e de subtiles musiques, m\u00e9taphores et comparaisons s\u2019encha\u00eenent, s\u2019entrem\u00ealent et vont de pair avec un riche arsenal de figures que la rh\u00e9torique baudelairienne manie avec dext\u00e9rit\u00e9. Tout \u00abse r\u00e9pond\u00bb en effet dans cette po\u00e9sie, pour reprendre la formule de \u201cCorrespondances\u201d.<\/p>\n<p>Quant au \u00abmal\u00bb dont Baudelaire se fait le chantre, il est certes celui d\u2019\u00eatre au monde, singuli\u00e8rement dans ce\u00a0XIXe si\u00e8cle bourgeois, enfer moderne stigmatis\u00e9 par le po\u00e8te. Mais le mal n\u2019est pas seulement subi: \u00abla conscience dans le mal\u00bb (\u201cl\u2019Irr\u00e9m\u00e9diable\u201d), c\u2019est celle qui, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, opte pour l\u2019enfer, en l\u2019occurrence pour l\u2019\u00e9vocation et la c\u00e9l\u00e9bration des interdits. Outre un d\u00e9sir manifeste d\u2019\u00e9branler et de provoquer, cette option mal\u00e9fique signale un manque: \u00abMais je poursuis en vain le Dieu qui se retire; \/ L\u2019irr\u00e9sistible nuit \u00e9tablit son empire\u00bb (\u201cle Coucher du soleil romantique\u201d, les \u00c9paves). Le culte du mal appara\u00eet alors comme la r\u00e9sultante d\u2019une ferveur sans objet et le diable n\u2019est qu\u2019un autre nom de l\u2019absence de Dieu. L\u2019\u00aborgueil satanique\u00bb est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 car, depuis que J\u00e9sus n\u2019est \u00abplus qu\u2019un f\u0153tus d\u00e9risoire\u00bb, \u00abTout le chaos roula dans cette intelligence\u00bb (\u201cCh\u00e2timent de l\u2019orgueil\u201d). Cette po\u00e9sie mystique cultive des fleurs d\u00e9l\u00e9t\u00e8res sous un ciel d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment vide.<\/p>\n<p>Pas tout \u00e0 fait cependant, car Baudelaire y place un nouveau principe transcendant: la beaut\u00e9 qui \u00abtr\u00f4ne dans l\u2019azur\u00bb (\u201cla Beaut\u00e9\u201d). Se vouer \u00e0 cette divinit\u00e9 lointaine \u00abcomme un r\u00eave de pierre\u00bb, alti\u00e8re et mena\u00e7ante\u00a0\u2014 \u00abmon sein o\u00f9 chacun s\u2019est meurtri tour \u00e0 tour\u00bb, dit-elle dans cette prosopop\u00e9e\u00a0\u2014, telle est la t\u00e2che r\u00e9serv\u00e9e au po\u00e8te, sa v\u00e9ritable vocation. Le titre du recueil d\u00e9signe en effet le travail po\u00e9tique comme un acte de transsubstantiation qui transforme la m\u00e9diocrit\u00e9 du monde et la souffrance qui en r\u00e9sulte, c\u2019est-\u00e0-dire le \u00abmal\u00bb, en beaut\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire en \u00abfleur\u00bb. L\u2019op\u00e9ration est ardue toutefois car elle s\u2019inscrit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un d\u00e9chirement. En effet, le po\u00e8te est \u00able plus triste des alchimistes\u00bb parce que la douleur qui est en lui peut inverser le processus: \u00abPar toi je change l\u2019or en fer \/ Et le paradis en enfer\u00bb (\u201cAlchimie de la douleur\u201d). Dans ce cas, le d\u00e9sespoir l\u2019emporte et une dangereuse st\u00e9rilit\u00e9 interdit l\u2019av\u00e8nement de la beaut\u00e9. Mais, m\u00eame dans ce texte, une r\u00e9demption po\u00e9tique s\u2019accomplit: \u00abEt sur les c\u00e9lestes rivages \/ Je b\u00e2tis de grands sarcophages.\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019image de l\u2019alchimiste est bien celle qui convient le mieux \u00e0 Baudelaire. Laissons-le finalement exprimer lui-m\u00eame le sens de son geste cr\u00e9ateur (projet d\u2019\u00c9pilogue pour la seconde \u00e9dition des Fleurs du mal):<\/p>\n<p>Anges rev\u00eatus d\u2019or, de pourpre et d\u2019hyacinthe,<br \/>\n\u00d4 vous, soyez t\u00e9moins que j\u2019ai fait mon devoir<br \/>\nComme un parfait chimiste et comme une \u00e2me sainte.<br \/>\nCar j\u2019ai de chaque chose extrait la quintessence,<br \/>\nTu m\u2019as donn\u00e9 ta boue et j\u2019en ai fait de l\u2019or.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A.\u00a0SCHWEIGER<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-224","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/224","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=224"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}