{"id":184,"date":"2026-07-25T08:49:38","date_gmt":"2026-07-25T06:49:38","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=184"},"modified":"2026-07-25T08:49:38","modified_gmt":"2026-07-25T06:49:38","slug":"aurelien","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=aurelien","title":{"rendered":"Aur\u00e9lien"},"content":{"rendered":"<p>Aur\u00e9lien<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>AUR\u00c9LIEN. Roman de Louis Aragon (1897-1982), publi\u00e9 \u00e0 Fribourg (Suisse) chez Egloff en juin 1944, et repris \u00e0 Paris chez Gallimard en octobre de la m\u00eame ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans ce quatri\u00e8me volume du cycle intitul\u00e9 significativement \u00able Monde r\u00e9el\u00bb (voir les Cloches de B\u00e2le, les Beaux Quartiers, les Voyageurs de l\u2019imp\u00e9riale et les Communistes), Aragon a sembl\u00e9 abandonner la peinture politico-sociale pour le roman d\u2019amour. Mais r\u00e9dig\u00e9 du printemps de\u00a01942 \u00e0 celui de\u00a01944, aux heures les plus noires de l\u2019Occupation, par un auteur passant alors dans la clandestinit\u00e9, Aur\u00e9lien s\u2019est aussi constitu\u00e9 au rebours de l\u2019Histoire pour y r\u00e9pondre, et la d\u00e9m\u00ealer. Parall\u00e8lement aux po\u00e8mes de la R\u00e9sistance (voir le Cr\u00e8ve-c\u0153ur), l\u2019engagement dans un r\u00e9cit clairement dissoci\u00e9 de la circonstance historique rev\u00eatait en effet pour son auteur un caract\u00e8re de d\u00e9fi, d\u2019affirmation de la litt\u00e9rature en tant que telle, quand tout semblait la d\u00e9mentir ou la vider de son sens. Revendication donc d\u2019un devoir du r\u00eave (dont la n\u00e9cessit\u00e9, au dire d\u2019Aragon, se serait manifest\u00e9e devant l\u2019exemple de sa compagne Elsa Triolet, qui achevait le Cheval blanc auquel Aur\u00e9lien fait en quelque fa\u00e7on \u00e9cho), le roman se voulait aussi une description\u00a0\u2014 diagonale\u00a0\u2014 des r\u00e9percussions de la guerre, \u00e0 la mani\u00e8re de la Fin de Ch\u00e9ri de Colette (voir Ch\u00e9ri). Donnant deux \u00abpilotis\u00bb au personnage central (Drieu la Rochelle et lui-m\u00eame), Aragon a sans aucun doute souhait\u00e9 \u00e9clairer une g\u00e9n\u00e9ration, mais surtout tenter une explication de soi qui appara\u00eet comme la v\u00e9ritable source de cette autobiographie masqu\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>\u00c9gar\u00e9 dans une adolescence attard\u00e9e apr\u00e8s avoir pass\u00e9 huit ans sous les drapeaux, de son service militaire \u00e0 la fin de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, Aur\u00e9lien Leurtillois, jeune bourgeois d\u00e9s\u0153uvr\u00e9, flotte \u00e0 la d\u00e9rive dans le Paris des ann\u00e9es vingt sans jamais avoir \u00abni aim\u00e9 ni v\u00e9cu\u00bb. Sa rencontre avec B\u00e9r\u00e9nice Morel, femme mari\u00e9e, jeune provinciale mont\u00e9e pour quelque temps \u00e0 Paris, lui appara\u00eet en premier lieu insignifiante, puis va laisser place (chap.\u00a01-22) \u00e0 une lente \u00e9namoration. La ressemblance de B\u00e9r\u00e9nice avec le masque mortuaire d\u2019une noy\u00e9e (\u00abl\u2019Inconnue de la Seine\u00bb), puis le bris du masque par B\u00e9r\u00e9nice elle-m\u00eame (37) jouent le r\u00f4le d\u2019un pr\u00e9sage d\u00e9sastreux. Dans la d\u00e9b\u00e2cle d\u2019une existence sans projet, Aur\u00e9lien se \u00abraccroche \u00e0 cet amour comme un homme qui se noie\u00bb. Mais si B\u00e9r\u00e9nice partage ce sentiment, elle est un personnage d\u2019\u00e9nigme et de fuite, prise au pi\u00e8ge de son r\u00eave de perfection. D\u00e9s\u0153uvrement d\u2019Aur\u00e9lien, peinture de l\u2019attente et fading amoureux jusqu\u2019\u00e0 la nuit du Nouvel An\u00a01923, durant laquelle Aur\u00e9lien, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, se saoule et finit par coucher avec une entra\u00eeneuse du Lulli\u2019s, son bar de pr\u00e9dilection, tandis que B\u00e9r\u00e9nice l\u2019attend chez lui apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 sa famille (les Barbentane, personnages des Beaux Quartiers) et son mari pour le rejoindre. Au matin, plus que cet accroc, c\u2019est \u00abl\u2019impossibilit\u00e9 du couple\u00bb et l\u2019inad\u00e9quation de tout amour qui se manifestent dans leur face-\u00e0-face et consomment la d\u00e9b\u00e2cle de leurs r\u00eaves (55). B\u00e9r\u00e9nice s\u2019enfuit et vit une liaison avec le jeune po\u00e8te surr\u00e9aliste Paul Denis, qui la sauve du suicide. Apr\u00e8s une ultime rencontre dans le jardin de Monet, \u00e0 Giverny, B\u00e9r\u00e9nice dispara\u00eet tout \u00e0 fait pour rejoindre son mari (64). \u00c0 la suite d\u2019une discussion avec Aur\u00e9lien (\u00abAh, tenez, votre morale d\u2019homme me fait vomir\u00bb) o\u00f9 le roman semble lier le g\u00e2chage de l\u2019amour aux pesanteurs d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 diff\u00e9renciant l\u2019homme de la femme jusqu\u2019\u00e0 l\u2019incompr\u00e9hension, Paul Denis se suicide. Errant alors de f\u00eates creuses en femmes sans int\u00e9r\u00eat, tra\u00eenant sa plaie dans des voyages, Aur\u00e9lien finit, un an apr\u00e8s sa rencontre avec B\u00e9r\u00e9nice, par accepter l\u2019entr\u00e9e dans \u00abla vie\u00bb: il devient cadre dans l\u2019usine de sa famille (78).<\/p>\n<p>Dix-huit ans apr\u00e8s, lors de la d\u00e9b\u00e2cle de\u00a01940, Aur\u00e9lien (mari\u00e9 et p\u00e8re de deux enfants) retrouve B\u00e9r\u00e9nice dans sa province: elle n\u2019a v\u00e9cu que de son souvenir. Les huit chapitres de l\u2019\u00e9pilogue rejouent alors en miroir convexe le ratage de tout le roman: \u00abIl n\u2019y a vraiment plus rien de commun entre vous et moi, mon cher Aur\u00e9lien, plus rien&#8230;\u00bb Au retour de la petite f\u00eate absurde et douloureusement inad\u00e9quate imagin\u00e9e pour ces impossibles retrouvailles, les Allemands tirent sur la voiture. Le roman se cl\u00f4t ainsi avec la statue symbolique d\u2019un \u00abaccolement de faux amoureux\u00bb o\u00f9 s\u2019exalte l\u2019impossibilit\u00e9 de toute rencontre: tandis qu\u2019Aur\u00e9lien tire fiert\u00e9 d\u2019une vague blessure, B\u00e9r\u00e9nice agonise en silence, retrouvant \u00e0 jamais le sourire de l\u2019Inconnue de la Seine (\u00c9pilogue).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Une intrigue r\u00e9duite au minimum, une unit\u00e9 de lieu presque parfaite (Paris), voire absolue si l\u2019on consid\u00e8re que l\u2019eau fait le lien entre l\u2019\u00eele Saint-Louis, Giverny et l\u2019\u00e9pilogue proven\u00e7al, mais\u00a078 chapitres pour d\u00e9nouer le roman d\u2019amour: Aur\u00e9lien, visiblement, prend son temps. C\u2019est que la narration y est soumise aux divagations du mouvement descriptif: des \u00e2mes, d\u2019abord, avec d\u00e8s l\u2019or\u00e9e un monologue int\u00e9rieur intemporel, sorte de portique musical o\u00f9 la voix du narrateur se glisse sous celle du personnage \u00e9ponyme, mais aussi des \u00e9l\u00e9ments du paysage parisien. Aussi le d\u00e9coupage par chapitres n\u2019ob\u00e9it-il en rien \u00e0 une dynamique narrative, mais joue par rebondissements d\u2019images, modifications des teintes, s\u2019estompant parfois dans des sortes de \u00abbras morts\u00bb r\u00eaveurs. Pareille liquidit\u00e9 d\u2019organisation fait de la Seine\u00a0\u2014 omnipr\u00e9sente, tant par elle-m\u00eame que dans le \u00abmasque de la noy\u00e9e\u00bb\u00a0\u2014 \u00e0 la fois le mod\u00e8le formel et le personnage principal du livre, o\u00f9 l\u2019on peut \u00e0 loisir voir la m\u00e9taphore de la d\u00e9rive d\u2019Aur\u00e9lien, de l\u2019\u00e9poque, ou encore de l\u2019Histoire. Quelle que soit l\u2019extension que l\u2019on choisisse de donner \u00e0 l\u2019image, la romantique et m\u00e9lodieuse \u00abnaus\u00e9e\u00bb d\u2019Aur\u00e9lien en fait un roman-po\u00e8me tragique\u00a0\u2014 et le nom de B\u00e9r\u00e9nice n\u2019est pas indiff\u00e9rent\u00a0\u2014 o\u00f9 le mal\u00e9fice des objets et des \u00e9l\u00e9ments incarne une repr\u00e9sentation de l\u2019existence comme noyade. Par la fluence d\u2019\u00e9criture, le jeu des refrains tressant des rimes blanches, la permanence obsessionnelle de ce que Bachelard appelait (\u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, exactement) le \u00abcomplexe d\u2019Oph\u00e9lie\u00bb, le roman fait contrepoint \u00e0 l\u2019\u0153uvre po\u00e9tique dans son ensemble en m\u00eame temps qu\u2019il ramasse, pour la d\u00e9passer, l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9aliste du monde r\u00e9el: au centre de la cr\u00e9ation aragonienne, on comprend qu\u2019il repr\u00e9sente pour son auteur un \u00ablivre de pr\u00e9dilection\u00bb d\u2019autant plus ais\u00e9ment que l\u2019intimit\u00e9 m\u00eame de son rapport au monde, son d\u00e9sespoir constitutif et sa permanente tentation du suicide y sont confess\u00e9s comme jamais.<\/p>\n<p>Pareil r\u00f4le de creuset conduit cependant \u00e0 une superposition, plus complexe qu\u2019il n\u2019appara\u00eet, des diff\u00e9rents enjeux. Ainsi Aur\u00e9lien poss\u00e8de-t-il deux centres: le chapitre\u00a036, en surplomb, o\u00f9 une parole sans origine (le narrateur, transform\u00e9 en ch\u0153ur) d\u00e9crit le \u00abgo\u00fbt de l\u2019absolu\u00bb, ce \u00abtab\u00e8s moral\u00bb qui ruinera l\u2019amour, mais \u00e9galement et contradictoirement la description de la f\u00eate des anciens combattants, au chapitre\u00a051 mis en avant par Aragon lui-m\u00eame, non sans intentions strat\u00e9giques, pour d\u00e9fendre la connotation id\u00e9ologique d\u2019un roman mal accueilli par ses habituels lecteurs. Il n\u2019est toutefois pas certain qu\u2019il faille choisir entre le \u00abroman d\u2019amour\u00bb et le roman \u00ab\u00e0 th\u00e8se\u00bb, en \u00e9crasant la longue et grise sonate sous les r\u00e9ductions d\u2019\u00e9cole: \u00e0 la fois cr\u00e9pusculaire et pr\u00e9cis, po\u00e9tique et r\u00e9aliste, \u00e9tude de la parole amoureuse et antith\u00e8se d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e du Gilles de Drieu la Rochelle, Aur\u00e9lien int\u00e8gre toutes les donn\u00e9es de l\u2019esth\u00e9tique aragonienne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>O.\u00a0BARBARANT<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-184","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/184","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=184"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}