Héliogabale

 

HÉLIOGABALE ou l’Anarchiste couronné. Récit d’Antoine Marie-Joseph, dit Antonin Artaud (1896-1948), publié à Paris chez Denoël et Steele en 1934.

Synopsis

S’inspirant des historiens de l’Antiquité tardive grâce à un monumental travail de documentation, Artaud relate la vie de l’empereur romain Héliogabale (Elagabalus), d’origine syrienne, perpétuateur au IIIe siècle d’un culte solaire pansexualiste à Émèse, et qui s’identifia au dieu Baal. Adorateur du phallus, ce roi pédéraste érige la débauche, l’orgie et le luxe somptuaire en principes de gouvernement, après avoir, sous l’influence de sa mère, destitué par la violence l’empereur Macrin qui avait succédé à Caracalla. Il fut sauvagement exécuté, dans les latrines, par la garde de son cousin Septime Sévère, qu’il avait cherché à éliminer après l’avoir adopté; son corps, que le peuple voulait précipiter dans les égouts, fut finalement jeté dans le Tibre, avec celui de sa mère.

 

Critique

Dans ce récit mi-historique, mi-fictif, où sont citées de nombreuses sources antiques — Lampride, Dion Cassius, Damascius —, Artaud développe, sous une forme le plus souvent discursive où le récit s’efface derrière le commentaire, une méditation métaphysique et mystique sur le thème de l’unité et de l’ordre cosmiques à partir de la sexualité. Héliogabale, né d’une «catin», qui perpétue le culte phallique dans le temple d’Émèse, dont les prêtres subissent la castration rituelle, s’identifie au dieu solaire et masculin Baal qu’il adore. Inverti, il réunit les deux grands «principes» cosmiques du féminin et du masculin, dont la «guerre» explique l’univers, selon le titre du chapitre 2: «Il réalise en lui l’identité des contraires.» Les scènes de sodomie dans lesquelles Héliogabale, mimant les amours de Vénus et de Pâris, joue le rôle de Vénus, renvoient à une nostalgie métaphysique de l’unité androgynique: «Héliogabale, c’est l’homme et la femme. Et la religion du Soleil, c’est la religion de l’homme, mais qui ne peut rien sans la femme, son double, où il se réfléchit.»

C’est précisément par l’anarchie — Héliogabale sapant délibérément les bases de l’Empire romain dont il déteste les valeurs «terriennes» — que l’ordre et l’unité peuvent être dialectiquement reconquis sur le désordre de l’univers. La politique rejoint alors la métaphysique: «Avoir le sens de l’unité profonde des choses, c’est avoir le sens de l’anarchie, et de l’effort à faire pour réduire les choses en les ramenant à l’unité […]. Et Héliogabale, en tant que roi, se trouve à la meilleure place possible pour réduire la multiplicité humaine, et la ramener par le sang, la cruauté, la guerre, jusqu’au sentiment de l’unité.» Artaud réinterprète le mythe unitaire à travers la Kabbale — dont on retrouve les spéculations sur le nom El Gabal — et les sources ésotériques.

Il n’est évidemment pas fortuit qu’à maintes reprises Héliogabale soit présenté comme un artiste, un poète. Au-delà de la théâtralité du personnage, qui semble incarner la «cruauté» théorisée par Artaud en mettant en scène la luxure sous les yeux de son peuple, en faisant du temple un «vaste théâtre», l’aspiration à l’unité est d’essence poétique: «Et l’anarchie, au point où Héliogabale la pousse, c’est de la poésie réalisée. Il y a dans toute poésie une contradiction essentielle. La poésie, c’est de la multiplicité broyée et qui rend des flammes. Et la poésie, qui ramène l’ordre, ressuscite d’abord le désordre, le désordre aux aspects enflammés.» Héliogabale fait ainsi écho à la quête d’un centre et d’une unité poursuivie dans l’Ombilic des limbes et lePèse-nerfs, et à la conférence «le Théâtre et la Peste» de 1933, reprise dans le Théâtre et son double en 1938.

Héliogabale, qui n’est nullement un «fou» selon Artaud, est une projection fantasmatique du poète et de l’acteur. Mais, au-delà de la «maladie» propre à Artaud, pareille fascination s’inscrit dans l’héritage littéraire de Salammbô et de la «décadence», dont Artaud célèbre l’éclat dans un Empire romain agonisant, ajoutant un personnage au panthéon fin de siècle où trône Salomé. La sacralisation de la sexualité, en outre, ne manque pas d’évoquer la «théologie négative» de Bataille dont Artaud, qui a rompu avec le surréalisme depuis 1927, est alors assez proche. De là, aussi, le caractère paroxystique, dionysiaque, du rêve d’un Orient où, dans la «barbarie métaphysique», dans le «débordement sexuel», «dans le sang même», on «s’acharne à retrouver le nom de Dieu».

 

D. COMBE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994