{"id":198,"date":"2026-07-25T09:42:21","date_gmt":"2026-07-25T07:42:21","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=198"},"modified":"2026-07-25T09:42:21","modified_gmt":"2026-07-25T07:42:21","slug":"si-tu-timagines","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=si-tu-timagines","title":{"rendered":"Si tu t&#8217;imagines"},"content":{"rendered":"<p>Si tu t\u2019imagines (1920-1948)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>SI TU T\u2019IMAGINES (1920-1948). Recueil po\u00e9tique de Raymond Queneau (1903-1976), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Gallimard en 1952. Sous ce titre, emprunt\u00e9 \u00e0 la chanson que l\u2019interpr\u00e9tation de Juliette Gr\u00e9co rendit c\u00e9l\u00e8bre, Queneau a rassembl\u00e9 et r\u00e9am\u00e9nag\u00e9 superficiellement trois recueils pr\u00e9c\u00e9demment parus chez diff\u00e9rents \u00e9diteurs: Ch\u00eane et Chien (Deno\u00ebl,\u00a01937), les Ziaux (Gallimard,\u00a01943) et l\u2019Instant fatal (Aux Nourritures terrestres,\u00a01946).<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Ch\u00eane et Chien. Indissociable de son activit\u00e9 romanesque, la pratique po\u00e9tique proc\u00e8de chez Queneau d\u2019une m\u00eame origine, d\u2019o\u00f9 ce sous-titre de \u00abroman en vers\u00bb attribu\u00e9 \u00e0 Ch\u00eane et Chien, o\u00f9 la confusion des genres se trouve revendiqu\u00e9e comme projet d\u2019\u00e9criture, alors que l\u2019\u0153uvre s\u2019inscrit dans un cycle autobiographique pr\u00e9cis\u00e9ment romanesque inaugur\u00e9 par les Derniers Jours (1936) et poursuivi avec Odile (1937). Toutefois, loin de s\u2019envelopper dans les d\u00e9tours et les masques du romanesque, la part autobiographique se r\u00e9v\u00e8le ici trait\u00e9e avec une nudit\u00e9 arrogante, tandis que la structure en trois parties\u00a0\u2014 des souvenirs d\u2019enfance et de jeunesse, la relation d\u2019une analyse psychanalytique et enfin \u00abla F\u00eate au village\u00bb\u00a0\u2014 ne se d\u00e9veloppe pas selon la dialectique suppos\u00e9e de l\u2019ordre romanesque non plus que selon les codes attendus du \u00abpacte autobiographique\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Ch\u00eane et Chien se rapproche de la forme du \u00abroman familial\u00bb tel que la psychanalyse le d\u00e9crit. De fait, si le r\u00e9cit convoque une histoire personnelle et collective: \u00abLe couronnement du roi George\u00a0V \/ fut un \u00e9v\u00e9nement\u00bb, \u00abLe lyc\u00e9e du Havre est un charmant \u00e9difice, \/ on en fit en quatorze un tr\u00e8s bel h\u00f4pital\u00bb, il est aussi anamn\u00e8se psychanalytique d\u00e9roulant depuis le centre maudit de la petite enfance les pulsions refoul\u00e9es; la m\u00e9taphore obs\u00e9dante de l\u2019ordure, si pr\u00e9sente dans l\u2019\u0153uvre de Queneau (qu\u2019on relise la premi\u00e8re page de Loin de Rueil) s\u2019avouant ici constitutive du mythe personnel: \u00abCertes j\u2019avais du go\u00fbt pour l\u2019ordure et la crasse, \/ images de ma haine et de mon d\u00e9sespoir: \/ le soleil maternel est un excr\u00e9ment noir \/ et toute joie une grimace.\u00bb D\u2019o\u00f9 la longue paraphrase, dans la deuxi\u00e8me partie, de la Science de Dieu (1857) de Pierre Roux, un de ces \u00abfous litt\u00e9raires\u00bb \u00e9tudi\u00e9s dans les Enfants du limon; par sa th\u00e9orie du \u00absoleil excr\u00e9mentiel\u00bb (on songe aussi \u00e0 l\u2019Anus solaire de Bataille avec qui Queneau \u00e9tait alors li\u00e9), elle informe les relations qu\u2019entretient Queneau entre recherche intellectuelle et pr\u00e9occupation intime. Elle manifeste \u00e9galement de quelle part obscure\u00a0\u2014 le rapprochement morbide entre sexe et ordure\u00a0\u2014 est travaill\u00e9 l\u2019\u00e9crivain qui se donne pour blason bipolaire le ch\u00eane et le chien: \u00abCh\u00eane et chien voil\u00e0 mes deux noms, \/ \u00e9tymologie d\u00e9licate: \/ comment garder l\u2019anonymat \/ devant les dieux et les d\u00e9mons?\u00bb Du c\u00f4t\u00e9 du ch\u00eane, la noblesse et la spiritualit\u00e9, du c\u00f4t\u00e9 du chien, le go\u00fbt pour l\u2019ordure. Du coup, il s\u2019agit peut-\u00eatre moins de mettre \u00e0 nu les raisons du refoulement, de reconna\u00eetre \u00abl\u2019affreux soleil \/ f\u00e9minin qui se putr\u00e9fie\u00bb, que de manifester une ambivalence fondatrice trait\u00e9e sur le mode narquois. Car si l\u2019entreprise analytique de la deuxi\u00e8me partie s\u2019ach\u00e8ve en impasse (\u00abTout \u00e7a c\u2019est du psychanasouillis\u00bb), c\u2019est qu\u2019elle est marqu\u00e9e par la double tare de l\u2019esprit de s\u00e9rieux et de la pr\u00e9tention th\u00e9rapeutique. Or le r\u00e9cit est travers\u00e9 par une s\u00e9rie de d\u00e9mystifications burlesques qui affectent syst\u00e9matiquement non seulement tous les poncifs (le r\u00e9cit de l\u2019enfance malheureuse, le mythe de la Belle \u00c9poque, la vulgate psychanalytique), mais aussi la forme m\u00eame du r\u00e9cit. Discontinu, fragment\u00e9 dans son organisation, ce \u00abroman\u00bb l\u2019est autant dans ses proc\u00e9dures expressives. D\u00e9tissant les liens qui le rattachent \u00e0 son enfance, Queneau les retisse, en les malmenant, avec des formes po\u00e9tiques disparates: alexandrins, hexam\u00e8tres ou s\u00e9quences de versets sont combin\u00e9s \u00e0 des banalit\u00e9s, astuces faciles (\u00abJe cherche le silence et cherche apr\u00e8s Titine\u00bb), citations parodiques (\u00abJe t\u2019apporte l\u2019enfant d\u2019une nuit bitum\u00e9e\u00bb), paronymies approximatives (Seine\u00a0\u2014 Citro\u00ebn), lexique familier, \u00e9lisions inopportunes. Ainsi la d\u00e9gradation syst\u00e9matique de la forme po\u00e9tique corrode en retour l\u2019autoportrait, que l\u2019apparente purification dionysiaque de \u00abla F\u00eate au village\u00bb ne saurait sauver, puisque alors le discours autobiographique se dissout dans une f\u00eate du langage d\u2019o\u00f9 le moi s\u2019absente. De sorte que, ni fictif comme un roman, ni authentificateur comme une autobiographie, le recueil se situe finalement dans cet espace interm\u00e9diaire (entre chien et loup?) o\u00f9 le recours au burlesque d\u00e9nonce l\u2019inanit\u00e9 d\u2019une litt\u00e9rature fond\u00e9e sur le moi, o\u00f9 le parasitage des codes narratifs conteste les genres traditionnels. Que reste-t-il d\u00e8s lors, sinon peut-\u00eatre ce couple embl\u00e9matique, ch\u00eane et chien, indissociable et d\u00e9rangeant, qui fonde l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 narquoise des \u0153uvres de Queneau?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Les Ziaux. Donnant son titre \u00e0 l\u2019ensemble, le dernier texte du recueil, \u201cles Ziaux\u201d, repose sur la vieille alliance m\u00e9taphorique entre les yeux et les eaux, ici concr\u00e9tis\u00e9e par la composition d\u2019un de ces mots-valises fr\u00e9quents chez Queneau. Omnipr\u00e9sent, le th\u00e8me de l\u2019eau assure d\u2019abord la coh\u00e9sion d\u2019un recueil, qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, d\u00e9concerterait plut\u00f4t par l\u2019\u00e9parpillement des motifs et la diversit\u00e9 des moyens expressifs.<br \/>\nS\u2019\u00e9tendant sur plus de vingt ans (1920-1943), l\u2019\u00e9criture multiplie les variations dans les tons\u00a0\u2014 fantaisiste avec \u201cDon \u00c9van\u00e9 Marquy\u201d, m\u00e9ditatif avec \u201cVeille\u201d, burlesque avec \u201cle Repas ridicule\u201d, dramatique avec \u201cRenfort\u00a0II\u201d\u00a0\u2014, comme dans les formes, qui vont de l\u2019alexandrin ponctu\u00e9 de \u201cl\u2019Explication des m\u00e9taphores\u201d en passant par l\u2019emploi incantatoire de la structure anaphorique (\u201cOmbre descendue\u201d, \u201cSourde est la nuit\u201d), jusqu\u2019\u00e0 l\u2019utilisation de cette langue orale, le \u00abn\u00e9ofran\u00e7ais\u00bb, exigence nouvelle sur l\u2019utilisation de laquelle Queneau s\u2019est expliqu\u00e9 dans B\u00e2tons, Chiffres et Lettres (\u201cl\u2019Homme du tramouai\u201d, \u201cle Repas ridicule\u201d).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Plus encore que la coh\u00e9rence de l\u2019ensemble, le th\u00e8me de l\u2019eau assure la dynamique m\u00eame de ses repr\u00e9sentations. \u00ab\u00c9l\u00e9ment de l\u2019imagination mat\u00e9rialisante\u00bb, l\u2019eau est d\u2019abord con\u00e7ue comme origine, puisque le premier texte (dans l\u2019ordre du recueil et de la composition, dat\u00e9 de\u00a01920), intitul\u00e9 \u201cPort\u201d, ram\u00e8ne Queneau \u00e0 sa naissance havraise, tandis que se construisent dans les po\u00e8mes suivants les lin\u00e9aments d\u2019une autobiographie discr\u00e8te envisag\u00e9e comme d\u00e9rive de ville en ville (Paris avec \u201cSous les toits\u201d, Londres avec \u201cVille \u00e9trang\u00e8re\u201d, les faubourgs avec \u201cGrande Banlieue\u201d). D\u00e9rive au sens strict, car, associ\u00e9e au th\u00e8me de l\u2019ombre, l\u2019eau constitue un principe de dissolution g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e qui guette la solidit\u00e9 des choses apparemment les plus stables: \u00abLe silex mollit le calcaire est une p\u00e2te \/ Il y a des mar\u00e9cages de gneiss et de plomb\u00bb (\u201cMuses et L\u00e9zards\u201d). De m\u00eame les topographies urbaines disparaissent dans le \u00abmagma de brume\u00bb (\u201cMuses et L\u00e9zards\u201d), les b\u00e2tisses \u00abd\u00e9gorgent vers les \u00e9gouts\u00bb (\u201cles Joueurs de manille\u201d); quant \u00e0 l\u2019horloge, son \u00abcadran flotte sur le mur \/ incertaine d\u00e9rivation\u00bb (\u201cl\u2019Horloge\u201d). Farceuse dans \u201cIl pleut\u201d, convoit\u00e9e dans \u201c\u00c0 partir du d\u00e9sert\u201d, d\u00e9bordante dans \u201cCiternes\u201d, l\u2019eau s\u2019insinue donc dans la plupart des po\u00e8mes par analogie ou m\u00e9tonymie pour constituer un vaste r\u00e9seau m\u00e9taphorique o\u00f9 ce qui est v\u00e9ritablement menac\u00e9, ce n\u2019est pas tant le d\u00e9cor\u00a0\u2014 il est \u00abD\u2019ailleurs inexistant\u00bb (\u201cl\u2019Explication des m\u00e9taphores\u201d)\u00a0\u2014 que l\u2019horizon m\u00eame du langage, incessamment travaill\u00e9 par une th\u00e9matique de la disparition:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Si je parle du temps, c\u2019est qu\u2019il n\u2019est pas encore,<br \/>\nSi je parle d\u2019un lieu, c\u2019est qu\u2019il a disparu,<br \/>\nSi je parle d\u2019un homme, il sera bient\u00f4t mort,<br \/>\nSi je parle du temps, c\u2019est qu\u2019il n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus.<\/p>\n<p>(\u201cl\u2019Explication des m\u00e9taphores\u201d)<\/p>\n<p>Sans m\u00e9sestimer la part faite au jeu et \u00e0 l\u2019humour, l\u2019angoisse, sinon la mort qui sera la lumi\u00e8re noire \u00e9clairant l\u2019Instant fatal, est dans les Ziaux partout r\u00f4dante: \u00abUne ombre est cette vie et seule la mis\u00e8re \/ est solide et sans ombre un cristal de lumi\u00e8re\u00bb (\u201cMis\u00e8re de ma vie\u00a0[&#8230;]\u201d). Mais cette d\u00e9b\u00e2cle n\u2019est pas pour autant le dernier mot du recueil. Menac\u00e9e par le silence et la mort, investie par une puissance n\u00e9gatrice, la po\u00e9sie de Queneau n\u2019en indique pas moins la voie d\u2019une r\u00e9conciliation possible par cette patiente conqu\u00eate d\u2019un langage qui surmonte ses propres ferments de dissolution et affirme que, malgr\u00e9 la nuit de l\u2019\u00eatre, les yeux du po\u00e8te sont ceux d\u2019un \u00abguetteur affin\u00e9 par la veille et le froid\u00bb (\u201cVeille\u201d).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>L\u2019Instant fatal. Dans sa premi\u00e8re version le recueil ne comporte que trois parties (\u00abl\u2019Instant fatal\u00bb, \u00abUn enfant a dit\u00bb, \u00abMarine\u00bb), la premi\u00e8re donnant son titre \u00e0 l\u2019ensemble et indiquant par l\u00e0 m\u00eame la perspective g\u00e9n\u00e9rale du volume, marqu\u00e9 par une conscience de la mort d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente dans les Ziaux. Pour l\u2019\u00e9dition de Si tu t\u2019imagines, la distribution est r\u00e9am\u00e9nag\u00e9e; \u00e9toff\u00e9, le volume comporte d\u00e9sormais quatre parties, les dates entre parenth\u00e8ses signalant les ann\u00e9es de composition des po\u00e8mes:\u00a0I. \u00abMarine\u00bb (1920-1930);\u00a0II. \u00abUn enfant a dit\u00bb (1943-1948);\u00a0III. \u00abPour un art po\u00e9tique\u00bb (initialement paru dans le volume Bucoliques,\u00a01947);\u00a0IV. \u00abl\u2019Instant fatal\u00bb (1943-1948).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Ainsi recompos\u00e9, le volume pr\u00e9sente une diversit\u00e9 de tons analogue \u00e0 celle observ\u00e9e dans les Ziaux, puisqu\u2019une fois encore, Queneau r\u00e9unit des textes d\u2019\u00e9poques vari\u00e9es. L\u2019empreinte surr\u00e9aliste se manifeste avec force dans l\u2019ensemble des po\u00e8mes de \u00abMarine\u00bb, o\u00f9 le brouillage du sens, la rupture avec l\u2019encha\u00eenement logique, mais non les r\u00e8gles prosodiques, correspondent aux mots d\u2019ordre de cette st\u00e9nographie de l\u2019imaginaire en libert\u00e9 que pr\u00f4nait le surr\u00e9alisme. Plus ici qu\u2019en aucune de ses autres compositions, Queneau, qui fut collaborateur de la Revue surr\u00e9aliste o\u00f9 fut d\u2019ailleurs publi\u00e9 initialement \u201cle Tour de l\u2019ivoire\u201d figurant dans \u00abMarine\u00bb, semble s\u2019\u00eatre ralli\u00e9 \u00e0 la fameuse d\u00e9finition de \u00abla lumi\u00e8re de l\u2019image\u00bb selon Breton: \u00abC\u2019est du rapprochement en quelque sorte fortuit des deux termes qu\u2019a jailli une lumi\u00e8re particuli\u00e8re, la lumi\u00e8re de l\u2019image\u00bb (voir Manifestes du surr\u00e9alisme). Si la luxuriance des images n\u2019est pas, tant s\u2019en faut, la seule cl\u00e9 de l\u2019authenticit\u00e9 po\u00e9tique, m\u00eame pour les surr\u00e9alistes, elle n\u2019en forme pas moins le tissu, tissu qui tend dans \u00abMarine\u00bb \u00e0 se d\u00e9ployer comme puissance lyrique et r\u00e9alisatrice d\u2019un \u00abr\u00e9el\u00bb plus profond, qui trouve son mat\u00e9riau dans le r\u00eave, comme l\u2019indique la fin de \u201cle Tour de l\u2019ivoire\u201d: \u00abEncore une fois le cr\u00e9puscule s\u2019est dispers\u00e9 dans la nuit \/ Apr\u00e8s avoir \u00e9crit sur les murs: D\u00c9FENSE DE NE PAS R\u00caVER.\u00bb Pourtant le r\u00eave, dans l\u2019Instant fatal, appara\u00eet au mieux comme un recours, au vrai comme une op\u00e9ration conjuratoire, car l\u00e0 o\u00f9 Breton cherche l\u2019 \u00abor du temps\u00bb, Queneau en surprend surtout la violence et l\u2019angoisse: \u00abL\u2019ennui de ce jour s\u2019est assis \/ Couvert de secondes comme un pr\u00eatre de poux\u00bb (\u201cle Tour de l\u2019ivoire\u201d). Derri\u00e8re l\u2019apparence d\u2019un langage laiss\u00e9 \u00e0 ses propres d\u00e9rives (ceci valant encore une fois pour \u00abMarine\u00bb, les autres parties du recueil renouant avec une lisibilit\u00e9 sans feinte), particuli\u00e8rement sensible dans \u201cMateria garulans\u201d, qui signifie litt\u00e9ralement \u00abla mati\u00e8re qui d\u00e9bite des sottises\u00bb, s\u2019avoue en effet la hantise d\u2019une suffocation ou d\u2019un manque, condens\u00e9e en quelque sorte dans la densit\u00e9 \u00e9touffante de ce vers: \u00abNuit: une syllabe\u00bb (\u201cNuit\u201d). Au fond, c\u2019est peut-\u00eatre moins \u00e0 la royaut\u00e9 solaire de Breton que Queneau fait all\u00e9geance qu\u2019\u00e0 la nudit\u00e9 mallarm\u00e9enne et \u00e0 ses tourments: dans \u201cLampes taries\u201d, dans \u201cL\u2019aube \u00e9vapore le nouveau-n\u00e9\u201d, on retrouve le m\u00eame vertige, sans cri, du \u00abvide papier que la blancheur d\u00e9fend\u00bb, le m\u00eame constat, sans pathos, d\u2019une mutilation o\u00f9 \u00abl\u2019alphabet bless\u00e9 za mort \/ s\u2019\u00e9vanouit dans les bras d\u2019une interrogation muette\u00bb (\u201cCygnes\u201d). Est-ce \u00e0 dire que ce qui r\u00f4de \u00e0 l\u2019horizon du recueil, c\u2019est le silence? Certes, Queneau avoue qu\u2019 \u00abun po\u00e8me, c\u2019est bien peu de choses\u00bb, mais simultan\u00e9ment il reconna\u00eet que \u00ab\u00e7a a k\u00e9kchose d\u2019extr\u00eame \/ un po\u00e8me\u00bb (\u201cPour un art po\u00e9tique\u201d). Bref, en d\u00e9pit de la certitude taraudante qu\u2019il faudra \u00abbrusquement boucler le cercle \u00e9l\u00e9mentaire \/ qui nous agr\u00e8ge aux morts\u00bb (\u201cl\u2019Instant fatal\u201d), malgr\u00e9 les figures repoussantes des po\u00e8mes de la quatri\u00e8me partie, o\u00f9 l\u2019on reconna\u00eetra les voix machin\u00e9es des grands sermonnaires de la mort (Villon dans la \u201cBallade en proverbe du vieux temps\u201d, Ronsard dans \u201cSi tu t\u2019imagines\u201d, Jean-Baptiste Chassignet dans \u201cl\u2019Instant fatal\u201d), Queneau manifeste, malgr\u00e9 tout ou \u00e0 cause de \u00abcela\u00bb, qu\u2019il a conquis sa voix, et sans doute aussi un art. Ce dont t\u00e9moignent certes les po\u00e8mes regroup\u00e9s dans \u00abPour un art po\u00e9tique\u00bb, mais surtout cette langue drue, o\u00f9 le \u00abmot vulgaire\u00bb est l\u2019exact contrepoint d\u2019un d\u00e9sastre intime et qui recourt aux ellipses (\u201cDans l\u2019espace\u201d) comme elle plonge dans les vastes cadences d\u2019alexandrins (\u201cJe crains pas \u00e7a tellement\u201d), tandis que s\u2019affirme par-dessus tout l\u2019humour. Car si l\u2019humour est bien la politesse du d\u00e9sespoir, alors l\u2019Instant fatal est un recueil v\u00e9ritablement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. L\u2019humour est en effet la carapace derri\u00e8re laquelle se dissimule un Queneau m\u00e9fiant \u00e0 l\u2019\u00e9gard de toute forme de confidence. Sa carapace ou plut\u00f4t son scaphandre: \u00abOn a droit d\u2019aller en scaphandre \/ Quand le c\u0153ur devient trop tendre\u00bb (\u201cTous les droits\u201d). Incongruit\u00e9s, bouffonneries, d\u00e9rision, familiarit\u00e9s: tout est bon \u00e0 Queneau pour tordre son cou \u00e0 l\u2019\u00e9loquence m\u00e9taphysique, comme \u00e0 l\u2019effusion lyrique:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Si la vie s\u2019en va<br \/>\nadieu la prochaine<br \/>\nsi la vie s\u2019en va s\u2019\u00e9coulant<br \/>\nfaut plus demander si \u00e7a vaut la peine<br \/>\nle soleil se l\u00e8ve et la brosse \u00e0 dent<\/p>\n<p>(\u201cSi la vie s\u2019en va\u201d)<\/p>\n<p>L\u2019humour constitue une sorte de pr\u00e9cipit\u00e9 qui rompt subitement la dynamique forc\u00e9ment plus lente de la m\u00e9ditation: se surajoutant aux rythmes propres de la prosodie, il impose une vitesse au po\u00e8me. Aussi, tout en assumant une tradition revendiqu\u00e9e, l\u2019Instant fatal manifeste-t-il dans leur pleine maturit\u00e9 les traits de cette simplicit\u00e9 retorse fond\u00e9e sur une sagesse railleuse, o\u00f9 par la vertu d\u2019une parole gouailleuse se trouvent conjur\u00e9s \u00able malheur et le deuil et la souffrance \/ et l\u2019angoisse et la guigne et l\u2019exc\u00e8s de l\u2019absence\u00bb (\u201cJe crains pas \u00e7a tellement\u201d).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J.-M.\u00a0RODRIGUES<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-198","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/198","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=198"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}