l’Illusion comique

Pierre Corneille

1639

Illusion comique (l’)

 

ILLUSION COMIQUE (l’). Comédie en cinq actes et en vers de Pierre Corneille (1606-1684), créée par la troupe du Marais durant la saison 1635-1636, et publiée à Paris chez Targa en 1639. Plusieurs fois révisée par l’auteur, la pièce s’intitule l’Illusion à partir de 1660.

L’Illusion comique s’intercale, dans la carrière de Corneille, entre Médée et le Cid. «Étrange monstre» (Dédicace), cette pièce constitue un défi à plusieurs titres, d’abord parce qu’elle diffère profondément des comédies antérieures de l’auteur; là il innovait, ici il joue des stéréotypes. De fait, l’Illusion comique (c’est-à-dire l’«illusion théâtrale»), s’inscrivant dans la lignée de la Comédie des comédiens de Gougenot et plus encore de celle de Georges de Scudéry, use de tous les genres pour mieux surprendre le spectateur et lui faire faire l’expérience des pouvoirs de l’art dramatique. Défense des comédiens et apologie du théâtre par le théâtre, l’Illusion comique connut un assez vif succès avant de subir une longue éclipse: cette pièce baroque ne fut vraiment redécouverte qu’au XXe siècle.

 

Synopsis

Voilà dix ans que Pridamant cherche son fils Clindor dont il a provoqué la fuite par son autoritarisme. Dorante le conduit en Touraine chez le magicien Alcandre, qui annonce à Pridamant qu’il reverra son fils. Alcandre éloigne Dorante et explique que Clindor, après avoir exercé divers métiers, est entré à Bordeaux au service d’un capitan, Matamore. Le magicien entraîne Pridamant dans sa grotte: il lui fera voir son fils en usant de «spectres pareils à des corps animés». Pridamant devra garder le silence et ne pas sortir (Acte I).

Apparaissent Clindor et Matamore, qui lance force rodomontades et dit sa flamme pour Isabelle. Après s’être joués de lui, Isabelle et Clindor s’avouent leur amour. Mais Adraste, un soupirant auquel Géronte, le père d’Isabelle, veut donner sa fille, voit en Clindor un rival et le menace. Lyse, la servante d’Isabelle, amoureuse déçue de Clindor, veut se venger: elle aidera Adraste en attirant Clindor dans un guet-apens. Pridamant craint pour son fils; Alcandre l’invite à rester confiant (Acte II).

Clindor tient des propos galants à Lyse, qui le renvoie auprès d’Isabelle. Matamore, caché, assiste au duo d’amour des jeunes gens; il s’en prend à Clindor, mais ce dernier, l’imitant, suscite sa frayeur: Matamore lui «donne» alors généreusement Isabelle. Mais Clindor tombe dans un piège: il tue Adraste avant d’être capturé. Pridamant tremble pour son fils; Alcandre le rassure (Acte III).
Lyse, ne voulant pas être responsable de la mort de Clindor, prépare son évasion: elle a séduit son geôlier. Dans sa prison, Clindor comprend la force de son amour pour Isabelle. Le geôlier l’aide à fuir avec Lyse et sa maîtresse. Alcandre interrompt alors son «récit»; il va «évoquer des fantômes nouveaux»: deux années ont passé; Clindor et Isabelle ont désormais acquis un «haut degré d’honneur» (Acte IV).

Alcandre insiste: Pridamant ne doit pas quitter la grotte. On retrouve Clindor et Isabelle mariés, en Angleterre. Elle lui reproche son infidélité; il dit ne pouvoir résister à son attirance pour la princesse Rosine. Isabelle craint pour lui les foudres du prince Florilame, l’époux de Rosine; elle préfère mourir pour préserver son honneur. Clindor, bouleversé, annonce qu’il n’aime plus que sa femme. Lyse et Isabelle, cachées, le voient repousser Rosine. Mais l’écuyer de Florilame les tue tous deux et emmène Isabelle: le prince, «dès longtemps amoureux de [ses] charmes», l’attend. Alcandre invite Pridamant, accablé, à voir les funérailles de son fils: il lui montre Clindor et ses compagnons se partageant la recette de la représentation qu’ils viennent de donner! Isabelle et Clindor, après avoir fui, sont en effet devenus comédiens. Pridamant se lamente de savoir son fils réduit à cette profession; Alcandre défend alors les acteurs et l’art dramatique. Converti, Pridamant part rejoindre son fils à Paris (Acte V, version de 1639; en 1660, le personnage de Rosine n’apparaît plus et Isabelle meurt avec Clindor).

 

Critique

La pièce superpose trois plans: celui de Pridamant et d’Alcandre; celui de Clindor et d’Isabelle, dont le magicien fait revivre le passé (Actes II à IV); celui de Clindor et d’Isabelle, acteurs jouant une tragédie (V). Le retour au premier plan à la fin des actes rappelle le premier enchâssement et masque en même temps le second (la scène 1 de l’acte V répète la scène 1 de l’acte II, comme pour signaler que l’on est entraîné dans un nouvel enchâssement; mais le spectateur, habitué à voir reparaître Alcandre et Pridamant à chaque fin d’acte, ne l’aperçoit pas clairement). Le premier enchâssement manifeste le pouvoir d’Alcandre, capable d’animer des «spectres», mais seul le second dit pleinement l’étendue de ce pouvoir, proprement dramaturgique, qui consiste à illusionner. Pour que le spectateur, comme Pridamant, soit trompé, une certaine continuité relie les deux enchâssements. Dès le début de la pièce, Alcandre insiste sur l’heureuse fortune de Clindor, ce qui rend vraisemblable le personnage qu’il joue au dernier acte. L’intrigue du second enchâssement reprend celle du premier: les personnages qu’interprètent alors Isabelle et Clindor peuvent tout à fait passer pour les «personnes réelles» des actes II à IV; ainsi Clindor, pourtant touché par la révélation de la force de son sentiment pour Isabelle à la fin de l’acte IV, est de nouveau un inconstant, et Isabelle garde la même dignité, le même amour pour lui. Le spectateur est trompé et Corneille lui ménage un autre plaisir: relire la pièce pour déceler les artifices de l’illusion et les indices qu’il s’amuse à disposer, notamment dans les propos souvent à double sens d’Alcandre. Le spectateur, adoptant le regard que Pridamant porte sur ce qu’Alcandre lui fait voir, s’identifie à Pridamant et tombe avec lui dans l’illusion de l’acte V, leurré par la conscience qu’il a, contrairement au personnage, d’être au théâtre. Lorsque l’acteur qui joue Pridamant viendra saluer à la fin du spectacle, il comprendra enfin que cet acteur jouait à être victime de l’illusion pour mieux l’y faire succomber.

Corneille entraîne le public dans l’univers du théâtre, en un voyage parmi les genres où s’expose la diversité même de l’art dramatique: Alcandre et sa grotte sont empruntés à la pastorale, l’intrigue du premier enchâssement relève d’abord de la comédie, puis de la tragi-comédie, celle du second de la tragédie. Corneille manifeste qu’il maîtrise tout l’art du théâtre, même cette comédie traditionnelle qu’il n’a quasiment pas pratiquée. Il prend un évident plaisir à jouer du stéréotype que constitue Matamore: avec lui il peut exhiber la puissance du verbe — et ses limites: le théâtre va au-delà —, une puissance altérée par le fait qu’aucun des «spectateurs» du capitan, dans la pièce, ne tombe dans l’illusion; en revanche, Clindor et Isabelle lui font croire qu’ils sont dans l’illusion et se jouent de lui.

Pour souligner ces jeux dans lesquels est pris le spectateur, Corneille multiplie les signes de dédoublement (Géronte est un double évident de Pridamant par son comportement avec sa fille et, par son nom même, est donné comme le stéréotype du père de comédie), les scènes à personnages cachés (III, 8; V, 4), et surtout les effets de surprise purement gratuits (le geôlier fait croire à Clindor qu’il le conduit à la mort alors qu’il le libère; Alcandre fait croire à Pridamant qu’il va lui montrer les funérailles de son fils). Ces «surprises» témoignent, sur le mode ludique, du goût fondamental de l’auteur pour ce genre d’effets et renvoient à la finalité même de la pièce. Autant dire que s’expose ici, à l’occasion d’une œuvre qui présente directement (dans la bouche d’Alcandre à la fin) et indirectement (par la pièce elle-même) un plaidoyer en faveur des comédiens et une apologie du théâtre, toute une conception de l’art dramatique, celle de Corneille. Ainsi des règles avec lesquelles il prend des libertés trop évidemment soulignées pour n’être pas provocatrices (multiplication des lieux et des intrigues; disparition de Matamore à l’acte IV, pourtant personnage essentiel, par son discours même, des actes II et III; apparition de nouveaux personnages — sans morale — au dernier acte). Mais le premier plan, celui d’Alcandre et de Pridamant, se veut conforme aux unités: en ce sens, l’Illusion comique serait une pièce régulière intégrant une pièce parfaitement irrégulière! En outre, si Corneille use de stéréotypes (empruntés à différentes sources, notamment à la commedia dell’arte), c’est pour mieux les dépasser. Matamore semble prendre quelque distance avec lui-même, n’être pas dupe jusqu’au bout de ces rodomontades qui le constituent, et il «donne» Isabelle à Clindor. Isabelle a une constance et une dignité inhabituelles, Lyse sauve celui dont elle voulait se venger pour qu’il lui soit redevable de la vie. Quant à Clindor, et plus encore le personnage qu’il joue à l’acte V, il va très loin dans ses propos sur l’amour. De ce point de vue l’Illusion comique n’est aucunement une pièce en marge des œuvres de Corneille; incidemment, elle renoue avec des perspectives déjà présentes dans ses pièces précédentes, et annonce même certaines de ses tragédies les plus graves.

Enfin, cette comédie, des critiques l’ont bien noté, joue d’un schéma psychodramatique qui souligne les pouvoirs du théâtre. Clindor connaît une évolution intérieure qui le conduit à une conversion à l’amour pour Isabelle; celle-ci est redoublée dans le second enchâssement, comme pour mieux la théâtraliser, montrer qu’elle peut passer par le théâtre. En miroir, la double conversion de Pridamant: il accepte son fils tel qu’il est et reconnaît la dignité du théâtre. Celui-ci n’est pas pur jeu: il peut réunir les familles, divertir les Grands et renforcer la cohésion sociale. En outre, pourquoi tant de détails sur Dorante? Il fait l’éloge d’Alcandre et, à travers lui, du théâtre; il est nécessaire à l’exposition, disparaît ensuite: pourquoi lui faire préciser qu’il fut un ami d’enfance du fils disparu? Ne serait-ce pas pour en faire un double de Clindor, peut-être envoyé par Clindor lui-même pour confier au magicien la mission de faire admettre à Pridamant, par la médiation du théâtre, et qu’il fut un mauvais père, et que son fils est devenu comédien? Alcandre terminera en disant le plaisir qu’il prend à apporter son aide: «Servir les gens d’honneur est mon plus grand désir.» Le théâtre est un art magique et utile — Corneille, «ce grand Mage dont l’art commande à la nature» (Dorante à propos d’Alcandre, premier vers de la pièce), en est le héraut et le maître.

 

D. MONCOND’HUY

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994