le Menteur
Menteur (le)
MENTEUR (le). Comédie en cinq actes et en vers de Pierre Corneille (1606-1684), créée à Paris au théâtre du Marais à la fin de 1643 ou au début de 1644, et publiée à Paris chez Sommaville et Courbé en 1644.
Dix ans après la Place Royale, Corneille revient à la comédie pour complaire, dit-il, à un public avide de changement. Il suit de près l’intrigue d’une comedia d’Alarcon, en s’attachant surtout aux mensonges inventifs d’un personnage en verve. Fort d’un vif succès, il donna la Suite du «Menteur» (saison 1644-1645), sa dernière comédie. Très romanesque, celle-ci n’a que des liens superficiels avec la précédente.
Synopsis
Ayant abandonné ses études de droit en province, Dorante vient d’arriver à Paris. Il rencontre deux jeunes femmes, Clarice et Lucrèce, se forge un glorieux passé militaire et tombe amoureux de Clarice, qu’il croit être Lucrèce. À la suite d’un autre mensonge, Alcippe, amoureux de Clarice, le tient pour son rival; s’ensuivra un duel (Acte I). Géronte, père de Dorante, veut faire épouser Clarice à son fils; croyant aimer Lucrèce, Dorante invente un mariage provincial secret (Acte II). Clarice, sous le nom de Lucrèce, fait venir Dorante de nuit au pied d’un balcon; elle l’oblige à se dévoiler et pense qu’il ment encore quand il dit la vérité (Actes III-IV). Après avoir compris sa méprise, il obtient la main de la véritable Lucrèce, qui l’attirait finalement davantage; Alcippe épousera Clarice (Acte V).
Critique
Corneille transpose une comédie espagnole dans un décor parisien (les Tuileries à l’acte I, puis la place Royale), cultivant comme dans ses premières comédies certains effets réalistes. Habile synthèse, où les amours d’une jeunesse aristocratique, quasiment réduites à une galanterie conventionnelle, ne sont que support du divertissement. La désinvolture de Dorante, victime d’un quiproquo et finalement attiré par les deux jeunes femmes, est significative: contrairement au modèle espagnol à visée morale, le dénouement lui est favorable. Il se joue jusqu’au bout de ceux-là mêmes qui l’ont percé à jour; seul le père, qui crie au déshonneur, aborde vraiment le problème moral qu’il pourrait poser — mais l’accent héroï-comique désamorce d’emblée ses lamentations. Si Dorante affabule parfois par nécessité, c’est aussi pour se faire valoir ou pour la seule joie de tromper et plus encore d’inventer; d’où ses grands discours mystificateurs (ses prétendus faits d’armes, l’extraordinaire aventure d’un mariage forcé), complaisamment développés, et son besoin d’un public dont la crédulité vaut applaudissements. Ainsi s’explique le jeu avec Cliton (créé par le fameux farceur Jodelet, ce qui devait pimenter encore le duo), valet qui aime donner des leçons et que son maître veut former à l’art du mensonge. Comme poussé par l’invention de son personnage, Corneille joue, en un savant dosage aux effets calculés, d’habiles apartés, de quiproquos et de retournements — le trompeur trompé par les jeunes filles, qui organisent à leur tour toute une mise en scène pour l’abuser — et de quelques touches parodiques à l’égard de ses propres tragédies. Comme l’Illusion comique mais sur un autre mode, le Menteur dit la joie de l’illusion et la magie du verbe.
D. MONCOND’HUY
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994