l’Ombilic des limbes

Antonin Artaud

1925

Regarder le documentaire

Ombilic des limbes (l’)

 

OMBILIC DES LIMBES (l’). Ouvrage d’Antoine Marie-Joseph, dit Antonin Artaud (1896-1948), publié à Paris chez Gallimard en 1925.

La correspondance échangée avec Jacques Rivière entre mai 1923 et juin 1924, publiée dans la Nouvelle Revue française, révélait, sur la base d’un malentendu, qu’Artaud ne prétendait nullement faire œuvre d’écrivain, mais seulement décrire son «effroyable maladie de l’esprit» et témoigner d’une expérience intense et douloureuse.

Synopsis

Le texte d’ouverture, qui «n’est pas […] une préface à un livre», réaffirme ce projet phénoménologique, étranger à la «littérature»: «Là où d’autres proposent des œuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit.» C’est ainsi que la description occupe une place capitale dans le recueil, non seulement dans «Description d’un état physique», mais dans la plupart des textes en prose, majoritaires, qui tentent une analyse clinique de la «maladie». Ces textes au présent, au ton délibérément neutre, scandés par des constats impartiaux sur le mode présentatif («Il y a une cristallisation immédiate et directe du moi…», «Il y a un oiseau mort…», «Il y a une angoisse acide et trouble…»), se heurtent toutefois d’emblée au caractère indicible de la douleur. L’éclatement de la syntaxe, les tournures nominales et les verbes à l’infinitif, comme dans «Description d’un état physique», correspondent au désir de rendre fidèlement les turbulences, le «vertige mouvant» d’une pensée qui se dérobe. Une des constantes stylistiques de ces «rapports» est l’emploi d’expressions indéfinies — «une espèce d’engourdissement», «une espèce de fatigue aspirante», «cette espèce de relâchement», etc. — qui tentent d’identifier un «je ne sais quoi» — nommé seulement par Artaud comme la «chose» sur laquelle agissent les piqûres, comme un «quelque chose qui recule sans cesse». Ces descriptions s’intègrent souvent à des lettres fictives adressées au corps médical, ou au «législateur» pour dénoncer l’interdiction de l’usage des stupéfiants, reprenant le cadre formel de la correspondance avec Rivière. Ainsi, dans le texte liminaire: «Je me retrouve autant dans une lettre écrite pour expliquer le rétrécissement intime de mon être […] que dans un essai extérieur à moi-même.» L’ensemble comporte en outre trois «poèmes», concession à la «littérature», représentant précisément le poète, et des «contes» où les fantasmes sexuels s’expriment ouvertement.

 

Critique

Pour saisissante que puisse paraître l’analogie avec le travail accompli par Valéry dans ses Cahiers et son primat accordé au «fonctionnement de l’esprit» sur l’œuvre réalisée, le sens de cette expérience est radicalement différent. Car, là où Valéry admire la mécanique impeccable de l’esprit humain, Artaud ne peut que constater chez lui une déficience cruelle: outre que son projet est délibérément ancré dans la singularité d’une expérience intime et personnelle, alors que Valéry vise à l’universel à travers le particulier, Artaud tente de saisir le défaut de sa pensée et d’apaiser l’angoisse née de la «connaissance» du «néant».

Ce dysfonctionnement, véritable «maladie de l’esprit», réside dans l’impossible unité et dans l’absence de «centre» — dont le motif est introduit par le mot «ombilic» dans le titre du recueil — d’une conscience brisée: «Et le centre était une mosaïque d’éclats…» C’est par conséquent à l’écriture, tout autant qu’aux drogues, qu’il est demandé «de réunir ce qui est séparé, de recomposer ce qui est détruit» — de recentrer et de réunifier l’esprit.
Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes de l’Ombilic que la «pensée», l’«esprit» — parfois solennisé par une majuscule aux connotations religieuses confirmées par l’évocation de la Pentecôte et des «langues de feu», qui valut à Artaud la colère de Breton —, pourtant irrémédiablement séparés du corps, soient exprimés en termes physiologiques. Le mal dont souffre Artaud est bien une «maladie» dont il décrit, cliniquement, les symptômes douloureux, où prédomine le registre de la sensation. C’est ainsi que le chaud et le froid jouent un rôle essentiel: «une sensation de brûlure acide dans les membres», une «coagulation de chaleur» et, contradictoirement, «une sorte de souffrance froide», une «congélation de la moelle, une absence de feu mental», constamment soulignée par des images de «gel», de «glaciation». Le texte lui-même de l’Ombilic «n’est qu’un glaçon mal avalé». Si le propos n’était aussi résolument détaché de la littérature, on songerait irrésistiblement au topos baroque de l’amour, à l’oxymore de la «glace brûlante». Le sens tactile l’emporte — peu d’hallucinations auditives ou visuelles, malgré la référence constante à la peinture et à l’«œil mental» —, de même que dans la représentation de l’espace, soumis à une autre contradiction, horizontalement, entre l’expansion infinie et la constriction extrême, et verticalement, entre le haut et le bas, lequel semble néanmoins dominer. Artaud évoque en effet constamment cet «abaissement de [s]on étiage mental», cette «diminution», cette pensée «à un taux inférieur» qui témoigne d’un «rétrécissement intime de [s]on être» lié à la «cristallisation sourde et multiforme de la pensée». L’écriture a encore en charge d’«exhausser [s]on abaissement», d’ouvrir l’espace, de relever l’esprit de sa mélancolie catatonique.

Pareille souffrance — schizophrénique, ainsi que l’explique Artaud —, semble provenir d’un divorce entre la conscience et la réalité, entre l’intérieur et l’extérieur: «Il faudrait parler maintenant de la décorporisation de la réalité, de cette espèce de rupture appliquée, on dirait, à se multiplier elle-même entre les choses et le sentiment qu’elles produisent sur notre esprit, la place qu’elles doivent prendre.» De sorte que le livre doit tenter de fournir des «preuves attestatoires de la réalité», de rétablir la communication entre l’intérieur et l’extérieur, selon une fonction médiatrice représentée par cette «porte simplement abouchée avec la réalité». À cet égard, Artaud, qui «ne conçoi[t] pas d’œuvre comme détachée de la vie», rejoint tout à fait Breton et les surréalistes. Pour des raisons différentes, ceux-ci sont également convaincus qu’il faut s’affranchir du souci littéraire; mais Artaud, pas plus qu’eux, n’y parvient, malgré l’authenticité de l’expérience intérieure exhibée: le «cas» Artaud ne peut être comparé au cas Schreber ou à celui d’Anna O. décrits par Freud, précisément parce qu’il produit une «œuvre».

 

J.-M. LANTÉRI

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994