{"id":142,"date":"2026-07-24T22:16:21","date_gmt":"2026-07-24T20:16:21","guid":{"rendered":"https:\/\/paulatim.net\/?post_type=oeuvre&#038;p=142"},"modified":"2026-07-24T22:16:21","modified_gmt":"2026-07-24T20:16:21","slug":"a-la-recherche-du-temps-perdu","status":"publish","type":"oeuvre","link":"https:\/\/paulatim.net\/?oeuvre=a-la-recherche-du-temps-perdu","title":{"rendered":"A la recherche du temps perdu"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 la recherche du temps perdu<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c0 LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU. Roman de Marcel Proust (1871-1922), \u00e9crit entre\u00a01908-1909 et\u00a01922 et comprenant sept sections dont les trois derni\u00e8res parurent apr\u00e8s la mort de l\u2019auteur. Les titres de ces sept volumes sont par ordre chronologique de publication: Du c\u00f4t\u00e9 de chez Swann (\u00e0 compte d\u2019auteur chez Grasset en 1913, puis dans une version modifi\u00e9e chez Gallimard en\u00a01919), \u00c0 l\u2019ombre des jeunes filles en fleurs (Gallimard, 1918, prix Goncourt\u00a01919), le C\u00f4t\u00e9 de Guermantes (en\u00a02 tomes, Gallimard, 1920 et\u00a01921), Sodome et Gomorrhe (en\u00a02 tomes, Gallimard, 1921 et\u00a01922), la Prisonni\u00e8re (Gallimard, 1923), Albertine disparue (ou la Fugitive, Gallimard, 1925) et le Temps retrouv\u00e9 (Gallimard, 1927).<\/p>\n<p>Des conditions dans lesquelles furent publi\u00e9es ces sept sections de l\u2019\u0153uvre d\u00e9finitive, retenons essentiellement le souci manifest\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t par Proust que le roman form\u00e2t une unit\u00e9 bien structur\u00e9e et close, ainsi que les difficult\u00e9s qu\u2019il \u00e9prouva \u00e0 concevoir les ruptures que supposait cette partition en sept volumes. Difficult\u00e9s dues au fait que Proust souhaitait que chacun d\u2019eux pr\u00e9sent\u00e2t une certaine autonomie. Ce qui frappe d\u2019autre part c\u2019est le consid\u00e9rable \u00e9largissement de la perspective entre la conception initiale du roman (soumise essentiellement \u00e0 l\u2019opposition temps perdu \/ temps retrouv\u00e9) et le r\u00e9sultat final. Dans l\u2019intervalle se seront produits de multiples remaniements et de consid\u00e9rables ajouts qui auront eu pour cons\u00e9quence d\u2019enrichir toujours davantage cette immense fresque, sans que Proust abandonne jamais l\u2019id\u00e9e d\u2019un ach\u00e8vement de l\u2019\u0153uvre, que la mort seule ne lui a pas permis de mener \u00e0 terme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Synopsis<\/p>\n<p>Ce roman se pr\u00e9sente sous la forme d\u2019une autobiographie fictive o\u00f9 le narrateur \u00e9voque les diff\u00e9rentes \u00e9tapes, parfois analys\u00e9es dans le plus grand d\u00e9tail, de ce que fut sa formation, envisag\u00e9e essentiellement comme le chemin, entrecoup\u00e9 de multiples voies de traverse, d\u2019une vie qui l\u2019a finalement men\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture sans qu\u2019il pr\u00eet vraiment conscience, dans les moments o\u00f9 il la vivait, de cet in\u00e9luctable destin. Celle-ci prend pourtant racine dans la plus tendre enfance, laquelle constitue le cadre du premier volume.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 de chez Swann. Pour le narrateur, l\u2019apprentissage commence par la d\u00e9couverte d\u2019un monde clos et recelant d\u00e9j\u00e0 tous les germes de ses observations \u00e0 venir: Combray. Une l\u00e9g\u00e8re f\u00ealure dans les rapports du jeune enfant avec sa m\u00e8re (le traditionnel baiser du soir une fois refus\u00e9) devient la source d\u2019une angoisse en quelque sorte matricielle. Tout est initiation dans cette premi\u00e8re section: l\u2019univers est divis\u00e9 en deux c\u00f4t\u00e9s s\u00e9par\u00e9s pr\u00e9sentant chacun une combinaison th\u00e9matique propre. Du \u00abc\u00f4t\u00e9 de chez Swann\u00bb se situe le d\u00e9sir (pour Gilberte) et la prise de conscience de l\u2019existence du mal, le \u00abc\u00f4t\u00e9 de Guermantes\u00bb r\u00e9v\u00e9lant quant \u00e0 lui toute la force de l\u2019envie de prestige. L\u2019enfant d\u00e9couvre la lecture (George Sand et Bergotte) et r\u00eave sur les noms propres. Les impressions r\u00e9surgentes de ce premier volume (c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 la saveur d\u2019une madeleine tremp\u00e9e dans le th\u00e9 que l\u2019adulte les retrouve) sont d\u00e9j\u00e0 largement nourries des r\u00e9flexions post\u00e9rieures du narrateur et de l\u2019\u00e9crivain lui-m\u00eame. Ce premier tome comporte, seule partie du roman \u00e9crite \u00e0 la troisi\u00e8me personne, la longue narration d\u2019une passion v\u00e9cue, bien avant la naissance du narrateur, par un voisin de Combray, Charles Swann. La rencontre d\u2019Odette donnera \u00e0 cette figure en vue du Faubourg Saint-Germain l\u2019occasion d\u2019exp\u00e9rimenter douloureusement les d\u00e9bordements d\u2019une jalousie en laquelle se concentrera bient\u00f4t tout son amour. Il d\u00e9couvrira du m\u00eame coup le milieu bourgeois du \u00abclan\u00bb Verdurin et trouvera une consolation \u00e0 entendre une \u00abpetite phrase\u00bb de la sonate de Vinteuil.<\/p>\n<p>Dans \u00c0 l\u2019ombre des jeunes filles en fleurs, nous retrouvons le narrateur adolescent fr\u00e9quentant chez les Swann. Odette, que Swann a fini par \u00e9pouser et dont l\u2019\u00e9l\u00e9gance raffin\u00e9e fascine le jeune homme, offre la possibilit\u00e9 \u00e0 celui-ci, en l\u2019invitant dans son salon, de rencontrer l\u2019\u00e9crivain Bergotte. Il d\u00e9couvre \u00e9galement, au th\u00e9\u00e2tre, la Berma, com\u00e9dienne de grand talent. Dans ces deux cas sa d\u00e9ception initiale fait place, apr\u00e8s mutation, \u00e0 une profonde admiration. Il \u00e9prouve pour Gilberte, la fille de Swann, son premier grand amour bient\u00f4t suivi du chagrin d\u2019une rupture dont il prend l\u2019initiative. Les \u00abjeunes filles\u00bb du titre, c\u2019est \u00e0 Balbec (lieu de vill\u00e9giature sur la c\u00f4te normande) que le narrateur les remarque. Au Grand H\u00f4tel il fait la connaissance de Mme\u00a0de Villeparisis et de son neveu Robert de Saint-Loup. Le baron de Charlus, oncle du pr\u00e9c\u00e9dent, croise \u00e9galement dans les parages. Deux rencontres se r\u00e9v\u00e9leront particuli\u00e8rement marquantes pour la suite du roman: celle du peintre Elstir, auquel le narrateur doit une certaine initiation esth\u00e9tique, et celle d\u2019Albertine qu\u2019il diff\u00e9rencie progressivement de l\u2019essaim o\u00f9 elle se fondait tout d\u2019abord.<\/p>\n<p>La carri\u00e8re mondaine du jeune homme prend son essor dans le C\u00f4t\u00e9 de Guermantes. Avant d\u2019\u00eatre admis dans ce saint des saints qu\u2019est le salon de la duchesse de Guermantes, \u00e0 laquelle Saint-Loup refuse de le pr\u00e9senter, il devra apprendre les r\u00e8gles du \u00abmonde\u00bb chez Mme\u00a0de Villeparisis. Mais ce milieu, surtout caract\u00e9ris\u00e9 par son insignifiance, ne lui apporte qu\u2019une d\u00e9ception chronique. Tout \u00e0 ses pr\u00e9occupations arrivistes, il est soudain confront\u00e9 \u00e0 la mort d\u2019un \u00eatre cher: sa grand-m\u00e8re. La douleur qu\u2019il \u00e9prouve, quoique r\u00e9elle, n\u2019est pas aussi intense qu\u2019il l\u2019aurait cru. Il revoit Albertine, qui lui accorde le baiser qu\u2019elle lui refusait \u00e0 Balbec.<\/p>\n<p>Sodome et Gomorrhe s\u2019ouvre sur une longue sc\u00e8ne amoureuse entre Charlus et le giletier Jupien, suivie d\u2019une dissertation sur l\u2019homosexualit\u00e9. Les anomalies de comportement du baron s\u2019expliquent d\u00e9sormais. Lors d\u2019une soir\u00e9e chez la princesse de Guermantes, les conversations se concentrent sur l\u2019affaire Dreyfus: il y est surtout question des remous et regroupements strat\u00e9giques que cet \u00e9v\u00e9nement provoque dans les milieux mondains. Les rapports du narrateur avec Albertine deviennent de plus en plus \u00e9troits et, pendant un second s\u00e9jour \u00e0 Balbec en sa compagnie, il commence \u00e0 la soup\u00e7onner d\u2019\u00eatre lesbienne. Il d\u00e9couvre le \u00abclan\u00bb Verdurin que fr\u00e9quentent \u00e9galement Charlus et son nouveau \u00abprot\u00e9g\u00e9\u00bb, le jeune musicien Morel.<\/p>\n<p>La Prisonni\u00e8re. Il s\u2019appr\u00eate \u00e0 rompre avec Albertine mais, subitement s\u00fbr de ses attirances gomorrh\u00e9ennes, il d\u00e9cide de rentrer avec elle \u00e0 Paris et parvient \u00e0 la r\u00e9soudre \u00e0 la vie commune chez lui. Cette claustration \u00e0 deux tourne cependant tr\u00e8s vite au cauchemar: les pressions inquisitoriales du jeune homme, en proie \u00e0 une succession de plus en plus effr\u00e9n\u00e9e de p\u00e9riodes d\u2019apaisement et de torture (\u00ables feux tournants de la jalousie\u00bb), se heurtent \u00e0 la duplicit\u00e9 experte d\u2019Albertine. Pendant une soir\u00e9e chez les Verdurin il entend, profond\u00e9ment boulevers\u00e9, le septuor de Vinteuil. Il d\u00e9cide de rompre avec son amie, d\u00e9sesp\u00e9rant de pouvoir jamais la \u00abposs\u00e9der\u00bb vraiment.<\/p>\n<p>Albertine disparue. Mais un matin au r\u00e9veil, il apprend, \u00able souffle coup\u00e9\u00bb, que celle-ci l\u2019a quitt\u00e9. Il re\u00e7oit peu \u00e0 peu la nouvelle de sa mort. Commence pour lui un long travail de deuil o\u00f9 sa blessure, maintes fois raviv\u00e9e par la confirmation qu\u2019il acquiert des m\u0153urs de la jeune femme, se cicatrise progressivement. Il voyage, se rend \u00e0 Venise, et finit par consid\u00e9rer son histoire avec Albertine comme celle d\u2019un autre.<\/p>\n<p>Le Temps retrouv\u00e9. Bien des ann\u00e9es plus tard, \u00e0 Tansonville, lieu de son enfance, le narrateur d\u00e9couvre que les deux \u00abc\u00f4t\u00e9s\u00bb de Guermantes et de chez Swann se rejoignent en fait, comme ont fini par se rejoindre dans le mariage Gilberte et Saint-Loup. La lecture du Journal des Goncourt et deux s\u00e9jours qu\u2019il fait \u00e0 Paris pendant la guerre de\u00a01914-1918 lui fournissent de quoi alimenter de longues et f\u00e9condes r\u00e9flexions. Dans cette atmosph\u00e8re de fin du monde chacun tient \u00e0 se prononcer sur les hostilit\u00e9s. Les Verdurin r\u00e9p\u00e8tent les communiqu\u00e9s de l\u2019\u00e9tat-major, Charlus ne craint pas d\u2019affirmer sa germanophilie et Saint-Loup s\u2019engage h\u00e9ro\u00efquement au combat, o\u00f9 il sera tu\u00e9. Il sera donn\u00e9 au narrateur d\u2019observer encore, dans cette sorte de Pomp\u00e9i en sursis qu\u2019est devenu Paris, le baron qui se fait fouetter, encha\u00een\u00e9, dans une chambre de l\u2019h\u00f4tel de passe tenu par Jupien. Alors qu\u2019il est invit\u00e9 \u00e0 une matin\u00e9e donn\u00e9e par la princesse de Guermantes, trois \u00e9v\u00e9nements anodins (il tr\u00e9buche contre des pav\u00e9s in\u00e9gaux, entend un bruit de cuiller et se frotte \u00e0 une serviette empes\u00e9e) provoquent en lui, comme jadis la saveur de la madeleine, la m\u00eame involontaire r\u00e9surgence de souvenirs. Il d\u00e9couvre la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019art sur la vie et consid\u00e8re qu\u2019en celui-ci r\u00e9side la seule possibilit\u00e9 de r\u00e9cup\u00e9rer le temps perdu. Le \u00abbal de t\u00eates\u00bb auquel il assiste ensuite, galerie hallucinante des figures, maintenant d\u00e9cr\u00e9pites, qu\u2019il a connues jadis, lui apprend qu\u2019il n\u2019est plus temps d\u00e9sormais de diff\u00e9rer davantage le passage \u00e0 l\u2019\u00e9criture: son livre sera comme une \u00abcath\u00e9drale\u00bb, comme les M\u00e9moires de Saint-Simon ou les Mille et Une Nuits de son \u00e9poque.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Critique<\/p>\n<p>Aux yeux de qui a trop attendu de l\u2019ext\u00e9rieur, la vie ne peut appara\u00eetre que d\u00e9cevante et arrive un moment o\u00f9 semblable d\u00e9sappointement fait \u00e9prouver \u00e0 certains le besoin de la r\u00e9viser, de la prendre en \u00e9charpe dans un geste qui sera \u00e0 la fois d\u2019exhibition, de protection, d\u2019aide et de r\u00e9paration. Ils peuvent trouver dans cette motivation inaugurale la voie qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Et c\u2019est un tel projet que forme Proust, une telle envie de d\u00e9monstration qu\u2019il a en t\u00eate lorsqu\u2019il s\u2019embarque vers\u00a01908-1909 dans une aventure dont il ne sait pas trop, ou sait trop bien, o\u00f9 elle va le conduire. D\u00e9sir de prouver que l\u2019\u00e9criture rec\u00e8le la puissance de collecter l\u2019essentiel de ce qu\u2019un \u00eatre aura v\u00e9cu pour l\u2019assembler harmonieusement en un seul texte en mettant au point un dispositif qui comprendra deux temps essentiels: celui du d\u00e9ploiement et celui de la r\u00e9capitulation. D\u00e9ploiement de l\u2019infinie vari\u00e9t\u00e9 des circonstances o\u00f9 la \u00abjouissance directe\u00bb fut sans lendemain et r\u00e9capitulation de cette exp\u00e9rience en gerbes dont chacune contiendra des occurrences de m\u00eame famille, afin d\u2019arriver \u00e0 la racine des impressions pour les rendre d\u00e9finitivement tangibles et source d\u2019une satisfaction plus profonde et plus durable.<\/p>\n<p>On comprend dans ces conditions que la vis\u00e9e ne soit plus d\u2019action, mais d\u2019approfondissement, et que l\u2019objectif ne soit plus situ\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur mais dans le monde interne des sensations rest\u00e9es obscures parce que trop rarement explor\u00e9es, monde pour lequel la r\u00e9alit\u00e9 visible forme cependant un d\u00e9tour n\u00e9cessaire. La fonction de la litt\u00e9rature selon l\u2019\u00eatre proustien r\u00e9side dans cette densification de la vie, rendue d\u2019autant plus \u00abdigne d\u2019\u00eatre v\u00e9cue\u00bb, affirme le narrateur, \u00abqu\u2019elle me semblait pouvoir \u00eatre \u00e9claircie, elle qu\u2019on vit dans les t\u00e9n\u00e8bres, ramen\u00e9e au vrai de ce qu\u2019elle \u00e9tait, elle qu\u2019on fausse sans cesse, en somme r\u00e9alis\u00e9e dans un livre\u00bb. Ce livre, pour le futur entrepreneur d\u2019une telle reconstruction, est \u00e9voqu\u00e9 \u00e0 l\u2019aide de diverses images: d\u2019abord, logiquement architecturale, celle de la cath\u00e9drale, puis plus modestement artisanale, celle de la robe, et enfin, plus prosa\u00efquement culinaire, celle du b\u0153uf mode. Cela pour dire que cette \u0153uvre \u00e9voque le souci d\u2019une certaine spiritualit\u00e9 (l\u2019\u00e9criture comme une pri\u00e8re quotidienne), celui aussi de la parade, n\u00e9cessaire transmutation esth\u00e9tique, \u00e0 vocation d\u00e9fensive, de la r\u00e9alit\u00e9 humaine et celui enfin de la fa\u00e7on dont elle sera ing\u00e9r\u00e9e par le lecteur, qui doit \u00eatre \u00abnourri\u00bb tout en \u00e9prouvant du plaisir et qui constituera ici une pr\u00e9occupation primordiale.<\/p>\n<p>Car un tel roman ne pourra trouver son v\u00e9ritable accomplissement que s\u2019il a su r\u00e9pondre pleinement \u00e0 son objectif affich\u00e9 d\u2019\u00eatre un legs. Ce d\u00e9sir de transmettre constitue la dimension essentielle dans laquelle doivent \u00eatre lues ses innombrables r\u00e9f\u00e9rences, litt\u00e9raires, picturales et surtout musicales: fr\u00e9quentation d\u2019\u0153uvres dont le narrateur dit qu\u2019elles lui ont donn\u00e9 \u00abune valeur d\u2019\u00e9ternit\u00e9, h\u00e9las! momentan\u00e9ment\u00bb, et qu\u2019il aurait voulu l\u00e9guer celle-ci \u00e0 ceux\u00a0[qu\u2019il aurait] pu enrichir de\u00a0[son] tr\u00e9sor\u00bb. Du sommeil (comme symbole paradoxal de l\u2019engagement obtus dans le r\u00e9el mais aussi de capacit\u00e9s qu\u2019il est toujours possible de r\u00e9activer) \u00e0 la somme (combinaison, suffisamment ordonn\u00e9e pour \u00eatre partag\u00e9e, de ce qu\u2019un \u00eatre aura pu engranger de joie prise aux r\u00e9alisations esth\u00e9tiques d\u2019autrui), voil\u00e0 qui pourrait peut-\u00eatre caract\u00e9riser le long cheminement de ce roman. Pour cela, un v\u00e9ritable travail d\u2019extraction se r\u00e9v\u00e8le n\u00e9cessaire: \u00abJe savais tr\u00e8s bien que mon cerveau \u00e9tait un riche bassin minier, o\u00f9 il y avait une \u00e9tendue immense et fort diverse de gisements pr\u00e9cieux.\u00bb<\/p>\n<p>Parmi les minerais ramen\u00e9s \u00e0 la surface, la musique occupe une place pr\u00e9pond\u00e9rante, parce que les traces essentielles de l\u2019existence y sont en quelque sorte inscrites comme des fossiles, et qu\u2019elle poss\u00e8de, v\u00e9ritable m\u00e9moire, la vertu d\u2019en retracer l\u2019histoire. Elle est le v\u00e9hicule gr\u00e2ce auquel la profondeur peut \u00eatre atteinte et donner ainsi tout leur sens aux \u00e9v\u00e9nements d\u2019une vie. C\u2019est dans l\u2019interrogation qu\u2019elle fait entendre que le narrateur puise la ressource de comprendre, par exemple, que toutes ses amours pr\u00e9c\u00e9dentes n\u2019auront \u00e9t\u00e9 que de \u00abminces et timides essais\u00bb avant sa grande passion pour Albertine, en laquelle se concentre (\u00abcomme une incision en pleine chair\u00bb) tout ce qu\u2019il est capable d\u2019accomplir sur ce terrain. C\u2019est par l\u2019interm\u00e9diaire de la musique, v\u00e9ritable \u00abretour \u00e0 l\u2019inanalys\u00e9\u00bb, que peut nous \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00abtout ce r\u00e9sidu que nous sommes oblig\u00e9s de garder pour nous-m\u00eames\u00bb, et qui ne peut \u00eatre communiqu\u00e9 \u00e0 autrui que par un travail de transmutation artistique. Elle d\u00e9tient la ressource de donner toute sa puissance \u00e0 l\u2019\u00abappel\u00bb que le narrateur aura entendu sous diverses formes dans son existence, chaque fois comme le signe qu\u2019existe une possibilit\u00e9 de compensation \u00e0 toutes ses souffrances. Gr\u00e2ce \u00e0 elle, il d\u00e9couvre aussi que de semblables cr\u00e9ations, qui rec\u00e8lent comme \u00abun corps \u00e0 corps d\u2019\u00e9nergies\u00bb, ne sont possibles que parce qu\u2019elles font contraste avec le monde environnant, avec toute la fadeur et l\u2019insignifiance des \u00eatres dont la \u00abvulgaire all\u00e9gorie\u00bb constitue cependant un \u00e9l\u00e9ment r\u00e9v\u00e9lateur indispensable. Ce n\u2019est que contenus dans une \u00abgaine de vices\u00bb que la vertu, le talent, voire le g\u00e9nie peuvent se manifester. De ce point de vue tous les \u00e9l\u00e9ments, m\u00eame les plus \u00abimpurs\u00bb, d\u2019un parcours, trouvent leur utilit\u00e9, en ce qu\u2019ils ont repr\u00e9sent\u00e9 d\u2019indispensables \u00e9tapes pour aboutir \u00e0 l\u2019\u0153uvre en laquelle il devient ainsi l\u00e9gitime qu\u2019ils soient relat\u00e9s, d\u00e8s lors que cette \u0153uvre est un roman. Le travail de la signification se forge \u00e0 partir du prosa\u00efque, c\u2019est en lui qu\u2019elle puise la solidit\u00e9 de son enracinement. Et ce n\u2019est pas un hasard si le narrateur a connu sa plus grande \u00e9motion esth\u00e9tique au beau milieu du salon Verdurin, malgr\u00e9 sa m\u00e9diocrit\u00e9, les diverses manifestations de futilit\u00e9 de ceux qui le fr\u00e9quentent, l\u2019hyst\u00e9rie de la \u00abPatronne\u00bb, etc. Ce furent l\u00e0 les ingr\u00e9dients n\u00e9cessaires, les circonstances indispensables \u00e0 cette joie sans nom qu\u2019il \u00e9prouva, puisque c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment gr\u00e2ce aux subtiles \u00abconjugaisons\u00bb qu\u2019elles permirent qu\u2019il a pu entendre le septuor de Vinteuil.<\/p>\n<p>D\u2019une certaine fa\u00e7on, quel est le lecteur un peu cons\u00e9quent de Proust qui ne finit pas par reconna\u00eetre le salon Verdurin ou autres lieux proustiens qu\u2019il h\u00e9berge peu ou prou en lui-m\u00eame? \u00abChaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-m\u00eame. L\u2019ouvrage de l\u2019\u00e9crivain n\u2019est qu\u2019une esp\u00e8ce d\u2019instrument d\u2019optique qu\u2019il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n\u2019e\u00fbt peut-\u00eatre pas vu en soi-m\u00eame.\u00bb D\u2019o\u00f9 l\u2019insatisfaction de l\u2019\u00e9crivain lorsque certains l\u2019appellent \u00abfouilleur de d\u00e9tails\u00bb apr\u00e8s avoir lu ses premiers textes. Alors qu\u2019il cherchait avant tout \u00e0 \u00e9laborer les \u00abgrandes lois\u00bb (de la mondanit\u00e9, de l\u2019amour, de l\u2019art) qui pr\u00e9sident \u00e0 sa pr\u00e9sence au monde en tant qu\u2019\u00eatre singulier, Proust n\u2019en inaugure pas moins cette \u00abesth\u00e9tique du d\u00e9tail\u00bb qui s\u2019\u00e9panouira au\u00a0XXe si\u00e8cle, c\u2019est-\u00e0-dire cette technique d\u2019\u00e9criture qui consiste \u00e0 d\u00e9crire les r\u00e9alit\u00e9s les plus quotidiennes dans une langue d\u2019une grande perfection formelle et qui tire toute sa valeur de d\u00e9cliner avec le plus de pr\u00e9cisions possible les caract\u00e9ristiques d\u2019une perception unique. Celle-ci peut se donner \u00e0 lire en particulier dans le vaste tissu de m\u00e9taphores qui sera progressivement \u00e9labor\u00e9 par l\u2019\u00e9crivain pour approcher au plus pr\u00e8s de ce qu\u2019il observe, comme une sorte de nasse dans laquelle il enserre les \u00e9l\u00e9ments de l\u2019exp\u00e9rience accumul\u00e9e, en r\u00e9sistant \u00e0 la facilit\u00e9 de l\u2019image toute faite: \u00abLa v\u00e9rit\u00e9 ne commencera qu\u2019au moment o\u00f9 l\u2019\u00e9crivain prendra deux objets diff\u00e9rents, posera leur rapport\u00a0[&#8230;], et les enfermera dans les anneaux n\u00e9cessaires d\u2019un beau style.\u00bb La survenue et la s\u00e9lection des images sont comme la signature de l\u2019\u00eatre. C\u2019est la \u00abdiff\u00e9rence qualitative\u00bb obtenue par la tension toujours maintenue au plus vif entre les p\u00f4les oppos\u00e9s d\u2019une tr\u00e8s longue s\u00e9rie o\u00f9 s\u2019attirent et se repoussent \u00e0 la fois, pour se rejoindre parfois, l\u2019objectif et le subjectif, le masculin et le f\u00e9minin, le noble et l\u2019ignoble, le r\u00eave et le r\u00e9el, les t\u00e9n\u00e8bres et la lumi\u00e8re, l\u2019angoisse et \u00abl\u2019esp\u00e9rance mystique\u00bb, la mort spirituelle et la possibilit\u00e9 d\u2019une renaissance.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture proustienne tire son \u00e9nergie de ces oppositions \u00e9nonc\u00e9es sans manich\u00e9isme comme les donn\u00e9es d\u2019une exp\u00e9rience, comme un viatique offert \u00e0 qui veut en \u00abprendre de la graine\u00bb: \u00abCette vie, les souvenirs de ses tristesses, de ses joies, formaient une r\u00e9serve pareille \u00e0 cet albumen qui est log\u00e9 dans l\u2019ovule des plantes et dans lequel celui-ci puise sa nourriture pour se transformer en graine&#8230;\u00bbPour devenir \u00e9crivain, le narrateur aura d\u00fb surmonter la longue \u00abprocrastination\u00bb dans laquelle son engagement trop br\u00fblant dans le monde, sa recherche avide de possessions, son refus crisp\u00e9 de pr\u00e9server la part du myst\u00e8re l\u2019auront tenu enferm\u00e9. Il lui aura fallu accepter la r\u00e9sistance des \u00eatres et des choses \u00e0 toute tentative d\u2019annexion, laquelle ne pourrait d\u2019ailleurs qu\u2019aboutir \u00e0 une ali\u00e9nation r\u00e9ciproque, comme le lui aura d\u00e9montr\u00e9 sa vie commune avec Albertine qu\u2019il aura lui-m\u00eame contribu\u00e9, par les exigences vampiriques dont il aura fait preuve avec elle, \u00e0 transformer en \u00ab\u00eatre de fuite\u00bb. Son \u00e9criture, loin de s\u2019en trouver st\u00e9rilis\u00e9e comme le furent ses tentatives d\u2019intervention et d\u2019intrusion dans la vie d\u2019autrui, va pouvoir d\u00e9sormais s\u2019alimenter de l\u2019ouverture \u00e0 toutes les formes enfin admises de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Le texte proustien regorge de toutes les manifestations de ces d\u00e9bordements, de ces \u00e9chapp\u00e9es, eu \u00e9gard aux limites \u00e9troites du moi. L\u2019\u0153uvre doit viser \u00e0 en exprimer la richesse, la vertu f\u00e9condante. Les signes majeurs que constitu\u00e8rent pour l\u2019\u00e9crivain tous ces noms propres qui lui offrirent un acc\u00e8s \u00e0 l\u2019inou\u00ef, une rupture dans les habitudes (Guermantes, Gilberte, Albertine, Saint-Loup, Charlus, Balbec, Verdurin, etc.), lui auront permis d\u2019\u00e9laborer sa palette, gr\u00e2ce aux changements de r\u00e9gime qu\u2019ils auront instaur\u00e9s dans sa vie. Son \u0153uvre ne sera donc que l\u2019une des partitions possibles par lesquelles on peut interpr\u00e9ter le monde, et trouvera sa place parmi toutes celles qui furent ou seront extraites du \u00abclavier incommensurable\u00bb. Le lecteur sera ainsi \u00e0 m\u00eame de v\u00e9rifier que \u00abla vraie vie, la vie enfin d\u00e9couverte et \u00e9claircie, la seule vie par cons\u00e9quent r\u00e9ellement v\u00e9cue, c\u2019est la litt\u00e9rature\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>G.\u00a0COGEZ<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. &#8220;Dictionnaire des oeuvres litt\u00e9raires de langue fran\u00e7aise.&#8221; \u00a9 Bordas, Paris 1994<\/p>\n","protected":false},"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_kad_post_transparent":"default","_kad_post_title":"default","_kad_post_layout":"default","_kad_post_sidebar_id":"","_kad_post_content_style":"default","_kad_post_vertical_padding":"default","_kad_post_feature":"","_kad_post_feature_position":"","_kad_post_header":false,"_kad_post_footer":false,"_kad_post_classname":""},"class_list":["post-142","oeuvre","type-oeuvre","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre\/142","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/oeuvre"}],"about":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/oeuvre"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/paulatim.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=142"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}