le Salon du Wurtemberg

Pascal Quignard

1986

Salon du Wurtemberg (le)

 

SALON DU WURTEMBERG (le). Roman de Pascal Quignard (né en 1948), publié à Paris chez Gallimard en 1986.

Synopsis

Le narrateur, Charles Chenogne, se rappelle les années soixante, son service militaire avec son camarade Florent Seinecé, marié à Isabelle («Ibelle»), leur petite fille, Delphine, et les week-ends passés chez Mme Aubier, professeur de musique (I. «La Maison de Saint-Germain-en-Laye»). Souvenirs d’août 1964: comment, après avoir rejoint les Seinecé en Provence, le narrateur a succombé aux charmes d’Ibelle (II. «Le Cabanon au-dessus de Bormes»). 1965: les Seinecé divorcent. Delphine est confiée à son père. Charles et Ibelle mêlent leur orageuse passion aux brumes normandes, puis soudain se séparent (III. «La Villa de Saint-Martin-en-Caux»). 1965-1975: c’est l’époque de la solitude, puis de la dépression. Le narrateur se retire dans une maison de campagne et se consacre à ses activités de musicien (IV. «La Muette sur les bords de la Loire»). 1977: sa sœur meurt en Allemagne, comme leur mère, des suites d’un cancer. À Paris, il retrouve Seinecé. Celui-ci s’est remarié avec une des anciennes élèves de Charles. Ils ont deux enfants dont l’un se prénomme, lui aussi, Charles (V. «Quai de Tournelle»). 1979: mariage de Delphine. Charles voyage en Europe, notamment dans le Wurtemberg. Il rencontre Ibelle, devenue alcoolique, mais toujours désirable. Seinecé meurt accidentellement (VI. «La Route des grandes Alpes»). Mai 1983: le narrateur a maintenant quarante ans. La veuve de Seinecé s’est remariée. Delphine a divorcé. Elle invite Charles dans la maison de Saint-Germain-en-Laye; puis, en 1985, elle réunit Ibelle, la seconde épouse de Seinecé, leurs enfants et le narrateur pour d’ultimes retrouvailles (VII. «Bergheim»).

 

Critique

Présenté sous la forme d’une minutieuse autobiographie, le Salon du Wurtemberg laisse une large place à la description de la vie affective, du temps intérieur, des rapports complexes qui se tissent entre le narrateur et les personnages dont se nourrit son «rêve éveillé». Sans jamais sombrer dans la complaisance narcissique, tentation du genre qu’il dépasse avec ironie, Charles Chenogne se situe naturellement au centre d’un microcosme sentimental constitué par son milieu familial, son double héritage culturel allemand et français, ses diverses compagnes, enfin, autour desquelles gravitent parfois mari et enfants. Ainsi, dès le début du roman, la personne du narrateur, qui était alors un tout jeune homme, apparaît comme inséparable de ceux qu’il côtoie: par-dessus tout, Seinecé et Ibelle. À partir de cette situation triangulaire, Pascal Quignard va orchestrer une série de variations sur le thème des désordres du cœur et de l’esprit.

Tout-puissant, omniprésent, le désir est en effet le fil conducteur du livre. Apparemment destructeur, il conduit à la rupture des liens sociaux, aux déchirements névrotiques ou à la projection d’images délirantes. Mais il est aussi ce non-dit, cette nébuleuse de souvenirs incertains, de comportements indéfiniment répétés, sur la base desquels s’édifient les mythes fondateurs de la personnalité. Dans ce roman musical où l’écoulement du temps semble rythmé par la chronologie spatiale (chaque partie s’organise autour d’un lieu privilégié que souligne le sous-titre), il n’est d’autre vérité que celle des événements intimes. Comment l’appréhender ailleurs que dans le langage de la mémoire qui transforme la réalité plus qu’il ne la déforme? «J’avais l’impression de revenir sans cesse, l’impression d’être un perpétuel revenant — qui hallucinait de sempiternels souvenirs.» C’est à travers cette patiente alchimie, voire en jouant avec les mots, que l’être se cherche, tâtonne et peu à peu se construit, non sans hésitations. Le salon de Saint-Germain était-il bleu ou rose, de la couleur du couchant, teinte qui s’est gravée dans l’univers mental du narrateur? Le biscuit de la cheminée représentait-il un satyre qui poursuit une nymphe ou Psyché qui cède à Éros? Cette mise en scène de fantasmes actuels se superposant aux plus lointaines configurations maternelles du salon de musique — le salon du Wurtemberg — résume de façon symbolique la problématique du désir: l’amour est fuite autant que conquête; l’écriture, un éternel retour au paysage de l’enfance.

 

B. VALETTE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994