le Mur
Mur (le)
MUR (le). Recueil de nouvelles de Jean-Paul Sartre (1905-1980), publié à Paris chez Gallimard en 1939. Le volume comprend cinq nouvelles dont trois avaient paru en revue: «le Mur» (la Nouvelle Revue Française, juillet 1937), «la Chambre» (Mesures, janvier 1938) et «Intimité» (la Nouvelle Revue Française, août 1938), tandis que «Érostrate», inédit jusque-là, est écrit en 1936. Quant à la plus développée, «l’Enfance d’un chef», Sartre en a terminé la rédaction en juillet 1938.
Sartre bénéficie de la célébrité toute récente de la Nausée lorsque paraît ce recueil qui, tout en contribuant à fonder la légende de l’écrivain obscène, obtient à son tour un succès certain et vaut à son auteur le prix du Roman populiste (avril 1940). Rétrospectivement, «Érostrate» ou «l’Enfance d’un chef» permettent de mieux comprendre la Nausée, le portrait de Lucien Fleurier venant compléter celui des «salauds» de Bouville, l’antihumanisme d’«Érostrate» radicalisant le procès instruit par l’Autodidacte interposé. Toutefois on ne saurait réduire le Mur à un simple développement du roman fondateur. En effet, si dans la Nausée Sartre répondait à la question «Qu’est-ce qu’exister?», avec le Mur il montre comment «fuir l’existence, c’est encore exister».
Synopsis
Le Mur a pour cadre la guerre civile d’Espagne. Prisonniers des franquistes, Pablo Ibietta, le narrateur, anarchiste, Tom, des Brigades internationales, et Juan, le jeune frère d’un militant anarchiste, apprennent leur condamnation à mort. Un médecin belge est introduit dans leur cellule, qui prétend leur apporter réconfort durant cette dernière nuit. Venu en fait observer «des corps qui agonisent tout vifs», son attitude n’a pour effet que de les placer devant la terreur de leur propre mort. Juan se recroqueville; Tom se lève et se met «à guetter le jour». Au matin, Tom et Juan sont fusillés. Pablo sera épargné s’il indique où s’est caché son ami Ramon Gris. Il refuse de parler, quoique le sort de Gris comme celui de la cause anarchiste lui soient indifférents. Par moquerie, il finit par indiquer une fausse cachette. Un moment passe, les franquistes reviennent, Pablo s’étonne de ce qu’on ne l’exécute pas: Ramon Gris qui avait changé de refuge a été trouvé et tué là où Pablo l’avait dit.
La Chambre. M. et Mme Dardébat, en «gens normaux», voudraient bien que leur fille, Ève, consente à l’internement de son mari, Pierre, dans une clinique psychiatrique. Ils se heurtent à son attachement obstiné pour cet «être malsain» qui vit cloîtré dans sa chambre obscurcie, dans l’obsession d’une conspiration. Ève se demande toutefois si Pierre n’éprouve pas une certaine complaisance pour ses hallucinations. Mais ne pouvant plus vivre dans le monde des «bien-portants» ni rejoindre, malgré ses efforts, celui, tragique, où Pierre entend des statues voler, elle souffre de n’avoir plus sa place nulle part. Elle sait que l’état de Pierre ira s’aggravant, mais sa résolution est prise: avant qu’il ne sombre dans l’imbécillité, elle le tuera.
Érostrate. Les rares fréquentations de Paul Hilbert sont des prostituées à qui il demande seulement de se déshabiller. À la suite d’une de ces séances lui vient l’idée de «tirer sur des hommes». Encouragé par l’histoire d’Érostrate qu’on lui rapporte, il se fortifie dans l’idée que son destin, tel celui de l’incendiaire du temple d’Éphèse, «illuminer[a] le monde d’une flamme violente et brève». Ayant abandonné son emploi, il envoie à cent deux écrivains une lettre dans laquelle il clame son dégoût de l’homme et son mépris de l’humanisme. Il y affirme également son intention de tuer une demi-douzaine de personnes au hasard. Il abat en effet un passant, tire dans la foule et se réfugie dans les lavabos d’un café. La dernière balle, qu’il se réservait, il ne parvient pas à la tirer: «Érostrate» se laissera arrêter.
Intimité. Lulu va quitter Henri, son mari, dont la chair molle l’indispose et l’attendrit à la fois: Lulu rêve d’un «beau jeune homme, pur comme une fille», qui ne la toucherait pas (1). Son amie Rirette la persuade de vivre avec Pierre et apprend de Lulu sa rupture avec Henri. Dans la rue, elles rencontrent Henri: Rirette s’entremet pour le repousser. Dans la solitude de sa chambre elle songe, en pleurant sur elle-même, qu’elle aura fait le bonheur de Lulu mais que personne ne fait rien pour elle (2). Dans une chambre d’hôtel, Pierre vient de partir et Lulu évoque avec dégoût ces types «qui vous étouffe[nt] à moitié et qui vous mouille[nt] le ventre pour finir»: «Il ne faudrait pas avoir de corps» (3). Le lendemain, Pierre apprend, sans grands regrets, que Lulu a décidé finalement de rester avec Henri (4).
L’Enfance d’un chef. Lucien Fleurier, un fils de famille dont le père dirige une usine, est un enfant indolent. Certes il aura sa place: il succédera à son père, il sera un chef. Mais la plupart du temps, il sent que sa tête est pleine de brouillard. Lorsqu’il sort de sa torpeur, vers dix-huit ans, c’est pour tomber dans «une perplexité bien réveillée»: a-t-on l’étoffe d’un chef quand on est persuadé qu’on n’existe pas? Lucien, qui prépare Centrale, se lie avec Berliac, un jeune élégant qui lui fait lire Freud. Tous deux communient alors dans la révélation de leurs complexes respectifs. Toujours en quête de conseils, il est présenté par Berliac à Bergère, un poète de tendance surréaliste qui diagnostique chez lui un état qu’il appelle «le Désarroi». Au cours d’un voyage en province, Bergère séduit Lucien. Plus inquiet que choqué, Lucien cesse de fréquenter Berliac et Bergère, prend une maîtresse mais la méprise. Attiré par Lemordant, «un type qui a des convictions», il fréquente des militants d’extrême droite dont Lemordant est le chef. D’abord indifférent à leurs idées, puis seulement réticent, Lucien, séduit par la «fraternité virile» des ligueurs, finit par rosser avec eux un juif. Un soir, chez des amis, il refuse de serrer la main d’un invité juif. Dès lors, on lui reconnaît une «conviction». Cette révélation viendra dissiper définitivement la troublante inconsistance de sa vie: son existence est désormais justifiée parce qu’il a «des droits».
Critique
Par-delà l’unicité de chaque nouvelle, tant du point de vue de la technique narrative (fait divers dans «Érostrate», méditation philosophique dans «le Mur», monologue intérieur dans «Intimité», parodie du roman d’apprentissage dans «l’Enfance d’un chef») que des thèmes développés (la mort, l’impuissance, la folie, le désir, etc.), l’unité interprétative du recueil est assurément fournie par le titre lui-même. Ce mur, à la fois matériel, philosophique et moral, Sartre en avait déjà fait, dans la Nausée, l’image emblématique de la conscience et de l’existence: «La conscience est posée entre des murs», disait Roquentin. Et l’existence ce sont ces murs qui, interminables, vont se perdre dans le néant. Mais ce qui fait que le Mur n’est pas un simple développement de la Nausée, c’est que là où Roquentin admettait qu’exister c’est être là, les protagonistes du Mur essaient de transiger avec l’irréfutable.
Aussi, dans le recueil, le mur représente-t-il ce qui fait obstacle: chaque protagoniste des cinq nouvelles se trouve dans une de ces «situations limites» chères à Sartre (voir les Mains sales), le plaçant devant le mur qui sépare l’existence de ce qui pourrait être: mur matériel contre lequel seront fusillés les camarades de Pablo, mur symbolique de la folie qui entoure Pierre, mur encore, mais comme vaporisé en une brume troublante, devant Lucien Fleurier qui cherche le sens de son existence. Personnages arrivés aux confins d’eux-mêmes, chacun d’entre eux s’essaie dès lors à devenir «passe-muraille» — Ève en tentant de rejoindre Pierre dans une folie à laquelle il ne croit peut-être qu’à moitié, Érostrate en combinant son crime, Lucien en se jetant dans l’illusion de ses «droits» — mais pour ne rencontrer finalement que le vide de la mauvaise foi et l’inanité des mensonges que l’on se crée, puisque, pour Sartre, «l’Existence est un plein que l’homme ne peut quitter». Obstacle, le mur est donc ce par quoi l’existence est vécue comme une pétrification, contre quoi la conscience lutte avec des faux-semblants.
On ne sera donc pas étonné de croiser dans le Mur, à la fois les thèmes majeurs de la pensée sartrienne — la mauvaise foi, la comédie, l’absurde — qui rétrospectivement éclairent, entre autres, les rapports entre «l’Enfance d’un chef» et les Mots, mais aussi un condensé de l’imaginaire sartrien, qui a suscité en son temps une polémique sur la prétendue «obscénité» du recueil. Si la part faite à l’organique est loin d’être négligeable, entre le corps en décomposition de Pablo, le grouillement viscéral évoqué par Lulu, les hantises sexuelles d’Érostrate et de Lucien, c’est bien parce que l’organique représente chez Sartre d’une part le mode fondamental d’expression de l’existence, et qu’il est d’autre part cet inarticulé sur quoi l’écriture se révèle comme l’articulation d’une conscience.
S’il est certain, enfin, que vers 1939 Sartre n’a pas encore amorcé l’évolution décisive qui, à travers une réflexion sur les rapports entre morale et praxis, fera de lui un penseur du politique vigilant à la politique, on peut voir que, dans le Mur, l’écrivain a pris un premier rendez-vous avec l’Histoire. Certes, bien des aspects du recueil renvoient au Sartre anarchisant de la Nausée (que l’on songe à la figure de Pablo, militant inaccompli, ou au caractère à la fois gidien et surréaliste du meurtre gratuit d’Érostrate), mais le cadre même de la nouvelle éponyme, la guerre d’Espagne, événement majeur de l’époque, et plus encore l’évolution de Lucien en «salaud» fascisant montrent que Sartre n’hésite plus à prendre nettement position sur des problèmes de société et de culture (l’antisémitisme, le fascisme, l’aliénation féminine, la mode psychanalytique). Il ne s’agit pas encore de théoriser le «portrait de l’antisémite» comme il le fera dans Réflexions sur la question juive, ni d’opérer la récapitulation de Situations II (voir l’Idiot de la famille). Mais en dressant un bilan négatif de l’entre-deux-guerres, à travers une critique de ses valeurs politico-culturelles, sensible surtout dans «l’Enfance d’un chef», le Mur semble annoncer, sur le registre de la dérision, le Sartre engagé des années quarante.
J.-M. RODRIGUES
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994