{"id":173,"date":"2026-07-25T08:13:32","date_gmt":"2026-07-25T06:13:32","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=173"},"modified":"2026-07-25T08:13:32","modified_gmt":"2026-07-25T06:13:32","slug":"le-chiendent","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=le-chiendent","title":{"rendered":"le Chiendent"},"content":{"rendered":"<p>Chiendent (le)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>CHIENDENT (le). Roman de Raymond Queneau (1903-1976), publi\u00e9 \u00e0 Paris chez Gallimard en 1933.<\/p>\n<p>La r\u00e9daction du Chiendent, le premier roman de Queneau, s\u2019inscrit dans un contexte de crise: il est en rupture de surr\u00e9alisme, auquel il reproche notamment son empirisme sans m\u00e9thode et son d\u00e9ni du travail conscient. Le Chiendent sera donc le roman de l\u2019exigence et de la rigueur formelle, excluant au demeurant tout acad\u00e9misme. Il contient les cl\u00e9s (nombreuses et souvent \u00e9nigmatiques, mais non herm\u00e9tiques) de ce qui constituera l\u2019\u0153uvre \u00e0 venir: ce qui frappe\u00a0\u2014 mais que n\u2019a pas remarqu\u00e9 la critique en\u00a01933\u00a0\u2014 c\u2019est la disposition des \u00e9pisodes, des tonalit\u00e9s et des personnages selon une architecture complexe et rigoureuse. Non que l\u2019histoire ne soit en un sens transparente, mais le Chiendent inaugure cette forme en \u00abbulbe\u00bb, caract\u00e9ristique des romans \u00e0 venir, dont chaque pelure en r\u00e9v\u00e9lerait une autre plus profonde sans qu\u2019on puisse parvenir \u00e0 un centre. \u0152uvre prolif\u00e9rante et simultan\u00e9ment ferm\u00e9e herm\u00e9tiquement sur elle-m\u00eame, qui comporte sa propre th\u00e9orie du roman en tant que po\u00e8me, le Chiendent est \u00e0 la fois, selon Queneau, la traduction en fran\u00e7ais parl\u00e9 du Discours de la m\u00e9thode, un album de \u00abphotographies du fran\u00e7ais populaire\u00bb, mais aussi une application au roman fran\u00e7ais de l\u2019exemple fourni par Joyce, une m\u00e9ditation sur la fin des temps et sur la mythologie, un conte fantastique enfin qui fait la part belle au r\u00eave.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>De la terrasse d\u2019un caf\u00e9 parisien, l\u2019observateur (Pierre Le Grand) a choisi sans raison apparente de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 une silhouette (\u00c9tienne Marcel) qui se d\u00e9tache \u00e0 peine de la foule indistincte de\u00a018 heures. Suivie par Pierre, la silhouette prend peu \u00e0 peu de la consistance: chaque jour elle emprunte le m\u00eame train de banlieue en compagnie des m\u00eames passagers aux manies m\u00e9diocres; elle habite un pavillon \u00e0 Obonne avec son beau-fils (Th\u00e9o) et sa femme (Alberte). Celle-ci est \u00e9galement l\u2019objet de l\u2019int\u00e9r\u00eat, tr\u00e8s pr\u00e9cis, de Narcense, qui, l\u2019ayant rep\u00e9r\u00e9e dans la rue, la suit \u00e9galement. Pierre rencontre Narcense au bistrot d\u2019Obonne; l\u2019estime est r\u00e9ciproque. Samedi, \u00c9tienne Marcel se rend dans une baraque \u00e0 frites \u00e0 Blagny o\u00f9 il rencontre Dominique, le patron, et sa s\u0153ur, Mme\u00a0Cloche, sage-femme de son \u00e9tat, qui reconna\u00eet en lui la victime d\u2019un accrochage dont la veille elle a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin (accrochage au cours duquel \u00c9tienne a fait la connaissance de Pierre). Quelques jours plus tard, Saturnin, l\u2019autre fr\u00e8re de Mme\u00a0Cloche, \u00e0 la fois \u00e9crivain et concierge de l\u2019immeuble o\u00f9 vit Narcense, apprend \u00e0 celui-ci que sa grand-m\u00e8re est morte. Narcense se rend \u00e0 l\u2019enterrement et rencontre dans le train un nain (B\u00e9b\u00e9-Toutout) qui se pr\u00e9tend parasite vivant de la peur et de la l\u00e2chet\u00e9 des gens. De retour \u00e0 Paris, Narcense, dont les billets doux adress\u00e9s \u00e0 Alberte ont \u00e9t\u00e9 intercept\u00e9s par Th\u00e9o, \u00e9change avec celui-ci des lettres d\u2019injures: rendez-vous est pris pour vider la querelle en for\u00eat d\u2019Obonne; ce dont Mme\u00a0Cloche, mise au courant par Saturnin, avertit \u00c9tienne revenu \u00e0 Blagny. Dans la for\u00eat d\u2019Obonne, \u00c9tienne et Saturnin trouvent Narcense pendu, mais pas mort, tandis que Th\u00e9o a disparu chez une voisine, Mme\u00a0Pigeonnier.<\/p>\n<p>Toute ces co\u00efncidences troublent \u00c9tienne: lui qui \u00e9tait de peu de consistance prend conscience qu\u2019en sortant de la vie quotidienne et en regardant le monde, il s\u2019est mis \u00e0 exister. Persuad\u00e9 d\u2019avoir atteint la sagesse en cultivant la mis\u00e8re, le p\u00e8re Taupe, sordide brocanteur de Blagny, s\u2019ouvre de ces consid\u00e9rations au fritier Dominique quand arrivent \u00c9tienne et Pierre. Il leur fait visiter son antre mais refuse obstin\u00e9ment de vendre \u00e0 Pierre une porte peinte en bleu: y aurait-il un tr\u00e9sor cach\u00e9 derri\u00e8re? C\u2019est du moins ce que pr\u00e9tend Clovis, le fils de Dominique, \u00e0 Mme\u00a0Cloche, qui s\u2019en persuade. Elle insiste donc aupr\u00e8s d\u2019Ernestine, la serveuse de la gargote, pour qu\u2019elle \u00e9pouse le p\u00e8re Taupe et partage avec elle la suppos\u00e9e fortune du brocanteur.<\/p>\n<p>Arrivent les vacances: Pierre et le m\u00e9nage Marcel se rendent dans une station baln\u00e9aire o\u00f9 ils retrouvent Th\u00e9o avec Mme\u00a0Pigeonnier et sa bonne, Catherine, dont Pierre fait la conqu\u00eate. \u00c9tienne exp\u00e9rimente la puissance de l\u2019ennui et, toujours aussi perplexe quant au sens du r\u00e9el, en vient \u00e0 un doute hyperbolique puis au scepticisme. Mme\u00a0Cloche a perdu sa complice: le\u00a025\u00a0ao\u00fbt, le jour de ses noces avec le p\u00e8re Taupe, Ernestine est morte. Ce fait singulier pousse Saturnin et Narcense \u00e0 se lancer sur la piste du tr\u00e9sor de Taupe: ils volent la porte bleue sans r\u00e9sultat. En fait de tr\u00e9sor, la porte est un souvenir d\u2019amour du p\u00e8re Taupe, comme il le confesse \u00e0 Mme\u00a0Cloche avant de mourir \u00e0 son tour, fin octobre. Alors que B\u00e9b\u00e9-Toutout s\u2019est install\u00e9 chez la famille Marcel et la tyrannise, Pierre et Catherine, hors de France, vivent en \u00ababsorbant la lumi\u00e8re\u00bb. Ils apprennent toutefois que le\u00a011\u00a0novembre la guerre a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e entre la France et les \u00c9trusques. \u00c9tienne est mobilis\u00e9, Alberte s\u2019enfuit d\u2019Obonne et retrouve Narcense, Saturnin est nomm\u00e9 capitaine. Les mois passent; Narcense, d\u00e9serteur d\u00e9nonc\u00e9 par B\u00e9b\u00e9-Toutout, sera fusill\u00e9; la villa d\u2019Obonne sera transform\u00e9e en bordel tenu par Clovis et Th\u00e9o. Des dizaines d\u2019ann\u00e9es plus tard, la guerre se termine: Saturnin et \u00c9tienne, mar\u00e9chaux vaincus de l\u2019arm\u00e9e gauloise, viennent se rendre aupr\u00e8s de la reine des \u00c9trusques en qui ils reconnaissent Mme\u00a0Cloche. Franchissant les \u00abfausses couches\u00bb de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 ces personnages vont reprendre les positions indistinctes qu\u2019ils avaient au d\u00e9but de l\u2019histoire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>\u00abUn r\u00e9cit \u00e9pais et dru\u00bb: la remarque de Queneau sur le Tropique du Cancer d\u2019Henry Miller vaut aussi pour le Chiendent, de sorte qu\u2019aucun r\u00e9sum\u00e9 ne saurait rendre compte d\u2019un roman qui ne suit pas la lin\u00e9arit\u00e9 d\u2019une intrigue ou d\u2019un argument, non par manque d\u2019histoires ou d\u2019aventures mais au contraire du fait de leur inflation (de ce point de vue le Chiendent n\u2019est pas sans parent\u00e9 avec les Faux-Monnayeurs). Ce qui frappe donc dans le Chiendent, c\u2019est son impossible totalisation, la r\u00e9sistance qu\u2019offre le texte \u00e0 la lecture, par une densit\u00e9 et une diversit\u00e9 qui ne se r\u00e9duisent pas \u00e0 la seule somme des intrigues et des personnages (une trentaine), mais aussi par une dr\u00f4lerie d\u2019autant plus \u00e9nigmatique qu\u2019elle est la face apparente de sens cach\u00e9s. Certes, le titre m\u00eame renvoie \u00e0 une conception globale de la vie, d\u2019ailleurs r\u00e9it\u00e9r\u00e9e sous des modes diff\u00e9rents dans le r\u00e9cit: le chiendent, c\u2019est comme l\u2019a montr\u00e9 C.\u00a0Simonnet, \u00abune sorte d\u2019embl\u00e8me personnel, l\u2019herbe qui pousse sur le terrain du marasme\u00bb, dont on retrouvera l\u2019image dans l\u2019\u0153uvre po\u00e9tique de Si tu t\u2019imagines au Chien \u00e0 la mandoline. Or ce marasme est tout l\u2019enjeu du sort des diff\u00e9rents personnages: comment ils s\u2019y engluent, comment ils tentent d\u2019en sortir. Ainsi, figure exemplaire du type bourgeois par son nom, \u00c9tienne Marcel est enlis\u00e9 dans la p\u00e2te gluante d\u2019une existence morose, avilissante et plut\u00f4t d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, c\u2019est un anonyme saisi par la multitude qui l\u2019aplatit, et qui n\u2019atteindra \u00e0 la singularit\u00e9 qu\u2019en d\u00e9couvrant le doute m\u00e9thodique. En ce sens, le Chiendent porte en lui cette marque du roman des ann\u00e9es trente, des ann\u00e9es de crise, particuli\u00e8rement sensible dans les premiers chapitres, qui semblent cousiner avec les romans d\u2019Emmanuel Bove (Armand, Mes amis) mais aussi avec Voyage au bout de la nuit (surtout la deuxi\u00e8me partie), paru en\u00a01932, et dont Queneau a reconnu l\u2019influence \u00e0 plus d\u2019un titre. De m\u00eame le cadre citadin, c\u2019est-\u00e0-dire banlieusard (Obonne et Blagny), est l\u2019occasion d\u2019une plong\u00e9e dans l\u2019accablement des corps fatigu\u00e9s et des esprits d\u00e9cervel\u00e9s: le Chiendent, dont le temps de l\u2019action, exception faite du dernier chapitre, est strictement contemporain du temps de la r\u00e9daction, montre ainsi comment s\u2019exerce la tyrannie du temps sur des \u00eatres qu\u2019\u00e9crase le retour quotidien des m\u00eames gestes et des m\u00eames habitudes, et dont les illusions\u00a0\u2014 figur\u00e9es par le tr\u00e9sor du p\u00e8re Taupe\u00a0\u2014 se dissipent en fum\u00e9e, dont les espoirs sont an\u00e9antis par la guerre et dont le destin anodin est born\u00e9 par une mort sans r\u00e9demption (voir le discours d\u2019Ernestine agonisante, chap.\u00a05). Toutefois, la banalit\u00e9 quotidienne pr\u00e9sent\u00e9e dans les premi\u00e8res pages sur un ton qui n\u2019exclut pas le tragique appara\u00eet progressivement sous l\u2019angle du pittoresque et de l\u2019insolite, voire de la fantaisie (particuli\u00e8rement dans le chapitre\u00a05, consacr\u00e9 \u00e0 la noce d\u2019Ernestine), tandis que, parall\u00e8lement, le langage insistant sur les tournures orales instaure une distance ironique conjurant les mal\u00e9fices du sordide. De sorte que le Chiendent est manifestement moins li\u00e9 aux pr\u00e9occupations \u00e9thiques des romans des ann\u00e9es trente qu\u2019\u00e0 la tradition des \u00e9pop\u00e9es burlesques (Scarron, Boileau). Ainsi se trouvent conjointement m\u00e9tamorphos\u00e9es l\u2019insipide fadeur des existences banlieusardes en cataclysme comique et l\u2019enqu\u00eate sur le langage populaire (et non populiste) en style po\u00e9tique.<\/p>\n<p>Roman de la crise (crise des ann\u00e9es trente et crise personnelle), le Chiendent indique aussi une solution possible \u00e0 la crise du roman, telle que Val\u00e9ry et, \u00e0 sa suite Breton l\u2019avaient analys\u00e9e, pour annoncer la mort du genre. Aux th\u00e8ses des Manifestes du surr\u00e9alisme, Queneau oppose, en effet, l\u2019usage du \u00abn\u00e9ofran\u00e7ais\u00bb et les contraintes de construction, qui ont comme ambition d\u2019affirmer l\u2019arbitraire ou la gratuit\u00e9 du jeu romanesque et non sa pr\u00e9tendue reproduction du r\u00e9el, et de \u00abfaire du roman une sorte de po\u00e8me\u00bb. Ainsi, la conversation entre Saturnin et Narcense sur l\u2019\u00eatre et le non-\u00eatre vaut comme un \u00abexercice de style\u00bb sur l\u2019ontologie platonicienne d\u00e9velopp\u00e9e dans le Parm\u00e9nide, non par effet parodique mais bien plut\u00f4t par souci po\u00e9tique. Parall\u00e8lement les rimes, les correspondances entre situations et personnages assurent \u00e9galement les liens profonds pour Queneau entre roman et po\u00e9sie, par la rigueur qu\u2019elles exigent et par la structure circulaire qu\u2019elles imposent. Certes, Queneau n\u2019innove pas: comme il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 au centre de la composition de la Sylvie de Nerval (voir les Filles du Feu), le syst\u00e8me d\u2019\u00e9chos est encore au centre d\u2019\u00c0 la recherche du temps perdu, qui se veut une \u00abcath\u00e9drale\u00bb, mais l\u2019originalit\u00e9 du Chiendent tient dans ce que ce syst\u00e8me devient la trame m\u00eame de l\u2019action et son principe dynamique: parmi les rimes de situations, on rel\u00e8vera la d\u00e9pendaison de Narcense par Saturnin et \u00c9tienne dans la for\u00eat d\u2019Obonne \u00e9clair\u00e9e par la lune (chap.\u00a02), \u00e0 laquelle r\u00e9pond la rencontre de Mme\u00a0Cloche par Saturnin et Narcense dans la clairi\u00e8re de Carentan \u00abqu\u2019illuminait un rond morceau de suif\u00bb (chap.\u00a049); parmi les rimes de lieux, la villa d\u2019Obonne rime avec la baraque \u00e0 frites de Blagny (toutes deux transform\u00e9es en bordel); parmi les rimes de personnages, on trouve en parall\u00e8le Saturnin et \u00c9tienne (les deux philosophes), Pierre et Narcense (li\u00e9s par leurs filatures); en opposition, Pierre Le Grand et B\u00e9b\u00e9-Toutout (le grand et le nain, l\u2019ami et le tyran), Dominique et Saturnin (les deux fr\u00e8res oppos\u00e9s par la mat\u00e9rialit\u00e9 de l\u2019un et la spiritualit\u00e9 de l\u2019autre). Ces effets de sym\u00e9trie renforcent \u00e9videmment la circularit\u00e9 du roman qui s\u2019affirme \u00e9galement dans la composition des chapitres: de m\u00eame que le texte est verrouill\u00e9 par la r\u00e9p\u00e9tition au d\u00e9but et \u00e0 la fin de la m\u00eame phrase, qui en assure le recommencement, de m\u00eame le nombre des chapitres a \u00e9t\u00e9 choisi selon une combinaison \u00abarithmomaniaque\u00bb qui reproduit ce motif circulaire. En effet, Queneau expliquera que le Chiendent \u00abse compose de\u00a091 (7\u00a0\u00b4\u00a013) sections,\u00a091 \u00e9tant la somme des treize premiers nombres et sa \u00absomme\u00bb \u00e9tant\u00a01, c\u2019est donc \u00e0 la fois le nombre de la mort des \u00eatres et celui de leur retour \u00e0 l\u2019existence, retour que je ne concevais alors que comme la perp\u00e9tuit\u00e9 irr\u00e9soluble du malheur sans espoir\u00bb (\u00abTechnique du roman\u00bb dans B\u00e2tons, Chiffres et Lettres). C\u2019est pourquoi, \u00e0 la fin apocalyptique du Chiendent, tout recommencera, de mani\u00e8re aussi lugubre et d\u00e9risoire, comme s\u2019il ne s\u2019\u00e9tait rien pass\u00e9, car tout peut \u00eatre ratur\u00e9, ou encore \u00ablitt\u00e9ratur\u00e9\u00bb, comme dit Saturnin.<\/p>\n<p>Quelle que soit sa complexit\u00e9, cette architecture dynamique n\u2019est pas le seul effet d\u2019un jeu savant, mais bien l\u2019indice d\u2019un enjeu \u00e0 la fois esth\u00e9tique et philosophique. Esth\u00e9tique, au sens o\u00f9 Queneau a \u00e9galement pris soin d\u2019indiquer le lieu de composition du roman: \u00abAth\u00e8nes, les Cyclades, juillet-novembre\u00a01932\u00bb; r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la Gr\u00e8ce ancienne dans laquelle chacun peut lire l\u2019affirmation d\u2019un classicisme et le souci d\u2019une perfection harmonieuse, dont la figure du cercle (\u00abCyclades\u00bb) offre pr\u00e9cis\u00e9ment le symbole depuis Parm\u00e9nide. Or cette perfection ne se soutient, dans le Chiendent, sur rien d\u2019autre que sur la volont\u00e9 de raconter une histoire: d\u2019o\u00f9 ce point de d\u00e9part arbitraire et contingent\u00a0\u2014 \u00abtraduire le Discours de la m\u00e9thode en fran\u00e7ais parl\u00e9\u00bb\u00a0\u2014 que les directions possibles du roman d\u00e9passent, mais qui le ram\u00e8ne aussi au classicisme, pour ainsi dire \u00e0 son point d\u2019origine.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l\u2019enjeu philosophique, la r\u00e9f\u00e9rence au Discours de la m\u00e9thode n\u2019en \u00e9puise certainement pas les significations (l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019ennui sur la plage peut passer pour une transposition d\u2019une page de Heidegger), mais constitue une des \u00abpelures\u00bb philosophiques de l\u2019oignon romanesque, en particulier \u00e0 travers la dialectique de l\u2019\u00eatre et du para\u00eetre, point d\u2019origine de la m\u00e9ditation cart\u00e9sienne et qui, de mani\u00e8re similaire, sert \u00e0 la fois d\u2019ouverture au roman mais aussi de fil conducteur \u00e0 une conception de la r\u00e9alit\u00e9 comme \u00e9nigme (\u00abLe monde n\u2019a pas la signification qu\u2019il se donne, il n\u2019est pas ce qu\u2019il pr\u00e9tend \u00eatre\u00bb, dit Pierre, chap.\u00a04) et des personnages comme masques (d\u2019o\u00f9 l\u2019importance du motif du prestidigitateur li\u00e9 \u00e0 Pierre et des m\u00e9tamorphoses de Mme\u00a0Cloche). C\u2019est d\u2019ailleurs par la puissance de la m\u00e9ditation que l\u2019un des personnages principaux, \u00c9tienne, passe de son inconsistance \u00abd\u2019\u00eatre plat\u00bb \u00e0 \u00abl\u2019aspect d\u2019un homme, et qui pense\u00bb. Figure m\u00eame du cogito cart\u00e9sien (mais entreprise sous l\u2019angle ph\u00e9nom\u00e9nologique par la pr\u00e9sence de l\u2019observateur), \u00c9tienne met en doute le r\u00e9el, et ce faisant prend conscience de soi: \u00abJ\u2019\u00e9tais seul \u00e0 ne pas exister et lorsque j\u2019ai regard\u00e9 le monde j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 exister\u00bb (chap.\u00a02). Simultan\u00e9ment, il met en route une remise en question radicale des rapports entre la r\u00e9alit\u00e9 et l\u2019apparence, compris comme un jeu de cache-cache derri\u00e8re lequel, comme derri\u00e8re la porte bleue du p\u00e8re Taupe, il n\u2019y a rien; \u00e0 quoi r\u00e9pond la d\u00e9marche compl\u00e9mentaire de Saturnin, entreprise selon la terminologie n\u00e9oplatonicienne et transpos\u00e9e dans un registre populaire, lorsqu\u2019il d\u00e9veloppe une r\u00e9flexion sur les modes de l\u2019\u00eatre et du \u00abnonette\u00bb (chap.\u00a03,\u00a05 et\u00a06). Cependant, si l\u2019enjeu philosophique constitue un des axes structuraux du roman, pour autant ni Saturnin ni \u00c9tienne n\u2019acc\u00e8dent encore \u00e0 cette sagesse dont les romans ult\u00e9rieurs montreront la possibilit\u00e9 (voir le Dimanche de la vie, Pierrot mon ami et Loin de Rueil).<\/p>\n<p>\u00c0 ne consid\u00e9rer que les figures de la d\u00e9ception dans le roman (banalit\u00e9, absurdit\u00e9 des existences, vide fondamental au c\u0153ur du r\u00e9cit, r\u00e9p\u00e9tition usante d\u2019une histoire toujours identique), on serait tent\u00e9 de privil\u00e9gier le caract\u00e8re autod\u00e9risoire du Chiendent, comme si ce r\u00e9cit d\u00e9sastreux aboutissait \u00e0 un d\u00e9sastre du r\u00e9cit, anticipant l\u2019antiroman. Ce serait oublier que par l\u2019embo\u00eetement des th\u00e8mes, la prolif\u00e9ration des sens possibles, la polyphonie des styles narratifs, le Chiendent est une \u00abmachine textuelle\u00bb d\u2019autant plus minutieuse qu\u2019elle est fond\u00e9e sur le jeu et qu\u2019elle produit une pure gratuit\u00e9, n\u2019exigeant rien tant qu\u2019une lecture \u00e0 la fois ludique et patiente qui met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve moins la litt\u00e9rature que pr\u00e9cis\u00e9ment la lecture.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J.-M.\u00a0RODRIGUES<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-173","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/173","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=173"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}