{"id":175,"date":"2026-07-25T08:20:09","date_gmt":"2026-07-25T06:20:09","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=175"},"modified":"2026-07-25T08:20:09","modified_gmt":"2026-07-25T06:20:09","slug":"zazie-dans-le-metro","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=zazie-dans-le-metro","title":{"rendered":"Zazie dans le m\u00e9tro"},"content":{"rendered":"<p>Zazie dans le m\u00e9tro<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>ZAZIE DANS LE M\u00c9TRO. Roman de Raymond Queneau (1903-1976), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Gallimard en 1959.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 les quatorze romans et les quatre recueils po\u00e9tiques qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 \u00e9crits, malgr\u00e9 sa participation \u00e0 de nombreux jurys, Raymond Queneau est encore peu connu du grand public lorsque para\u00eet Zazie dans le m\u00e9tro. Mais le succ\u00e8s imm\u00e9diat et consid\u00e9rable que remporte le roman (prix de l\u2019Humour noir, adaptation th\u00e9\u00e2trale d\u2019Olivier Hussenot en\u00a01959, puis cin\u00e9matographique de Louis Malle en\u00a01960), tout en r\u00e9v\u00e9lant son auteur \u00e0 un public tr\u00e8s divers, contribuera aussi \u00e0 fonder la l\u00e9gende de \u00abQueneau le rigolo\u00bb. Bref, le \u00abp\u00e8re de Zazie\u00bb devient imm\u00e9diatement et durablement un \u00e9crivain c\u00e9l\u00e8bre et&#8230; m\u00e9connu, car si la dimension comique de Zazie, sa gaiet\u00e9 d\u00e9sabus\u00e9e, ses mots \u00abh\u00e9naurmes\u00bb, son humour tendre et son aspect provocateur, sont ind\u00e9niables, il ne faudrait pas pour autant perdre de vue que cette d\u00e9clinaison euphorique du roman populaire, ou, pourquoi pas, du \u00abroman parisien\u00bb, est aussi, sinon d\u2019abord, un face-\u00e0-face tendu avec une rh\u00e9torique, une entreprise de d\u00e9r\u00e8glement syst\u00e9matique des formes \u00e9cul\u00e9es du r\u00e9alisme, sinon du discours. D\u2019ailleurs Queneau, par l\u2019entremise de Gabriel, l\u2019oncle de Zazie, avait pr\u00e9venu le lecteur: \u00abN\u2019oubliez pas l\u2019art tout de m\u00eame. Y a pas que la rigolade, y a aussi l\u2019art.\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>D\u00e9barquant gare d\u2019Austerlitz, Zazie, que sa m\u00e8re tout occup\u00e9e par un \u00abjules\u00bb a confi\u00e9e pour deux jours \u00e0 son fr\u00e8re Gabriel, n\u2019a qu\u2019une id\u00e9e en t\u00eate: voir le m\u00e9tro. Comme il est en gr\u00e8ve, c\u2019est \u00e0 pied ou dans le taxi minable de Charles, un ami de l\u2019oncle Gabriel, que Zazie d\u00e9couvre Paris. Itin\u00e9raire d\u2019ailleurs impr\u00e9cis puisque les deux comp\u00e8res sont incapables de s\u2019accorder sur le nom des monuments. De toute mani\u00e8re, chacune des propositions touristiques de tonton Gabriel est accueillie par un p\u00e9remptoire et vibrant \u00abmon cul\u00bb zazique. Gamine d\u00e9lur\u00e9e, Zazie a t\u00f4t fait de bousculer les petites habitudes de Gabriel, qui le soir est danseuse comique dans une bo\u00eete pour \u00abhormosessuels\u00bb, mais aussi celles de ses amis: Gridoux le cordonnier, Turandot le bistrot flanqu\u00e9 de son perroquet Laverdure qui va r\u00e9p\u00e9tant \u00e0 toute occasion: \u00abTu causes, tu causes, c\u2019est tout ce que tu sais faire\u00bb, et Mado Ptits-pieds, la serveuse amoureuse de Charles le taxi. Au gr\u00e9 de ses p\u00e9r\u00e9grinations dans \u00abl\u2019urbe inclite\u00bb, Zazie aura \u00e9galement l\u2019occasion non seulement de faire preuve de ses talents de dialecticienne sauvage, de monter \u00e0 la tour Eiffel, mais aussi de rencontrer un (faux) satyre qui lui paiera des \u00abbloudjinnzes\u00bb, la vieille Mouaque, une veuve au regard \u00abthermog\u00e8ne\u00bb en mal d\u2019amour, un groupe de touristes qui \u00abguidenappe\u00bb Gabriel, et encore d\u2019assister, \u00e9pat\u00e9e quand m\u00eame, aux exploits glossolaliques puis chor\u00e9graphiques de son oncle, enfin de participer \u00e0 une bagarre dans un bistrot, interrompue par le diabolique Trouscaillon, alias P\u00e9drosurplus, alias Bertin Poir\u00e9e, alias Aroun Arachide. Quant \u00e0 la douce Marceline, la tendre \u00e9pouse de Gabriel, on apprendra incidemment qu\u2019elle s\u2019appelle Marcel&#8230; Finalement Zazie n\u2019aura pas vu le m\u00e9tro mais, comme elle le dira \u00e0 sa m\u00e8re venue la r\u00e9cup\u00e9rer gare d\u2019Austerlitz: \u00abJ\u2019ai vieilli.\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Si certains romans de Queneau ont pu appara\u00eetre d\u00e9concertants du fait de leur structure complexe (le Chiendent ou les Fleurs bleues), en revanche, le succ\u00e8s de Zazie dans le m\u00e9tro s\u2019explique en partie par l\u2019\u00e9conomie r\u00e9aliste du r\u00e9cit, classiquement ordonn\u00e9 selon les modalit\u00e9s reconnues: une temporalit\u00e9 circonscrite (la gr\u00e8ve du m\u00e9tro, les deux journ\u00e9es accord\u00e9es \u00e0 Zazie du fait des frasques de sa m\u00e8re), un espace surd\u00e9termin\u00e9 (le Paris \u00e0 la fois touristique et populaire), un point de vue narratif sans surprise (\u00abfocalisation z\u00e9ro\u00bb), une distribution des r\u00f4les narratifs en h\u00e9ros (Zazie, Gabriel, Trouscaillon), personnages secondaires (Charles, Turandot, Marceline) et comparses (Laverdure, la veuve Mouaque, Boris). En somme, Zazie dans le m\u00e9tro a toutes les apparences d\u2019un roman traditionnel, \u00e0 mi-chemin du r\u00e9cit balzacien et du r\u00e9alisme po\u00e9tique des ann\u00e9es trente, le comique en plus. De fait, le lecteur adh\u00e8re d\u2019autant plus aux aventures de Zazie qu\u2019y est \u00e9vident le plaisir de raconter, dans un registre familier, mais surtout de faire dire, avec quelle verve: ainsi la part d\u00e9volue aux dialogues, sur fond de \u00abn\u00e9ofran\u00e7ais\u00bb (par combinaisons antith\u00e9tiques de pouss\u00e9es lyriques et de reflux argotiques), mais aussi de calembours (Zazie ne se reconna\u00eet qu\u2019une autorit\u00e9, le g\u00e9n\u00e9ral Vermot) et de calembredaines (les \u00e9changes farfelus entre Gabriel et Charles), est de loin plus importante que celle accord\u00e9e au r\u00e9cit. Quant aux \u00abeffets de r\u00e9el\u00bb, ils sont significativement assur\u00e9s par la saturation des odeurs (elles surgissent d\u2019embl\u00e9e avec la c\u00e9l\u00e8bre formule d\u2019ouverture \u00abDoukipudonktan\u00bb). Leur persistance tout au long du roman vaut comme sens embl\u00e9matique de l\u2019appr\u00e9hension du r\u00e9el dans ce qu\u2019il a de trivial: Rabelais n\u2019est pas loin.<\/p>\n<p>Enfin, il y a Zazie elle-m\u00eame. Certes, Queneau avait d\u00e9j\u00e0 camp\u00e9 dans quelques romans ce type de fillette \u00e0 la fois candide et avertie (Fabie dans les Derniers Jours, Pierrette dans Loin de Rueil), mais la consistance de Zazie s\u2019affirme ici par une s\u00e9rie de contrastes: seul personnage v\u00e9ritablement d\u00e9vorateur (elle mange des moules avec une \u00abf\u00e9rocit\u00e9 m\u00e9rovingienne\u00bb) d\u2019un roman qui campe surtout des \u00eatres de repli ou de lenteur, exception faite du diabolique Trouscaillon, elle est encore seule \u00e0 avoir des d\u00e9sirs (elle veut voir le m\u00e9tro, elle veut des \u00abbloudjinnzes\u00bb) alors que Charles vit par procuration dans la lecture de la presse du c\u0153ur, que Gabriel s\u2019enveloppe d\u2019une indolence de bon g\u00e9ant travers\u00e9e de br\u00e8ves fulgurations lyriques. Zazie n\u2019est pas pour autant un avatar de Gavroche ou de Lolita (le roman a beau explorer le th\u00e8me de la sexualit\u00e9, Zazie est absente des conflits du d\u00e9sir); son innocence retorse n\u2019est que la cons\u00e9quence indirecte de sa fonction accusatrice qui est de tyranniser le langage des adultes dans ce qu\u2019il a de d\u00e9risoire et de sentencieux. \u00abVous savez jamais trop ce que vous pensez, dit-elle \u00e0 Charles, \u00e7a doit \u00eatre \u00e9puisant. C\u2019est pour \u00e7a que vous prenez si souvent l\u2019air s\u00e9rieux\u00bb: dialecticienne sauvage, Zazie se meut avec aisance dans les conflits que les adultes ne parviennent pas \u00e0 \u00e9lucider franchement. Sa parole sans d\u00e9tour d\u00e9voile les discours biais\u00e9s, perturbe les attitudes cod\u00e9es, qu\u2019elles soient plaintives, sentimentales ou autoritaires. Non que \u00abla v\u00e9rit\u00e9 sorte de la bouche des enfants\u00bb: Zazie n\u2019a aucune v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 dire sinon qu\u2019il faut sans cesse rappeler \u00e0 l\u2019ordre un discours, celui des adultes, qui se mystifie lui-m\u00eame par glissement dans la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 ou la mauvaise foi. Ainsi, \u00abla conversation, mon cul\u00bb sera l\u2019ellipse d\u00e9tonante par laquelle elle d\u00e9pouille le langage de sa bonne conscience (dans un autre registre, c\u2019est aussi le r\u00f4le de l\u2019aphorisme de Laverdure: \u00abTu causes, tu causes\u00a0[&#8230;]\u00bb). La jeunesse turbulente de Zazie n\u2019est peut-\u00eatre donc que la forme incarn\u00e9e d\u2019une fonction du langage qui vise \u00e0 se perturber lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement le roman appara\u00eet lui aussi comme un objet qui se conteste lui-m\u00eame, par une mise \u00e0 mal des conditions de l\u2019exercice de la parole mais aussi des codes expressifs et narratifs. Car ce qu\u2019\u00e0 premi\u00e8re vue on pourrait prendre pour la verve de Queneau correspond sans doute davantage \u00e0 une forme de subversion sournoise. Sournoise parce que la d\u00e9rision de l\u2019esprit de s\u00e9rieux op\u00e8re le plus souvent de l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame du r\u00e9cit, qui joue continuellement sur l\u2019incertitude et le d\u00e9doublement: par confusion des r\u00f4les (Trouscaillon est \u00e0 la fois satyre et policier), des lieux (s\u2019agit-il du Panth\u00e9on ou de la gare de Lyon?), des sexes (Gabriel devient Gabriella le soir, Marceline s\u2019appelle Marcel), des situations (\u00abZazie dans le m\u00e9tro\u00bb comme titre antiphrastique). La s\u00e9curit\u00e9 du rendement romanesque est \u00e9galement fragilis\u00e9e par toute une s\u00e9rie d\u2019\u00abexercices de style\u00bb parodiques: parodies d\u2019\u0153uvres c\u00e9l\u00e8bres (le monologue d\u2019Hamlet dans la bouche de Gabriel, la fuite dans les \u00e9gouts qui rappelle celle des Mis\u00e9rables, le \u201cBateau ivre\u201d de Rimbaud avec \u00abGibraltar aux anciens parapets\u00bb) ou de formes litt\u00e9raires (m\u00e9di\u00e9visante avec \u00ab\u00e0 l\u2019\u00e9tage second parvenue, sonne \u00e0 la porte la neuve fianc\u00e9e\u00bb, macaronique avec \u00abnous ne comprenons pas le hic de ce nunc, ni le quid de ce quod\u00bb). Enfin, et de mani\u00e8re spectaculaire, mais famili\u00e8re aux lecteurs de Queneau, l\u2019alt\u00e9ration des temps verbaux d\u00e9range la dur\u00e9e narrative tandis que les transcriptions phon\u00e9tiques rappelant les proc\u00e9d\u00e9s joyciens (\u00abltipstu\u00bb, \u00ablago\u00e7amil\u00e9bou\u00bb, \u00abgzaktement\u00bb) corrodent l\u2019attente d\u2019une litt\u00e9rature respectueuse de ses outils. Finalement Gabriel avait raison: \u00abY a pas que la rigolade, y a aussi l\u2019art\u00bb, art d\u2019\u00e9purer le comique de son agressivit\u00e9 tout en se jouant du confort litt\u00e9raire. Car il ne s\u2019agit pas pour Queneau d\u2019instruire le proc\u00e8s de la litt\u00e9rature\u00a0\u2014 la d\u00e9mystification n\u2019est pas ici l\u2019autre versant d\u2019une v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u2014, mais de circonscrire l\u2019\u00abaire du soup\u00e7on\u00bb, de provoquer cette h\u00e9sitation et cette ins\u00e9curit\u00e9 dont proc\u00e8de une bonne part du plaisir de la lecture.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J.-M.\u00a0RODRIGUES<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-175","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/175","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=175"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}