{"id":176,"date":"2026-07-25T08:21:29","date_gmt":"2026-07-25T06:21:29","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=176"},"modified":"2026-07-25T08:21:29","modified_gmt":"2026-07-25T06:21:29","slug":"pierrot-mon-ami","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=pierrot-mon-ami","title":{"rendered":"Pierrot mon ami"},"content":{"rendered":"<p>Pierrot mon ami<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>PIERROT MON AMI. Roman de Raymond Queneau (1903-1976), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Gallimard en 1942.<\/p>\n<p>Paru en pleine guerre, Pierrot mon ami porte les marques de son \u00e9poque: il raconte l\u2019histoire d\u2019une catastrophe mais aussi d\u2019un individu qui \u00e9chappe \u00e0 l\u2019amertume ou au d\u00e9sespoir par un d\u00e9tachement lunaire, le nom du personnage \u00e9ponyme \u00e9tant \u00e0 cet \u00e9gard transparent. Si bien qu\u2019il faudrait sans doute r\u00e9viser quelques pr\u00e9jug\u00e9s concernant un pr\u00e9tendu Queneau d\u00e9sengag\u00e9, pour qui l\u2019Histoire ne serait au mieux que l\u2019enjeu de sp\u00e9culations abstraites, au pire une bouff\u00e9e de l\u2019air du temps exhal\u00e9e comme par inadvertance \u00e0 la surface de son \u0153uvre; ce serait m\u00e9conna\u00eetre les deux postulats fondamentaux pos\u00e9s dans Une histoire mod\u00e8le (dont la r\u00e9daction co\u00efncide avec la publication de Pierrot mon ami): \u00abL\u2019Histoire est la science du malheur des hommes\u00bb et \u00abTout le narratif na\u00eet du malheur des hommes.\u00bb C\u2019est en ce sens que Pierrot mon ami n\u2019est pas uniquement l\u2019histoire d\u2019un doux r\u00eaveur, inadapt\u00e9 aux mesquineries du monde parce que fort myope, mais vrai sage pour la m\u00eame raison. Si le roman permet de mettre en \u00e9vidence les voies d\u2019acc\u00e8s \u00e0 une certaine forme de sagesse, c\u2019est parce que l\u2019enjeu historique est profond\u00e9ment enracin\u00e9 dans l\u2019intrigue, sous couvert d\u2019une fiction euphorique qui, loin de figer le sens du r\u00e9cit, en d\u00e9multiplie les possibles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>On le lui a souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9, \u00e0 Pierrot: il se conduit comme un manche, il a des analogies avec la lune. Mais est-ce que tout cela a jamais emp\u00each\u00e9 le bonheur? Pierrot travaille au Palace de la Rigolade de l\u2019Uni-Park, sis aux portes de Paris et dirig\u00e9 par M.\u00a0Pradonet, lequel convoite un jardin priv\u00e9 o\u00f9 se dresse une chapelle, le tout se trouvant enclav\u00e9 dans son parc d\u2019attractions. Mais ses offres r\u00e9p\u00e9t\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement refus\u00e9es par le propri\u00e9taire, M.\u00a0Mounnezergues, auto-proclam\u00e9 gardien de la chapelle o\u00f9 repose un prince pold\u00e8ve mort vingt ans auparavant. Quant \u00e0 la ma\u00eetresse de Pradonet, L\u00e9onie Prouillot, elle aussi vit une douleur secr\u00e8te: vingt ans plus t\u00f4t son premier amour, Jojo Mouilleminche, le t\u00e9nor \u00e0 la voix d\u2019or, l\u2019a abandonn\u00e9e. Or voici que le fr\u00e8re de Jojo, le fakir Crou\u00efa-Bey, venu travailler \u00e0 l\u2019Uni-Park, ravive de douloureux souvenirs en lui racontant comment Jojo le s\u00e9ducteur s\u2019est fendu le cr\u00e2ne en allant visiter une belle \u00e0 Palinsac. Quant \u00e0 Pierrot, \u00e9pris de la frivole Yvonne, la fille de Pradonet, mais n\u2019ayant pas r\u00e9ussi \u00e0 faire ses preuves \u00e0 l\u2019Uni-Park, il est renvoy\u00e9. Errant dans le quartier, il se lie avec Mounnezergues, qui lui raconte l\u2019histoire de la chapelle pold\u00e8ve et compte l\u2019instituer son h\u00e9ritier. Un matin, on retrouve l\u2019Uni-Park totalement d\u00e9vast\u00e9 par le feu, sans pouvoir d\u00e9terminer l\u2019origine de l\u2019incendie. Charg\u00e9 de convoyer pour un cirque des animaux savants jusqu\u2019\u00e0 Palinsac, chez un dresseur nomm\u00e9 Voussois, Pierrot retrouve au gr\u00e9 des \u00e9tapes des comparses de l\u2019Uni-Park d\u00e9truit: Yvonne qui fait du camping avec un amant, L\u00e9onie partie \u00e0 Palinsac sur les traces de son d\u00e9funt amant et Crou\u00efa-Bey install\u00e9 chez Voussois. Coup de th\u00e9\u00e2tre: Voussois et Jojo Mouilleminche ne font qu\u2019un! L\u00e9onie a retrouv\u00e9 son t\u00e9nor. Un an plus tard, l\u2019Uni-Park est devenu le zoo Voussois; Pradonet, ruin\u00e9 et \u00e9vinc\u00e9, est revenu aupr\u00e8s de sa femme l\u00e9gitime. Retournant chez Mounnezergues, Pierrot se voit d\u00e9sign\u00e9 comme son h\u00e9ritier par le vieillard agonisant, mais oublie d\u2019emporter avec lui le codicille. Deux jours plus tard, lorsqu\u2019il revient chez le vieillard, la maison, occup\u00e9e par Yvonne, a \u00e9t\u00e9 vid\u00e9e de toutes traces de son ancien occupant. Pierrot part comme il est venu, \u00abarriv\u00e9 au coin de la rue, il s\u2019arr\u00eata. Il se mit \u00e0 rire\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>D\u00e9finissant ses intentions premi\u00e8res, Queneau d\u00e9clarait en\u00a01942 au Figaro qu\u2019il aurait voulu que Pierrot mon ami \u00abf\u00fbt au roman policier ce que Don Quichotte a \u00e9t\u00e9 au roman de chevalerie\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire une d\u00e9mystification comique. Le r\u00e9cit se pr\u00e9sente en effet comme un roman policier aux \u00e9nigmes multiples, avec la mort suppos\u00e9e de Jojo et ses doubles vies, l\u2019incendie, criminel ou non, de l\u2019Uni-Park, le myst\u00e8re du tombeau pold\u00e8ve; chacune de ces \u00e9nigmes se trouvant prise dans un r\u00e9seau de co\u00efncidences pr\u00e9par\u00e9es et d\u2019anticipations surprenantes. Autres lois du genre: la pr\u00e9sence d\u2019un d\u00e9tective priv\u00e9, Petit-Pouce, et surtout l\u2019\u00c9pilogue (d\u00e9sign\u00e9 comme tel dans le roman) cens\u00e9 r\u00e9soudre, pour le lecteur maladroit, les t\u00e9n\u00e9breuses embrouilles et les dessous de l\u2019affaire. Et ce d\u2019autant plus que le r\u00e9cit \u00e9veille, par la multiplication des connotations et des \u00e9quivoques, une suspicion hyperbolique qui touche, \u00e0 travers l\u2019\u00e9cheveau des \u00e9nigmes imbriqu\u00e9es, tous les personnages, comme chez Agatha Christie. Or rien n\u2019est expliqu\u00e9, car de m\u00eame que le tombeau pold\u00e8ve, \u00e9picentre du myst\u00e8re et fruit d\u2019une mystification ancienne de Mouilleminche-Voussois, est vraisemblablement vide, le roman, r\u00e9sultat d\u2019une fausse mystification, est comme \u00e9vid\u00e9 de toute id\u00e9e de solution totalisante et d\u00e9monstrative. Bien plus, l\u2019\u00c9pilogue, loin de proposer l\u2019ach\u00e8vement attendu des aventures et des myst\u00e8res, en d\u00e9multiplie les directions possibles. Certes Pierrot reconna\u00eet qu\u2019il vient de vivre \u00abun des \u00e9pisodes de sa vie les plus ronds, les plus complets, les plus autonomes\u00bb, mais simultan\u00e9ment il reconsid\u00e8re \u00able roman que cela aurait pu faire\u00bb.<\/p>\n<p>Roman ferm\u00e9 sur lui-m\u00eame, par l\u2019ach\u00e8vement d\u2019une histoire mais \u00e0 un niveau qui n\u2019est pas celui de la pr\u00e9tendue fiction polici\u00e8re, Pierrot mon ami se d\u00e9veloppe donc \u00e0 partir d\u2019une s\u00e9dimentation de r\u00e9cits affleurants, mais inaccomplis, qui entretiennent une alternance continue, mais sans issue, entre le vrai et le faux. Ainsi l\u2019image du labyrinthe du Palace de la Rigolade o\u00f9 les visiteurs, \u00abentra\u00een\u00e9s par la rotation, se retournaient, s\u2019enroulaient, s\u2019entortillaient, se d\u00e9roulaient, tournoyaient\u00bb indique m\u00e9taphoriquement les conditions d\u2019une lecture pi\u00e9g\u00e9e, irr\u00e9ductible \u00e0 une structure arr\u00eat\u00e9e. Ce principe d\u2019une alternance ambigu\u00eb se retrouve dans le m\u00e9lange entre r\u00e9alisme et fantaisie, qui constitue l\u2019un des axes principaux du roman. Ainsi, l\u2019espace se r\u00e9partit entre une topographie urbaine au r\u00e9alisme populiste accus\u00e9, avec ses bistrots, ses turfistes et ses p\u00eacheurs trempant leurs lignes dans la Seine, et d\u2019autre part la f\u00e9erie babylonienne de l\u2019Uni-Park, avec ses attractions m\u00e9caniques (qu\u2019on pourrait au reste consid\u00e9rer comme autant de m\u00e9taphores d\u2019un r\u00e9cit \u00e0 engrenages), mais aussi son fakir, ses animaux savants, M\u00e9sange et Pistolet, dont l\u2019anthropomorphisme distingu\u00e9 tranche comiquement avec la vulgarit\u00e9 animale des humains, et entretient une \u00e9quivoque suppl\u00e9mentaire. Assurant le lien entre les diff\u00e9rents lieux du r\u00e9cit, ou plut\u00f4t permettant de mettre au jour les relations myst\u00e9rieuses qu\u2019ils entretiennent entre eux, Pierrot est le symbole m\u00eame de cette conjonction entre la f\u00e9erie et le quotidien. S\u2019il appartient \u00e0 la positivit\u00e9 du r\u00e9f\u00e9rent urbain, que signalent sa fr\u00e9quentation assidue des bistrots et son adresse remarqu\u00e9e au billard \u00e9lectrique, si on le surprend maintes fois devant un repas plantureux, indice d\u2019un rapport euphorique au concret, c\u2019est aussi une cr\u00e9ature lunaire passant syst\u00e9matiquement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de toutes les chances relatives qu\u2019offre le hasard: amoureux, il s\u2019\u00e9prend d\u2019une fille volage; h\u00e9ritier, il oublie le testament r\u00e9dig\u00e9 en sa faveur. Pierrot porte en lui \u00abune bu\u00e9e mentale, l\u00e9g\u00e8re et presque luminaire, comme le brouillard d\u2019un beau matin d\u2019hiver\u00bb. Aussi observe-t-il, impassible, non les mouvements du monde, mais le d\u00e9roulement du temps condens\u00e9 dans cet aphorisme d\u00e9finitif: \u00abC\u2019est marrant la vie.\u00bb Car l\u2019un des th\u00e8mes structuraux de Pierrot mon ami, comme de nombre des romans de Queneau, est celui de la \u00abfin de l\u2019Histoire\u00bb. Le th\u00e8me se d\u00e9cline selon des modalit\u00e9s vari\u00e9es, mais il semble bien hanter, \u00e0 des titres diff\u00e9rents, tous les personnages. C\u2019est un aubergiste \u00abh\u00e9raclit\u00e9en\u00bb, qui, devant la transformation de son caf\u00e9 en garage, remarque: \u00abOn ne se lave jamais deux fois les pieds dans la m\u00eame flotte\u00bb; c\u2019est Eug\u00e9nie, la femme l\u00e9gitime de Pradonet, qui explique \u00e0 sa fille: \u00abQuand tu auras un pass\u00e9, Vovonne, tu t\u2019apercevras quelle dr\u00f4le de chose que c\u2019est. D\u2019abord y en a des coins entiers d\u2019\u00e9boul\u00e9s: plus rien. Ailleurs, c\u2019est les mauvaises herbes qui ont pouss\u00e9 au hasard, et l\u2019on n\u2019y reconna\u00eet rien non plus.\u00bb Or le roman s\u2019ach\u00e8ve pr\u00e9cis\u00e9ment avec le remplacement de l\u2019Uni-Park, symboliquement d\u00e9nomm\u00e9 \u00abbabylonien \u00e9difice\u00bb, par le zoo Voussois, tout aussi symboliquement nomm\u00e9 \u00abla b\u00e9nigne arche de No\u00e9\u00bb.<\/p>\n<p>Un cycle de l\u2019Histoire est ainsi achev\u00e9 dans le retour \u00e0 une nature pacifi\u00e9e, cycle ayant pour origine la confrontation de deux univers authentiques, la chapelle pold\u00e8ve, espace de la l\u00e9gende et du sacr\u00e9, et le Palace de la Rigolade, espace profane vou\u00e9 au profit. Repr\u00e9sentant le d\u00e9veloppement conflictuel de l\u2019histoire humaine, ils sont appel\u00e9s \u00e0 dispara\u00eetre: l\u2019un dans la d\u00e9su\u00e9tude d\u2019une d\u00e9composition boueuse, l\u2019autre dans un d\u00e9luge de feu, dont la relation n\u2019est pas sans analogie avec un bombardement a\u00e9rien, o\u00f9 affleurent les images d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 historique traumatisante, celle des ann\u00e9es quarante. Aussi l\u2019\u00c9pilogue pr\u00e9cipite-t-il la redistribution des situations et r\u00e9organise-t-il le temps en fonction d\u2019une pr\u00e9histoire, celle du roman (Pradonet retrouve sa femme l\u00e9gitime) mais aussi d\u2019une origine, celle du monde, \u00e0 travers le retour \u00e0 une animalit\u00e9 premi\u00e8re, mais sage, figur\u00e9e par le zoo. D\u00e8s lors, les derni\u00e8res phrases du roman, montrant Pierrot riant, indiquent la voie d\u2019une forme de sagesse qui s\u2019accomplit dans le d\u00e9tachement de celui qui a achev\u00e9 un voyage circulaire \u00e0 travers les conflits de l\u2019Histoire et en saisit le vide. Mais Pierrot mon ami est tout autant un roman philosophique qu\u2019une parodie de roman policier, c\u2019est-\u00e0-dire tout aussi peu. \u00c0 la fois limpide comme le rire de son h\u00e9ros et opaque comme la chapelle qu\u2019il abrite, le roman de Queneau n\u2019a surtout de cesse d\u2019\u00e9prouver, dans l\u2019entrecroisement apparemment in\u00e9puisable des th\u00e8mes qu\u2019il brasse, l\u2019acuit\u00e9 d\u2019une lecture qui se refuse \u00e0 chausser une seule paire de lunettes; puisque aussi bien il vaut mieux les enlever, comme il est conseill\u00e9 \u00e0 Pierrot, mais aussi au lecteur, d\u00e8s l\u2019ouverture du roman.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J.-M.\u00a0RODRIGUES<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-176","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/176","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=176"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}