Oedipe

Pierre Corneille

1659

Œdipe

 

ŒDIPE. Tragédie en cinq actes et en vers de Pierre Corneille (1606-1684), créée à Paris au théâtre de l’hôtel de Bourgogne en janvier 1659, et publiée à Rouen chez Augustin Courbé et à Paris chez Guillaume de Luyne la même année.

Après l’échec de Pertharite (1652), Corneille s’est tenu à l’écart de la scène pendant plus de sept ans, se consacrant à des traductions religieuses et à la réflexion sur l’art dramatique. Il y revient en acceptant l’un des trois sujets que lui proposait Fouquet, le plus haut, celui qui lui permettrait de marquer qu’il était le plus grand dramaturge français. Loin de traduire les pièces de Sophocle et de Sénèque, Corneille adapte la légende thébaine pour l’inscrire dans ses propres préoccupations dramaturgiques, politiques et religieuses. Aujourd’hui réévaluée après avoir été négligée, la pièce connut en son temps un solide succès.

 

Synopsis

Seize ans après le meurtre du roi Laïus et l’accession d’Œdipe au trône, Thèbes est ravagée par la peste. Dircé, la fille de Jocaste et de Laïus, refuse de fuir comme l’y invite son «amant», Thésée, le roi d’Athènes. Craignant Dircé, qui voit en lui un usurpateur, Œdipe interdit leur mariage (Acte I). Consultée par un devin pour savoir comment ramener la paix à Thèbes, l’ombre de Laïus est apparue pour réclamer le sang de ses enfants: Dircé se prépare à mourir (Acte II). Mais Œdipe apprend que le fils de Laïus est vivant. Pour sauver Dircé, Thésée prétend être ce fils (Acte III). On interroge Phorbas, unique témoin du meurtre de Laïus: Œdipe comprend que lui-même en est l’auteur (Acte IV). Nouvelle reconnaissance, par l’intermédiaire d’un Corinthien: Œdipe comprend qu’il est fils de Laïus. Thésée et Dircé apprennent les suicides de Phorbas et de Jocaste; on leur annonce enfin qu’Œdipe s’est arraché les yeux et que la peste a disparu (Acte V).

 

Critique

L’invention de l’«heureux épisode des amours de Thésée et de Dircé», conforme à la conception cornélienne de la tragédie, est essentielle: outre l’opposition entre une femme tout occupée par sa gloire personnelle et un homme qui met l’amour au-dessus de tout, outre les touches de langage précieux qu’elle suscite, elle contribue à faire d’Œdipe une tragédie politique et permet d’enrichir la légende thébaine (introduire Dircé, c’est jouer aussi du mythe d’Électre). D’abord fondée sur ce couple, l’intrigue est peu à peu recentrée sur Œdipe et sur sa quête d’identité. Corneille dissocie inceste et parricide pour mieux en juger différemment, et pour ménager une progression. Problématique politique oblige, le parricide est pensé comme régicide et le sujet permet de jouer du paradoxe: Œdipe passe pour un usurpateur alors qu’il est, sans le savoir, roi légitime, mais «dénaturé» par son crime. Coupable de son «aveuglement» (il aurait dû reconnaître un roi, même pauvrement vêtu), il se punit en s’arrachant les yeux. La question de l’inceste, au contraire, est quasiment éludée, ou plutôt subtilement détournée: Thésée se prétendant fils de Laïus, c’est le risque de l’inceste avec la sœur qu’on met en avant — moins choquant aussi parce que parfois utilisé dans la tragi-comédie. Sur ce plan, Œdipe n’est qu’une victime du Ciel et Corneille s’ingénie à faire partager la faute: à Jocaste, à Phorbas et au Corinthien qui recueillit l’enfant «exposé», et même à Dircé, qui est à certains égards un double d’Œdipe. Thésée, lui, par sa tirade sur le libre arbitre (III, 5) — prise de position antijanséniste —, annonce la révolte finale d’Œdipe, qui se mutile pour devancer le châtiment injuste que le Ciel lui prépare et «pour [se] venger de lui», refusant désormais de le voir. Œdipe s’offrira à tous en exemple de «sa tyranie», trouvant sa liberté en assumant ce dont il n’est que partiellement responsable.

 

D. MONCOND’HUY

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994